‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier PasquierChapitre 69 sur 275 · ABDICATION DE VICTOR-EMMANUEL · texte numérisé non relu

ABDICATION DE VICTOR-EMMANUEL

peuple. La garde royale voulut disperser la foule arrivant à la résidence du roi, mais ses efforts furent impuissants, le château resta entouré par le peuple, attendant la décision de son souverain ; la délibération dura toute la nuit.

M. de Saint-Marsan était arrivé le matin même de Laybach, il eut nécessairement une grande influence sur la détermination. Encore impressionné par tout ce qu'il avait vu au congrès, préoccupé surtout des engagements qui y avaient été pris, il représenta au roi que la moindre concession le mettait en contradiction flagrante avec les promesses qu'il venait de faire à ses alliés. Il devrait alors s'attendre à une guerre terrible.

Le roi était un honnête homme, il avait l'âme élevée et ne pouvait admettre qu'il lui fût permis de tenir un double langage et manquer à des engagements pris par lui. Il aimait sincèrement son peuple et redoutait pour lui les maux qu'entraîne la guerre. Il réfléchit longtemps, puis il reconnut que ni ses principes, ni ses sentiments, ni son âge avancé ne lui permettaient d'entrer dans la nouvelle route où on voulait l'entraîner. Il sut prendre une résolution vraiment royale et abdiqua.

On verra bientôt que cette loyale conduite porta un coup décisif à la révolution. Les conseils donnés en cette occasion par M. de Saint-Marsan l'honorent; s'il s'était trompé dans ses prévisions à Laybach, il eut du moins le courage d'en accepter les conséquences et de refuser toute concession à des insurgés au milieu desquels était son fils qu'il aimait tendrement. Le roi Victor-Emmanuel avait, en abdiquant, transmis sa couronne et ses droits à son héritier naturel, le duc de Genevois, son frère, plus jeune que lui de peu d'années. Le prince, faible de corps et d'intelligence, était à Modène. Il fallait en son absence organiser le gouvernement. Le roi n'hésita pas à déclarer régent le prince de Garignan, auquel il conféra toute son autorité. Gette résolution fut dès lors irrévocable; le lendemain 13, à cinq

heures du matin, il était avec la reine sur la route de Nice.

Le prince régent prenait le pouvoir dans des conditions mauvaises. Compromis par ses hésitations, ses faiblesses, suspect à tous les partis, il n'avait pas l'autorité nécessaire dans des circonstances aussi difficiles. Il céda donc à toutes les exigences que lui apportait en termes injurieux une députation de la ville. La constitution espagnole fut proclamée en son nom, dans la matinée du 14; la révolution était commencée, les carbonari triomphaient et les hommes qui s'étaient attendus à jouer le premier rôle n'avaient fait que servir d'instruments à leurs projets. La défection de l'armée fut complète; seule la garnison de Novare, commandée par le général de La Tour , semblait disposée à une résistance sérieuse ; le fait est à noter, à cause du rôle qu'a joué plus tard cette garnison.

Depuis le débarquement de Bonaparte à Cannes, aucun événement n'avait causé en Europe une aussi vive impression que celle que produisit la révolution du Piémont. Dans le royaume lombard-vénitien, la panique fut extrême; à Milan^ le départ de la princesse, épouse de l'archiduc viceroi, fut décidé. On emballait les objets les plus précieux, on se préparait à fuir; cependant de nombreuses arrestations étaient en même temps ordonnées par les autorités autrichiennes. A Laybach, la nouvelle causa une véritable stupéfaction. Que de prévisions avaient été repoussées, que de sages avis avaient été méconnus ! On se trouvait maintenant devant d'effrayantes réalités, il fallait faire tète à l'orage. C'était l'Italie tout entière qu'il faudrait défendre, reconquérir peut-être! M. de Metternich, jadis si impérieux, uniquement préoccupé d'écarter de l'Italie toute autre influence, surtout toute autre action militaire que celle de l'Autriche, dut se résigner à faire la démarche qui devait lui répugner le plus, implorer le secours de l'armée russe, ouvrir ainsi de nouveau aux hommes du Nord le chemin du Midi. Dans la consternation, on peut dire dans

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l'effarement où cette catastrophe le jetait, il alla jusqu'à demander à M. de La Ferronnays si la France ne pourrait pas lui donner quelque assistance et attaquer de son côté les révolutionnaires du Piémont. L'empereur Alexandre envoya des ordres pour que cent mille soldats russes se rendissent à marches forcées sur les bords de l'Adige (i). L'empereur d'Autriche en demanda autant à ses États héréditaires. Dans le Milanais et l'État vénitien, outre les quatre-vingt mille hommes qui avaient passé le Pô, il restait encore trente à quarante mille hommes de bonnes troupes, sous le commandement d'un homme de tète, M. de Bubna. Il ne demanda ni n'attendit de nouvelles instructions et ne perdit pas un moment pour concentrer autour de lui, entre Milan et la frontière du Piémont, un corps de vingt à vingt-cinq mille hommes avec lesquels il se tint prêt à se porter partout où besoin serait.

