‹ Histoire de MontesquieuChapitre 92 sur 274 · Lettre à M. le grand prieur Solar, 7 mars · texte numérisé non relu

Lettre à M. le grand prieur Solar, 7 mars

6. Œuvres, édii. 17 9C. 4 vol. Anecdotes; — Auger, Vie de Monititqnieu.

f20 CHAPITRE X.

c mon amitié. Je vous domie, à vous et à toute votre f famille, la permission de faire gras pour toute votre « vie. » Montesquieu remercie le pontife et prend congé. Le lendemain on lui apporta les bulles de dispense et le chiffre des droits de daterie. Le Gascon toujours économe rendit le brevet et ajouta : « Le

< pape est un très-honnéte homme; Êa parole me c suffit, et j'espère que Dieu en fera autant. >

Après Rome, Naples et Pise furent les objets de ses visites, sans laisser de traces connues.

On trouve dans une lettre inédite' du 26 octo* bre 1728, des détails intéressants sur la suite de son séjour dans la péninsule : « J'ai oublié de vous dire « que j'ai été huit jours à Gènes et je m'y suis ennuyé

< à la mort : c'est la Narbonne de l'Italie. Il n'y a rien « à y voir qu'un très-mauvais port, des maisons « bâties de marbre parce que la pierre est trop chère, « et des juifs qui vont à la messe... » L'humeur qu'il en conçut s'exhala dans une pièce de vers médiocres et cyniques ^.

Voici, tirée de la même lettre inédite, son opinion sur Florence :

« C'est une belle ville. On n'y parle du prince ni en blanc ni en noir. Les ministres vont à pied, et quand il pleut ils ont un parapluie bien ciré; il n'y a que les dames qui ont un bon carrosse, parce que tout honneur leur est dû...

« Nous allons dans des maisons où nous trouvons deux

1. Louis Paris, Cabinet historique, t. lll^ p, 28. ^. tEuvrç^ complètes de Monfesquieu,

MONTBSQUIBU A FLORENCE. iil

lampes d'argent sur la table et tout autour des dames trèsjolies, très-gaies et qui ont beaucoup d'esprit...

« Les femmes y sont aussi libres qu'en France, mais il ne paraît pas qu'elles le soient tant, et elles n'ont point acquis cet air de mépris pour leur état, qui n'est bon à rien. »

On sait ' que Montesquieu fut fort attaché pendant son séjour à Florence à la marquise de Ferroni, spirituelle et belle personne qui recevait la meilleure société.

« Il y a bien ici de la politesse, de l'esprit et même du savoir. »

Ces mots s'appliquent au marquis de Nicolini et surtout au chevalier Venuti, qui le présenta à r Académie de Cortone, où il fut reçu le 17 mars 1729.

«... Les mœurs y sont très-simples. On a peine à distinguer un homme d'un autre qui a cinquante mille livres de rente de plus. Une perruque mal mise ne met personne mal avec le public ; on fait grâce des petits ridicules et on n'est puni que des grands...

« Tout le monde vit dans l'aisance : comme la misère est peu de chose, le superflu est beaucoup; cela met dans la maison une paix et une joie continuelles.

« On ne peut lever les yeux sans voir quelque chef-d'œuvre , de peinture, sculpture ou architecture : il y a eu ici en même temps de grands ouvriers et des princes qui aimaient les arts. On voit partout le grand goût de Michel-Ange naître peu à peu dans ceux qui l'ont précédé et se soutenir dans ceux qui l'ont suivi. La galerie du grand-duc est non-seulement une belle chose mais une chose unique. Depuis un mois j'y vais

1. Note de Guasco sur la lettre de Montesquieu h Nicolini, 6 mars J740.

toos les matins et je n'en ai tu qu'une partie; là et au palais Pitti est un amas immense de tableaux des plus grands maîtres et de statues antiques et modernes; et dans cette quantité il n'j a rien que d'exquis : il y a une chambre qui contient tous les portraits des peintres qui ont quelque réputation, faits par eux-mêmes. Outre le plaisir de Toir une chose qui ne se trouve que là, on a encore celui de comparer les manières.

« Depuis que je suis en Italie, j'ai ouvert les yeux sur les arls, dont je n'avais absolument aucune idée... »

Celle dernière phrase fait croire que c'est à Florence que Montesquieu conçut son Essai sur le goût.

Sa réputation Tavait devancé à Turin. Mais sa bienveillance ordinaire contribua autant à le lier avec le marquis de Breil*, qui a été depuis gouverneur du prince de Piémont, avec son frère le commandeur de Solar et avec le marquis de Saint-Germain, qui ont été ambassadeurs de Sardaigne en France et qui le présentèrent à la cour. Le roi Victor lui dit* : t Monsieur, « vous êtes parent de M. l'abbé de Montesquieu, que « j'ai vu ici avec M. l'abbé d'Estrades. — Sire, rét pliqua-l-il, Sa Majesté est comme César, qui n'avait « jamais oublié aucun nom. »

Les contrées qui s'étendent des deux côtés du Rhin attirèrent vivement son attention. A Luxembourg', dans la salle où dînait l'empereur, le prince Kinski lui dit : « Vous, Monsieur, qui venez de France, vous

1. Noie de Guasco sur la lettre de Mont*isqiiieu du 5 mars 1753.

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