‹ Histoire de MürgerChapitre 13 sur 28 · Il est mort comme il avait vécu : en catin · texte numérisé non relu

Il est mort comme il avait vécu : en catin

(lJROUDno\, De la Justice dans la Révolution.)

s’efforce d’employer au bien, qu’il enseigne, secoure ou console, l’outil sacré qui honore sa main.

Murger n’a pas eu de conclusion, et c’est le plus grave défaut que je puisse reprocher à cet esprit sympathique, à cette nature honnête qui pouvait nous donner plus et mieux. Je l’aimais assez pour lui en vouloir — les torts de nos plus proches sont les plus gros — de ne pas élever son effort au-dessus des difficultés d’un simple exécutant littéraire, si brillant qu’il fût, et de ne pas s’être davantage réclamé de son âme qui lui aurait répondu.

Quelques littérateurs purs, — que je sais bien, héritiers directs de la société des amis de l’Art pour l’Art, et les lecteurs nombreux qui tâchent de se fuir euxmêmes et d’esquiver à perpétuité le grand et inquiétant Problème, ont là beau jeu à renouveler la vieille querelle : « C’était le plus frais des paysagistes, le plus joyeux peintre de mansardes; qu’avait-il à nous dire autre chose que ce qu’il nous disait si bien? Toujours l’éternelle sommation adressée au rosier à cette fin qu’il produise des pommes ; eh ! que ne demandez-vous au chant du rossignol ce qu’il prouve? »

Pour ces gens-là, pleins d’excellentes raisons pour être convaincus, la question n’avancera jamais d’un pas, puisque la démonstration historique elle-même n’a pas encore témoigné pour eux que les noms consacrés par l’admiration et la reconnaissance des siècles

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sont surtout ceux des écrivains qui se sont préoccupés de la morale éternelle.

Comme si tout Verbe n’était pas symbole , comme si toute parole ne disait pas sa pensée! Chez l’écrivain qui a la préoccupation du devoir, tout prouve, car il sent qu’il a charge d’âmes, et il n’est pas besoin d’écrire moralité aux derniers vers de la fable pour que l’enseignement en découle.

11 a donc manqué à Murger ce qui manqua aussi à l’une des plus hautes intelligences de ce temps-ci, Honoré de Balzac. Il lui manqua le véritable esprit philosophique, c’est-à-dire l’élévation de l’esprit qui, en accord parfait avec la grandeur du cœur, synthétise l’œuvre du penseur au profit de ce que la conscience humaine a appelé le bien.

C’est l’absence de la conclusion qui , après la lecture de l’œuvre de Balzac, laisse le cœur de l’honnête homme vide et comme affadi. Le fin trouveur ne put manquer de sentir à un moment donné qu’aux fondations mêmes de son prodigieux édifice manquait cette condition première de la perfection et du sublime. Mais de l’ensemble de ses travaux épars, tel qu’il essaya de le constituer après coup, il ne put déduire qu’une résultante vague et malsaine, qu’expliquaient et son caractère personnel et sa vie.

Ne vous rappelez-vous pas ses obsèques, et ne fut-ce

pas une grave leçon que ce petit nombre d’amis qui, derrière le cercueil, portait le deuil du Génie qu’une grande nation venait de perdre?

Quelle puissance irrésistible et infinie a donc ce charme qui nous ramène au souvenir de nos premières années, pour que nous ayons une telle gratitude envers celui-ci qui ne voulut que s’obstinèr à rester jeune pour mieux nous raconter notre jeunesse? Et de quelle touchante et aimable façon sut-il donc nous la rappeler, cette histoire qui est l’histoire de tous, le printemps pour tous étant le même, pour que nous ayons vu, bien avant l’heure fixée, les abords de la maison mortuaire envahis par nne foule recueillie, dans laquelle tant de visages nous étaient inconnus, — à nous qui connaissions tous ceux que Murger avait connus, à nous qui croyions connaître tous ceux qui l’avaient aimé?

Et qui venaient-ils remercier tous ces jeunes gens qui n’ont pas encore besoin d’un trésorier pour garder leurs souvenirs? Ne l’entendant plus, nous l’avions crue morte, cette généreuse et ardente jeunesse des Écoles ; et nous nous s?entions émus à la retrouver telle qu’aux meilleurs jours, aux jours lointains où quand le cœur avait à battre à notre France pour l’honneur, le dévouement ou la liberté, la première pulsation soulevait le pays latin. Q: :e d’honnêtes- et sincères vi-

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sages ! Que de mains étaient là que par la pensée nous serrions dans les nôtres! — Tout n’est donc pas mort encore, puisque voilà les vrais jeunes gens qui ressuscitent!

Mais dans l’empressement religieux de cette multitude diverse qui rendait au pauvre et modeste homme de lettres les honneurs d’un deuil public, n’a-t-il fallu voir que le remercîment dernier et le sympathique adieu à l’artiste aimé?

N’y avait-il donc là que des lettrés ? Et dans ce pieux concours ne sentiez-vous pas aussi un hommage rendu au travail obstiné, à la pauvreté honnête, à un caractère loyal et pur qui n’avait jamais failli, même aux plus mauvais jours?

Chose rare, Murger avait, littérairement j’entends, l’enthousiasme et un peu même à tort et à travers, — et il manquait absolument de l’indignation qui n’est, à vrai dire, que l’enthousiasme retourné et comme la preuve arithmétique de la première opération par la seconde.

Nous sommes généralement assez sévères pour ceux de nos défauts que nous rencontrons chez les autres, et tout à fait impitoyables quand nous découvrons chez notre voisin des défauts qui nous manquent.

Murger n’était point ainsi. 11 avait l’indulgence toujours, et ce qui peut le caractériser surtout, en littéra-

ture et ailleurs, ce fut l’absence complète du sentiment critique. Je me rappelle avec quelle stupéfaction il regardait un feuilleton dramatique ou bibliographique. — « Je ne comprends pas, me disait-il, comment ils trouvent à parler de l’œuvre des autres, si ce n’est pour en dire du bien. » — Et il faudrait se garder de croire que cette simplicité si naïve et enfantine qu’elle paraisse chez un homme de sa valeur, fût le moins du monde une affectation, une pose (mot devenu si nécessaire parmi nous qu’il a fallu se presser de l’inventer). Murger était la sincérité même, et il prouva bien d’ailleurs son incapacité à tenir la férule quand il essaya d’occuper kl’ Artiste la place de bibliographe, qu’il abandonna aussitôt.

Cette bienveillance de l’homme et de l’écrivain, si charmante parce qu’elle est si rare, explique les^sympathies que Murger trouva toujours et partout. Doué comme aucun de l’esprit de saillie, il n’admettait que l’esprit de bon aloi et ne pouvait comprendre le genre de mot plus facile qui, pour porter, a besoin de point de mire. — « Faisons donc notre vin avec du vrai raisin ! » disait-il volontiers.

Mais comme tout homme est logique et que chaque chose a sa contre-partie, la bienveillance vague de Murger le rendait d’ailleurs passif et même négatif. Il manquait d’initiative et d’élan, et toute situation extrême l’eût fort embarrassé.

Il sé tenait à distance des grandes émotions avec

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une timidité un peu gauche et môme quelque effroi, et ne se retrouvait à Taise que dans ce platonisme général qui le caractérisait tout entier, depuis l’amant jusqu’au chasseur. — Je l’avais apppelé un jour le Père du gibier, et j’avais eu raison. — L’ensemble de son œuvre témoigne en effet d’une inaptitude native vis-à-vis de l’acte effectif, probant. Ainsi, dans les sujets qu’il traita, on dirait que Murger n’a pas osé faire dépasser à ses personnages les limites de la jeunesse, de peur de se trouver en face de la pensée qu’apporte l’âge qui. réfléchit. Lorsqu’une fois à peine il lui arriva de prendre pour personnage principal un vieillard, il ne put lui donner cela seul qui nous fait la vieillesse respectable : la dignité par la gravité. Murger s’en tint pour son héros à la philosophie facile et médiocre des faiseurs de chansons. Aussi le Bonhomme Jadis peut bien être chauve, mais il n’a pas de cheveux blancs.

Je me rappelle encore cette émouvante soirée de la répétition générale de la Vie de Bohème.

