ANALYSE DES LETTRES PERSANES
Les Lettres persanes sont la correspondance de deux Persans de qualité, l'un sérieux et l'autre gai, qui voyagent en Europe, adressant des observations à leurs amis restés en Asie et recevant par leurs eunuques des nouvelles de leur sérail. Ils ont à peine achevé de connaître notre pays, nos caractères, nos mœurs et nos institutions, que leur absence diminue l'amour de leurs femmes et nécessite leur retour.
Pas un livre n'avait réuni autant de séductions. Celui-ci avait une intrigue pour entraîner l'imagination du lecteur, des ornements erotiques et des quiproquo irréligieux pour éveiller nos mauvais instincts, et, pour plaire à la paresse, des divisions très-multipliées.
L'auteur, grâce à la forme épistolaire, qui comporte tous les tons , y abordait sans respect tous les sujets , même (pour comble de nouveauté) les plus graves, et les faisait succéder les uns aux autres avec un talent consommé qui délasse l'attention et un air superficiel qui les met à la portée de tout le monde.
Ce sont le pape, « magicien qui veut faire croire que « trois ne font qu'un, » et le roi, « autre magicien, « qui guérit tous les maux en les touchant; » la noblesse et la magistrature, la galanterie française et le sensualisme oriental, les mœurs des eunuques et celles des moines, les problèmes de philosophie et de morale, la bulle Unigenitus et le système de Law, les questions de politique et de littérature, l'apologie et la critique du suicide, les sciences accusées avec force et défendues avec faiblesse, la supériorité des ma-
riages incestueux ; un peuple las du vice qui le ruine et de la vertu qui fait son bonheur, chargeant un roi de le gouverner ; les objets de la conscience ou de la vénération sociale ridiculisés ; la notion de la justice établie au-dessus de l'idée de Dieu ; le christianisme inamolé à la Réforme, enfin la puissance paternelle et Tamour de l'humanité réclamés. Toutes ces questions et tous ces tableaux ainsi réunis, Montesquieu en approche la lumière, la chaleur et le feu. Alors éclatent des épigrammes sifflantes, des portraits pittoresques, des aperçus saisissants, des réflexions frivoles, des pensées profondes, des apologues admirables et des sophismes odieux, tantôt armés d'habiles réticences et d'oppositions insolentes, plus souvent d'une ironie hautaine et d'une expression nette et vigoureuse; ici d'une éloquence acérée et rapide, là d'une image qui éclaire l'idée, surtout satirique, elliptique,, antithétique, vivant, brillant, étincelant, éblouissant, crépitant : un incendie sur un vaisseau cuirassé et gréé en guerre.
Le succès du livre fut immense.
En 1721, il en parut au moins quatre éditions, dont une se dit Revue^ corrigée^ diminuée et augmentée par fauteur, sans compter quatre contrefaçons. Les libraire mettaient tout en œuvre pour en avoir des imitations ou des suites ; ils allaient, raconte Montes-* quieu^ lui-même, tirer par la manche tous ceux qu'ils
1. Avertissement de l'édition des Lettres persanes Avec supplément, Cologne* MarteaU) 1744*