INJURES DB DUPIN
Plus loin (t. I, p. Hi) :
Ceci est le comble de l'absurdité, et ce passage n'en manque pas ; il n*y a pas un mot qui n*en soit une.
Enfin (t. I, p. 118) :
Je ne crois pas qu'une idée si singulière ait jamais passé par aucune tête.
Montesquieu avait dit (1. XYI, ch. vm) :
Un livre classique de la Chine regarde comme un prodige de vertu de se trouver seul dans un appartement reculé avec une femme, sans lui faire violence.
Telle est la remarque de Dupin (t. H, p. 214) :
L*auteur est trop poli pour en user de la sorte, mais il n'a pas les mêmes ménagements pour les passages qu il cite, et il leur donne impitoyablement la torture. Si les passages que l'auteur cite sans les rapporter sont aussi infidèles que ceux qu'il rapporte, ne sera-t-il pas vrai de dire que les personnes qu'il a employées à feuilleter les livres pour lui ra* masser des autorités ne l'ont pas servi fidèlement?
Tout ce qui précède n'est que de mauvais goût. Attendons les personnalités. Je les ai rangées par ordre d'importance. Dupin traite ainsi le style de Montesquieu (t. II, p. 242) :
Le long séjour que l'auteur a fait dans les sérails d'Orient pour en apprendre les usages et les transporter en Occident, la familiarisé avec certaines expressions qui donnent un ton trop sultan à ses compliments.
L'impartialité du publiciste est appréciée de cette manière (t. II, p. 78 et 79) :
Comme l'auteur s'est fait imprimer dans la république de
3«4 ArPBNDICF.
Genève, il a cm devoir par reconnaissance annoncer à Tunivers et consacrer au temple de mémoire la sagesse des lois genevoises avec son livre.
Veut-on connattre la demeure et les voyages de Montesquieu ?. . .
Le commerce français n'avait pas été porté à on si haut point avant la dernière guerre. L*auleur cependant ne devrait pas l'ignorer puisque, communément, il a vu ou pu voir jusqu'à sept ou huit cents navires dans le seul port de Bordeaux (t. I, p. 342)... Quoique l'auteur ait fait quelque séjour en Angleterre (t. I, p. 348).
V Esprit des Lois avait parlé de certains impôts (1. XIII, ch. vm)y Dupin nous apprend ainsi que l'auteur est noble (t. I, p. 380, t. U, p. 40):
C'est à la vente du sel et du tabac en France que ceci s'adresse. Les seigneurs jouissaient anciennement du droit de gabelle. Pendant les troubles et les divisions, les peuples étaient assujettis envers les seigneurs particuliers au payement d'un droit que Fauteur improuve aujourd'hui. Serait-ce parce qu'il est dans ia main du souverain, qui l'a revendiqué sur les usurpateurs? On découvre aisément que le vœu de l'auteur serait que nos rois voulussent bien se contenter des seuls revenus de leurs domaines.
On sait combien Montesquieu est hostile à la ferme des impôts. Le fermier général se trahit là (t. I, p. 408) :
Ce n'est qu'un vingtième au total, moyennant lequel les . deniers entrent au Trésor. L'auteur faitril valoir ses terres à meilleur marché. ,
VEsprit dea Lois dit (liv. VII, ch. xvii) : « Il est contre la nature et contre la raison que les femmes soient maîtresses dans la maison.»
MONTSSQOIBD INJURIÉ. 3f(5
Les Ré flexions répondent (t. II, p. 221) :
Serait-il possible que l'auteur, qui a vu tant de choses si extraordinaires, n'ait pas vu celle-ci qui est si commune?
Une fois entré chez Montesquieu, Dupin y examine tout, notamment les points les plus délicats (t. I, p. 254) :
Nous n'avons pas, assure-t-il, affaire à un moraliste sévère.
U ajoute même (t. II, p. 248, et 1. 1, p. 109) :
L*auteur semble se dédarer l'apôtre de la polygamie et de l'esclavage des femmes.
Je ne sais ce que les femmes lui ont fait, il ne manque jamais une occasion de les humilier ?
Enfin YEsprii des Lois avait dit (1. YIl, ch. ix) :
Les femmes ont peu de retenue dans les monarchies, parceque la distinction des rangs les appelant à la cour, elles y vont prendre cet esprit de liberté qui est le seul qu'on y tolère. Chacun se sert de leurs agréments et de leurs passions pour avancer sa fortune ; et, comme leur faiblesse ne leur permet pas l'orgueil mais la vanité, le luxe y règne seul avec elles.
Le fonctionnaire triomphe (t. I, p. 208) :
Ce n*est pas ici que Tauteur n'est pas clair... Je connais plusieurs femmes dans des monarchies, vivant dans des cours, qui sont très-aimables et très-raisonnables; j'en connais qui ont des bontés pour lui, qui certainement ne lui ont pas fourni les mémoires sur lesquels il a travaillé et d*après lesquels il aurait pu faire des portraits différents de celui-ci.
