‹ Histoire de Montesquieu: sa vie et ses œuvresChapitre 255 sur 269 · REMARQUES DE GUASCO · texte numérisé non relu

REMARQUES DE GUASCO

le mépris de celles du premier et riadignation contre celles du second.

Au nom de Dupin était joint cette note :

Ce fermier général fit imprimer, à ses frais, une critique quil distribua à ses connaissances, à condition de ne point la prêter. On ne manqua cependant pas de faire tomber un exemplaire de cette critique entre les mains de M. de Montesquieu; et dès qu'il eut parcouru quelques parties de cette rapsodie, il dit qu'il ne valait pas la peine de lire le reste, se reposant sur le public. En effet, la mauvaise foi qu'on découvrit dans les citations des passages mutilés, à dessein dé rendre l'auteur de V Esprit des Lois odieux au gouvernement, ainsi que les mauvais raisonnements, l'indignèrent au point que M. Dupin crut devoir retirer les exemplaires distribués, sous prétexte d'en faire une nouvelle édition, pour corriger des fautes qui s'étaient glissées; mais cette nouvelle édition ne parut jamais.

Monsieur et madame Dupin furent vraisemblablement outrés de cette double mention ; ils trouvèrent un écho à, leur colère dans madame Geoffrin, qui paraît avoir été furieuse aussi d'une phrase de Montesquieu et d'une note de Guasco. Ils se réunirent sans doute pour faire faire, à Paris, des contrefaçons des Lettres familières et pour médire de l'auteur de l'Esprit des Lois,

Ces éditions corrigées existent : tous les bibliographes les ont plus ou moins signalées*.

Ne connaîtra-t-on pas également les propos de ces

1. Voie Biographie des Œuvres (fe Montesquieu, par Louis Dangeau, in-8. Paris, Rouquette, 1874.

mauTaises langues? Il me semble les avoir recomius dans les œuvres de Chamfort'y qui firéquentait les salons de ces dames, qui disait : c J'excelle à traduire la pensée de mon prochain > et qui battait monnaie avec son esprit. Voici ses propres termes :

M. le président de Montesquieu a^aît un caractère Tort an. dessous de son génie. On connaît ses faiblesses sur la gentilhommerîe, sa petite ambition, etc. Losqne VEsprit des Lois parut, il s'en fit plusieurs critiques mauvaises ou médiocres qu'il méprisa fortement. Mais un homme de lettres connu en fit une, dont M. Dupin voulut bien se reconnaître l'auteur, et qui contenait d'excellentes choses. M. de Montesquieu en eut connaissance et en fut au désespoir. On la fit imprimer, et elle allait paraître, lorsque M. de Montesquieu alla trouver madame de Pompadour qui, sur sa prière, fit venir l'imprimeur et l'édition tout entière. Elle fut hachée, et on n'en sauva que cinq exemplaires.

la puissance d'ime satire dans im pays spirituel ! A cette heure, tout le monde croit cette anecdote et madame Sand la consacrée dans ses Mémoires^.

J'espère avoir indiqué ainsi comment elle est née ; je vais tâcher de montrer la vérité qu'elle cache.

11 me paraît suffisant d'emprunter à la collection du prince Galitzin une lettre inédite de l'auteur lui-

K Œuvre*, Paiis, 17 95. Maxiwu* et Anecdotes,

2. Histoire de ma vie, eh. ii, 1865. Paria, Lévy, iQ-l8; — Proyart, Louis IVl détrôné^ iQ-8. Londres, 1800, p. 72; — Capefigue, Madame de Pompadour^ in- 18. Amyot, 1860; — Peignot, hic^ tionnaire des livres condamnés; ^- Tecliner, Bulletin du Bibliophile. Paris, mai 1859; Notice sur Claude-Dupin, par A. G. du Plessis; — Quérmrd, France littéraire, v» Dupin ; — Barbier et Billard, Dictionnaire des anonymes.

LETTRK INKDITE DE CL. DUPIN. 36!

même du pamphlet, Dupin, qui écrivait au sous-précepteur du dauphin, le 10 juin 1759 :

Je fus choqué de ce que l'auteur de V.Espvit des Lois avait écrit contre un état auquel le hasard m'a appelé et que j'ai lâché de remplir avec honneur : sentiments permis, nécessaires même à chaque individu pour le bien et l'utilité générale. Je fus surpris de ses efforts pour faire fraterniser le despotisme avec la monarchie, je fus fatigué de cette multitude de pointes, de saillies. L'humeur me prit et, en moins de quatre [semaines], je jetai sur le papier la valeur de trois volumes in-8», et j'en fis imprimer seulement huit exemplaires. Quand je me relus de sang-froid, je ne fus pas content, je me trouvai faible, je me reprochai des personnalités, je jetai mes exemplaires au feu, à l'exception de deux que je ne pus retirer.

