‹ Histoire de Montesquieu d'après des documents nouveaux et inéditsChapitre 136 sur 263 · Lettre d« MoDtMqiUtn da 15 déeembre 17S · texte numérisé non relu

Lettre d« MoDtMqiUtn da 15 déeembre 17S

f9S CHAPITRB XV.

qu'il y allât, pour cause. Cette dame * s'était mariée trop jeune pour avoir eu le temps de s'instruire; elle avait annihilé son mari trop vite pour avoir pu se faire une famille : il lui fallut une occupation. Comme elle était fille de bourgeois et veuve d'un millionnaire, ses relations et sa fortune lui avaient permis de pénétrer dans toutes les classes. Elle avait observé que les grands seigneurs et les artistes, les gens de lettres et les fonctionnaires, les Français et les étrangers, qui ont tant besoin de se connaître et de s'aider, s'ignoraient et se dédaignaient. Son intention était de les réunir, de les mettre en rapport ensemble, de manière à ce qu'ils se fussent utiles et agréables les uns aux autres. Le premier soin qu'elle prit fut de faire passer le rabot sur les moulures de son appartement et de l'interdire à toutes les femmes : c'était dire que tout serait donné à la simplicité et rien à la coquetterie ; enfin les discussions religieuses et politiques furent prohibées. Alors les hôtes les plus divers furent attirés soit par des services, soit par des flatteries, soit par les agréments de son salon. Us furent retenus par des reproches ; mais elle avait le reproche qui attire, qui confesse, qui dirige et qui rend désireux de s'améliorer. Le principal talent de madame Geoffrin était de mettre chacun sur son sujet, puisque nous avons tous un air que nous savons chanter; elle excellait à

I. F. Sarcej, XH* SiécU, 27 août 1876, Les Femmes sans etprit^ et 31 août 1S7&, Les Matireuet de salon; — Ch. de Mouy. Madame Geo/friu et Stunisloê Àugusîe, Paris, Pion, in-S, 1875.

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le faire entendre à propos et à l'arrêter au besoin. Marie de Vichy était née d'une famille noble et pauvre. Dès sa jeunesse, la curiosité qui devait faire le tourment de sa vie jusqu'à sa mort, s'empara d'eUe^ Une incrédulité précoce lui valut la visite de Massillon qu'elle découragea de la convertir. Elle essaya du mariage avec le marquis du Deffand, lieutenant général de l'Orléanais , qui la dégoûta par ses débauches, et qu'elle ne revit plus. On la mena à la cour, jeune, jolie, spirituelle et veuve : l'idée d'être la maitresse du Régçnt l'amusa une quinzaine de jours. Aïssé, la fameuse Grecque, devint son amie pendant quelque temps ; enfin, par contenance, elle prit un arrangement' avec le président Hénault. Son esprit vif et inquiet n'avait été nourri ni d'une instruction solide, ni de bons exemples, ni de principes religieux. Incapable d'une lecture sévère, incrédule au sentiment, sceptique par vanité, cosmopolite par relation, n'ayant, d'après son aveu même, < ni tempérament ni roman, » rien ne l'intéressait. Elle résolut pour se distraire d'avoir un salon. On vit aussitôt afQuer chez elle, selon son mot, c les trompeurs, les trompés et leg trompettes, » notamment la diplomatie européenne : grande ressource pour le futur auteur de Y Esprit des Lois^ qui disait d'elle : c J'aime

I . S*il résulte quelque sorte de loeiëté de ce tII et mépriiable commerce, elle est semblable à celle des brigands qu*îl faut détruire el anéantir pour assurer les sociétés légitimes. J.-J. Rousseau, Nouvelie Héloite, 1II« part., XTiii* lett.

c cette femme de tout mon cœur ; elle me platt, elle c me divertit, il n'est pas possible de s'ennuyer c avec elle ' ! » Quel dommage que le portrait qu'elle a fait de lui, en 17S1, soit perdu ! L'ennemie intime de madame du Deffand était la duchesse de Chaulnes', une des fenmies les plus caractéristiques du dix-huitième siècle. Les plaisirs de l'esprit, les bons mots et la galanterie étaient tout pour elle ; aussi la crainte de perdre l'homme qui l'aurait sauvée de la mort n'aurait pu l'empêcher de dire une saillie, et le libertinage lui avait donné la sagacité la plus pénétrante.

A côté de ces centres officiels de la conversation, Montesquieu en fréquentait d'autres qu'il préférait peut-être et dont il disait : < J'aime les maisons où je « puis me tirer d'affaire avec mon esprit de tous les « jours*. »

L'un de ces salons était tenu par la treizième fille du maréchal de Brancas, sœur du comte de Forcalquier et jeune veuve de M. de Rochefort*, ces trois hommes d'esprit et de belles manières. Elle entourait de personnes aimables, ingénieuses et polies le duc de Nivernais, colonel en retraite, littérateur san3

1. Du Deffand, Correipondanec, Ed. de Lescare, Pion, Lettre du ehevalier d'A^dies, 28 janrier 1754.

2^ Ibid,^ Appendice.

S. Pensées diverses.

4. L. deLoménie, de l^Aeadëoiie flrançaise, Lacomtetse de Rochefori et se$ amis^ in-8. Paris, M. Léry, 187 ^ — L. de Loménie, De Vin-^ fUteuce de» taiotu iur la liiiirature du dix-huiiième sitcte^ 26 décem* bre 1863, 13 février 1864, Il juin IHGh ^ Revue des courf littéraireïé

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conséquence et diplomate d'occasion. Le grand monde d'alors alliait à la dépravation des mœurs un goût très-vif pour les plaisirs de l'esprit, et ne se réunissait jamais sans être attiré et retenu par quelques comédies de société, petits vers, fables, opéras de paravent, madrigaux galants, divertissements en prose, couplets où l'on rivalisait tantôt de bonne grâce, tantôt de malice discrète. Montesquieu écrivait^ du frère de cette maîtresse de maison : « Procurezc moi une de ces badineries charmantes qui sortent c de son esprit comme un éclair. » On rencontrait quelquefois chez madame de Rochefort deux de ses sœurs, la marquise de Boufflers, qui fut fidèle à son amant, et la duchesse de Mirepoix, qui fut fidèle à son mari. Montesquieu a fait en vers les portraits de ces femmes rares pour le temps, et leur a adressé ce madrigal :

Vous êtes belle, et votrç sœur est belle ; Si j'eusse été Paris, mon choix eût été doux La pomme aurait été pour vous, Mais mon cœur eût été pour elle.

Je voudrais parler de la maison favorite de Montesquieu. La duchesse d'Aiguillon ^ donnait, tous les sa-

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