Au moment où la nouvelle de la révolution du Piémont arrivait à Laybach, les souverains réunis apprenaient l'insurrection tentée en Moldavie contre le gouvernement turc, par un parti grec ayant à sa tête le général prince Ypsilanti. Il était depuis plusieurs années au service de la Russie et croyait, non sans raison, ne rien faire en cette grande circonstance qui ne fût conforme aux vues du souverain sous les drapeaux duquel il était engagé. La suite a montré à quel point il s'est trompé ; sa malheureuse entreprise a été le commencement de cette héroïque insurrection de la Grèce entière qui tiendra, sans nul doute, une grande place dans l'histoire de notre âge.

En France, la nouvelle du soulèvement militaire d'Alexandrie était arrivée à Paris le 12 au soir; le 16, on savait tout jusqu'à l'abdication du Roi et la proclamation de la consti-

(1) L'armée russe ainsi appelée devait se composer de soixante mille hommes d'infanterie, vingt mille de cavalerie, quatre mille Cosaques et trois cents pièces d'artillerie. Elle devait être rendue en Italie en soixante jours.

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tution des Goriès par le prince de Carignan. Le parti libéral se crut véritablement le maître de l'Europe; le parti royaliste au contraire ne voyait plus que complots, désastres» révolutions, il lui semblait que tout allait s'écrouler, que tout était perdu. C'était la conséquence nécessaire de la faiblesse des gouvernements vis-à-vis de la Révolution et du peu d'appui qu'ils avaient donné partout aux droits les plus légitimes. On recueillait les fruits de tout ce qu'on avait semé. Pourquoi M. Decazes revenait-il d'Angleterre (il était arrivé depuis quelques jours) (1), si ce n'était pour se mettre à la tète de ses fidèles alliés les libéraux et cou-

(1) Ce retour de M. Decazes était un sujet d*irritation et de craintes pour les royalistes ; cette fois il était motivé par le déplorable état de santé de sa femme : elle se rétablit en été. M. Decazes eût pu alors retourner à Londres, mais il ne s*en souciait pas. Sa situation était fort gâtée en Angleterre, où pendant les sept mois de son séjour il avait beaucoup trop parlé, beaucoup trop agi et s'était attiré beaucoup de désagréments. On peut mettre en première ligne de ses déplaisirs, une mystification qui amusa à ses dépens la société et le monde diplomatique. La voici : Arrivant un jour de la campagne et tombant au milieu d*un grand diner, il avait demandé à son voisin, M. Vierney, ce qu'il y avait de nouveau. Celui-ci s'était amusé à lui raconter avec un grand sang-froid, en paraissant s'étonner qu'il ne le sût pas encore, la nouvelle d'un changement dans le ministère. Ce devait être chose consommée le lendemain, la nouvelle administration serait prise dans les rangs de l'opposition. La crédulité de M. Decazes avait été si complète, qu'il avait continué la conversation avec grand abandon et avait dit à son interlocuteur qu'il espérait bien que les hommes qui allaient arriver aux affaires ne feraient pas la folie de rendre la liberté au prisonnier de Sainte-Hélène. M. Vierney n'avait pas hésité à le rassurer sur ce point. Rentré chez lui, M. Decazes n'avait rien eu de plus pressé que d'expédier un courrier pour informer son gouvernement de cette grande nouvelle. On était, à Paris, loin de s'attendre à une pareille communication, l'étonnement fut grand ; l'explication de ce ridicule incident ne tarda pas & être beaucoup trop connue. M. Vierney ne s'était pas donné le plaisir d'une telle mystification pour se refuser celui de la raconter. L'envoi du courrier ne put même pas rester secret, et la situation de l'ambassadeur de France en fut diminuée. Il est dès lors naturel que M. Decazes ait eu peu d'empressement à retourner à Londres. Lk est venu se terminer son rôle politique. Chose bizarre, si son jeune âge, son goût des affaires le ramènent jamais au pouvoir, il restera dévoué à la politique anglaise; il est lié avec elle plus qu'on ne le pense. Cette puissance a tout fait pour s'assurer son concours, si jamais les alternatives si incertaines de la politique lui rendaient son ancienne influence. (Note écrite en 1824,)

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