‹ Histoire de MontesquieuChapitre 257 sur 274 · UN PAMPHLET INCONNU CONTRE MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

UN PAMPHLET INCONNU CONTRE MONTESQUIEU

Quand YEsprù des Lois parut, en 1748, ce fut un enthousiasme universel, tempéré par une critique générale. Il y eut autour du livre de Montesquieu des luttes plus ou moins courtoises ' , qui se prolongèrent quelques années. M. Éd. Laboulaye, dans l'édition définitive qu'il donne de son maître, les a racontées avec son érudition et son charme habituels.

Mais il existe un pamphlet auquel les journalistes du temps ont fait allusion, que la génération suivante a cité sans le connaître et dont les bibliographes d'aujourd'hui parlent au lieu de le lire, sauf à en faire l'objet d'une légende : c'est un peu la fable de La Fontaine, Les Femmes et le Secret.

On trouve dans La Beaumelle {Suite de la Défense de r Esprit des Lois, 1751) :

Un homme employé à lever les tributs du roi de Lydie 1 . Voir ch. XX et xxi, tupra.

avait fait imprimer une critique de ï Esprit des Lois en deux gros volumes. Il les supprima et fit bien.

Delaporte {Observatio7is sur la littérature moderne, 1751), ajoute :

Il y a (dans V Esprit des Lois) en particulier, un morceau digne de Juvénal contre les fermiers et les traitants. Je n'entreprendrai pas de réfuter son sentiment sur cette matière ; un homme du métier Ta fait, dit-on, avec beaucoup de force; mais Touvrage est fort rare, et, quoique fait pour le public, il n'a été vu jusqu'à présent que par un très-petit nombre d'amis particuliers à qui, par un privilège spécial, on a bien voulu en procurer la lecture.

V Eloge de Montesquieu par Maupertuis, en 175S, raconte, ainsi le même fait :

Un auteur s'était donné beaucoup de peine pour composer contre Montesquieu un gros ouvrage qui allait paraître, ses amis lui conseillèrent de relire r£$pnt des Lois, Il le lut : la crainte et le respect le saisirent, et son ouvrage fut supprimé.

En 1767, un ami intime de Montesquieu publia en Italie, des Lettres familières^ de lui. On lisait dans Tune d'elles :

Depuis le futile Delaporte jusqu'au pesant Dupin, je ne vois rien qui ait assez de poids pour mériter que je réponde aux critiques ; il me senible que le public me venge assez et par

1. Lettres familières du président de Montesquieu, baron de La Brède, h divers amis d'IUlie, 1767. S. L. (Florence), in-12; 2 vignettes et titre gravés. L'éditeur était Tabbé de Guasco ; la date de la lettre citée doit être 1751 : elle est écrite de Fontainebleau.

REMARQUES DE QUASGO. 359

le mépris de celles du premier et rîDdigDation contre celles du second.

Au nom de Dupin était joint cette note :

Ce fermier général fit imprimer, à ses frais, une critique qu*il distribua à ses connaissances, à condition de ne point la prêter. On ne manqua cependant pas de faire tomber un exemplaire de cette critique entre les mains de M. de Montesquieu ; et dès qu'il eut parcouru quelques parties de cette rapsodie, il dit qu'il ne valait pas la peine de lire le reste, se reposant sur le public. En effet, la mauvaise foi qu'on découvrit dans les citations des passages mutilés, à dessein de rendre l'auteur de VEsprit des Lois odieux au gouvernement, ainsi que les mauvais raisonnements, l'indignèrent au point que M. Dupin crut devoir retirer les exemplaires distribués, sous prétexte d'en faire une nouvelle édition, pour corriger des fautes qui s'étaient glissées; mais cette nouvelle édition ne parut jamais.

Monsieur et madame Dupin furent vraisemblablement outrés de cette double mention ; ils trouvèrent un écho à leur colère dans madame Geoflfrin, qui paraît avoir été furieuse aussi d'une phrase de Montesquieu et d'une note de Guasco. Ils se réunirent sans doute pour faire faire, à Paris, des contrefaçons des Lettres familières et pour médire de l'auteur de VEsprit des Lois.

Ces éditions corrigées existent : tous les bibliographes les ont plus ou moins signalées ^

Ne connaîtra-t-on pas également les propos de ces

1 . Voir Biographie des Œuvres de Montesquieu^ par Louis Daogeau, in-8. Paris, Rouquette, t874.

mauvaises langues? Il me semble les avoir reconnus dans les œuvres de Ghamfort', qui fréquentait les salons de ces dames, qui disait : « J'excelle à traduire la pensée de mon prochain » et qui battait monnaie avec son esprit. Voici ses propres termes :

M. le président de Montesquieu avait un caractère fort audessous d6 son génie. On connaît ses faiblesses sur la gentîlhommerie, sa petite ambition, etc. Losque V Esprit des Lois parut, il s'en fit plusieurs critiques mauvaises ou médiocres qu'il méprisa fortement. Mais un homme de lettres connu en fit une, dont M. Dupin voulut bien se reconnaître Fauteur, et qui contenait d'excellentes clioses. M. de Montesquieu en eut connaissance et en fut au désespoir. On la fit imprimer, et elle allait paraître, lorsque M. de Montesquieu alla trouver madame de Pompadour qui, sur sa prière, fit venir l'imprimeur et l'édition tout entière. Elle fut hachée, et on n'en sauva que cinq exemplaires.

G la puissance d'une satire dans un pays spirituel ! A cette heure, tout le monde croit cette anecdote et madame Sand la consacrée dans ses Mémoires^.

J'espère avoir indiqué ainsi comment elle est née ; je vais tâcher de montrer la vérité qu'elle cache.

Il me parait suffisant d'emprunter à la collection du prince Galitzin une lettre inédite de l'auteur lui-

1« (JEuvre9. Paris, 1795. Maximes et Anecdotes,

2. Histoire de ma vie, ch. ii, 186S. Paris, Lévy, in-18; — Proyart, Louis XVI détrôné, in-8. Londres, 1800, p. 72; — Capeligue. Madame de Pompadour, in-18. Amyot, 1860; — Peignot, Dictionnaire des livres condamnés; — Teclmer, Bulletin du Bibliophile. Paris, mai 185^; Notice sur Claude-Dupin, par A. G. du Plessis; -^ Quërard, France littéraire, v» Dupin; — Barbier et Billard, Dictionnaire des anonymes.

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