Du reste, sans Taveu de Dupin, la connaissance du pamphlet pourrait sans doute suffire, pour montrer qu'un pareil livre a dû être détruit par l'auteur avant de voir le jour.

La difficulté était de trouver un des deux exem* plaires subsistants. L'un est à Blois, chez M. G. du Plessis, bibliophile très-complaisant et très-distingué, qui descend du fermier général ; l'autre est à Paris, à la bibliothèque de l'Arsenal, et il y vient de d'Argenson, qui était Commissaire de la librairie lors de l'apparition du livre.

Je ne veux pas en donner l'analyse, parce qu'elle a été faite ^ tout récemment et parce que Dupin a publié

1. Voir couvres île Monusquieu, édit. Laboalaye, t. lU, p. xxxix.

une seconde" édition de sa critique, où il a supprimé les personnalités.

Je m'en tiens à la première édition, qui est inconnue, et dont l'intérêt réside dans les détails.

En voici la description : Réflexions sur quelques parties d'un livre intitule' de l'Esprit des Lois. Paris, Benjam. Serpentin, 1749. 2 vol. in-S"*, papier de Hollande.

Cette critique est anonyme, comme l'ouvrage.

Jamais Dupin ne s'y désigne et ny désigne Montesquieu par son nom. Nous allons voir comment il l'appelle. Il lui dit tantôt (t. I, p. 404) :

L'auteur n'est pas assez ferme sur ses étriers politiques.

Tantôt (t. I, p. 168) :

Ce passage est un amas de contradictions et de faussetés.

Ou (t. I, p. 123) :

L'auteur livré à une imagination qui l'entratne, entasse contradiction sur contradiction, énigmes sur énigmes, sans s'embarrasser d'être entendu et probablement sans s'embarrasser de s'entendre lui-même.

Ailleurs (t. II, p. 100) :

L'auteur ne nous a parlé que d'après des lectures qu'il n'a pas bien comprises et des ouï-dire de gens mal instruits, ou dont il n'a pas entendu le langage.

f . Observation sur un livre intitulé de VE^prit des /oi«, sans lieu, ni date, ni nom dMmprimeur, 3 vol. in-S» papier de Hollande.

INJQRES DE DUPiN. 363

Plus loin (t. I, p. ill) :

Ceci est le comble de Tabsurdité^et ce passage n'en manque pas; il a'y a pas un mot qui n'en soit une.

Enfin (t. I, p. 118) :

Je ne crois pas qu'une idée si singulière ait jamais passé par aucune tête.

Montesquieu avait dit (1. XVI, ch. viii) :

Un livre classique de la Chine regarde comme un prodige de vertu de se trouver seul dans un appartement reculé avec une femme, sans lui faire violence.

Telle est la remarque de Dupin (t. II, p. 214) :

L'auteur est trop poli pour en user de la sorte, mais il n'a pas les mêmes ménagements pour les passages qu'il cite, et il leur donne impitoyablement la torture. Si les passages , que l'auteur cite sans les rapporter sont aussi infidèles que ceux qu'il rapporte, ne sera-t-il pas vrai de dire que les personnes qu'il a employées à feuilleter les livres pour lui ramasser des autorités ne l'ont pas servi fidèlement?

Tout ce qui précède n'est que de mauvais goût. Attendons les personnalités. Je les ai rangées par ordre d'importance. Dupin traite ainsi le style de Montesquieu (t. II, p. 242) :

Le long séjour que l'auteur a fait dans les sérails d'Orient pour en apprendre les usages et les transporter en Occident, l'a familiarisé avec certaines expressions qui donnent un ton trop sultan à ses compliments.

L'impartialité du publiciste est appréciée de cette manière (t. Il, p. 78 et 79) :

Comme l'auteur s'est fait imprimer dans la république de

Genève, il a cru devoir par reconnaissance annoncer à l'univers et consacrer au temple de mémoire la sagesse des lois genevoises avec son livre.

Veut-on connaître la demeure et les voyages de Montesquieu?...