Nous étions là tous, les anciens, et le cœur nous battait bien fort à ce début de celui d’entre nous qui le premier de notre Bohème émergeait au grand jour. La tentative d’ailleurs était périlleuse : une pièce en cinq actes, sur un simple théâtre de vaudeville, signée d’uil débutant1 et conçue dans une manière toute

1. Je dirais presque de deux débutants, car Théodore Barrière*

nouvelle, qui devait ouvrir la voie au théâtre moderne personnifié depuis dans MM. Barrière et Dumas (ils.

Il semblait à chacun de nous qu’il s’agissait de son œuvre personnelle, tant la longue communion de vie et de pensée avait été jusqu’alors intime entre nous et le débutant de ce soir-là. Aussi, dès les premiers mots du drame, quand nous pûmes sentir plutôt que voir dans cette salle mal éclairée et à moitié vide qu’il s’annonçait là un sqccès éclatant pour le lendemain aux lumières et devant la foule, lorsqu’aux éclats de rire provoqués à chaque mot par une inouïe prodigalité d’esprit succédèrent d’acte en acte les péripéties pathétiques de l’action, nous étions émus, transportés. Vint enfin le moment ou, absorbés par le seul intérêt de l’œuvre, nous oubliâmes même les préoccupations de notre affection fraternelle pour l’auteur, restant suspendus aux derniers sanglots et aux derniers râles du plus dramatique dénoûment. Vous vous rappelez combien elle était touchante, cette agonie de la Mimi...

Mais lorsqu’elle s’éteint si lamentablement, lorsque celui qu’elle a tant aimé et qui l’a tant aimée laisse retomber la main encore tiède pour exclamer, en conclusion de la pièce : « Oh ! ma jeunesse ! c’est vous qu’on enterre ! » — ce cri de ce jeune homme, de ce misérable qui peut penser à lui-même en cet instant, ce cri d’égoïsme me glaça...

Je courus à Murger, et, l’étreignant entre mes bras :

le précieux collaborateur de Murger, date à peu près de là le premier de ses brillants succès.

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— Tu tiens là un magnifique et légitime succès. Mais, au nom de toute l’amitié que tu peux avoir pour mob je t’en supplie, coupe cette abominable phrase de la fin !

— Pas du tout! me répondit-il. C’est nature.

Je ne saurais dire la peine que je ressentis. — Le mot passa d’ailleurs inaperçu, sans que personne ni la critique des journaux y trouvât à dire, et je m’en étais bien des fois depuis étonné à part moi, quand, il y a deux ans seulement, me promenant avec H... dans les bois qui couronnent Spa, nous vînmes à parler du drame de la Vie de Bohème. Nous étions bien d’accord pour louer.

— 11 n’y a, me dit H..., qu’un mot qui m’a serré le cœur... le dernier.

Je lui tendis la main.

Volef contre le vent. — Les gros bataillons. — Une relation sûre. — Alexandre Dumas fils. — Pas d’opinion. — Murger et le ministère. — Mecænas est mort. — Le» démolitions. — Les ouvriers de la pensée. — « On ne meurt pas de faim. » — Ce que coûte la pièce de cent sous que l’on n’a pas. — Fondation dftm lit. — Hégésippe Moreau, Henry Murger. — H. M., les mêmes initiales.

Mais nous devons aussi le dire bien vite : si, dans sa vie comme dans son œuvre, Murger ne fut pas une de ces âmes rares et hautes qui volent contre le vent, il témoigna, sans la démentir jamais, d’une nature douce et honnête, absolument incapable du mal qu’il pouvait comprendre. Il n’était pas l’homme qui marche contre les gros bataillons, mais ce n’était pas non plus celui qui les suit misérablement par derrière. Murger fut essentiellement ce qu’on appelle, dans les rapports de la vie, une relation sûre ; ce qui devient de plus en plus rare tous les jours.

A cette heure où nous en avons tant vu renier, pour l’intérêt présent, le respect de leur passé, leur âme et leurs dieux, j’éprouve une satisfaction chère à con-

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stater que celui-ci , — qui n’avait pas d’opinions , — comme on dit, et dont la pauvreté eût dès lors atténué, ,plus que pour tout autre, quelque défaillance, n’a jamais eu à se reprocher aucune bassesse, aucune indignité. L’homme réserva sa liberté, le poëte ne chanta pas sur commande.

De même ce cœur honnête n’oublia jamais la gratitude pour un service rendu. — Alexandre Dumas fils, qui me disait un jour, avec une modestie sincère et charmante, « qu’il donnerait volontiers tous ses livres « pour avoir fait la seule chanson de Musette, » Dumas fds avait conçu pour Murger, avant même de le connaître personnellement, une vive sympathie. Apprenant que son ami, qu’il n’avait jamais vu, se trouvait dans de grands embarras, il vint spontanément mettre à sa disposition une somme importante. Murger usa plus d’une fois de cette aide cordiale. — Mais avec quel bonheur et quelle expansion il saisissait la moindre occasion de raconter les ser- ' vices qu’il avait reçus de Dumas, et la façon large et délicate dont ils lui avaient été rendus!...

D’autres encore ont été au-devant des besoins de Murger ; — ils sont restés ses amis. — Nous ne les nommons pas, — mais nous les connaissons, et nous les remercions du fond du cœur, comme il les remerciait lui-même.

Je veux dire encore un fait, ignoré, de Murger. —

Son volume des Scènes de la vie de Bohème se composait, comme on sait, de plusieurs feuilletons détachés publiés par lui dans le Corsaire. La première édition, fut rapidement épuisée. — Lorsque la seconde fut sur le point de paraître, notre ami L . x appela l’atten¬

tion de Murger sur un épisode politique où se trouvaient ridiculisés, peut-être au delà de la mesure, les hommes d’un parti pour le moment vaincu.

Murger ne répondit rien à l’observation, — mais l’épisode signalé disparut à jamais des éditions successives, et vous ne le lirez que dans les exemplaires de la première édition, à peu près introuvables aujourd'hui.

Cette fois j’éprouve un vrai plaisir à rappeler que Murger n’avait pas d’opinions.

11 me reste un dernier point qui n’est pas le plus indifférent à traiter.

On a beaucoup loué le ministre qui, dans le concours universel de sympathies ravivées aux dernières heures de Murger, a pensé à lui envoyer une somme d’argent, puis a voulu que la caisse du ministère pourvut aux funérailles.

En d’autres termes, ôn a félicité l’administration qui avait aidé le poëte à mourir. J’aurais préféré qu’elle l’eût aidé à vivre, — et je m’explique.

Je crois tout d’abord assez inutile de dire qu’il ne saurait s’agir ici d’une question de personne à propos d’une question de principe, et, vis-à-vis d’une Excellence que je ne connais pas, que je n’aurai probablement jamais l’occasion de connaître, et qui, en somme, a au moins fait quelque chose que d’autres en sa place auraient peut-être négligé de faire. Je n’entends rien aux hommes ni aux choses de la politique du jour, et je les contemple de loin, à la distance la plus respectueuse. Pour moi, comme pour tout bon et paisible bourgeois — qui vit loin des Cours, — le ministre, ministre à portefeuille ou simple ténor, le ministre n’est pas M. un tel, le ministre n’est pas même le ministre, — le ministre, c’est'le gouvernement, — c’est-à-dire un être de raison qui veut bien nous épargner la peine de nous occuper nous-mêmes de nos affaires et qui dès lors, je pense, doit les bien faire, gros et détail, en tous points.

Or, il est des intelligences supérieures au niveau commun qui aident dans les données de chacune à la la grandeur, à la gloire de leur pays et à la satisfaction de ses besoins intellectuels. De ces intelligences, quelques-unes ne peuvent se manifester que par une production limitée, — que leur fécondité soit relativement inférieure, ou par le fait de leur essence spirituelle, ou par certaines défaillances purement physiques. Elles occupent néanmoins' dignement et utilement leur place au milieu de la nation qu’elles honorent, ne cherchant qu’à mieux faire' et non à faire plus.

curieuses de l’art qui fait vivre l’esprit, indifférentes au métier qui nourrit le corps, et creusant plus péniblement le sillon qui s’ouvre tout seul pour les mieux doués.

Ces travailleurs persévérants et modestes qui, dans leur égoïsme désintéressé, s’obstinent à ne vouloir leurs âpres voluptés que du labeur qui les tue, n’est-il pas juste que ceux au profit desquels ils travaillent sans souci d’eux-mêmes leur rendent au moins, en compensation équitable des jouissances qu’ils en tirent et par une honorable réciprocité, la satisfaction légitime des premiers besoins matériels?

