‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 68 sur 275 · ARRESTATION DU PRINCE DE LA CISTERNE · texte numérisé non relu

ARRESTATION DU PRINCE DE LA CISTERNE

Quelques jours après, une autre arrestation eut lieu» dont les conséquences pouvaient être infiniment plus graves, celle du prince de la Gisterne. Parti de Paris, ainsi que nous l'avons dit, sur les instances de M. de Bardaji, il fut arrêté au Pont-de-Beauvoisin, au moment où il mettait le pied sur le sol piémontais. Il avait été dénoncé de Paris, par le chargé d'affaires de Piémont. On trouva dans les compartiments secrets de sa voiture un assez grand nombre de lettres écrites en chiffres, ainsi qu'un projet de proclamation à l'armée piémontaise. Toutes ces pièces furept envoyées à Turin; quant à lui, il fut conduit directement à Fenestrelles. Quand la révolution éclata, on n'était pas parvenu à déchiffrer ses correspondances, soit maladresse, soit connivence» Il ne fut pas difficile plus tard de faire disparaître des pièces qui pouvaient compromettre bien des personnes haut placées.

L'arrestation du prince de la Gisterne, bien que n'ayant pas produit les résultats qu'on en attendait, n'en a pas moins eu des conséquences fort graves; elle jeta un grand trouble dans l'esprit du prince de Garignan; celle de M. de Prié l'avait déjà fort inquiété. Il paraît que c'est à partir de ce moment que ses hésitations ont commencé. Le 6 mars au soir cependant, à en croire une relation qui porte un gr^nd caractère de vérité, celle de M. de Santa-Rosa, l'un des conjurés, il s'était encore plus fortement que jamais engagé; cela en présence de quatre d'entre eux qui lui avaient été députés poui: lui développer tout le plan de l'insurrection et pour connaître ses intentions définitives. C'étaient MM. de Saint-Marsan fils, Santa-Rosa, GoUegno et Lisio. A la suite de cette conférence, toutes les dispositions avaient été prises poift* que le mouvement éclatât à Turin le surlendemain 8 au matin, et pour qu'il s'étendit dans toutes les places fortes, où la conjuration avait ses intelligences établies. Dans la journée du 7 , le prince se montra irrésolu; il fallut tout contremander.

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Le 8, il s'engagea de nouveau, mais avec de grandes réserves. Le 9, le prince fit appeler de bonne heure un des principaux et des plus ardents conspirateurs, le comte de Santa-Rosa. Celui-ci n'eut pas de peine à démêler dans sa conversation beaucoup d'arrière-pensées, il alla même jusqu'à soupçonner que le prince voulait pénétrer plus complètement dans les détails du plan d'exécution, afin de pouvoir les déjouer ensuite avec plus de certitude. Il sortit de cette conférence plein d'inquiétudes et de défiance ; s'il faut l'en croire, peu d'heures après, lui et ses amis eurent la certitude que le prince avait fait prendre des dispositions qui devaient rendre le mouvement impossible dans Turin. Il fallut donccontremander une seconde fois ceux qui devaient coïncider avec celui-là dans les principales garnisons. Tout semblait dès lors ou manqué ou indéfiniment ajourné; mais il y a des impulsions qu'on retient difficilement quand on les a une fois données. Soit que les ordres ne fussent pas parvenus assez tôt à Alexandrie, soit que les personnes qui les reçurent n'aient pas jugé à propos d'en tenir compte, le 10 mars vit éclater à la pointe du jour l'insurrection dans la citadelle de cette ville. Les militaires qui en donnèrent le signal furent ardemment secondés par un certain nombre de fédérés, c'est-à-dire de carbonari qui probablement étaient les principaux, les véritables promoteurs du mouvement. On doit le penser, puisque dès ce premier moment quelques cris de « Vive la constitution des Cortèsl » furent entendus. L'insurrection, quoique manquant de la direction centrale, fit cependant dans l'espace de trois jours de si rapides progrès, qu'au bout de ce temps elle avait déjà presque tout envahi. Il n'est pas dans notre plan d'écrire en détail l'histoire de ce soulèvement, nous nous contenterons d'en signaler les principaux faits, ceux surtout dont les conséquences politiques ont été les plus graves.