Le commerce français n'avait pas été porté à un si haut point avant la dernière guerre. L'auteur cependant ne devrait pas l'ignorer puisque, communément, il a vu ou pu voir jusqu'à sept ou huit cents navires dans le seul port de Bordeaux (t. I, p. 342)... Quoique l'auteur ait fait quelque séjour en Angleterre (t. I, p. 348).

V Esprit des Lois avait parlé de certains impôts (1. XIII, ch. viii), Dupin nous apprend ainsi que l'auteur est noble (t. I, p. 380, t. II, p. 40) :

C'est à la vente du sel et du tabac en France que ceci s'adresse. Les seigneurs jouissaient anciennement du droit de gabelle. Pendant les troubles et les divisions, les peuples étaient assujettis envers les seigneurs particuliers au payement d'un droit que l'auteur improuve aujourd'hui. Serait-ce parce qu'il est dans la main du souverain, qui l'a revendiqué sur les usurpateurs? On découvre aisément que le vœu de l'auteur serait que nos rois voulussent bien se contenter des seuls revenus de leurs domaines.

On sait combien Montesquieu est hostile à la ferme des impôts. Le fermier général se trahit là (t. I, p. 408) :

Ce n'est qu'un vingtième au total, moyennant lequel les deniers entrent au Trésor. L'auteur fait-il valoir ses terres à meilleur marché.

U Es/prit des Lois dit (liv. VII, ch. xvii) : « Il est contre la nature et contre la raison que les femmes soient maîtresses dans la maison. »

MONTESQUIEU INJURIÉ. 3<m

Les Réflexions répondent (t. II, p. 22i) :

Serait-il possible que l'auteur, qui a vu tant de choses si extraordioaires, n'ait pas yu celle-ci qui est si commune?

Une fois entré chez Montesquieu, Dupin y examine tout, notaniment les points les plus délicats (t. I, p. 254) :

Nous n'avons pas, assure-t-il, affaire à un moraliste sévère.

Il ajoute même (t. II, p. 248, et 1. 1, p. 109) :

L'auteur semble se déclarer l'apôtre de la polygamie et de l'esclavage des femmes.

Je ne sais ce que les femmes lui ont fait, il ne manque jamais une occasion de les humilier ?

Enfin YEsprit des Lois avait dit (1. VII, ch. ix) :

Les femmes ont peu de retenue dans les monarchies, parceque la distinction des rangs les appelant à la cour, elles y vont prendre cet esprit de liberté qui est le seul qu'on y tolère. Chacun se sert de leurs agréments et de leurs passions pour avancer sa fortune ; et, comme leur faiblesse ne leur permet pas l'orgueil mais la vanité, le luxe y règne seul avec elles.

Le fonctionnaire triomphe (t. I, p. 208) :

Ce n'est pas ici que l'auteur n'est pas clair... Je connais plusieurs femmes dans des monarchies, vivant dans des cours, qui sont très-aimables et très-raisonnables; j'en connais qui ont des bontés pour lui, que certainement ne lui ont pas fourni les mémoires sur lesquels il a travaillé et d'après lesquels il aurait pu faire des portraits différents de celui-ci.

aù6 APPENDICE.

La [Nrobité du grand écrivain restait debout, le lettré de hasard dit de lui (t. II, p. 346) :

Cet auteur a protesté qu'il ne Tétait pas des Lettres persanes ; je le crois d'autant plus qu'on assure qu'il y a, dans la ville de laquelle il est, une personne qui les revendique.

Ces personnalités ne suffisaient pas au fermier général. Après avoir fait à Thomme de génie ses observations religieuses, morales, politiques et historiques, dans un style encore plus pédant que pesant, Dùpin, voyant que le public n'est pas convaincu, se tourne directement vers Montesquieu et lui tient ce discours qui comble la mesure (t. I, p. 244) :

Je finis en vous observant que, si vous prétendez à quelque place, vous ferez bien de prendre une autre route. Celle-ci ne vous y conduirait pas.

Soyez sage, circonspect, ayez la tête froide, pensez avant de parler, ne frondez point, aimez votre patrie, faites que les autres l'aiment, respectez les religions et ceux auxquels vous êtes soumis, et vous réussirez dans vos desseins.

Telle est l'histoire du pamphlet et de la calonmie qui parait l'avoir accompagné, comme le, mensonge suit la faute. J'espère que les citations de Dupin confondront Chamfort et réhabiliteront Montesquieu, qui en avait peut-être besoin, car le feu noircit ce qu'il ne peut détruire.

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