Aujourd’hui que Mecænas est mort et les Médicis aussi, aujourd’hui qu’il n’y aplus'de — Pensionnaires du Roy, — et que nos grands seigneurs, absorbés par les administrations de chemins de fer et autres, n’ont plus le loisir d’entretenir des poètes, ne doit-il rester absolument à ceux-ci que l’hôpital pour suppléer à la cassette de Léon X et de Louis XIV, aux largesses des Noailles et des Condés, à la table de Fouquet?

Je me garde de rien regretter, certes ; mais en ces temps, où telle est la préoccupation qui nous tient quant à l’artisan manuel que nous démolissons de fond en comble nos cités pour l’occuper à les rebâtir, il me semblerait bon qu’on fît aussi quelque chose pour les ouvriers de la pensée. Les maçons sont fort intéressants, sans doute ; mais une fois que les voilà nantis, ne reste-t-il donc pas au fond du sac une obole pour les poètes?

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Je sais bien que le tout petit nombre de ceux-ci ne les rendra jamais inquiétants ; mais ce si petit nombre même, et dont les appétits sont si modestes, ne vous dit-il pas que je ne demande guère? Et surtout faites donner aux artistes par une commission d’artistes ; — ne donnez pas vous-mêmes, si vous ne voulez pas avoir l’air d’acheter.

Je n’ai pas fréquenté longtemps, mais j’ai connu un digne homme, — propriétaire, il est vrai, et dont le nom s’est toujours trouvé beaucoup plus souvent que le mien sur la liste des jurés tirés au sort, — lequel souriait avec une finesse adorable quand on parlait devant lui des gens qui « meurent de faim. »

Cet homme fort ne croyait pas à ça.

11 y a cependant bien des manières de mourir de faim ; et la misère, tout en y mettant quelquefois le temps et sans en avoir l’air, vous dépêche un homme aussi bien qu’un coup de pistolet. Mais faites comprendre cette vérité aux gens qui n’ont jamais eu à se rendre compte, pour et par eux -mêmes, de ce que coûte une pièce de cent sous que l’on n’a pas !

Après tant de sommations successives signifiées par la mort, après tant de regrets, de remords, dois-je dire, n’estril pas temps, pour notre honneur de société, de clore le martyrologe?

Depuis Gilbert et Malfilâtre, tant d’autres', tels

qu’Hégésippe Moreau et Gérard de Nerval, n’avaientils donc pas assez éloquemment plaidé cette lugubre cause, qu’il a fallu que Murgervînt à son tour mourir à l’hôpital comme le premier de ces deux-ci, pour éviter le lacet du second? Faut-il décidément fonder ce lit au bénéfice de la Société des gens de lettres?

Hégésippe Moreau, Henri Murger, — H. M. — les mêmes initiales fatidiques. Seulement, quand il sortit de l’hospice de la Charité pour se rendre au cimetière du Mont-Parnasse, le corbillard de celui-là ne portait pas ces initiales brodées d’argent par ordre d'un ministre, comme le corbillard de celui-ci.

Vous êtes en progrès, vous voyez bien ! Continuez !

Gérard de Nerval. — La rue maudite. — Le quatrième barreau... — Pèlerinage des soirs. — L’inconnu. — Le mort par honneur. — Ch. Asselineau. — Les débiteurs restés insolvables malgré eux. — La fourmilière des gagistes. — Les secours. — Chics occisionis. — Pilotis d’argent. — La main ouverte. — La croix d’honneur : et dp pain?... — La Clinique. — Il vivere no il piacere. — Correspondance. — Conclusion.

Gérard de Nerval ! douce et charmante figure que je revois toujours!

Ne faut-il pas redire pour les quelques-uns qui le savent, dire pour tous ceux qui l’ont ignoré, pourquoi et comment nous ont quittés, dans cet ami si cher, l’esprit fin et délicat, la fleur de poésie, la pureté de cœur de l’enfant, l’honneur chevaleresque, le dévouement de frère à ceux qui s’étaient faits siens, la bienveillance sans fin pour tous?

A-t-on oublié la rue de la Vieille Lanterne, cette ruelle ténébreuse et muette, dont Nanteuil et Doré nous ont conservé le souvenir fantastique comme un cauchemar, creusée entre l’Hôtel de ville et l’ancienne place du Châtelet en suivant le cours de l’eau? — Une

scntine sombre, large à peine d’un mètre et demi, et dont le vieux Paris liu-même n’eût pas voulu s’il n’avait pas trouvé ce seul passage aux deux égouts qui la coupaient en croix, et dont les bouillonnements impurs se précipitaient vers la rivière en rongeant le pied des grilles noires et descellées.

En pénétrant dans ce cloaque impur, laissant derrière soi la Victoire dorée qui plane dans la lumière et l’azur au haut de la colonne du Châtelet, on se sentait le cœur serré: le pas se ralentissait... Pas un habitant, aurait-on cru ; de passant, jamais. Pas un cri, pas une voix, pas d’air en ce lieu maudit, ignoré du soleil, fait d’ombre humide et de morne silence, plein d’une autre horreur et d’autres frissonnements que le lucub ancien. On avançait, palpitant, entre les noires parois de ces profondeurs étranglées, jusqu’aux huit marches qui s’enfoncaient, d’un pan tournant à l’angle, dans l’abîme dont eût mal préservé une barre de fer en garde-fou corrodée par le temps. A gauche, une sorte de tanière ouverte laissait deviner, dans le vague de son obscurité, l’enclume toujours silencieuse d’un serrurier qui ne paraissait point. — Comme si rien ne devait manquer au mélodramatique de la lugubre mise en scène, un fort corbeau tout dépenaillé sautillait à la journée sur le bord de la plate-forme. — Une irrésistible fascination vous faisait poser votre pied hésitant sur la première marche déboîtée, et vous descendiez l’escalier en fer : vous vous baissiez bien bas sous l’écrasement de la voûte en bois ver-

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moulu, d’où pendaient épaisses et terreuses d’énormes toiles d’araignées. Ici une espèce de palier triangulaire, puis trois marches encore, et vous vous trouviez entre les deux égouts. — C’est ici : vous êtes au milieu de la ruelle terrible. Voyez à votre gauche, à hauteur d’homme au plus, ce soupirail garni de sept barreaux dévorés de rouille. Comptez ces barreaux, — et regardez bien le quatrième... — N’allez pas plus loin : le soir, à l’extrém'ité du boyau impur, toute cette mort semble s’éveiller sourdement à la vie des ténèbres : une lueur hésitante derrière les carreaux dépolis et les rideaux d’un rouge sanglant indique à la luxure de l’homme épié, qui ne sort qu’à la tombée du jour, deux masures aux grands numéros significatifs, à côté d’un petit hôtel à la nuit d’aspect plus sinistre encore... Retournez vite sur vos pas...

C’est là que, transi sous la neige épaisse, s’arrêta, dans cette froide nuit de janvier, le cœur glacé, la tête brûlante, l’esprit funèbre, ce pauvre Gérard : c’est à ce quatrième barreau que ses doigts engourdis nouèrent le lacet... On comprit, quand on le trouva au matin, qu’il avait du soulever ses deux pieds afin que la mort pût le prendre, et, de fait, ce n’est pas à terre qu’elle devait saisir cet esprit ailé.

J’avais voulu d’abord éviter ce lieu. Je résistai plusieurs jours ; un soir enfin je m’y rendis, et plein de peine pour l’ami parti, triste sur moi-même, j’ai

recommencé bien des soirs mon pèlerinage. — Je rencontrais souvent à cette même heure un homme inconnu, visiteur comme moi, toujours le même, silencieux et absorbé. Lorsque les démolisseurs entourèrent de palissades ce coin de quartier marqué pour tomber, et que ses mystérieux habitants avaient dû abandonner jusqu’au dernier, je finis par découvrir à la clôture un passage : le soir d’après, je retrouvai mon visiteur. 11 avait aussi découvert l’issue. — Jusqu’à la fin, jusqu’à ce que la pioche atteignît le point sacré, je retrouvai cet homme tantôt un jour, tantôt l’autre. Nous nous saluâmes une fois, la dernière, car le lendemain tout était effondré. — Qui était-il , et quelle douleur l’amenait là?...,

On a mis sur le compte de la folie le suicide do Gérard. On s’est trompé.

