‹ Histoire de Montesquieu d'après des documents nouveaux et inéditsChapitre 230 sur 263 · LE BIENFAIT ANONYME · texte numérisé non relu

LE BIENFAIT ANONYME

Enfin rappelons-nous le irait raconté dans toutes les Morale eti aciion * . Montesquieu allait volontiers visiter sa sœur atnée à Marseille. Le premier dimanche de juin 1734, il eut l'idée de faire une petite excursion en mer. Un batelier lui offre sa barque, et les voilà partis. Le promeneur frappé des manières inexpérimentées de son pilote lui en fait l'observation. Le pauvre enfant répond qu'il a en effet un autre métier pendant la semaine et qu'il n'exerce celui de rameur que les dimanches, travaillant le plus possible pour racheter son père pris par des pirates, esclave h Tctouan, et appelé Robert. On revient au port et on se quitte. Six semaines après M. Rol>ert est de retour dans sa famille, qui ne sait à qui elle doit la délivrance de son chef. Mais au bout de deux ans, le jeune bonune qui pense toujjDurs à son questionneur inconnu, le rencontre de nouveau. 11 se jette à ses pieds avec effusion, en le bénissant et le suppliant de venir voir les heureux qu'il a faits. L'autre nie tout et se dérobe brusquement. Ce bienfait est resté anonyme jusqu'à ce que les enfants de Montesquieu aient, à sa mort, vu dans ses papiers qu'il avait chargé un banquier d'envoyer au Maroc, pour la rançon d'un Marseillais, une somme de sept mille cinq cents francs.

Sans doute celte action de Montesquieu est belle, comme sont beaux tous ses ouvrages ; mais comme

1. Mercure de France , mai 1775; — Levixae el Voyaanl, CûHn de itffrrafvr^. Nouv. édîl., Paris, BotMDge, 1814, 1« vol., p. 178-182.

Si

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eux, elle offre un caractère de bonté dédaigneuse, venant d'un homme sec qui ne fait le bien que pai acquit de conscience. Saint-Vincent de Paul n'aurait pas agi de la sorte ; . il a ôté les chaînes d'un captif, mais il ne s'est pas arraché sans pitié à une reconnaissance légitime '.

J'ose le dire, c'est la différence de la charité avec la bienfaisance, de l'amour du prochain inspiré par Dieu avec l'humanité dictée par la justice, et de l'époque précédente avec ceUe de Montesquieu.

Ses chefs-d'œuvre, pleins de patriotisme, d'expérience, de probité, de modération, de vertu civique et de génie, doivent être étudiés et admirés, car ils sont grands et nobles. Leur seule infériorité vient de ce qu'ils ne procèdent que de l'intelligence et ne s'adressent qu'à elle, sans passionner notre cœur ni enthousiasmer notre àme sensible aux belles choses.

« Respectons, honorons donc ^, la libéralité naturelle et raisonnée. Mais reconnaissons toutefois qu'il manque à cette bonté et à cette bienfaisance une certaine flamme, comme il manque à tout cet esprit et à cet art social du dix-huitième siècle une fleur d'imagination et de poésie. Jamais on ne voit dans le lointain le bleu du ciel ni la clarté des étoiles, i

Pourquoi se plaindre et de ce temps et de cette vie de Montesquieu? Le véritable temps et la véri-

1. Madame Rolland, Mimoire$^ ëdil. P. Fuugère, U II, p. 196-I9G. t, Sainlc-Beuvfi, Causeries du tn*'Hi, sur >f;id:ime Gcoffriii.

LA VRAIE VIB DE M0NTB8QDIB0. 339

table vie d'un grand homme ne commence qu'à sa mort. Car le caractère le plus marqué du génie et sa puissance réelle est d'intéresser la postérité, d'agir sur Lb sort des peuples et de contribuer à leur civilisation.

Montesquieu posthume.

On ne sait si les querelles du parlement avec le clergé avaient absorbé toute l'attention, ou si les œuvres de Montesquieu étaient tombées en oubli, niais sa mort parait avoir passé inaperçue en 1755'.

D ailleurs, il faut convenir que notre publiciste n'entra pas de suite dans la postérité. Sans doute les Académies' dont il était membre firent son éloge, les journalistes' de sa connaissance annoncèrent à leurs lecteurs la perte qu'ils venaient de subir, et plus d'un enthousiaste^ composa des vers à sa louange.

1. Grirnoi et Diderot, Correspondance^ édit. Touraeux. Paris, Garnier, 1877, t. Il ; — Dixé, Vie de d'Arcet, an X, in-8. —Lettre de madame d'Aiguillon à Pabbë de Guasco, dans les Lettre* /ami^ Hères de Montesquieu, édit. 1767. — Madame du Hausset, Jf^Moiieâ, édit. Baudoin, in 8, 1823, p. 139.

2. Académie français'^; — Académie de Berlin; — Académie de Stanislas.

3. Fréron, Année littéraire ^ 1755 ; — Mercure de France, Ibid. ;-— Evening Post^ ibid.

4. Piron, OEuvres; — XI menés, Essais de quelques genres dwerê de poésie; — Turben, Sur In mort de M, le président de Montesquieu, mon illustre protecteur. Toulouse, 17S&, pièce; — Bcnneval, iliiii^#

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