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Lettre de Montesquieu à Mauperluis, 25 novembre

LE BIENFAIT ANONYMB. 337

Enfin rappelons-nous le trait raconté dans toutes les Morale en action ' . Montesquieu allait volontiers visiter sa sœur atnée à Marseille. Le premier dimanche de juin 1734, il eut l'idée de faire une petite excursion en mer. Un batelier lui offre sa barque, et les voilà partis. Le promeneur frappé des manières inexpérimentées de son pilote lui en fait l'observation « Le pauvre enfant répond qu'il a en effet un autre métier pendant la semaine et qu'il n'exerce celui de rameur que les dimanches, travaillant le plus possible pour racheter son père pris par des pirates, esclave à Tétouan, et appelé Robert. On revient au port et on se quitte. Six semaines après M. Robert est de retour dans sa famille, qui ne sait à qui elle doit la délivrance de son chef. Mais au bout de deux ans, le jeune homme qui pense toujours à son questionneur inconnu, le rencontre de nouveau. Il se jette à ses pieds avec effusion, en le bénissant et le suppliant de venir voir les heureux qu'il a faits. L'autre nie tout et se dérobe brusquement. Ce bienfait est resté anonyme jusqu'à ce que les enfants de Montesquieu aient, à sa mort, vu dans ses papiers qu'il avait chargé un banquier d'envoyer au Maroc, pour la rançon d'un Marseillais, une somme de sept mille cinq cents francs.

Sans doute cette action de Montesquieu est belle, comme sont beaux tous ses ouvrages ; mais comme

1. Mercure de France, mai 1775; — Leviiao et Moysanl, €our4 de Hnérature. Noiiv. édit., Paris, Bossange, 1814, l^ vol., p. 178-182.

eu^it eUa offre un caractère de bonté dédaigneuse, ^eQ^t'd'xin homme sec qui ne fait le bien que par ^(2quit,de conscience . Saint-Vincent de Paul n'aurait paa agi de la sorte; il a ôté les chaînes d'un captif, pws il UQ s'est pas arraché sans pitié à une recon- Iiaissanpe légitime ' .

J'ose le dire^ c'est la différence de la charité avec la bienlai^ance^ de l'amour du prochain inspiré par Dieu ^veq.l'tiijmanité dictée par la justice, et de l'époque précédée avec celle de Montesquieu.

; Ses chefs-d'œuvre, pleins de patriotisme, d'expérience^ .de probité, de modération, de vertu civique et de génie, doivent être étudiés et admirés, car ils sont grands et nobles. Leur seule infériorité vient de ce qu'ils ïie procèdent quç de l'intelligence et ne s'adressent qu'à elley sans, passionner notre cœur ni enthousiasmer notre ftme^ sensible aux grandes choses.

« Respectons, honoroiiis donc ^, la libéralité natui^éUe et raisonnée. Mais reconnaissons toutefois qu'il ipanque à cette bonté et à cette bienfaisance une certaine ilainme) comme il manque à tout cet esprit et à c/et art social du dix-huitième siècle une fleur d'imagin^tipii et de poésie. Jamais on ne voit dans le lointain le bleu du ciel ni la clarté des étoiles. »

Pourquoi se plaindre et de ce temps et de cette

id^ de Montesquieu ? Le véritable temps et la véri-

1. BfadameRoUaad, Mémoires, êdit. P. Faugère, t. Il, p. 196-196. )S. 'Sainte-Beove, CaujceWex (/u Itthdi, sur Madame Geoffrin.

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