On a parlé de sa pauvreté, et l’unique pièce de dix centimes qu’on a retrouvée sur lui, la pénurie de son costume, sembleraient donner raison à ceux qui ont accusé la misère. La vérité n’est pas encore précisément là.

Si pauvre que fut en effet Gérard, il eût trouvé autour de lui vingt amis pour un qui auraient été heureux de lui offrir leur bourse, leur table et leur toit. Nous en connaissons qui avaient donné à Gérard, dans sa pauvreté, dans ses maladies, les témoignages d'un

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dévouement à toute épreuve et que rien n’eût pu fatiguer1; et quinze jours à peine avant cette mort inattendue, je sais quelqu’un qui lui avait offert d’assurer ses besoins quotidiens dans les conditions les plus acceptables et les plus dignes. Gérard avait refusé. — Ce n’est point parce qu’il avait eu déjà à trouver trop chères certaines hospitalités offertes par une fausse pitié, intéressée et forfante : c’est parce que, avant tout, Gérard craignait de ne pouvoir rendre. — Gérard est mort par honneur.

11 était entré, la veille au matin, chez l’homme le plus dévoué à ses amitiés que je connaisse, — Ch. Asselineau, — et il lui avait demandé quelques sous pour se rendre dans un cabinet de lecture où il avait l’habitude de travailler.

Asselineau, voyant le pauvre ami vêtu, par le froid rigoureux, d’un mauvais habit noir et sans son petit manteau, lui ouvrit aussitôt sa bourse. Gérard s’obstina à né prendre que strictement la toute petite somme qu’il avait demandée. Il était préoccupé, agité.

— Je ne sais ce qui va m’arriver, dit-il; mais je suis inquiet. Depuis plusieurs jours je ne puis littéralement pas écrire une ligne. Je crains sérieusement

1. J’aurais bien des noms chefs à citer ici : Rogier, Al. Dumas, Th. Gautier, etc., et surtout cet excellent de Stadler, le préféré, que j’ai vu, garde- malade infatigable, installer Gérard dans son propre lit et le veiller avec une anxiété maternelle...

de ne pouvoir plus rien produire... Je vais encore essayer aujourd’hui...

Il alla essayer en effet, et il est à croire que son esprit, frappé de cette préoccupation de stérilité, ne lui fournit rien cette fois encore. Alors, mal vêtu, l’estomac à peu près vide, le cerveau grand ouvert aux chimères, il erra sans doute dans cette nuit glaciale, s’exaltant à mesure dans l’isolement de sa marche au hasard, par ces rues sans nom de la vieille cité qu’il connaissait comme personne, et voyant plus distinctement à chaque pas ce fantôme menaçant d’une existence désormais improductive et sans dignité, jusqu’à ce qu'il s’arrêtât court, pour en finir...

Deux heures de plus, deux heures seulement, et les premières lueurs du matin eussent peut-être chassé les fantômes de la nuit, et notre ami si cher se fut retrouvé lui-même pour ne plus s’oublier désormais.

Son corps était tiède encore lorsqu’on arriva.

Cette vie dont les susceptibilités de sa délicatesse craignaient de charger les amitiés qui l’entouraient à l’envi, Gérard de Nerval n’était-il pas en droit de l’accepter, de l’attendre de ceux-là seuls dont il pouvait la recevoir sans rougir? Ne la lui devionsnous pas comma un honneur fendu * nous tous, les

débiteurs restés insolvables malgré nous de ce talent si sympathique, si honnête et si pur?

Je sais que je don lie ici du pied dans la fourmilière bourdonnante des gens de lettres à brevet, experts jurés près les ministères, nourris à la briffe sur les feuilles du budget, professeurs d’orthographe assez madrés pour en avoir fait tirer conclusion qu’ils savaient leur français, délégués, missionnés, décorés, pensionnés surtout, — sans parler de l’innombrable catégorie des avocats toujours et quand même, d’ailleurs désintéressés dans la question. Pour ceux-là, je parle des singuliers représentants de notre littérature française, pour ceux-là qui sont très au courant des gratifications, rémunérations et charités gouvernementales, je suis un homme fort choquant et impertinent, car tout est bien, puisqu’ils se trouvent bien, et il n’est rien d’autre à faire en vérité. Quelle nécessité en effet de donner des pensions à ceux qui font de bons livres, lorsqu’ils se voient pensionnés, eux qui seraient . à peine capables d’en faire de mauvais? Ils courent déjà fouiller les cartons qu’ils connaissent mieux que personne , et ils reviennent nous écraser sous le chiffre total, à un centime près, des sommes allouées par le cabinet de l’instruction publique, et dont quelques-unes tombent parfois, il est vrai, aux mains de ces écrivains que nous aimons et qui meurent.

Ils négligeront seulement d’ajouter à la fin de leur

addition que ces secours demandés à la dernière extrémité, longtemps sollicités, toujours insuffisants et trop souvent dévorés avant même d’être accordés, ne constituent pour l’écrivain pauvre qu’une ressource aléatoire et précaire, jamais opportune, et dès lors singulièrement insignifiante quand elle n’est pas d’effet tout à fait nul, sans dire encore ce qu’elle coûte à ses répugnances et ce qu’elle enlève à sa dignité.

Ils n’oublieront pas moins, vis-à-vis de l’exiguïté de ces rares secours, de tenir compte des irrégularités fatales et pour ainsi dire professionnelles, des incapacités puériles devant la lutte sociale, de ces mineurs de génie ou simplement de talent, que leur premier pas dans la vie militante a presque toujours imperturbablement portés, — tanquam oves occisionis — du côté où il ne faut pas marcher pour avoir des rentes et où ils se sont tout (d’abord embourbés. Que pourront donc faire et devenir, une fois partis du mauvais pied, ces déshérités de la prudence vulgaire, pauvres cervelles sans défense, lorsque nous savons quelle vigueur acharnée et surhumaine il faut pour se dégager à l’homme fort qui s’est laissé prendre au premier engrenage de la dette et du mal-débuté? Dans notre société bâtie sur pilotis d’argent, le vrai drame moderne est là tout entier — et qui de nous n’y a pas un peu tenu son rôle? — avec ses transes, ses angoisses, ses sueurs, ses insomnies, ses duels corps à corps à la hache et au sabre, et, ressource

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suprême, en cas de dénoûment toujours sous la main, — un canon de pistolet appuyé sur la tempe.

De ces pauvres gens de rimes ou de prose, infirmes nés dans l’hôpital humain , frappés d’interdiction native, bons seulement à tomber dans le puits en bayant à la lune, et qui, estampillés à la devise des Ravenswood, — la Main Ouverte, — vous donnent sans compter tout ce qu’ils ont, vous êtes les tuteurs naturels : préservez-les contre eux-mêmes, assurezleur le gîte et donnez-leur le pain quotidien.

La vie de Murger est un triste plaidoyer dans la cause.

Vous avez lu tout à l’heure, le cœur navré, cette série de lettres où il raconte sa première misère.

Cette misère l’a tenu toute sa vie. C’est de l’hospice que sont datées ses premières lettres : c’est en partant pour l’hospice où il va mourir qu’il écrit ses trois dernières lignes.

Et celui-là était né sobre, économe, un peu parcimonieux même, plein de l’honnête terreur du créancier, dépourvu de toutes les passions , grandes et petites, qui coûtent cher.

Il a travaillé toujours et obstinément. Si pénible que lui fût la production, il est arrivé à laisser derrière lui douze volumes, — et son œuvre n’a pu le nourrir.

Il avait du talent, pourtant, puisqu’un jour, on lui donna la croix d’honneur.

Lacroix! — Et du pain?...

Il faut le poursuivre jusqu’au bout, cet exemple cruel et significatif. 11 faut que ce dernier tombé dans le chemin, crie : Gare ! pour les autres.

C’est à nous , puisqu’il en est encore besoin, de poursuivre ainsi que nous avons commencé, d’essayer si l’histoire, au jour le jour jusqu’au dernier, de la détresse de celui-ci ne sera pas l’avertissement à la fin entendu : c’est à nous de faire ainsi q-ue nous pouvons pour que la pauvreté du mort d’hier couvre et préserve le vivant de demain. *

Il faut sans scrupule, sans hésitation, mettre à nu la vie du pauvre homme de lettres, comme à la Clinique le médecin tire brusquement la couverture du sujet qui sert à la leçon. Il faut disséquer les fibres encore palpitantes pour surprendre dans le vif le plus intime les plus secrets tressaillements, et arracher enfin son dernier mot à cette litanie des condamnés à mort par l’amour de l’art.

