‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 130 sur 275 · L'INSURRECTION MOLDAVE · texte numérisé non relu

L'INSURRECTION MOLDAVE

étant la seule règle de conduite du gouyernement piémon* tais, cette puissance avait usé de son influence pour le pousser à des mesures de rigueur qui n'étaient guère nécessaires après une victoire si complète et si facile. M. de Metternich désirait ardemment trouver l'occasion de compromettre le prince de Carignan, en découvrant dans les enquêtes entamées quelques faits de complicité à sa charge. Cette intention, facile à pénétrer, fut heureusement déjouée par la continueUe et généreuse intervention du grand-duc de Toscane, par celle non moins persévérante de la France, et aussi, il faut le dire à la louange du czar, par son refus de prêter en cela la moindre assistance aux projets de M. de Metternich, refus qui fut encore plus prononcé lorsque M. de La Ferronnays eut fait connaître au cabinet de Saint-Pétersbourg toutes les menées que son passage à Turin, à Modène et à Vienne lui avait donné le moyen de découvrir. Dans cette dernière capitale, il avait trouvé M. de Metternich très préoccupé des nouvelles qu'il recevait de Gonstantinople. Il savart bien que toute l'œuvre accomplie aux congrès de Troppau et de Laybach reposait sur l'action exercée par l'empereur de Russie. Il ne fallait pas qu'il s'engageât en Orient dans quelque guerre dont les conséquences seraient incalculables; or, le conflit devenait ichaque jour plus probable. L'insurrection grecque avait éclaté au moment où commençait la révolution du Piémont; cette coïncidence avait décidé l'empereur Alexandre à infliger un désaveu et un blâme solennels aux chefs de l'entreprise. Les consuls russes en Moldavie et en Valachie avaient, dès le 9 avril, déclaré que l'entreprise du prince Ypsilanti devait être considérée comme l'effet de l'inexpérience et de la légèreté d'un jeune homme, par l'exaltation do ses sentiments, qu'il était rayé des cadres de l'armée russe.

Ces déclarations avaient été officiellement transmises au gouvernement turc par l'ambassadeur russe, baron de

Strogonoff, qui avait eu de plus l'ordre de faire connaître au Divan que la politique de son maître était de maintenir la stricte exécution des traités existant entre les deux puissances. L'Autriche avait prescrit à son internonce d'appuyer cette déclaration par une note conçue dans le même sens. C'était une conséquence des engagements pris à Troppau entre l'empereur Alexandre et M. de Metternich. On devait donc croire que le gouvernement turc serait touché par des procédés aussi loyaux et qu'ils désarmeraient toutes ses méfiances, mais il n'en fut point ainsi. On croyait trop fermement à Constantinople que la Russie, depuis nombre d'années, ne cessait de fomenter les troubles qui désolaient l'Empire ottoman. La Porte ne fut donc nullement rassurée par ces démarches empressées ; elle prit sans délai toutes les mesures qu'elle croyait propres à assurer sa sécurité. Une proclamation fut publiée au nom du Sultan, ordonnant à tous ses musulmans de « renoncer aux agréments « de la vie sociale, de se procurer des armes, des chevaux, « et de revenir aux n^œurs de leurs ancêtres, à la vie des « camps », prescrivant la visite de tous les bâtiments qui passeraient par le détroit des Dardanelles ou qui entreraient du Bosphore dans la mer Noire. Cette précaution, qui avait pour objet d'empêcher la fuite des rayas grecs sur des bâtiments étrangers, et surtout qu'on portât des vivres, des munitions et des armes dans les lieux où pourrait éclater l'insurrection, était particulièrement nuisible au gouvernement russe et au commerce d'Odessa. Elle amena des explications délicates et très vives entre l'ambassadeur russe et le reis-effendi. Celui-ci était d'autant moins disposé à se relâcher d'une rigueur dont le principal poids retombait sur la ville d'Odessa, qu'on ne pouvait ignorer à Constantinople qu'un grand enthousiasme avait éclaté dans cette ville en faveur de l'entreprise d'Ypsilanti, que des souscriptions très considérables y avaient été recueillies pour lui fournir les secours dont il avait besoin.

