‹ Histoire de Montesquieu d'après des documents nouveaux et inéditsChapitre 57 sur 263 · BFFET DES LETTRES PERSANES · texte numérisé non relu

BFFET DES LETTRES PERSANES

rencontraient : c Monsieur, disaientrils, faites-moi des Lettres persanes. »

Le public ne les prit que pour un ouvrage d'agrément, un chapitre des Alilie et une nuits habillé à la mode par un philosophe libertin. Car il ne faut pas oublier le caractère particulier aux premières années du dii-huitième siècle. On était sérieux comme un enfant élevé par un père rigide, mais on était charmé de voir traiter légèrement les choses graves et badiner autour. L'opinion se sentait un faible pour le talent et pour l'esprit, dès qu'ils étaient relevés de scepticisme et de gravelure.

Tel peuple, tel gouvernement. Les critiques des Lettres persanes contre Louis XIY flattaient le Régent, qui faisait un peu ce que Montesquieu écrivait. Défendre ce roman lui aurait donné l'air d'ètro susceptible ou de mettre une limite au plaisir ^ En outre, le livre était habile : conmient reprocher à des Asiatiques de rire des usages européens? comment ne pas pardonner les allusions aux fautes du cabinet de Versailles transportées dans le conseil d'Ispahan, dans ce lointain favorable à la vérité et surtout à ceux qui la disent?

Le clergé' remarqua bien que Montesquieu faisait le monde étemel, niait la prescience de Dieu à l'égard des volontés libres, mettait des impiétés sur le compte

1. Laeratelle, Biiioire de France pendant le dis^kMÎiième eièele. 3. L*«bbé Gauthier, lettrée perumeê CMMtooMt d'impiété^ In-lS. riurit, nu. PfébM.

des livres saints et commeltait des blasphèmes sous le masque d'un mabométao. Par malheur, les théologiens u'étaieut occupés que de la bulle Unigenitus.

Les hommes de lettres furent plus sévères. Marivaux, le futur auteur comique, alors journaliste, d'ailleurs fils de magistrat, dans la huitième feuille de son Spectateur français^, écrivit à propos des Lettres persanes : c ... Dans tout cela, je ne vois

• qu'un homme de beaucoupd'esprit qui badine, mais

• qui ne songe pas assez qu'en se jouant, il engage un

• peu trop la gravité respectable de ces matières (la

• religion, les mœurs et le gouvernement). Il faut I là-dessus ménager l'esprit de l'homme, qui tient « faiblement à ses devoirs et ne les croit presque € plus nécessaires dès qu'on les lui présente d'une « façon peu sérieuse... >

Montesquieu a été le meilleur juge de son œuvre et le plus sur. Le duc de Luynes, gui parait ne l'avoir connu que vers la an de sa vie, raconte : ■ Quand on lui en parlait, à peine convenait-il de l'avoir faite et disait qu'il n'y en avait pas un seul exemplaire chez lui'. * Enân voici qui est plus décisif. Un jour, sa fiUe, ayant ouvert les Lettres persanes, Montesquieu lui dit : f Laissez cela, mon enfant ; c'est un hvre de ma jeunesse qui n'est pas fait pour la vôtre.* ■

Cependant, tout à coup, après un an d'un succès

J. HolUime fanUle.

S, Ds Lujnei, ITAoeirM,

S. Banudau. ToUmu de Bordtmue, lllt

INTEROrCTION DES LETTRES PERSANES. 63

extraordinaire, les Lettres persanes cessèrent de paraître, et il devait se passer huit années sans qu'on en vit une nouvelle édition, du moins aucun catalogue n'en mentionne de 1722 à 1728 : lacune fort importante pour les bibliophiles et pour les lettrés.

On admettrait que Montesquieu, par déférence pour la magistrature dont il était revêtu, eût renoncé à les réimprimer, quoiqu'il ne les eût pas signées, et que personne ne trouvât alors mauvais que le président Hénault et le conseiller Cideville fissent des couplets qu'ils chantaient eux-mêmes au dessert. Peut-être littéralement ou moralement regrettait-il de les avoir écrites ; car il disait ' : c A quoi bon faire des livres c pour cette petite terre qui n'est guère qu'un point. » Il ajoutait même' : c J'ai la maladie de faire des « livres et d'en être honteux quand je les ai faits. »

Mais le public, qui n'est tenu que par son plaisir, pourquoi aurait-il cessé de demander un ouvrage dont il avait acheté huit éditions en moins d'un an?

Bien plus : les libraires ne s'occupent que de leurs intérêts. Pourquoi sur leurs catalogues' ajoutaient-ils au titre des Lettres persanes^ c dans le goût de V Espion dans les courSy i livre d'un pensionnaire do Louis XIY. Comment n'en donnaient-ils plus de réimpression ni de contrefaçon?

Reportons-nous au temps et, s'il le faut, rappelons*

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