Lisez cette correspondance, la dernière, — novis sima verba. Je ne sache pas de cri plus déchirant ni plus perçant que cette plainte discrète confiée tout bas. Suivez sans vous lasser de les retrouver à. chaque

LA VRAIE BOHÈME

page, et à travers les banalités indifférentes de la lettre familière, suivez cette angoisse sans trêve, ce souci permanent du vivre : il vivere no il piacere, — et demandez-vous la somme de volonté qu’il faut aces pauvres fous pour se dessécher la cervelle à vous raconter avec toute leur éloquence l’histoire de monsieur Rodolphe ou l’histoire de mademoiselle Musette, quand la plus intéressante, la plus saisissante, la première, la seule histoire devrait être la leur, pour ce jour-là qui se lève sans pain .

Je ne me suis pas trouvé le courage de rien distraire parmi ces lettres.

Celui qui les lira les comprendra. — Celle qui les a reçues a été la compagne dévouée, l’amie constante de notre ami. Bonne, intelligente, douce et un peu faible comme lui, — elle était bien le second qu’il fallait à l’âme féminine de Murger.

Ces lettres sont charmantes dans leur familiarité ; — nous ne croyons pas nous tromper en disant qu’elles resteront comme un des meilleurs titres littéraires de Murger. 11 est telle de ces pages qui, certes, n’étaient pas destinées à la publicité, qu’un Sainte- Beuve futur exhumera, encadrera, et qui, prendra place parmi les plus curieuses de l’histoire dis lettres et de l’art contemporain.

N’eût-il servi qu’à montrer le Murger épistolaire, notre livre eût eu sa raison d’être.

« Jeudi soir, août 1851.

(c Je ne m’attendais pas à ce que mon chiffon de papier d’hier au soir obtiendrait une si prompte réponse. Vous êtes franche, madame, nous ne prendrons ni l’un ni l’autre cette route battue, bordée de niaiseries sentimentales et peu vraies qui conduit à l’inévitable je vous adore des amoureux vulgaires; — je vous dirais d’ailleurs que je suis amoureux de vous à la folie que vous n’en croiriez pas un mot ni moi non plus. — Mon amour-propre, que vous semblez craindre d’éperonner, n’a point pris le mors aux dents et s’est tenu paisible. Vous m’avez répondu et nous savons maintenant à quoi nous en tenir. Le jeu abattu des deux parts, il en résulte qu’il ne retourne de cœur ni d’un côté ni de l’autre ; — voilà qui est parfait et de très-bon goût. Ceux qui vous ont dit, madame, avoir éprouvé des déceptions en voyant de près les écrivains où les poètes ont eu raison. Pour la plupart du temps, les coulisses de la poésie sont, comme celles du théâtre , pleines de désenchantements. Néanmoins , madame, je me prêterai avec le plus grand plaisir à l’expérience que vous souhaitez, et j’attends avec impatience l’honneur de vous donner une représentation, me soumettant très-humblement, sans arrière-

LA VRAIE BOHEME

pensée, au très-humble rôle qu’il plaira à votre curiosité de me faire jouer. Seulement, quand nous verronsnous? Je pars demain matin en voyage, et ne reviendrai peut-être dans cette maison que pour déménager. Vous me dites que vous ne craignez devenir chez moi le soir qu’à cause du voisinage. En vérité il n’y a rien à craindre. Vos pieds, que j’ai aperçus, doivent être dans leur marche ouatés de silence, et un lièvre ne vous entendrait pas. Je m’aperçois que je viens de faire un madrigal de mirliton; excusez-moi. Si j’avais le plaisir de vous voir avant mon départ, j’aurais sans doute de notre causerie un agréable souvenir, et il se pourrait peut-être que, nous séparant, vous oublieriez ce proverbe si connu : Mon Dieu, que les hommes d’esprit sont bêtes!

« Veuillez agréer, madame, mes très-respectueuses salutations.

« Henry Murger. »

« Chère mignonne,

« Vous êtes bien silencieuse depuis deux jours. Vous m’aviez cependant fait espérer une réponse relativement à certaine question que je vous ai faite l’autre nuit. Est-ce qu’il est survenu un obstacle, depuis que nous nous sommes vus? Ne devez-vous plus être que ma voisine? Pour mon compte, je suis toujours, et plus que jamais, dans l’intention de signer le con-

trat dont je vous ai parlé. Donnez-moi, je vous prie, signe de vie. Votre silence m’inquiète. Vous m’avez dit, je le sais bien, que vous désiriez réfléchir : c’est un grand tort ! La réflexion est une ruse que l’esprit invente pour empêcher le cœur de suivre un bon mouvement. Dès qu’on a la force de lutter contre un sentiment, c’est qu’on ne l’éprouve pas sincèrement! Encore une fois, chère, je vous offre mon cœur, fraîchement mis à neuf. Vous m’avez donné le denier à Dieu; ne voudriez-vous plus emménager, et faudrat-il que je remette écriteau? A quoi donc me servira d’avoir fait redorer mes illusions ? Est-ce que vous avez déjà assez de votre expérience ? Et pensez-vous que je vous aie tout dit ? C’est à peine si j’ai commencé ! Tâchez donc de me venir voir cette nuit, et ne vous engagez pas trop pour la semaine prochaine; nous sommes invités à une soirée, qui pourra être gaie.

« A vous — à toi,

« Henry M.

« Dimanche matin, novembre 51. »

<( J’aurais désiré vous parler ce soir — non point que j’aie beaucoup de choses à vous dire, — mais je voulais vous embrasser de mon mieux pour votre bon souvenir. Vous me demandez ce que je fais : ne vous l’a-t-elle point dit, cette petite clarté, que vous pouvez

voir briller dans la nuit? Depuis huit jours, ma vie s'éveille à l’heifre où celle des autres s’endort : j’ignore la couleur du ciel, et tout ce qui se dit dans la ville aussi bien que tout ce qui s’y fait. J’ai mis mon cœur dans un tiroir et je vous en enverrai la clef, si vous le voulez. Le travail, chère mignonne, est la cause de mon silence ; il n’y en a pas d’autre, entendez-vous, pas d’autre. Pourquoi supposer que je veuille rompre notre liaison? Où pourrais-je en trouver une plus agréable, e£ même plus douce? Si l’un de nous deux a pu éprouver quelque déception, — ne serait-ce pas vous plutôt? Et sur cette chose que vous voulez bien appeler votre beau rêve, n’avez-vous déjà point vu la tache d’huile tombée de la lampe de Psyché? Je crois vous l’avoir dit déjà, et je vous le répète, je n’ai point de fatuité : c’est le vêtement des sots, et on aurait toutes les peines du monde à me faire croire que j’en suis un. Comme vous le voyez, ma dose de vanité n’est pas non plus bien grosse, — je ne m’exagère pas en quoi que ce soit. De loin, je ne suis pas grandchose; mais de près, vu à la loupe de l’intimité, je dois paraître encore moins. Vous êtes clairvoyante et peutêtre l’aurez-vous remarqué. A proprement parler, ce qui manque à notre liaison, c’est un nom. Est-ce bien de l’amour? n’est-ce qu’une fantaisie? Plusieurs fois j’ai voulu vous faire expliquer; mais vous vous êtes maintenue dans la réticence, et, de mon côté, je me maintenais dans la réserve. Cependant, vous m’avez dit que vous m’aimiez, mais cet aveu même semblait

encore hérissé de si et de mais ; bref, le sentiment encore anonyme que nous avons l’un pour l’autre n’a pas atteint le développement qui pourra nous faire connaître ce qui est ou n’est pas; et cela tient, je vous le répète, car c’est ma conviction, à ce que nous n’osons pas nous montrer ce que nous sommes l’un à l’autre. L’amour est un peu comme les créanciers : ils viennent quand oh parle d'eux. En se disant que l’on s’aime, même sans le penser, on hâte le moment où on le pense sans le dire. C’est une dernière glace qui nous reste à rompre, et je sais un mot, un seul, qui la mettrait en morceaux; mais ce mot-là, vous hésitez à le dire. Cette timidité de vos lèvres votre plume la partage; — où j’aurais voulu voir « mon ami,» je trouve « mon voisin. » — Ah ! mignonne, tu as l’esprit vif et charmant; — une loi harmonieuse semble régler les mouvements de ton être gracieux, et chacun de tes gestes est comme une cadence. Tes yeux savent à la fois provoquer et contenir. Ta main est douce à la lèvre, et ta lèvre est douce au baiser. Mais pourquoi ton cœur estil comme une lettre enfermée dans trente-six enveloppes dont tu ne veux laisser décacheter que trente-cinq?