Aussitôt que la nouvelle de la révolte d'Alexandrie fut

INSURRECTION DE TURIN. i6T

parvenue à Turin, la jeunesse n'hésita pas, à tous risques» à s'y associer. Les Saint-Marsan, lesLisio,les Santa-Rosa, les CoUegno coururent se mettre à la tête des corps sur lesquels ils se flattaient d'exercer le plus d'influence. Presque partout où ils se présentèrent la bannière fut levée. Mais c'était à Turin que devaient se porter les coups décisifs. Nous avons dit l'attitude suspecte du prince de Garignan; rien n'annonça dans les journées du 10 et du 11 qu'il se fût opéré en lui le moindre changement. Il était évidemment l'objet des défiances de tout le monde; la cour, qui voyait les conjurés si avant dans son intimité, ne pouvait s'empêcher de le regarder comme leur confident et leur chef secret. Le roi était rentré dans sa capitale le 10 au soir, informé déjà de ce qui s'était passé le matin à Alexandrie. Il avait donné des ordres pour réunir autour de sa personne les troupes sur la fidélité desquelles il croyait pouvoir compter et avait publié le 1 1 au matin la proclamation la plus propre à calmer les esprits et destinée surtout à démentir les faux bruits qui circulaient sur les attaques tentées par les Autrichiens contre les frontières. Tandis qu'on affichait la proclamation royale, un simple capitaine de légion nommée Fenero, qui avait eu ordre de sortir de la place avec sa compagnie et de se rendre à Garignan, arrêta sa troupe à quelque distance des faubourgs; là, l'ayant haranguée, il la ramena sur la ville, aux portes de laquelle il fut bientôt joint par une bande de fédérés, jeunes gens de toutes les classes, armés de sabres, de pistolets, de poignards et conduits par des professeurs du collège royal. Fenero s'était évidemment concerté avec eux la veille. G'étaient d'ardents carbonari. Toute cette troupe réunie se porta aussitôt sur les boulevards extérieurs qu'elle parcourut en promenant devant elle un drapeau à trois couleurs et en poussant des cris de « Vive le roil Vive la constitution d'Espagne I »

Fenero cependant fut obligé de se retirer sur Alexandrie

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fuyant devant quelques escadrons de carabinieis envoyés contre lui; toutefois le gouvernement avait pu constater combien l'attitude du peuple, même celle des troupes, était peu satisfaisante. On était informé que la révolte de la garnison d'Alexandrie, loin de se calmer, prenait un caractère plus opiniâtre. Le roi assembla son conseille 12; on agita la question de savoir si on ne calmerait pas les esprits en promettant la Charte française. Cette proposition fut repoussée comme une concession faite à la révolte et même, a-t-on dit, comme un engagement contraire à ceux qui avaient été pris à Laybach avec les alliés. On se borna donc à publier une nouvelle proclamation.

A une heure après midi, on entendit trois coups de canon dans la citadelle, c'était le signal de l'entrée des conjurés et de la sédition des troupes qui y étaient renfermées. Cet événement décisif était l'œuvre d'un petit nombre de fédérés, introduits par la trahison de quelques officiers; ils avaient eu peu de peine à soulever les soldats, le drapeau tricolore avait été arboré aux cris de « Vive le roil Vive la constitution des Cortèsl Guerre aux Autrichiens I » Ainsi les carbonari venaient encore une fois de prendre l'initiative et de se mettre à la tête du mouvement. Le roi ordonna au prince de Carignan de se transporter à la citadelle pour s'assurer par lui-même du vrai caractère et de l'étendue de l'insurrection. C'était la première fois depuis le commencement de la crise que ce prince était mis en demeure d'agir. II fut reçu dans la citadelle avec les honneurs dus à son rang, les chefs lui déclarèrent que leur parti était irrévocablement pris. « Nos cœurs sont « fidèles au roi, mais il faut que nous l'arrachions à de « funestes conseils. La guerre à l'Autriche, la constitution « espagnole, voilà ce que le peuple demande. » Le prince revint au château escorté d'une foule immense, précédée du drapeau tricolore. On suppliait le prince d'intercéder auprès du roi pour le décider à accueillir les vœux de son

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