V[ INTRODUCTION
« quieu et ses ouvrages. » Enfin M. Guizot m'a écrit, le 4 i septembre 4 87 i :
Vous avez bien raison d*étudier à fond et minutieusement tout ce qui se rapporte à Montesquieu.
De tous les grands esprits du dix-huitième siècle, il est,, je crois, celui qui restera le plus grand dans tous les siècles, et duquel notre siècle en particulier a le plus à apprendre et le moins à désapprendre.
Caton FAncien avait composé des Annales, pleines de faits, de lois et de batailles, sans y mettre le nom d'aucun citoyen, rapportant à Dieu et à la patrie tous les services rendus.
Peu à peu, à mesure qu'on a cru moins aux principes, on a cru davantage aux hommes, et le progrès a changé le style des auteurs. Aujourd'hui, dans notre société cosmopolite et athée, l'égoïsme a fait naître la biographie qui est la glorification de l'individu. .
Une nouvelle cause a développé ce genre de Uttérature. Depuis que l'histoire a cessé d'être un art pour devenir une science, l'érudition nous a montré que les détails ont leur importance , et que la vie des grands hommes est le commentaire le plus pathétique de leur temps et du genre qu'ils ont illustré.
Les Anglais ont consacré deux volumes à un des
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marins qui ont tenté de découvrir le passage du pôle nord; les Allemands ont fait une Vie de Jésus pour établir que Jésus-Christ n'a jamais existé; la mode en Italie est de s'occuper des musiciens célèbres, et chez les Espagnols de peindre les grands ascètes. Nous., nous préférons nous occuper des militaires, depuis la chanson de Roland jusqu'à l'histoire de Napoléon.
Quelques écrivains prennent pour sujets des inventeurs, ceux-ci des poètes, ceux-là des princes, beaucoup des actrices.
Nulle part, même en France, il n'y a personne, ni magistrat, ni publiciste, ni docteur es lettres ou en droit, qui ait entrepris un travail biographique sur Montesquieu ' . Depuis longtemps des maîtres de la critique s'en sont plaints.
D'après l'un ^, le mal vient de ce qu'il vécut alternativement trop dans la solitude ou dans la société, tantôt avec les gens du monde, tantôt avec les paysans, peu avec les écrivains : prudence fréquente chez les moralistes, qui aiment mieux être observateurs
1. Pendant qno J'achève d'imprimer ce volame, on me signale, dans WnivertiiA catholique^ ane c Étude sur un grand homme du diihuitième siècle, » qui n'est autre que Montesquieu, par M. Algar Gri- Yeau. Les huit articles parus del839à]842, dans cette revue, sont pleins de recherches, mais ils ressemblent plutôt & une réfutation théologique qu'à une histoire de notre auteur.
2. Auger, Vie de Montesquieu, dans les Œuvres complétée de Mon^ teaquieu» Paris, Lefebyre, 1820,
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qu'observés. L'autre ^ allègue que Montesquieu est un de ces hommes qu'on n'aborde qu'avec crainte, à cause de la considération qu'ils inspirent et de l'espèce de culte dont ils sont l'objet. Peu s'en faut qu'il ne soutienne que c'est une religion reconnue en France *.
Mauvaises raisons, indignes de notre temps ! Sous le prétexte donné par Saint-Simon que c il faut tout dire, parce que cela sert à Thistoire ', » de savants indiscrets ont publié les mémoires les plus intimes et les lettres les plus familières du dix-huitième siècle. Pourquoi ne pas y fouiller? Nous avons fait nos humanités dans les Causeries d'un vieil étudiant en médecine. Pourquoi ne pas chercher à regagner en précision ce que nous avons perdu en respect ?
A mon avis, formé par quinze ans d'études et de réflexions, ce qui paralyse les biographes de Montesquieu, c'est qu'ils ont devant eux une légende et des erreurs dont Gœthô ^ lui-même ne s'est pas douté.
Loin de moi de médire des traditions ; le meilleur de notre histoire en est composé, et elles sont presque toujours le récit fabuleux d'un fait réel; mais la
1. Sainte-Beave, Causeries du lundi, Garnier, 1852. 3« « La gloire de Montesquieu, comme celle de Bossuet et de Racine, est une de ces religions françaises. » M. de Bonald.