LETTRES INÉDITES DE MONTESQUIEU
« fort répandu dans le grand monde, fort dissipé, que < le séjour de la capitale le conduit au tombeau, mais c par un chemin de fleurs. » Une autre fois en lui parlant de l'affaiblissement de sa vue, il ajoute plaisamment : < Mon ami, je perds tous les jours un œil. »
Le 3 août 1745, Montesquieu écrivait à l'intendant de Guyenne ' cette lettre presque inédite :
M. Stoup vient d'être porté, Monsieur, pour la jurade dans Tordre des avocats, et il a eu les trente voix; ce qui est une chose bien rare. Il y a longtemps qu'il aurait été question de lui, si M. Gazalet, son beau-frère, pendant les trois ans qu'il a été porté et les deux ans qu'il a été jurât, ne lui avait pas été un obstacle. Il a été syndic des anciens en n41. J'ai écrit pour lui à M. le marquis d'Argenson. Je vous serai bien obligé. Monsieur, si vous vouliez bien rendre service, vous dont on écoute tant la voix, à mondit sieur Stoup auprès de ce ministre. Vous parlerez pour un bon sujet, pour un homme qui a bien de la considération. Il est mon ami, et je serais bien flatté si cette qualité ajoutait quelque chose à celles que je viens de dire.
On doit parler d'un autre de ses protégés. L'Académie de Perpignan avait proposé comme sujet de son concours d'éloquence « l'éloge de Louis XV. » Un débutant remporta le prix en s'étendant, à l'exemple de Simonide, sur les écrivains du règne qu'il avait à louer, notamment sur Montesquieu. Celui-ci témoigna le désir de voir et de remercier son panégyriste,
1. Àrchivet histùriqaet du département de la Gironde^ in-i^. Bordeaui, Lefebvre.
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SuardS qiii devint, grâce peut-être à ses conseils, un critique littéraire très-distingué. Ce morceau appréciait notre grand publiciste d'une manière qui lui plut ; car s'il aimait peu la louange de ses écrits, il était fort sensible à là vulgarisation de ses idées. Elles avaient fait des progrès depuis la publication de ses ouvrages.
J'ai dit combien le règne de madame de Pompadour avait dû favoriser les principes nouveaux. Il importe de convenir que Montesquieu avait été le premier à les émettre. Les Lettres persanes parurent avant les Lettres anglaises de Voltaire ; le Projet d^ histoire physique de la terre précéda V Histoire naturelle de Buffon ; V Essai sur les mœurs de Voltaire vint après la . Grandeur des Romains; le Contrat social de Rousseau suivit de loin Y Esprit des Lois; enfin V Essai sur le goût donna peut-être à Diderot la pensée des Salons. Montesquieu avait, avant les encyclopédistes, prêché la tolérance ; avant Voltaire et Beccaria, demandé les réformes pénales; avant Mably et Rousseau, enseigné la vertu politique^. Tous étaient ses disciples, ses admirateurs ou ses protégés, surtout Jaucourt, Raynal, Deleyre, Roux, Helvétius, Maupertuis et Diderot. L'un d'eux, Suard, nous a conservé les dernières paroles qu'il leur ait peut-être dites à ce sujet' :
1 . Académie française, Rapport sur le concours d'éloquence, 18 IC. — Perennès, Éloge de Suard, Besançon, in- 8.
2. Paul Janel, Histoire de la morale politique, 2 vol. in-8. Paris,
3. Garât, Mémoires historiques sur le dix-huitième siècle et sur M. Suard. Paris, in-8, 1821, 2* édit., !•' vol., p. 103.