ANALYSE DE LA GRANDEUR DES ROMAINS
d'émulation pour les généraux; dans la protection qu'ils accordaient aux peuples révoltés contre leurs rois; dans l'excellente politique de laisser aux vaincus leurs dieux et leurs coutumes; dans celle de n'avoir jamais deux puissants ennemis sur les bras, et de tout souffrir de l'un jusqu'à ce qu'ils eussent anéanti l'autre.
Il trouve les causes de leur décadence dans l'agrandissement même de l'État, qui changea en guerres civiles les tumultes populaires ; dans les guerres éloignées qui, forçant les citoyens à une trop longue absence, leur faisait perdre insensiblement l'esprit républicain; dans le droit de bourgeoisie accordé à tant de nations et qui ne fit plus du peuple romain qu'une espèce de monstre à plusieurs têtes; dans la corruption introduite par le luxe d'Asie; dans les proscriptions de Sylla, qui avilirent l'esprit de la nation et la préparèrent à l'esclavage; dans la nécessité où les Romains se trouvèrent de souffrir des maîtres, lorsque leur liberté leur fut devenue à charge; dans l'obligation où ils furent de changer de maximes, en changeant de gouvernement ; dans cette suite de monstres qui régnèrent presque sans interruption, depuis Tibère jusqu'à Nerva et depuis Commode jusqu'à Constantin ; enfin dans la translation et le partage de l'empire, qui périt d'abord en Occident par la puissance des barbares, et qui, après avoir langui plusieurs siècles en Orient sous des empereurs imbéciles ou féroces» s'anéantit insensiblement comme ces fleurs qui disparaissent dans des sables.
Montesquieu avait tellement étudié Tancienne Rome et l'avait pratiquée avec tant de familiarité, qu'il a l'air d'y avoir vécu. On prendrait parfois sa manière de voir pour celle d'un patricien du temps, mécontent des concessions faites au peuple, dévoué au Sénat, favorable à César, furieux contre Lépide, plus admirateur du stoïcisme dans Brutus, Caton, Trajan,
lo3 CHAPITRE XII.
Marc-Aurèle ou Julien ]'Âpostat, que du christianisme dans Constantin et ses successeurs, dans les croisés qui ont servi la civilisation, et dans les moines qui rendirent tant de services aux lettres, à la politique et à la religion.
Cependant, bien qu'en apparence, il ne s'agisse dans son livre que du peuple romain, on reconnaît à chaque instant que Montesquieu fait des allusions à l'Europe, et surtout à la France. De temps en temps, quelques mots vifs comme des éclairs, ramènent inopinément l'attention vers l'époque moderne et même vers les préoccupations du jour.
Il énonce, dès le premier chapitre, des aphorismes profonds, qui forment le caractère le plus marqué de son génie : c Comme les hommes ont eu, dans tous « les temps, les mêmes passions, . les occasions qui « produisent les grands changements sont diflë- < rentes, mais les causes sont toujours les mêmes. » Quelqu'un * a prétendu que cet ouvrage avait été écrit moins pour répondre à son titre que pour exposer une série d'idées neuves et hardies sur les matières poUtiques, religieuses et morales. Pourquoi pas pour se venger du cardinal de Fleury ou de Chauvelin , qui avaient refusé d'employer l'auteur dans les ambassades, comme nous l'avons vu au chapitre x ?
Ce chef-d'œuvre de conception est encore im chefd'œuvre d'exécution. Montesquieu, dans son style,