‹ Histoire de Montesquieu: sa vie et ses œuvresChapitre 2 sur 269 · IV PREFACE · texte numérisé non relu

IV PREFACE

déjà connus, et il leur donne un plus grand air de vérité.

En parcourant ces pages si pleines de détails nouveaux, on sent mieux combien Voltaire et Helvétius avaient raison de rapprocher Montesquieu de Montaigne.

Ils sont de même famille et de même esprit.

Tous deux ont gardé le goût du terroir ; et, au travers de Toriginalité et de la hardiesse de leurs idées, on sent le Gascon à je ne sais quelle vivacité qui donne à leur langage plus de piquant et de saveur. Tous deux ont également ce mérite que, sous l'apparence de l'ironie, ils ont au plus haut degré le goût de la justice, l'amour de la patrie. M. Louis Vian a mis en plein relief ce beau côté de Montesquieu. L'homme qu'il nous peint est bien celui qui disait de lui-même : u J'ai eu naturellement de l'amour pour le bien et l'honneur de la patrie, et peu pour ce qu'on appelle la gloire. J'ai toujours senti une joie secrète lorsqu'on a fait quelque règlement qui alloit au bien commun. »

Ce qui ressort également des recherches de M. Louis Vian, c'est la bonté de Montesquieu. Il n'est pas seulement prêt à obliger ceux qui ont besoin de lui, comme Piron, La Baumelle, l'hor-

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loger Henri Sully, le batelier de Marseille et tant d'autres; il n'a ni la jalousie, ni la vanité des gens de lettres du dix-huitième sièclo, et, par ce côté, il est infiniment supérieur à Voltaire, toujours prêt à mordre même ceux qu'il admire dans ses bons moments.

Il faut également remercier M. Louis Vian d'avoir fait revivre ces aimables salons où se plaisaitMontesquieu. On connaît madame du Deffand, cette méchante langue qui disait de si bonnes vérités; on sait ce qu'était madame Geoffrin, si heureuse et si fière de recevoir des gens de lettres et des princes à sa table : mais madame de Rochefort, madame d'Aiguillon sont moins connues, et cependant il semblerait qu'il y avait là des esprits plus solides et des cœurs plus dévoués. On ne peut oublier que Montesquieu, seul à Paris avec Darcet, son secrétaire, est mort entre les bras de ses deux amies, la duchesse d'Aiguillon et madame Dupré de Saint-Maur. C'est à cette dernière que M. Louis Vian a emprunté le récit le plus touchant et le plus vrai des derniers instants de Montesquieu.

Tout ce que peut révéler une biographie se trouve dans le livre de M. Louis Vian; la seule chose

Vj PREFACE.

que ne puisse y mettre le disciple le plus dévoué, l'admirateur le plus sincère, cest le génie du ^

maître , c'est cette flamme, qui d'un homme semblable aux autres par ses misères fait un esprit supérieur, qui animera de sa pensée une longue suite de générations.

Plus on étudie les écrits de Montesquieu, plus on est frappé de la profondeur et de la justesse de ses vues. Je ne crois pas que depuis Aristote le monde ait connu un politique de cette trempe ; il y a telle page de V Esprit des Lois qui semble écrite d'hier, pour donner une leçon à l'Europe, ne lut-ce que celle où l'auteur s'élève avec tant de raison contre la foUe des armées permanentes.

Mais plus on apprécie l'écrivain de génie, plus s'accroît le désir d'en connaître la vie ; c'est un goût naturel qui nous porte à nous faire les contemporains de ceux que nous admirons ; nous voudrions les entendre, leur parler, et souvent nous sommes de leur famille beaucoup plus que ceux que le hasard du sang leur a donné pour héritiers.

On ne saurait trop encourager ces études biographiques qui rajeunissent de grandes figures trop délaissées, et qui réveillent l'admiration et la reconnaissance.

Les amis de Montesquieu ne sauraient assez remercier M, Louis Vian, qui n'arien négligé pour restituer sa fraîcheur première à ce portrait trop longtemps oublié. Pour ma part, je ne saurais dire trop hautement combien je suis obligé à M. Louis Vian pour tout ce qu'il m'a appris de nouveau et de piquant sur le grand homme que nous honorons d'un même culte et d'une même affection.

Éd. Laboulaye.

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