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qu'un bon nombre de jeunes Grecs et même quelques Russes étaient allés se ranger sous son étendard.

On avait reçu la nouvelle du massacre de tous les Turcs en Moldavie et en Yalachie. En représailles, on ne pensait, on ne parlait, dans les conseils de la Sublime Porte, de rien moins que de massacrer tous les Grecs qui se trouvaient dans Constantinople. On a même prétendu que Tordre avait été donné et qu'il n'avait été suspendu que sur les remontrances de l'ambassadeur russe, de plusieurs autres ministres chrétiens et du patriarche. Un instant on avait pu croire que l'influence de ce patriarche, jointe au désaveu de Tempereur de Russie, suffirait pour arrêter l'insurrection. Mais elle avait été préparée de longue main. Une véritable conjuration pour opérer le soulèvement des provinces grecques était organisée dès 1814, elle était connue et en quelque sorte avouée de toute l'Europe ; elle avait pris sa source à cette époque dans une association formée à Vienne, dans la seule vue de répandre en Grèce, où le clergé n'est guère moins ignorant que le peuple, les principes et les lumières du christianisme.

Des ministres, des hommes puissants, des savants de toutes les nations, les gens riches du Fanar et des provinces avaient inscrit leurs noms sur les listes de cette société, dont la caisse était à Munich. En peu de temps elle compta plus de quatre-vingt mille souscripteurs et reçut le nom i'hétérie^ ou société d'amis. En admettant que la politique soit restée d'abord étrangère à ses vues, le progrès naturel des idées fit bientôt concevoir le dessein d'arracher la Grèce au joug des musulmans. Outre les écoles déjà fondées à Salonique, au Mont-Athos, à Chio, à Smyme, à Kidonie, à Bucharest, à Jassy et même à Constantinople, il y eut dans les villes un peu considérables des lycées, des gymnases, des bibliothèques, et, jusque dans les villages, des écoles d'enseignement mutuel, qui s'établirent malgré la résistance du gouvernement ottoman.

quelquefois même du clergé grec. Beaucoup de jeunes gens furent envoyés par leurs parents en Italie, surtout en Allemagne, pour suivre les cours des universités les plus célèbres. Ces études, où dominait le goût de l'antiquité, ravivaient dans ces jeunes cœurs les souvenirs d'un glorieux passé. La liberté dont avaient joui leurs héroïques ancêtres rendait plus dure et plus humiliante encore la servitude dans laquelle ils étaient maintenus parles Turcs. Rougissant de leur dégradation politique devant l'Europe éclairée par les lumières de la civilisation, ils résolurent de secouer le joug; ces généreuses aspirations passèrent vite des bancs de l'école et de Vhétérie dans les différentes classes de la nation. Us étaient encouragés d'ailleurs par l'état de décadence de l'Empire ottoman. De toutes parts les pachas révoltés minaient sa force et détruisaient sa puissance. L'Egypte était devenue à peu près indépendante. Ali-Pacha régnait dans Janina, aux portes mêmes de la Grèce; là, depuis dix ans, réfugié dans ses forteresses, défendu par ses lacs et par ses montagnes, il bravait impunément le courroux des sultsins.

Ces dangers n'étaient rien auprès de ceux qui menaçaient la Turquie du côté de l'empire russe ; son influence était déjà bien redoutable dans la Moldavie et la Yalachie; encore quelques pas, et elle arrivait aux portes de Constantinople; c'était le but vers lequel elle s'avançait avec une persévérance, avec une constance de vues impossibles à méconnaître; elle ne négligeait rien de ce qui pouvait lui attacher des alliés naturels, que la communauté des croyances et le désir de secouer la plus rude oppression lui donnaient jusque dans les murs de la capitale. Elle avait fait de la puissante ville d'Odessa une colonie grecque autant que russe ; elle accueillait avec une éclatante bienveillance tous les Grecs qui lui demandaient des services. Enfin un Grec, M. de Capo distria, était à la tête des conseils de l'empereur Alexandre, investi de toute sa con-

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