La Poujadc. Bernadau, mss
buer à l'iniQuence de cette femme les idées protestantes qui sont répandues dans tous les livres de son mari.
Après avoir parlé des membres de sa famille qui l'entouraient pendant la composition de Y Esprit des Lois, je passe à ses amis et à son rival, qui me semblent avoir exercé quelque influence sur son ouvrage.
Pendant longtemps les hommes avaient eu, çà et là, entre eux des disputes ou des discussions philo-sophiques, religieuses, politiques et littéraires. Il devait arriver un jour qu'une maîtresse de maison leur offrirait ThospitaUté. Dès lors il leur fallut, pour lui plaire, mettre à sa portée les sujets les plus graves, traiter clairement les questions de finance, de morale et de législation, badiner sur les problèmes de la destinée humaine, fronder les supérieurs, plaisanter les égaux, et parler de tout à propos de rien, d'une manière facile, brillante, ailée comme une guêpe. La conversation moderne naquit, et après elle, le livre sérieux écrit légèrement, la brochure passionnée , le journal amusant et l'opinion publique.
C'est au dix-huitième siècle que reviennent véritablement l'idée et la pratique d'une telle institution. Les coryphées qui y ont le plus contribué sont mesdames de Tencin, Geoffrin, de Rocbefort, du Deffand, et d'Aiguillon, que Montesquieu fréquentait assidu* ment.
MADAME DE TENGIN. \9\
Claudine Guérin de Tencin, d'une famille noble, fut d'abord religieuse. Mais bientôt son esprit et sa beauté l'aidèrent à se faire relever de ses vœux, sinon à se faire épouser. Le Régent, séduit par elle, nomma son frère successivement abbé, évèque, archevêque et cardinal, mais il refusa de la prendre pour son conseil. Law ne l'écouta pas plus ; alors au lieu de se jeter dans l'agiotage, elle se jeta dans les agioteurs, ce qui est plus lucratif. Pareil insuccès l'accueillit, lors des querelles causées par la bulle UnigenitvSy dans sa correspondance avec le pape en faveur des molinistes. Tout à coup en 1730, attristée, soit par le suicide d'un de ses amants, soit par l'arrivée de ses quarante-cinq ans, soit par le pressentiment de ce que devait être son fils d'Alembert, et voyant qu'elle ne pouvait diriger ni l'État, ni la galanterie, ni la religion, elle se piqua d'être la protectrice des arts. Le seul défaut de ce salon était que la maltresse avait, comme auteur de deux jolis romans, des prétentions à l'esprit. Chacun y venait préparé à jouer son r61e, et l'envie d-entrer en scène n'y laissait pas toujours à la conversation la liberté de ses allures. Là, dans ce jeu de raquette qu'on nomme conversation, « avec plus de calme que Marivaux, Montesquieu attendait que la balle vint à lui, mais ill'attendait*. »
Il trouvait madame Geoffrin, « capricieuse et acariâtre ^ » et appelait son salon « une boutique, d quoi-