MÉMOIRE ADRESSÉ AU CZAR
stitutionnel, elles avaient dû en accepter les conséquences. Il était dès lors impossible de comprendre l'indignation qu'affectaient, dans certains cabinets, certaines coteries politiques, contre les écarts de la presse et de la tribune. Depuis dix-huit mois, la France avait été environnée par des populations agitées, des mouvements révolutionnaires avaient éclaté sur ses frontières sans qu'elle eût été gagnée par la contagion. A quel propos affectait-on de la considérer comme une alliée dangereuse? Partout où on l'avait consultée, elle avait fait entendre des paroles de prudence et de modération, sa politique était franche et sincère ; en pouvait-on dire autant de toutes les autres puissances? Nous voulions la paix parce qu'elle nous était plus qu'à personne nécessaire, mais nous avions aussi le sentiment de notre dignité, et il serait imprudent de le froisser.
Quant à notre situation vis-à-vis de l'Espagne, nous pouvions nous expliquer en toute franchise; l'empereur Alexandre avait dit plusieurs fois à M. de La Ferronnays que la France devait se charger de parer aux dangers de la Révolution, que c'était à elle qu'il appartenait de garantir l'Europe, en ramenant le gouvernement espagnol dans des voies plus modérées. Pour remplir cette mission, l'empereur de Russie n'ignorait pas que le principal obstacle que nous aurions à surmonter serait l'influence anglaise. La légation anglaise à Madrid n'avait rien négligé, tout le monde le savait, pour faire croire que les troupes russes allaient se mettre on mouvement pour détruire l'indépendance espagnole. Elle disait hautement que la seule ressource contre ce danger était de se jeter dans les bras de la Grande-Bretagne; il était nécessaire que la France fût formellement autorisée par l'empereur Alexandre à déclarer que l'Espagne ne courait nul danger, qu'elle ne serait point attaquée par les armes russes. La France était le défenseur naturel de l'Espagne, puisqu'on ne pouvait arriver à celle-ci sans traverser ses provinces; saisissant cette
occasion, j'affirmais dans la note l'impossibilité absolue où se trouverait le gouvernement français de consentir jamais au passage de troupes étrangères sur le sol français, pour aller porter la guerre en Espagne. L'opinion publique renverserait un ministère qui oserait soutenir une pareille politique.
Restait à examiner l'hypothèse où la France serait en guerre avec l'Espagne. « Nul doute que si la dignité franco çaise était compromise, si le territoire était violé, le roi « de France et avec lui toute la nation ne sentissent la « nécessité de défendre son territoire et son honneur. « Même dans ce cas, la guerre devrait être conduite avec « une extrême prudence, parce qu'elle ne serait pas sans « périls. L'exemple des guerres de PEmpire ne peut être a oublié. La guerre alors semblait avoir de grandes chances « de succès. Les Espagnols n'avaient plus à leur tête la « famille royale, prisonnière en terre étrangère; la capitale « et les principales places fortes étaient au pouvoir des a Français. On sait cependant comment les choses avaient « tourné. L'intervention de la France pouvait donner au « parti révolutionnaire l'occasion tant souhaitée par lui « d'enflammer la masse de la nation qui, jusqu'ici, est <c restée beaucoup plus calme qu'il ne l'aurait voulu. » Je crois devoir, par cette citation textuelle, exposer nos idées, quoique la chute du ministère n'ait pas permis de les appliquer.
Lorsque M. de La Ferronnays arriva en Russie, il ne put en faire usage. L'empereur était alors absorbé par les événements du Levant; pour se rendre à Saint-Pétersbourg, M. de La Ferronnays avait pris sa route par Turin, par Modène et Vienne. A Modène, il devait voir le nouveau roi et découvrir autant que possible quelle serait la direction politique que son conseil allait adopter. Il ne lui fut pas difficile de reconnaître, ce qui n'était que trop prévu, que la plus complète sujétion aux volontés de l'Autriche