Vhomme physique opposé ù Vhomme morale in-i
deTenre, ettoat enthousiasmé de la découyerte qu'il venait de faire, disait-il, d'un peuple spécialement conquérant de l'univers : ce peuple était les Tartares. Dans ce moment, 'm. de Montesquieu en était à la dix-huitième ou vingtième irruption conquérante que ce peuple avait faite dans notre triple continent, européen, asiatique, africain. Ce qui eausait l'enthousiasme et faisait la découverte propre et spécifique de l'auteur, était que, prenant la chose dans toute sa rigueur, il voulait que ce peuple seul, à l'exclusion de tout autre, grec, romain, mède ou persan, fût créé par la nature ou donné de Dieu même, avec la qualité spécifique ou caraciérÎBtiqiie de peuple conquérant. Je n'ai pas d'idée que M. de Montesquieu ait imprimé quelque part son idée de la vie tartare, conquérante d'office et par privilège spécial de la nature et de Dieu. En tous cas, on trouvera de lui des papiers relatifs, qu'on ne saurait trop tôt imprimer, non plus qu'une infinité de grandes pensées dont il m'a confié la connaissance, et peut-être le soin de les faire valoir à propos.
Je continue rénumération des travaux qui occupaient notre publiciste.
Le docteur Bertrand de Saint-Germain, un des curieux de Paris les plus riches et les plus savants, ne croit pas commettre une indiscrétion en me communiquant les extraits ci-dessous, tirés des manuscrits de Montesquieu. C'est d'abord un Mémoire sur le silence imposé sur leu Coiistitution UnigenituSy qui renferme ceci :
L*origine du mal et le mal même viennent de ce qu'on a, dans ces derniers temps, confondu la tolérance extérieure avec la tolérance intérieure... Tout le monde sait que la religion catholique n'admet en aucune sorte la tolérance intérieure,,.
Au dos de cet opuscule est écrit : « L'auteur du
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mémoire ne prend part à ces disputes que parce qu'il en gémit. »
Vient ensuite un dialogue entre Xantippe et Xénocrate, dont voici un passage :
« Xaatippe, lui dis-je, vous vous dédommagez de tout par l'admiration où vous jetez Tuaivers. — Xénocrate, me répondit-il, je ne connais pas celte espèce de bonheur qui ne se rapporte qu'à celui qui en jouit. La gloire nous sépare du reste des hommes, mais la vertu nous y réunit, et par là fait notre bonheur. »
Les autres notesde M. de Saint-Germain se composent de réflexions de Montesquieu, trouvées dans un de ses manuscrits intitulé : Pensées diverses. Je les donne comme il les a recueillies :
Il y a peu de choses bonnes, peu de mauvaises, et une infinité d'indifférentes.
Dans tous les gouvernements, on s'est plaint que les gens de mérite parviennent moins aux honneurs que les autres. Il y a bien des raisons pour cela, surtout une qui est bien naturelle : c'est qu'il y a beaucoup de gens qui se croient tlu mérite et peu qui en aient; il y a même souvent beaucoup de difficultés à en faire le discernement et à n'être pas trompé.
En France, ce ne sont pas les noms nobles, mais les noms connus qui donnent du relief.
L'humilité chrétienne n'est pas moios un dogme de philosophie que de religion. Elle ne signifie pas qu'un homme vertueux doive se croire plus malhonnête homme qu'un fripon, ni qu'un homme qui a du génie doive croire qu'il n'en a pas, parce que c'est un sujet qu'il est impossible d'affirmer. Elle consiste à nous faire envisager la réalité de nos vices et les imperfections de nos vertus.
314 CHAPITRE XXIY.
Le nombre infini des choses qn'un légidatear ordonne on défend, rendent les peuples plus malheureux et doq pas plus raisonnables.
Passons anx derniers ouvrages dont Hontesqnieu parait s'être occupé, ce sont des fragments inachevés sttr le goûi, qui jettent une des phis fortes lumières sur son esthétique. Car, comme la plupart des vrais artistes, U professait la Uiéorie de son talent. Son grand principe est la variété.
