MENÉES ESPAGNOLES A PARIS
entièrement dominé par tout ce qui l'entourait et avant tout par sa femme. Elle était très vive dans ses opinions constitutionnelles et de plus fort aigrie contre la cour de France, par suite d'une querelle d'étiquette qui avait assez mal à propos empêché qu'elle fût présentée au Roi comme elle aurait dû l'être à son arrivée. A côté du marquis, un premier secrétaire M. de Noçuera, surtout un consul général M. de Machado, étaient les véritables agents du cabinet de Madrid, dont ils avaient toute la confiance et dont ils recevaient les instructions secrètes.
Depuis le congrès de Laybach, il n'y avait presque pas eu de mois où l'ambassadeur n'eût fait parvenir quelque plainte au ministère français sur la prétendue partialité dont il faisait journellement preuve contre le régime constitutionnel en Espagne ; ces plaintes se fondaient le plus souvent sur quelque nouvelle donnée dans les feuilles royalistes, qui ne se faisaient pas scrupule, en effet, de traiter assez mal la révolution d'Espagne (1).
(1) Cette querelle sur les journaux était l'œuvre du parti libéral. C'était pour eux un moyen d'incriminer la censure. « Puisque vous c avez le droit de censurer les journaux, faisaient-ils dire au ministère « français par la légation espagnole, vous devez l'employer pour empè- « cher qu'ils ne disent du mal du gouvernement que vous reconnaissez « et auquel vous devez être attaché par une foule de liens, puisqu'il a « pour chef un prince de la maison de France. > Cet argument qui avait un côté spécieux, se répétait sous toutes les formes & Madrid comme & Paris; M. de Laval, malgré la fermeté de ses opinions politiques, ne laissait pas que d'en être embarrassé. Il fallut que je lui écrivisse sur ce sujet une dépèche avec autorisation de la communiquer. Je déclarais que le gouvernement français n'entendait pas se servir du droit de censure qui lui avait été accordé par la dernière loi, & l'égard des attaques contre des gouvernements étrangers, quand ceux-là ne pouvaient pas lui offrir la réciprocité. Or, la presse était complètement libre à Madrid et journellement employée à répandre les plus grossières invectives contre la France et contre son ministère. Il était dès lors par trop étrange de prétendre que celui-ci employât ses soins & garantir en France le gouvernement espagnol des attaques qui pouvaient être dirigées contre lui par le même moyen. Nous n'empêchions pas les journaux dont c'était l'opinion de faire son éloge, témoin les nombreux articles du Constitutionnel en sa faveur; on ne devait pas davantage empêcher la Quotidienne de dire sur son compte
J'étais presque toujours informé par les intelligences que j'avais dans l'ambassade de la démarche qui devait être faite auprès de moi; quand le marquis de Santa-Cruz se présentait au ministère, rien n'était plus aisé, attendu sa timidité naturelle, que de le déconcerter et de lui fermer la bouche. Il suffisait pour cela de prendre l'initiative et de lui reprocher l'inconvenance de tout ce qui se disait et se proclamait à Madrid, contre le gouvernement français. Une fois entre autres, lorsque les résolutions de Laybach furent connues, il avait eu mission d'exprimer tout l'intérêt que son gouvernement prenait au gouvernement de Naples et de déclarer à peu près qu'il regarderait comme dirigé contre lui-même tout ce qui serait tenté contre lui; pour toute réponse à cette communication, je me bornai à lui recommander la lecture de ce qu'il avait dit lui-même plusieurs fois, dans son pays, à la Chambre des députés, et à lui demander en même temps s'il désirait qu'on donnât connaissance de sa communication aux souverains réunis à Laybach. Tout cela n'était pas très redoutable, mais était suffisant pour entretenir l'agitation du parti libéral français, qui croyait puiser une grande force dans son complet accord avec les révolutionnaires en Espagne et en Italie. Ceux-ci étaient persuadés qu'on touchait à la crise salutaire et décisive, qui allait amener le triomphe de l'indépendance des peuples et de la liberté.
Le gouvernement espagnol peu satisfait de son ambas-
le mal qu'elle en pensait. La même liberté existait à Tégard de l'Angleterre, parce qu'en Angleterre la presse, complètement libre, était aussi très agressive contre la France. Il en était et il en devait être autrement à l'égard des gouvernements qui, exerçant une censure sur leurs journaux, ne souffraient pas que la France y fût injuriée. A ceux-là, elle devait réciprocité de bons procédés, et elle avait soin de n'y pas manquer. Telle était, telle serait toujours la règle de sa conduite, et il ne fallait pas espérer .de l'en faire sortir.
La fermeté de cette réponse imposa à la hauteur des prétentions espagnoles, et il n'a plus été question depuis de cette mauvaise querelle.
