‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 243 sur 275 · PROJET DE CONVERSION · texte numérisé non relu

PROJET DE CONVERSION

de capitalistes à acheter les effets dont leurs portefeuilles étaient remplis. Ils vinrent en conséquence proposer à M. de Villèle une conversion de la rente en 4 pour 100 devant s'opérer par cinquièmes. Le cours de la rente était alors à 93 francs. Les rentiers feraient alors tous les frais de ce grand acte d'équité nationale envers les émigrés, et comme l'offre de remboursement de la rente ne pouvait se faire qu'en élevant considérablement le cours de cet effet, les porteurs seraient dédommagés par l'accroissement du capital de ce qu'ils perdraient sur les arrérages. Le ministre des finances accueillit d'abord assez mal cette proposition. Comment entreprendre une telle opération qui supposait la possibilité d'un remboursement, par conséquent celle d'emprunter au pair, lorsque les contractants du dernier emprunt n'avaient pris, cinq mois avant, la rente qu'au cours de 89 fr. 55 et qu'ils étaient encore fort loin de l'avoir entièrement placée? M. de Villèle n'était familier avec aucune des idées qui pouvaient justifier une pareille entreprise. Il ignorait l'histoire delà dette anglaise. Il ne crut pas pouvoir se dispenser de consulter la maison dont le crédit était alors le plus puissant non seulement sur la place de Paris, mais sur celles de toute l'Europe, et avec laquelle l'emprunt du mois de juillet précédent avait été traité. M. de Rothschild fut donc appelé; après quelques jours de réflexion, il déclara à M. de Villèle que l'idée de la réduction du taux d'intérêt était bonne et praticable, mais qu'il fallait brusquer l'affaire, convertir la rente de 5 pour 100 en rente à 4 pour 100 dans l'année même. Il fallait donc se mettre en mesure d'offrir le remboursement à quiconque le préférerait. Or cela n'était point impossible, si quatre ou cinq des principales maisons de banque, à Paris, à Londres, à Amsterdam, voulaient s'entendre pour faire monter les rentes au pair de 100 et fournir à ce taux toutes les sommes nécessaires aux remboursements demandés. En agissant de cette manière on recueillerait tous les avan-

tages qui devaient résulter de l'opération, et le gouvernement serait en mesure de donner aux émigrés toutes les sommes qu'ils pouvaient justement demander. On ne supposait pas que cette somme dût s'élever au delà du capital de 30 millions de rentes, somme égale à l'économie réalisée par la conversion. M. de Yillèle accepta cette combinaison. M. de Rothschild s'entendit avec les maisons de Paris, de Londres, d'Amsterdam dont le concours lui était nécessaire. Le cours de la rente 5 pour 100 s'éleva avec une facilité merveilleuse. Dans le courant de janvier, elles montèrent |

k 96 francs. Le 17 février, elles avaient atteint le pair; le 5 mars, elles étaient à 104 francs. A cette époque le reste de l'emprunt de 23 millions n'était pas encore versé en totalité au trésor. Ainsi quel bénéfice pour ceux qui s'étaient engagés à le fournir et qui recevaient à 104 francs ce qu'ils payaient 89 fr. 55 ! Jamais .manœuvre de bourse ne fut plus audacieuse que celle-là. Elle était habile, mais enûn il ne suffisait pas d'avoir atteint le but qu'on se proposait ; il fallait soutenir les cours au travers de tous les événements politiques qui pourraient survenir; une baisse subite pouvait amener des ruines incalculables. Quoi qu'il en soit, M. de Yillèle n'hésita pas; il paraît même qu'il prit ce parti à lui seul, sans en avoir conféré avec ses collègues.

Dans le discours que le Roi prononça, le 23 mars; pour l'ouverture de 'la session, il inséra les deux phrases suivantes : « Des mesures sont prises pour assurer le rem- « boursement du capital des rentes créées par l'État dans « des temps moins favorables, ou pour obtenir leur con- « version en des titres dont l'intérêt soit plus d'accord avec « celui des autres transactions. Cette opération, qui doit a avoir une heureuse influence sur l'agriculture et sur le a commerce, permettra, qu£uid elle sera consommée, de « réduire les impôts et de fermer les dernières plaies de la « Révolution. » L'intention de faire tourner au profit des émigrés l'économie qui allait être faite aux dépens des

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