« Tu me parles de réciprocité, je te retourne ton ironie. Voilà comme ma lettre finit, je verrai comment ta prochaine commencera.

« A toi, Henry.

« Mardi, la nuit.

P. S. La clef sur la porte toutes les nuits. »

LA VRAIE BOHÈME

« Janvier 52.

« C’est à mon tour à vous demander ce que vous devenez, mignonne. — Si vous étiez plus sérieusement ma maîtresse, je pourrais peut-être vous gronder de n’avoir pas même daigné répondre à la lettre que je vous ai adressée le jour où nous devions nous rencontrer pour aller au théâtre, — mais je n’en ai pas le droit. Ce que je suis pour vous, je l’ignore; une curiosité, sans doute, quelque chose à mettre sur une cheminée, si j’en avais les proportions. Quel que soit cependant le rang que vous m’assigniez dans vos fantaisies, je l’accepte. Si méchant qu’il soit, je me suis habitué à votre joli sourire, et son ironie a pour moi des caresses. Bref, sans y mettre plus de façons, je vous dirai que je commence à croire que mon cœur se met de la partie. C’est malgré moi, je vous le confesse, et je ne comprends guère comment ce pauvre invalide ait encore dessein d’aller faire la périlleuse campagne de l’amour. Comment allez-vous prendre ceci? En riant beaucoup sans doute, et peut-être en en faisant rire d’autres. Mais que m’importe cela? Voilà trois mois que nous nous connaissons. Notre première promenade a foulé les feuilles jaunies, et nous avons vu ensemble partir la première hirondelle: ensemble ne la verrons-nous pas revenir? C’est votre secret, mignonne. J’ai vu l’autre jour au café votre

amie, mademoiselle Demouy, je erois; elle a bien voulu me parler et a paru surprise du peu.de fréquence de nos relations ; à qui la faute?

« J’espère vous voir ce soir mardi. Je rentrerai de bonne heure; si vous étiez libre, entrez donc au café, j’y serai toute la soirée.

« A vous de la façon qu’il vous plaira.

« Henry M.

« Mardi matin, avril 52. »

« Mars 1852.

« Chère mignonne,

« J’ai à vous voir pour vous parler sérieusement de choses sérieuses. Les pieds toujours ouatés de silence, venez donc cette nuit. Ne resteriez-vous qu’une demiheure, venez, je vous en prie.

« Mieux qu’un amant.

« Ton ami ,

« Henry M.

« Mercredi soir. »

LA VRAIE BOHÈME

«Alger, 10 juillet 1853.

« Chère mignonne Naïs,

« Maintenant que me voici arrivé , combien je regrette que tu ne sois pas venue avec moi ! Nous avons fait- une traversée admirable, sauf les vingt dernières lieues, où l’on a eu un peu de mer, comme le jour où nous avons été visiter Ylèna. Tu n’aurais pas été incommodée, j’en suis sûr. Pour moi, j’ai couché sur le pont enveloppé dans un caban, et si je n’ai pas dormi, ce n’est pas la mer qui m’en a empêché, mais une tristesse profonde. Je n’ai voulu me lier avec personne à bord, car je crains les liaisons de voyage qui enchaînent la liberté d’aller et venir où l’on veut.. En arrivant , je suis descendu à un hôtel qui m’avait été indiqué par les Goncourt. Chambre et pension, cela coûte cinq francs par jour. La table est à peu de chose près la même que celle de Lyon, et ta petite gourmandise aurait trouvé là amplement de quoi choisir. La chambre d’où je t’écris donne sur la mer, et j’aperçois au loin toute la côte d’Afrique. En ce moment, un vapeur débarque de France, et machinalement, parmi les passagers qui descendent sur le quai, je regarde si tu n’arrives pas pour me rejoindre. Que fais-tu? à quoi penses-tu? Pour moi, voici l’emploi fidèle de mon temps. Mais d’abord, laisse-moi te

donner un prospectus abrégé de la ville d’Alger. La ville parisienne, qui est dans le bas n’a aucun caractère. Les deux belles rues Bab-a-Zoun et Bab-el*Oued sont de chétives rues Coquenard, mais ce qu’on ne saurait dire, c’est l’étrange animation qui y règne, le méli-mélo des costumes, le tohu-bohu de langages, de cris de toutes sortes ; cependant, ce qui reste à la hauteur du rêve qu’on a pu en faire, un spectacle vraiment beau, c’est celui de la haute ville où se trouvent les quartiers maures et arabes. Quel plaisir tu aurais éprouvé à voir tout cela. C’est véritablement un coin de l’Orient, et le soir surtout, on se croirait en pleine Mille et Une Nuits à entendre dans ces rues sombres et étroites, escarpées comme des échelles de meunier, tous ces fredons de guitares et d’instruments étrangers , qui bourdonnent dans les caves des cafés maures et dans les habitations où l’on ne peut pas pénétrer. Il paraît décidément, d’après ce que j’en entends dire, que les femmes mauresques, sont de très-belles personnes. Mais celles-là qui sont jolies sont tenues sous des verrous turcs, les meilleurs verrous du monde pour garder les femmes : celles qu’on rencontre dans les rues m’ont paru d’assez sales haillons : quant aux créatures qui se destinent à la publicité, si tu avais des craintes, tu peux te tranquilliser, ma mignonne.

« Je suis arrivé le jour même où expirait le grand jeûne musulman. Aussi était-ce fête dans toute la ville, qui est livrée depuis trois jours au tout faire

des nègres, à leurs processions et à leurs danses singulières. Voici comment je passe mon temps : après le déjeuner, je me couche jusqu’à trois heures ; ensuite, je vais me baigner à une demi-lieue, et je prends du café dans une espèce de caravansérail où s’arrêtent les conducteurs d’ânes et de chameaux. Oh ! les jolis ânes. Et je reviens dîner. Après, je retourne courir la haute ville, courant d’un café à l’autre, écoutant les chansons avec accompagnement de castagnettes en fer'; tout cela coûte fort peu d’argent, car on a du café excellent à un sou la tasse.

« Je t’ai déjà acheté une paire de babouches en velours, avec ornements dorés, une calotte pareille, une belle ceinture de soie, un mouchoir semé d’or, un bracelet corail et filigrane, un collier pareil, un éventail mauresque qui est charmant , un flacon d’essence de rose.

« Je t’ai commandé une chemise de soie, avec des garnitures de rubans, c’est charmant. Selon ce qui me restera d’argent, je te rapporterai peut-être un collier et un bracelet de sequins. Mais, je n’ose promettre ; je te prendrai aussi quelques fantaisies pour donner à tes amies.

« Voilà le Mèrovèe qui chauffe, il faut que j’envoie ma lettre à bord. Adieu donc, chère petite fillette adorée. Merci bien de m’avoir laissé partir. J’ai vu et je verrai encore des choses belles et curieuses, cela me sera utile et nous profitera à nous deux. Avant de retourner à Paris avec l’argent que j’en attends, nous

pourrons faire encore un petit tour en France. Sois bien sage, ma mignonne. Au plus tard le 20, nous serons encore ensemble. Oh ! que nos petites divisions sont peu de chose auprès de l’affection que j’ai pour toi, et de la seule impression que me cause ton souvenir. Adieu, adieu, ma petite fille, ne fais pas d’imprudence. Je vais aujourd’hui à deux lieues d’Alger, visiter le Jardin d’essai, je te ferai un bouquet de fleurs rares. Il me faudra bien encore une malle pour apporter toute ta petite cargaison.

« Rappelle -moi au souvenir de Delaunay et sa femme.

« Tu sais comme je t’embrasse.

« A toi ,

<( Henry M. »

«( Alger, 15 juillet 1853.

« Chère mignonne Anaïs,

u II y a deux jours, j’étais à soixante lieues d’Alger, à Boghar, sur les limites du désert le Sahara; je suis venu en toute hâte, espérant obtenir ma transposition de bâtiment, et partir aujourd’hui pour la France par la ville de Bordeaux , qui retourne à Cette. Mais ce navire n’appartient pas à la Cie Bazin , et la transpo-

LÀ VRAIE BOHÈME. 271

sition n’est pas possible. J’ai voulu payer ma place (20 francs), mais alors je me suis de nouveau trouvé arrêté par la mesure de police, qui exige une dénonciation de départ trois jours à l’avance. Je ne puis donc revenir à Marseille que par le courrier du 20. Le 22, je te reverrai. Enfin!

