‹ Histoire de Montesquieu d'après des documents nouveaux et inéditsChapitre 68 sur 263 · DISCOURS SUR LA CONSIDÉRATION · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR LA CONSIDÉRATION

ce sont les ridicules. Uo certain air gauche déshonore bien plus une femme qu*une galanterie. Comme les vices sont presque généraux, on est convenu de se faire bonne guerre, mais chaque ridicule étant personnel, on les traite sans quar* tier.

« ... La considération est le résultat de toute une vie, au lieu qu*il ne faut souvent qu'une sottise pour nous donner de la réputation.

• ... De toutes les vertns, celle qui contribue le plus à nous donner une réputation invariable, c'est l'amour de nos concitoyens. Le peuple, qui croit toujours qu'on l'aime peu et qu'on le méprise beaucoup, n*est jamais ingrat de l'amour et de l'estime qu'on lui accorde. Dans les républiques où cha-^ que citoyen partage l'empire, l'esprit populaire le rend odieux; mais dans les monarchies où Ton ne va à l'ambition que par l'obéissance, et où par rapport au pouvoir, la faveur du peuple n'accorde rien lorsqu'elle n'accorde pas tout, elle donne une réputation sûre, parce qu'elle ne peut être soup* çonnée d'aucun motif qui ne soit vertueux.

« ... Pour acquérir la réputation, il ne faut qu'un grand jour, et le hasard peut donner ce jour; mais pour la conserver, il faut payer de sa personne à tous les instants. Quelquefois on y réussit par sa modestie; d'autrefois on se soutient par son audace. Souvent l'envie s'élève contre un audacieux et souvent elle s'irrite de voir un homme modeste couvert de gloire.

fl Cependant le meilleur de tous les moyens que Ton puisse employer pour conserver la réputation, c'est celui de la modestie, qui empêche les hommes de se repentir de leurs suffrages, en leur faisant voir que l'on ne s'en sert pas contre eux.

c( Il n*y a rien qui conserve et qui fixe mieux la réputation que la disgrâce. Il n'y a point de vertus que le peuple n'imagine en faveur de celui qu'il plaint ou qu'il regrette; mais comme la plupart des hommes ne sont pas dans un état assez élevé pour être outragés de la fortune, ils ont la retraite, qui souvent fait en eux l'efTet de la disgrâce.

M ... D y a eu des fautes faites par d'illustres personnages

86 CHAPITRE Yll.

qui faisaient bien Toir qu'ils ne savaient avec quels hommes ils vivaient et qu'ils ignoraient les Français comme les Japonais. Dans chaque siècle, il y a de certains préjugés dominants dans lesquels la vanité se trouve mêlée avec la politique ou la superstition, et ces préjugés sont toujours embrassés par des gens qui veulent avoir de la réputation par des voies plus faciles que celle de la vertu.

« On s'impatiente, dans la recherche des causes morales, de trouver toigours l'amour-propre sur son chemin et d'avoir totjgours la même chose à redire.

ce Cet orgueil qui entre dans tous nos jugements met une certaine compensation dans les choses d'ici-bas, et venge bien des gens des injures de la fortune.

« Un homme est d'une noblesse distinguée : s'il n'a pas de bien, on lui laissera sa noblesse, on se plaira même à le relever; mais si la fortune donne de l'envie, on examinera sa naissance avec les yeux de Tenvie ; non-seulement on lui disputera la chimère, mais on lui êtera du réel.

«... Les richesses contribuent aussi quelquefois à nous 6ter l'estime publique, à moins que l'on n'ait acquis auparavant tant d'honneur et tant de gloire, que les richesses soient, pour ainsi dire, venues d'elles-mêmes, comme un accessoire qui est presque inséparable. Pour lors, on jouit de ces richesses comme d'un vil prix de sa vertu. Qui est-ce qui a jamais été choqué des grands biens du prince Eugène. Ils ne sont pas plus enviés que l'or que l'on voit dans les temples des dieux... »

Tels sont les principaux passages de ce Mémoire

du 1^ mai 1725.

Le discours que, comme président de T Académie de Bordeaux, Montesquieu prononça le 25 août 1726, contient l'éloge du protecteur de cette société, le duc de la Force. Il se montra habile et même ému dans la tâche de panégyriste de ce grand concussion-

MONTESQUIEU ET M. 8ULLT. 87

ûaire, devenu son ami depuis qu'il était rendu à la vie privée.

Un autre motif prolongea son séjour en province. Henri Sully, Anglais qui s'était fait estimer deNe^irton, dans son pays, pour ses recherches astronomiques, et que le duc d'Orléans avait chargé de créer la manufacture d'horlogerie de Versailles, venait d'arriver avec une nouvelle invention scientifique. Il s'agissait d'une pendule à levier pour mesurer le temps en mer ^ ce qui permettait de parvenir à la connaissance exacte des longitudes. Le seul moyen de vérifier cet instrument était de faire des expériences sur un navire. Sully avait choisi Bordeaux à cause de son port et surtout de son Académie, où les sciences étaient mieux connues et appréciées qu'en aucune ville de province. La compagnie l'admit en séance, délégua des membres pour assister à ses essais et lui en rendre compte. Montesquieu qui, comme on l'a vu, était président, traita Sully avec la plus cordiale affabilité. Aussi, un jour, ce grand <( horlogeur*, t» venant d'éprouver des pertes considérables, comme il en arrive à tous les inventeurs , écrivit à Montesquieu cette lettre qui est bien anglaise et bien naïve ' : « J'ai envie de me pendre, mais je crois que je ne me pendrais pas si j'avais cent écus. » *- « Je vous envoie

1. Méthode pour régler lee moïKrtt. Parti, Dapnii, 1728, In-l}. 2« Mercure de France, leptembre 1726.

s. CBmfreê de Mimieê^àern. Pwif, PImmii, 1796, S vol. iii-4», 4*T0U Anecdotes.

88 0HAPTTR8 TII.

cent écus, répondit aussitôt le correspondant. Ne voas pendez pas» mon cher Sully, et venez me voir. »

Cette bonne action, qui honore tant son auteur, n'a été révélée qu'après sa mort, par sa fille. Vous demandez d'où vient une telle discrétion de la part de Montesquieu? La réponse est peut-être dans cette observation de lui : € La timidité a été le fléau de ma

vie.* »

On aimerait à savoir que cette générosité a sauvé Sully, mais rien ne préserve un inventeur de son sort ; celui-là mourut, deux ans après, dans la misère, selon l'usage.

Cependant Montesquieu demanda et obtint un congé de l'Académie. Les difficultés furent plus grandes au Parlement. Ses collègues, pour le retenir sans doute, le chargèrent, comme on l'a vu, du discours de rentrée ; ils le prièrent de plus de remplir momentanément la place du premier président, vacante par la mort du titulaire. Â quoi il obtempéra. Mais l'intérim ne pouvait être long. Voici la mercuriale inédite qu'il prononça en installant son successeur définitif. Elle fait partie de la bibliothèque Cousin et m'est donnée par M. Barthélémy Saint-Hilaire, qui malgré son talent, a peut-être un peu exagéré les emprunts que Montesquieu a faits à Âristote, son auteur favori*.

K Pentiei»

2. PolîUqae d*AHttote, traduet. de 1. Barthélemy Saint-Hllaire; ln-8. Paru, 1874.

Page 1