EFFET DES LETTRES PERSANES
rencontraient : « Monsieur, disaient-ils, faites-moi des Lettres persanes. »
Le public ne les prit que pour un ouvrage d'agrément, un chapitre des Mille et une nuits habillé à la mode par un philosophe libertin. Car il ne faut pas oublier le caractère particuUer aux premières années du dix-huitième siècle. On était sérieux comme un enfant élevé par un père rigide, mais on était charmé de voir traiter légèrement les choses graves et badiner autour. L'opinion se sentait un faible pour le talent et pour Tesprit, dès qu'ils étaient relevés de scepticisme et de gravelure.
Tel peuple, tel gouvernement. Les critiques des Lettres persanes contre Louis XIV flattaient le Régent, qui faisait un peu ce que Montesquieu écrivait. Défendre ce roman lui aurait donné l'air d'être susceptible ou de mettre une limite au plaisir ^ En outre, le livre était habile : comment reprocher à des Asiatiques de rire des usages européens ? comment ne pas pardonner les allusions aux fautes du cabinet de Versailles transportées dans le conseil d'ispahan, dans ce lointain favorable à la vérité et surtout à ceux qui la disent ?
Le clergé * remarqua bien que Montesquieu faisait le monde éternel, niait la prescience de Dieu à l'égard des volontés libres, mettait des impiétés sur le compte
1 . Lacretelle, Histoire de France pendant le dix^hvitième siècle,
2. L^abbé Gauthier, Lettres persanes convaincues d'inkpiété^ in-i2. Paris, 17&1. Préface.
des livres saints et commettait des blasphèmes sous le masque d'un mahométan. Par malheur, les théologiens n'étaient occupés que de la bulle Unigenitus.
Les hommes de lettres furent plus sévères. Marivaux, le futur auteur comique, alors journaliste, d'ailleurs fils de magistrat, dans la huitième feuille de son Spectateur français^ écrivit à propos des Lettres jjersanes : «... Dans tout cela, je ne vois « qu'un honrnie de beaucoup d'esprit qui badine, mais « qui ne songe pas assez qu'en se jouant, il engage un « peu trop la gravité respectable de ces matières (la « religion, les mœurs et le gouvernement). Il faut « là-dessus ménager l'esprit de l'homme, qui tient « faiblement à ses devoirs et ne les croit presque « plus nécessaires dès qu'on les lui présente d'une « façon peu sérieuse... »
Le jugement de Montesquieu sur.son œuvre est bon à connaître. Le duc de Luynes*, qui paraît ne l'avoir connu que vers la fin de sa vie, raconte : « Quand on lui en parlait, à peine convenait-il de l'avoir faite et disait qu'il n'y en avait pas un seul exemplaire chez lui'. » Enfin voici qui est plus décisif. Un jour, sa fille, ayant ouvert les Lettres persanes , Montesquieu lui dit : « Laissez cela, mon enfant ; c'est un livre de ma jeunesse qui n'est pas fait pour la vôtre. ^ »
Cependant, tout à coup, après un an d'un succès