MONTESQUIEU MIS A LA SCENE
a homme d'État. L'obscurité répandue quelquefois « sur cet ouvrage utile et profond lors même qu'il « ne paraît pas l'être, lui fit désirer d'entendre et de « compulser l'auteur lui-même. Déjà il était assez in- « struit pour l'admirer souvent et le combattre quel- 4 quefois. Il lui proposa ses doutes ; et tel fut le suc- « ces de ses conférences que le Dauphin aima toujours « et respecta le grand homme, lors même qu'il ne « pensait pas comme lui. Ainsi, un roi célèbre du « Nord consulta Leibnitz sur la législation, et le « philosophe eut la gloire d'éclairer le prince. »
Montesquieu fut mis à la scène, dans une pièce anodine en trois actes et en prose intitulée : « Les huit « philosophes errants^ ou Nouvelles découvertes de « Voltaire, de Maupertuis, de Montesguiou, du marquis « d'Argens, de l'abbé Prévost, de Crébillon, Marivaux « et le chevalier de Mainvilliers. Comédie du temps « présent. » Sans doute il n'y a rien en soi de trèshonorable à être pris comme personnage de théâtre, mais cela prouve qu'on est à la mode, première étape de la renommée.
Enfin Carlo FaucciS peintre italien, avait dessiné le portrait de Montesquieu pour Guasco ; mais il était médiocre et pouvait rester inconnu du pubUc. Un célèbre sculpteur en médailles, Dassier ^, occupé à
i. Lettres familières. Note de Guasco sur la lettre de M. de Secondât, 25 mars 1765.
2. Bernadau, Le Viographe bordelais ; — D^Alembert, Œuvres poithumes, 1805.
composer uoe suite des grands hommes du temps, vint exprès d'Angleterre lui demander à prendre son profil. Montesquieu lui dit : « M. Dassier, je n'ai jamais voulu laisser faire mon portrait ; Latour et plusieurs autres peintres m'ont persécuté pour cela pendant longtemps. Mais ce que je n'ai pas fait pour eux, je le ferai pour vous. Je sais, ajouta-t-il en souriant, qu'il y aurait plus d'orgueil à refuser votre proposition, qu'il n'y en a à l'accepter. • C'est la seule image authentique que nous ayions de notre grand publiciste. Le revers de cette médaille représente la Justice, à laquelle la Nature, sur un nuage, montre le Soleil d'une main, et de l'autre Y Esprit des Lois, en lui disant : Bine Jura.
D'ailleurs un journaliste ' du temps achève de nous renseigner :
VEsprit des Lois, écrit-il, a tourné la tête a tous les Français. On trouve également cet ouvrage dans le cabinet de nos savants et sur la toilette de nos dames et de nos petitsmaîtres. Je ne sais si Tenthousiasme sera long, mais il est certain qu*il ne peut être poussé plus loin.
On connaît le mot de Piron à une personne qui, voulant faire l'éloge de l'Esprit des Lois^ se perdait dans les hauteurs du sujet : « Madame, croyez-moi, sauvezvous par le Temple de Gnide^. »
Tous ces succès étaient grands, mais ils n'étaient
1. Grimin et Diderot, Correspondance, édit. Tourneiix. Paris, Garnicr, 18T7,t. I,p. 26^.