MONTESQUIEU ET SES DISCIPLES
Allons, Messieurs, vous êtes dans l'âge des grands efforts et des grands succès. Je vous invite à être utiles aux hommes, comme au plus grand bonheur de la vie d'un homme; je n'ai jamais eu de chagrin dont une demi-heure de méditation n'ait adouci l'amertume. Je suis fini, moi ; j'ai brûlé toutes mes cartouches; toutes mes bougies sont éteintes. Vous commencez, vous : marquez-vous bien le but : je ne l'ai pas touché, je crois l'avoir vu. L'homme n'a pas voulu ou n'a pas pu rester dans son instinct, où il était assez en sûreté, quoique très-près des animaux. En cherchant à s'élever à la raison, il a enfanté et consacré des erreurs monstrueuses; ses vertus et ses félicités ne peuvent pas être plus vraies que ses idées. Les nations s'environnent de luxe des richesses et de luxe d'esprit ; et les hommes manquent très-souvent de pain et de sens commun. Pour leur assurer à tous le pain, le bon sens et les vertus qui leur sont nécessaires, il n'y a qu'un moyen : il faut beaucoup éclairer les peuples et les gouvernements ; c'est là l'œuvre des philosophes, c'est la vôtre.
Cependant les pèlerinages de ses enthousiastes, l'éducation de Latapie, la protection accordée à ses amis et les conversations ne prenaient pas tout son temps.
Demierf travanx de Montesquieu. — Son style.
Outre les ouvrages dont nous avons parlé, Montesquieu avait encore sur le chantier un éloge du maréchal de Berwick. Ce travail est resté en ébauche, mais il fait penser à Tacite. On y sent un grand politique et un grand moraliste ; il s'exprime ainsi sur les mémoires de son héros :
C'est un beau morceau de l'antiquité que la relation d'Hannon. Le même homme qui a exécuté, a écrit. Il ne met aucune ostentation dans ses récits : les grands capitaines écrivent leurs actions avec simplicité, parce qu'ils sont plus glorieux de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils ont dit.
Il composa encore Arsace et Isméniey pour peindre le triomphe de l'amour conjugal et le despotisme faisant le bonheur d'un peuple d'Orient. Ce roman paradoxal contient quelques tableaux ingénieux et énergiques, surtout des maximes et des réflexions politiques, où l'on retrouve l'auteur de VEsprit des Lois.
La relation de ses Voyages le préoccupait également ; celle de l'Italie, dont deux cahiers sont consa-
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crés à la galerie du grand-duc de Toscane, pourrait à elle seule fournir la matière d'un volume. D ne voulait pas publier les notes qu'il avait prises dans les différents pays, avant de les avoir rédigées, comme l'ont demandé depuis certains raffinés ' , et il cherchait la forme à leur donner; car on connaît sa théorie : « Nous aimons l'art, et nous l'aimons mieux que la nature ; c'est que l'art ne prend la nature que là où elle est belle ^. »
Parmi ces papiers se trouve un petit ouvrage, mis au net, où un pythagoricien raconte les transmigrations de son âme et les divers personnages qu'il a remplis sur la terre. C'est un cadre qui renferme un tableau de mœurs et de caractère, dans le genre du conte de Memnon par Voltaire, mais inférieur en gaieté. Le titre de ce roman est : Histoire véritable ou Métempsychologie.
Il existe aussi, d'après Fréron*, cent pages d'une Histoire de Théodoric, roi des Ostrogoths, que promettait V Esprit des Lois *.
Écoutons aussi ce que le père CasteP écrivait :
Je rappelle qu'étant allé voir, un jour, le célèbre président de Montesquieu, dans les commencements de notre amitié, il y a plus de trente ans, je le trouvai dans une espèce