3^id APPENDICE.
La probité du grand écrivain restait debout, le lettré de hasard dit de lui (t. II, p. 346) :
Cet auteur a protesté qu'il ne rétaii pas des Lettres persane$ ; je le crois d'autant plus qu*on assure qu'il y a, dans la ville de laquelle il est, une personne qui les revendique.
Ces personnalités ne suffisaient pas au fermier général. Après avoir fait à Thomme de génie ses observations religieuses, morales, politiques et historiques, dans un style encore plus pédant que pesant, Dupin» voyant que le public n'est pas convaincu, se tourne directement vers Montesquieu et lui tient ce discours qui comble la mesure (t. 1, p. 244) :
Je finis en vous observant que, si vous prétendez à quelque place, vous ferez bien de prendre une autre route. Celle-ci ne vous y conduirait pas«
Soyez sage, circonspect, ayez la tête froide, pensez avant de parler/ ne frondez point, aimez votre patrie, faîtes que les autres l'aiment, respectez les religions et ceux auxqueto vous êtes soumis, et vous réussirez dans vos desseins.
Telle est Thistoire du pamphlet et de la calomnie qui parait l'avoir accompagné, comme le mensonge suit la faute. J'espère que les citations de Dupin confondront Cbamfort et réhabiliteront Montesquieu» qui en avait peut-être besoin, car le feu noircit ce qu'il ne^ peut détniire.
MONTESQUIEU KT FIIÉDÉRIC II dt)7
MONTESQUIEU ET FRÉDÉRIC n
Le secrétaire du portefeuille de Napoléon I^, Mene- ▼al, a publié la note suivante en 1845 {Napoléon et Mm ie-Louise^ Sotwenirs historiques. Paris, Amyot, t. III, p. 189) :
Après la bataille d'Auerstaédt, à la fin d'octobre 4 806, Napoléon se readit à Berlia : il resta deux jours à Postdain. Il visita le palais df Sans-Souci, et le parcourut avec un vif intérêt, se faisant expliquer les moindres détails dii séjour que le grand Frédéric avait fait dans cette résidence. Rien n'avait été déplacé. Dans la bibliothèque de Postdam, l'ouvrage de H. Chastenet de Puységur sur VArt de la guerre était encore ouvert à la page où le roi avait cessé sa lecture.
Sur une table se trouvait un petit volume d'un format in-8* bâtard, imprimé en Hollande, relié en maroquin rouge et marqué sur la couverture d'un P, comme tous les livres do cette bibliothèque.
C'était un ouvrage de Montesquieu sur la Grandeur et la Décadetice des Romaim, chargé à chaque page de notes marginales de la main de Frédéric. Je portai ce livre à l'Empereur, qui le garda dans sa bibliothè({ue.
M. de Talleyrand, qui en avait entendu parler, me le de-' manda à Saint-Qoud. Je le lui remis ; mais, malgré mes réclamations, je n'en ai jamais obtenu la restitution.
Depuis cette révélation, tous les lettrés ont cherché le petit volume que ce grand politique et ce grand capitaine avait annoté en secret, pour son usage personnel et sans crainte d'être lu.
Il y a quelques aimées, un heureux hasard fit trou'^
ver sur les quais un exemplaire de la Grandeur des Romains (édition stéréotype de Didot, an XI, in-8*), sur lequel était écrite la mention suivante :
Avec des notes manuscrites de Frédéric le Grand, copiées avec son orthographe, sur un exemplaire, pris par Bonaparte dans la bibliothèque de Sans-Souci, prêté à M. Mollien qui me Ta prêté. B.
On apprit bientôt qu'un marchand de curiosités avait fait imprimer ce Hvre, texte et notes, en un volume in-4® sur papier de luxe et à petit nombre avec une préface de M. Félix Grelot, avocat à la Cour de Paris, et allait nous permettre de partager le plaisir de Napoléon et de M. de Talleyrand. Faux espoir ! aucun éditeur n'a eu d'exemplaires de cette édition.
Sur ces entrefaites, dernièrement, je tombai dans une bibliothèque publique de Paris, sur une mauvaise Grandeur des Romains^ qui portait cette inscription :
, Les notes manuscrites de ce volume sont de Frédéric U, roi de Prusse, et ont été copiées sur un exemplaire appartenant à ce roi, où eUes étaient écrites de sa main.
Mon premier soin a été de les transcrire. Je me hâte d'en publier quelques-unes, parmi lesquelles il y en a de politiques, de morales et de militaires.
Montesquieu dit (ch. iv) :
G^ n'est pas ordinairement la perte réelle que Ton fait dans une bataille — c'est-à-dire quelques milliers d'hommes — qui est funeste à un État, mais la perte imaginaire et le découragement, qui le prive des forces mêmes que ta fortune lui avait laissées.