M. DE BARDAJI Â PARIS. 159
sadeur, se décida à n'être plus partout représenté que par de simples plénipotentiaires. C'était d'abord une mesure d'économie, ensuite une manière de se débarrasser de quelques personnages chez qui les avantages de la naissance ne contre-balançaient pas suffisamment le manque absolu de capacité. En France, le remplaçant du marquis de Santa-Cruz fut M. de Bardaji, dont on trouvait juste de récompenser le zèle révolutionnaire et dont le talent pour l'intrigue semblait digne d'un plus grand théâtre que celui sur lequel il l'exerçait depuis quelque temps. Il quittait Turin au moment où toutes ses menées allaient, croyait-il, aboutir. Le Piémont allait donner le signal du soulèvement de l'Italie entière; on attendait seulement que les troupes autrichiennes qui devaient passer le Pô eussent rencontré les troupes napolitaines. M. de Bardaji, à son arrivée à Paris, s'était hâté de donner l'assurance de la prochaine intervention du Piémont et du dénouement heureux que cette intervention amènerait. Dès le 3 mars, le parti libéral fut convaincu qu'il devait être tranquille sur le sort des Napolitains, qu'ils étaient parfaitement en mesure de résister à l'attaque insensée que la Sainte- Alliance avait résolue contre eux. Cette première impression ne fit que croître et s'affirmer (1). Le gouvernement ne pouvait ignorer l'effet produit sur le public, aussi suivait-il de l'œil le plus attentif les moindres démarches du personnage qui en était cause. Dans ses relations avec le ministre des affaires étrangères et avec le duc de Richelieu, M. de Bardaji affectait une sorte de bonhomie et un véritable intérêt pour la France, en même temps qu'une grande admiration pour la magnanime nation qu'il avait
(1) L'indiscrétion de M. de Bardaji était souvent provoquée par un défaut qu'il faut d'autant plus remarquer en lui qu'il aimait prodigieusement Je vin de Champagne; à la fin d'un dîner dans lequel il s'était abandonné un peu trop à ce goût, il se taisait difficilement sur quoi que ce fût.
rhonneur de représenter. Il affectait encore de présenter son roi comme entièrement dévoué au nouvel ordre de choses et parfaitement heureux de la tournure que prenaient les affaires.
C'était une assez mauvaise comédie, jouée avec des hommes auxquels le fond des choses ne pouvait être caché. Relativement à l'Italie, il s'exprimait avec une prudence affectée, mais qui laissait percer sa conGance. Il y avait une maison où il se laissait aller sans réser\ e, c'était celle du duc de Dalberg. Cette maison était très fréquentée, il était par conséquent très facile de savoir ce qui s'y disait, on pourrait ajouter ce qui s'y complotait. Là M. de Bardaji avait renoué une intimité formée jadis à Turin, il était là au milieu des principaux membres du parti hbéral, avides de l'entendre et disposés aie croire. Là aussi se trouvaient beaucoup de Piémontais envoyés de Turin pour recevoir les encouragements, les promesses de secours de leurs amis de France. A leur tête on doit placer le prince de la Cisterne. Comme il était bien établi à la cour de Sardaigne et du nombre de ceux qui y marquaient le plus par leurs sentiments antiautrichiens, M. de Bardaji crut que sa présence pourrait être utile en Italie, au moment où les événements qu'il attendait viendraient à éclater. Il était bien aise d'ailleurs d'avoir un messager sûr, qui pût porter de ses nouvelles, renouveler les conseils qu'il avait donnés. Pour le décider à partir, il lui dit qu'il ne pouvait pas être loin de son pays dans un moment si solennel, qu'il devait craindre avant tout de ne pas arriver à temps pour prendre part aux premiers actes de la grande et glorieuse campagne qui allait s'ouvrir. Le lendemain le prince était sur la route de Turin, sous l'impulsion de M. de Bardaji. Il nous fut aisé de voir qu'il régnait dans le parti libéral une activité insolite. Les conciliabules se multiplièrent, des émissaires recommençaient comme dans le mois précédent à parcourir les grandes routes qui conduisaient en Franche-Comté, dans
TROUBLES A TURIN. iôi
le Lyonnais etdeuis le Dauphiné. On verra bientôt que ceux qui prenaient cette direction ne perdirent pas tout à fait leurs pas, on attendait évidemment un signal, tous les yeux étaient tournés vers le Piémont. Si son gouvernement a été surpris, il ne peut pas dire qu'il Tait été faute d'avertissements et de bons conseils. Le ministère français ne laissait ignorer au chargé d'aifaires de Sardaigne à Paris (1) aucun des nombreux indices qu'il recueillait chaque jour; d'ailleurs, à moins que ce chargé d'affaires lui-même ne fermât volontairement les yeux et les oreilles, il était impossible qu'il ne vît pas ce qui se passait dans Paris parmi ses compatriotes et le rôle que jouait au milieu d'eux M. de Bardaji.
L'ambassadeur d'Autriche en France avait, de son côté, une correspondaince très suivie avec son collègue à Turin ; très certainement aussi il le tenait informé. Ce collègue était un M. de Binder, très zélé serviteur de M. de Metternich, qui voyait fort clairement ce qui se tramait autour de lui, et qui ne ménageait pas les avertissements à la cour de Piémont. M. de La Tour du Pin, ambassadeur de France, avait pu longtemps se faire illusion, mais à la fin, il n'avait pas épargné les avertissements. A Turin même, les symptômes alarmants ne manquaient pas.