« Maintenant , chère mignonne , laisse-moi te dire un peu ce que j’ai fait depuis que je t’ai écrit. Le lendemain de ce jour, je suis parti pour Blidah où je suis resté un jour. C’est là que tu aurais des orangers et des citronniers ! J’ai cueilli pour toi un bouquet de petites roses de buisson, dont Codeur est encore conservée à l’heure où j’écris. La ville elle-même, comme toutes les villes d’Afrique, au résume, n’a rien d’agréable pour un passant; c’est une ville de garnison. De Blidah , je suis parti pour Médéah dans un omnibus traîné à six chevaux. J’étais dans la compagnie de mon maître d’hôtel d’Alger, qui avait affaire par là. Pour arriver à Médéah , il faut traverser une partie de la chaîne de l’Atlas et suivre pendant dix lieues une route taillée à vif dans la montagne, et qui surplombe à pic un abîme de cent pieds de profondeur. C’est un trajet épouvantable, et d’autant plus dangereux que les roches qui bordent et dominent le chemin sont d’une solidité douteuse, et qu’il en tombe souvent sur la route des blocs énormes. Si tu avais été là, chère mignonne, tu n’aurais pas voulu aller au delà du premier relais, car ces gorges de la Chiffa semblent à chaque instant

dire au voyageur qui les traverse : Tu n’iras pas plus loin. Pour moi, j’ai véritablement cru y rester deux ou trois fois. Arrivé à Médéah, qui est une ville toute française, j’ai rencontré un transporté, ami de Viard, que j’avais rencontré quelquefois à Paris. Installé dans le pays où il a fondé une usine, ce garçon m’a mis en relation avec les autorités du pays. C’est ainsi que j’ai pu assister à une noce juive où j’ai passé une partie de la nuit. J’étais là en pleines Mille et Une Nuits. On a soupé sur une terrasse, au clair de la lune, à la fumée de l’encens. La mariée était fille d’un des plus grands négociants du pays, aussi la fête était splendide. Je te rapporte un gâteau de ce festin biblique. Le lendemain, le chef du bureau arabe m’a donné un mulet et quatre spahis pour me conduire à Boghar, qui est situé à vingt lieues de Médéah en passant par des montagnes. Nous avons mis quinze heures à faire la route, car au milieu du chemin, l’orage nous a surpris et obligés à nous arrêter dans

une tribu. On voulait me conduire jusqu’à . .

dernière limite des possessions françaises. Mais je n’ai pas voulu. L’impression que m’a causée le désert m’avait trop fait souffrir. J’ai cru réellement que j’étais perdu ; ce qui me prouve combien je t’aime, ma chérie, mon aziza, disent les Arabes, c’est que dans ce moment- là je n’ai pensé qu’à toi. Pendant toute cette nuit passée sous la tente, j’ai fait repasser dans ma mémoire toute notre vie écoulée, et je ne pouvais m’empêcher de pleurer comme un enfant.

LA VRAIE BOHEME

Que faisais-tu pendant ce temps-là?... Ah ! mignonne, que c’est loin l’endroit où je ne peux pas te voir! Si beau qu’il soit, qu’il est triste le pays où l’on est seul, et, depuis mon départ, que de fois j’ai déjà regretté d’être parti ! Et toi aussi, peut-être m’en as-tu voulu de n’avoir pas renoncé à ce voyage. Mais nous' allons nous revoir dans sept jours. Si tu veux me croire, nous retournerons vite à Paris. J’ai hâte de revoir notre intérieur et de recommencer notre bonne vie d’autrefois. Si, par bonne fortune, tu étais encore dans la compagnie où je t’ai laissée, rappelle-moi à son souvenir.

« Adieu , ma chérie. Je sais déjà toutes sortes de mots arabes, pour te dire que je t’aime dans la langue des Mille et Une Nuits.

« Je t’embrasse de tout mon cœur.

« Ton ami,

« Henry M. »

« Ma chère mignonne.

« Je sors à l’instant de chez Porcher; on avait envoyé l’argent hier, mais le chemin de fer avait refusé de le prendre. Je n’ai pu avoir que quatre-vingts francs. L’affaire du drame n’a pas eu de suite ; c’était le directeur de la Gaîté qui l’avait fait redemander, mais

il sen est tenu à sa première opinion. Je n’ai pu arrivera temps pour la Revue. Je continue a finir ma première partie, qu’on me prie de livrer avant mon départ; il faut, comme tu le comprends bien, que je retrouve de l’argent avant de revenir. Je fais demain une démarche dont je te parlerai après résultat. A bientôt, ma chère mignonne, n’aie pas de vilaines pensées, et tâche de ne pas trop t’ennuyer. Écris-moi ce dont tu auras besoin pour que je puisse te le rapporter, s’il y a moyen.

« Ton ami qui t’embrasse,

«Henry Murger.

« 13 septembre 54. »

« Ma chère mignonne,

« 11 m’est impossible de revenir demain. Si, après le premier moment de contrariété passé, tu es un peu raisonnable, tu le comprendras comme moi. Je n’ai pas assez d’argent pour payer Antony et notre propriétaire; il faut donc profiter de ma présence à Paris pour trouver des ressources. Je vais être en relation peut-être tout à l’heure avec le Constitutionnel, et je demanderai une avance. Si cela ne réussit pas, il fau-

dra que je trouve ailleurs. D’un autre côté, j’ai à voir le directeur de l’üdéon pour notre drame, qu’il faut décidément placer. Hier, je me suis engagé pour le Vaudeville, pour livrer un acte.de ma pièce le 15 octobre, et le reste au 1er novembre. Il faut donc, n’importe comment, assurer six semaines d’existence. Je me remue beaucoup, comprends bien la situation; chère enfant, tout ceci est sérieux et doit être mis au-dessus des petits ennuis. Mon retour ne sera pas de beaucoup retardé. Demain, je t’écrirai encore pour te tenir au courant du bulletin du jour. Ce petit séjour, du reste, aura été profitable à ma santé. Je vais au bain tous les jours, et m’en trouve bien.

« Compliments à tout le monde.

« Je t’embrasse et t’aimje,

« Henry Purger.

« 15 septembre 54. »

« 20 septembre 1854.

« Ma chère mignonne,

« J’ai attendu Houssaye au théâtre hier jusqu’à dix heures, et il n’est pas venu. J’ai appris que sa femme était très-malade* et peut-être ne passera-t-elle pas la

saison. — Je vais attendre Houssaye au sortir de la Bourse, pour savoir ce que je puis espérer de lui. Je viens d’écrire à Buloz pour lui faire part de ma situation, et tâcher sinon d’obtenir une nouvelle avance, au moins qu’il m’escompte mon mandat; — d’un autre côté, je vais voir Michel Lévy, et tâcherai d’en tirer pied ou aile. — S’il y a quelque résultat ce soir, et que je puisse utilement retourner à Marlotte, je ne resterai pas ici à perdre un temps précieux. — Cependant j’ai travaillé aujourd’hui depuis neuf heures du matin. Sois certaine que je mettrai toute diligence à terminer l’affaire. — Il y a pour cela trop de raisons sérieuses, sans le désir que j’ai de nè pas t’inquiéter en prolongeant mon séjour.

« Je t’embrasse et je t’aime.

« Henry Murger.

« Vendredi. »

« Ma chère mignonne,

« Je viens d’assurer aujourd’hui pour la fin de ce mois les trois cents francs du billet de Saccault, et demain madame Porcher doit me remettre cent francs. Comme cela serait insuffisant pour payer Antony et donner de l’argent à Marchand, je vais tâcher d’avoir quelque chose de Michel Lévy sur mon volume des Buveurs cl’eau. J’irai ce soir à une première représen-

LA VRAIE BOHEME

tation de la Gaîté, où je verrai sans doute Millaud, et je verrai en môme temps à faire une démarche.

« Demain, tu peux m’attendre par la voiture de six heures.

« A revoir, chère mignonne, ton ami qui t’embrasse, « Henry Murger.

« 16 octobre 54. »

« Jeudi soir.

« Ma- chère enfant.

