INTRODUCTION, XIX
les succès qu'ont • obtenus les derniers travaux sur Labruyère , Beaumarchais , Voltaire et Cromwell. MM. Fournier, de Loménie, Desnoiresterres et Carlyle sont des maîtres pour qui Thistoire universelle est une suite de biographies, et qui savent retrouver un siècle dans la vie d'un homme ou la vie d'un homme dans un siècle.
Je ne les ai pas pris pour modèles avec l'espoir , mais avec le désir de les égaler ; car il faut sans cesse, auteur ou lecteur, suivre le conseil de don Diègue à son fils. Le Cid : « Arda para salir, en toutes choses, « tâchons de nous élever. »
DE
La Gascogne et les Gascons. — Bordeaux et les Bordelais. — Le patois gascon. — Le château de La Brëde. — La famille de Montesquieu. — Ses parents : son përci seigneur d*un fief; son oncle , membre d'un Parlement. — Son portrait.
Avant que l'Assemblée constituante eût morcelé la France en départements et que la facilité des communications, à force de multiplier les voyages, eût rendu semblables les pays et les habitants, nos provinces avaient toutes un caractère différent. Mais il n'en existait pas de plus singulière que le Bordelais en Gascogne.
Cette contrée*, qui est également éloignée du Nord et du Sud, abritée du siroco par les contre-forts des Pyrénées, garantie de la sécheresse par le voisinage de l'Océan, a toujours eu un climat tempéré, où il ne
1. Ducoarneau, la Guyenne historique et monumentale, Bordeaux, Coudert, 1842. Préliminaires.
fait ni chaud ni froid, et où il n'y a ni pluie ni vents excessifs.
Le sol est fort varié. Çà et là s'étendent des vallées riantes, étroites, sinueuses, encaissées, à pentes douces, couvertes de céréales et de prairies arrosées par de petites rivières frétillantes et desservies par un grand fleuve navigable. Ici sont les landes^ champs plats, sablonneux et arides où poussent des sapins dans des touffes de bruyère. Ailleurs se groupent de nombreux et pauvres mamelons nommés dunes, qui ressemblent aux vagues d'une mer pétrifiée. Enfin sur les coteaux, les collines et les hauteurs, voici les graves, cette couche de graviers, qui absorbe la chaleur pendant Tété et qui garantit de la gelée pendant l'hiver; terre sacrée qui produit la vigne et donne au vin de Bordeaux « quelque chose de fin et d'exquis, de net et de dépouillé, et un peu de tannin ^ »
Ce bel et bon pays, parsemé de villes coquettes, de pittoresques bourgades, de joUs châteaux, coupé de bois, de culture, de prairies, de terres labourables, de céréales, de chanvre et d'oseraies, offre l'idée de la véritable aisance : de tout un peu.
L'originaUté de cette région est d'avoir subi un grand nombre d'invasions et de conquêtes. Les Romains y apportèrent le goût des arts les plus raffinés ; les Goths y ont semé les erreurs d'Arius ; les Arabes
1. E. Deschanel, Physiologie det écrivoHu, iD-12. Parii, 1804, p. 40.
LA GASCOaNS ET hUB OASCONS. 3
d'Ëspagiia lui o^t montré le mahométisme ; Cbarlamagne et ses successeurs y ont fait prêcher l'ÉvaDgila ; les Anglais, penilant trois cents ans, lui ont donné des habitudes d'indépendaace municipal^ et même féodale ; les Yaudois et les Albigeois l'ont dégoûtée de la Réforme, et Henri II Ta découragée de faire de l'opposition. Après quoi il ne faut pas s'étonner si les Gascons, depuis les Politique^ du seiiçiéme siècle juS'^ qu'aux Girondim de la Révolution, ont été mobiles, spirituels, éloquents, hardis, ingénieux, fins, fanfarons, actif S; moins pratiques que positifs, peu pudiques comme les méridionauij^, et surtout hâbleurs, comme le renard de hsi Fontaine, c'est-à-dire doués de ce scepticisme qui procède d'un caractère heureuit et d'une imajgination vive, égayé les affaires avec un bon mot, excuse les fautes par des sophismes, ne recule pas devant un paradoxe, aime Thyperbole, discute sans conclure et se plaît k embellir la vérité. Nos pères appelaient « tour de gascon » une action habile, et « gasconnade » un jeu d'esprit,
La capitale de ce pays mérite aussi une mention, Bordeaux, située ni trop loin ni trop près de la mer est desservie par un fleuve qui fait d'elle un port. Autrefois une muraille, percée de douze portes et défendue par trois forteresses, l'enveloppait de tous les côtés. Les monuments publics y étaient rares, mais les maisons y étaient bien aménagées dans des rues larges et autour de places nombreuses : on s'y sentait à l'aise et à l'abri pour aller et venir, y faire le com-
raerce et rindustrie. Des privilèges municipaux, conservés à travers les siècles, ajoutaient à ces avantages. Les habitants , faciles sur les principes, se proposant pour but la fortune et ne comptant que sur le travail, n'étaient soucieux que de la liberté individuelle. Le despotisme qui menace les intérêts, et la démocratie qui subordonne les affaires à là politique, leur étaient également odieux ; leur idéal était ce gouvernement qui protège chacun et ne gêne personne , enfin « qui « va à son but à moins de frais, celui qui conduit les « hommes de la façon qui convient le mieux à leur « penchant et â leur inclination*. » D'ailleurs les gens aisés ont des goûts modérés : ils ne sont ni dévots, ni athées, ni rêveurs, ni passionnés ; ils aiment l'ordre, l'économie, le bon sens, l'esprit et même les arts'^. Tels étaient les Bordelais.
Ces paysans et ces citadins avaient, comme on le voit, un caractère très-particulier : pour comble, ce qui en devait être ou un des effets, ou une des causes, il existait un patois gascon. Sans doute le français était leur idiome, mais, dans la campagne, ils y substituaient un dialecte de la langue d'oc que Montaigne '
trouvait « singulièrement beau, sec, bref, signifiant,