Ainsi (je résume Montesquieu), la curiosité est l'une des sources les plus vives de nos plaisirs ; on est toujours sur de plaire à l'homme, en lui faisant voir beaucoup plus qu'on ne lui avait promis. L'art nous séduit plus que la nature, quand il agrandit l'horizon de la pensée.
L'esprit, selon lui, consiste à savoir frapper plusieurs organes à la fois ; et si Ton examine les divers écrivains, on Terra peut-être que les meilleurs écrivains et ceux qui ont plu davantage sont ceux qui ont excité dans Tàme plus de sensations en même temps.
Aussi, dans ses ouvrages, s'applique-t-il à mêler les aphorismes aux anecdotes, à tirer un principe général d'un fait particulier, à faire des définitions, à déduire des conséquences, à soutenir des thèses, à soulever des questions, à résumer ime vérité, à développer un paradoxe, à peindre à grands traits, à décrire avec détails, à traduire sa pensée sous la forme du dialogue, de l'allégorie ou de la fiction. Il ne néglige même pas les digressions ; < ceux qui savent en faire,
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<E dit-il, sont comme les gens qui ont de grands bras, a ils atteignent plus loin ; » enfin il met sous les yeux mille choses, tirées de tous les pays, de tous les arts, de toutes les sciences, de tous les hommes, rie tous les livres et de toutes les civilisations.
En face de cette variété d'objets, il y a une variété de tons. Tantôt Montesquieu peint avec éloquence les guerres civiles des Romains, la guerre punique, la tyrannie de Tibère, le règne des Antonins, l'enva^ hîssement de l'empire par les Barbares, les victoires et les institutions d'Alexandre, le portrait de Gharlemagne ou de Charles XII et le commerce des anciens. Tantôt et plus souvent il excite l'attention par des réflexions successives, des historiettes piquantes, des idées nouvelles , un tour inattendu , des allusions cachées, une obscurité calculée, une citation classique, une image concise, une galanterie même.
On peut dire encore que le défaut de méthode, si généralement condamné dans VEsprit des Lois par les critiques, est plus apparent que réel. Je l'attribue à ce que Montesquieu faisait plus ses transitions par les idées que par les mots, et surtout j'imagine que ce désordre était un effet de l'art.
Cette manière d'écrire expUque pourquoi ce chefd'œuvre a coûté vingt ans de travail. Pourtant l'auteur reconnaissait très-bien que la variété même pouvait avoir des inconvénients ; elle pouvait empêcher d'approfondir suffisamment les sujets , aussi disait-il : « Je suis comme cet antiquaire qui, partant de son
pays, arriva en Egypte, jeta un coup d'œil sur les pyramides et s'en retourna » '. On sait le motif supérieur qui le décida à adopter cette méthode quand même : t 11 ne s'agit pas, écrivait-U, de faire lire, mais de faire penser ^. t
Ces règles en matière de goût ont été tempérées tant soit peu cependant par son habitude des affedres, son caractère, ses mœurs et le reste. Voyons l'une après l'autre l'effet de ces différentes influences.
Il avait l'esprit éminemment pratique. Son existence le prouve et ses Uvres s'en ressentent. La méthode expérimentale était la sienne et il n'aimait que les études qui peuvent être utiles. Aussi jamais œuvre politique n'avait été fondée sur tant de faits, pris chez tant de peuples civilisés, barbares, sauvages, anciens et modernes ; l'univers et le genre humain, à toutes les époques, y sont appelés à témoin et servent à appuyer les analyses les plus ingénieuses ou les plus profondes. Ce qu'on lui a tant reproché, ses anecdotes, sont des moyens de rendre des principes plus faciles à retenir ou de délasser l'esprit, et ses exemples tirés de peuplades obscures sont des allusions à la France.
Malheureusement, à ses yeux, la propriété, l'hérédité et le testament dérivent de la loi positive: c'est une erreur^ qui a été exploitée par les socialistes en 1848. Mais les explications qu'il a données des questions de