Le 11 janvier, quelques jeunes gens s'étant montrés dans un théâtre avec des bonnets rouges (ce costume rappelait trop les horribles jours de la Révolution française), les manifestations bruyantes auxquelles ils se li\Tèrent décidèrent la police à arrêter deux de ceux qui s'étaient fait le plus remarquer. Leurs camarades avaient en vain tenté les derniers efforts pour les arracher des mains de ceux qui les emmenaient. Le lendemain, comme on les conduisait dans deux prisons d'État, sous une nombreuse escorte, au
(i) Ce chargé d'affaires était un gendre de M. de Saint-Marsan. 11 s'appelait de Palorme et remplaçait Tainbassadeur, M. Alfierî, lequel était absent depuis près d'une année.
travers de la capitale, les étudiants se soulevèrent, s'appuyant sur d'anciens privilèges qui les soumettaient à la juridiction de l'Université, et entrèrent en révolte ouverte, huant les carabiniers royaux, se réfugiant, se barricadant dans le palais de l'Université, dépavant les cours et se faisant arme de tout ce qui tombait sous leurs mains. En vain, le ministre de l'intérieur, chef de l'Université, M. de Balbi, homme fort considéré, était intervenu, il n'avait pu les calmer. Enfin le gouverneur de Turin, à la tête de quatre compagnies de gardes, les avait sommés de rentrer dans le devoir, ils avaient résisté à toutes les sommations et reçu la troupe à coups de pierres et de pistolet. La troupe indignée avait fini par tomber sur eux à coups de baïonnette, elle en avait blessé une vingtaine, arrêté un grand nombre et dispersé le reste. On avait dans la ville trouvé la répression brutale et excessive. Les blessés, les prisonniers appartenaient tous à des familles bourgeoises ; l'impression resta mauvaise, elle fut aggravée par l'arrivée de M. de Bubna, commandant des troupes autrichiennes dans le Milanais. Venait-il s'assurer par lui-même des dispositions d'un pays dont l'attitude était si importante dans les circonstances qu'on traversait? On ne manqua pas de dire qu'il était venu demander au roi l'occupation de quelques forteresses comme une garantie nécessaire à la sûreté de l'armée qui allait pénétrer en Italie. Le gouvernement avait fini parconcevoirquelque inquiétude; M. de Saint-Marsan, malgré la parfaite sécurité qu'il avait affectée à Laybach, avait cru devoir prendre certaines mesures de précaution. Il avait éloigné des frontières les corps qui inspiraient moins de confiance, et fait saisir les écrits dirigés contre l'Autriche et favorables aux Napolitains. Tout cela n'empêchait pas les conjurés de suivre leur plan, assurés qu'ils étaient de l'approbation du prince de Carignan. Il n'est pas douteux qu'il était initié dans tous leurs secrets et avait à plusieurs reprises promis de se mettre à leur tête.
LES CâRBONARI PIÉMONTâIS. 163
Le mouvement devait commencer par la garnison de Turin; on comptait sur les troupes d'Alexandrie et des autres principales villes de guerre du royaume. Des officiers et des généraux se tenaient prêts à partir pour aller se mettre à leur tète. Guerre aux Autrichiens t devait être le premier cri de l'insurrection, et vingt-cinq mille hommes devaient entrer dans le Milanais, où on comptait sur le concours de la population lombarde et vénitienne. Mais ici les choses se compliquaient, le mouvement militaire seraitil en effet secondé par le peuple? Il était dirigé par les carbonari, or, la secte ne voulait pas du gouvernement constitutionnel. Leurs tendances révolutionnaires allaient bien au delà; l'armée, la bourgeoisie, entraînées par la pensée du grand rôle qu'ils allaient jouer dans la délivrance de l'Italie, restaient fidèles à la famille de leurs rois, dont ils ne séparaient pas les intérêts de ceux du pays. Us V oyaient avec orgueil la brillante perspective de la Couronne de fer des Lombards placée sur la tête de Victor- Emmanuel. Ces rêves d'une présomptueuse jeunesse étaient beaux sans doute, mais ils ne pouvaient se concilier avec les intentions, les besoins, les passions de la secte, qui ne devait pas se montrer moins exigeante à Turin qu'elle ne l'avait étéàNaples. Pour celle-là, il n'y avait qu'un gouvernement possible et acceptable, celui que donnait la constitution des Cortès. Avec une telle divergence de sentiments, les chefs avaient bien senti qu'il y aurait des questions sur lesquelles il serait trop difficile de s'entendre ; mais comme il y en avait une sur laquelle tout le monde était d'accord, celle de la nécessité de l'insurrection, on n'en soulevait pas d'autre, chacun se flattait que la force des choses conduirait au résultat qu'il désirait.