«‘Deshayes vient de venir; il m’a dit t’avoir vue plusieurs fois, et qu’il t’avait trouvée fort attristée. Bien qu’il se soit expliqué fort peu sur les causes de cette tristesse, j’ai cru comprendre qu’elle avait sa source dans la solitude momentanée à laquelle je m’étais condamné, espérant y trouver des facilités de travail que je n’ai malheureusement pas rencontrées. Si je ne t’ai pas écrit de revenir plus tôt, chère enfant, ce n’est pas faute de t’avoir désirée, car, encore une fois, je ne crois pas m’être encore ennuyé autant depuis que j’existe. Mais puisque tu étais à Paris, je voulais que tu profitasses au moins de quelques distractions pendant ton séjour. — J’ignorais à ce moment que madame Porcher n’avait pu te remettre qu’une somme insuffisante, même pour tes besoins, et c’est

avec chagrin que j’ai appris par Deshayes que tu étais sans argent. Pourquoi donc ne pas m’avoir écrit? Pourquoi donc ne pas être revenue, et comment veuxtu que je comprenne quelque chose à ce silence, surtout après une lettre de toi qui témoignait de tes bonnes dispositions à mon égard? Faut-il te le dire encore, et le croiras-tu, que tu m’es aussi chère qu’aux meilleurs jours de notre passé? et quelle étrange et douloureuse nécessité éprouves-tu donc à en douter aussi souvent? — Est-ce bien de toi-même, ou n’obéirais tu pas à de malveillantes suggestions? Si j’avais pu partir aujourd’hui, je serais déjà auprès de toi, car je ne veux pas que tu restes un jour de plus dans cette inquiétude ; — mais les moyens d’aller à Paris me manquaient : je n’avais pas mon linge. Demain , vendredi, à six heures, je serai près de toi; attendsmoi, ma chère fille. J’ai d’ailleurs d’importantes affaires à faire pour mon échéance. Nous repartirons le plus tôt possible, en emportant avec nous six semaines de tranquillité. Je ne puis pas t’en écrire plus long, quoique j’en aie le désir, mais j’ai été obligé de me reprendre à trois fois pour achever cette lettre. A demain, ma chère mignonne; sois toute prête pour venir dîner.

« Je t’embrasse et je t’aime bien.

« Henry Mürger»

« 23 janvier 53. »

LA VRAIE BOHÈME

« Ma chère enfant,

« Je ne reçois pas de tes nouvelles, et jé suis trèsinquiet; quant à moi, si je ne t’ai pas écrit de nouveau, c’est que cela m’a été impossible pendant ces derniers jours. L’action du froid a endolori mes mains, qui sont devenues impropres à tout usage. Ce n’est pas sans peine que je t’écris aujourd’hui; je suis dans la période des mauvais jours; rien ne va, le travail moins que le reste ; je crois ne pas encore m’être autant ennuyé depuis que je suis au monde; c’est comme si je rêvais au milieu d’un grand cataclysme. Je suis tourmenté par toutes sortes d’appréhensions que je ne puis vaincre ; — mes embarras de fin de mois y sont pour beaucoup, et je ne sais comment j’en sortirai cette fois. — Et toi, que fais-tu? Comment vas-tu? Pourquoi ce long silence? — Ne vas-tu pas le rompre? Comme je serai forcé d’aller à Paris, attends mon arrivée, nous repartirons ensemble. Fais-moi savoir comment M. Vatel a pris ma lettre, et comment tu as été reçue chez madame Porcher. J’ai reçu une lettre de Royer, qui me rappelait le délai fixé ; je lui écris en ce moment pour lui en demander un autre. — On m’a aussi rappelé de la Revue ma promesse pour le 15 février. Que de retards, mon Dieu ! et dans quelle position nous voilà! J’en ai la tête perdue. Il n’y a que le travail pour sortir de là. — Mais pour bien travailler, il faudrait, je crois, renouveler l’atmosphère de notre

vie; c’est à quoi je m’appliquerai à mon prochain voyage à Paris. — Écris-moi, chère enfant, vite et longuement.

« Je t’embrasse et je t’aime.

« Ton ami,

« Henry Murger.

« 24 janvier 55. »

(( Ma chère mignonne,

« Je t’envoie mon petit butin. — Tu le porteras sans perdre une minute chez M. Heugel, rue Vivienne, à côté de Lévy. — Le lendemain, tu iras chez le même Lévy savoir s’il y a une réponse pour moi. — Tu la liras, et si elle indique que M. Heugel prend mes romances, tu iras chez lui, avec le reçu en blanc ci-joint que tu rempliras ainsi qu’il l’indiquera, selon les conditions ordinaires; c’est cinquante francs par romance; — mais comme il y en a une qui est faible — et qu’il faut de l’argent, tu prendras ce qu’on te donnera, tout en ayant l’air de supposer que c’est cinquante francs chaque. — Cet argent est destiné au billet Sacçault qui sera présenté le 15. Tu feras prendre l’adresse et tu t’arrangeras pour payer avant protêt. — Tu auras jusqu’au lendemain. Mets un peu d’activité — et réponds-moi sur l’issue de l’affaire. — Je ne puis rai-

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sonnablcment, dans la situation actuelle, prendre un loyer de six cents francs, et puis je ne comprends pas que tu choisisses un appartement presque au bas de notre escalier ; — ce n’est plus déménager, c’est descendre. Nous avons assez de craintes pour le moment, ne semons donc pas de cette graine d’embarras qui fleurit tous les trois mois sous forme de loyer. — Va jusqu’à quatre cents francs, pas plus, — dussionsnous être un peu gênés. — Dans quelque temps, nous aurons, je l’espère, le moyen de nous montrer plus difficiles. En attendant, il faudra mettre une rallonge à ta patience, — et une à tes robes quand elles seront usées ; car l’horizon est d’un noir à faire de l’encre avec. Cependant le petit dialogue assez réussi que je viens d’avoir avec les muses m’a remonté le moral; j’ai une fièvre de travail capable de m’en donner une autre. — J’ai secoué la boîte, et je vois qu’elle n’est pas vide. — Mais j’avais besoin de cette constatation ; car, à mes propres yeux, j’étais tombé plus que la rente en 48. — Reviens avant que l’argent de Lévy soit épuisé, car je ne pourrais pas t’en procurer d’autre. Je travaille moitié jour, moitié nuit. Je sens que la grande marée de copie approche. — Amuse-toi bien, et prudemment. — Marie Lalot m’abandonne (ma culotte aussi); je suis forcé de me moucher dans des feuilles de vigne. — - Au reste, bon appétit, — un peu de gaieté — et plus de savon. — Je t’attends bientôt, et une lettre plus vite. Ton ami qui t’embrasse.

Ici Murger a pris la patte de la chienne et lui a fait tracer ces lignes que je n’aurais eu garde de suppri* mer.

« Sla chère maîtresse , il paraît que nous allons pas ser de bien mauvais temps . Mon montre parle de me supprimer la pâtée du matin et veut me louer à un berger, — pour que je gagne de l’argent. — Mais comme j’ai la réputation d’aimer les côtelettes, on ne voudra pas de moi pour garder les moutons. — Si vous trouvez un joli collier avec des diamants dans les prix de vingt-cinq sous , apportez-le-moi.

« Je vous embrasse.

« Chienne Mirza.

« 14 mars 55. »

J’intercale sans autre hésitation la lettre suivante, bien qu’elle n’appartienne pas à cette série, parce qu’elle constate une fois de plus ce que je n’ai que trop de facilité à établir.

« Mon cher de Villemessant,

u Vous devez être très-mécontent de moi. Vous avez été fort obligeant, et je me suis montré fort inexact à tenir ma promesse. — Mais le cap du déménagement a été horriblement dur à doubler. — J’entre à peine

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dans mon nouveau logement, et il y a déjà deux huissiers qui savent mon adresse. Néanmoins, je travaille cette nuit pour votre compte. Ne m’en veuillez pas trop, je ferai effort pour que vous n’ayez rien perdu à attendre.

« Votre très-dévoué,

« Henry Murger.

* 80, rue de Clichy, à côté du Monument. 0

« Avril 56. »

« Mai 56.

« M. Henry Murger et le chien Stoop prient madame Anaïs et sa patronne de leur faire l’honneur de venir dîner ce soir avec eux chez le père Latuile. Ils les attendront, et demandent une réponse pour savoir si l’on doit préparer le rôti et la pâtée.

« Compliments. »

« Ma chère enfant,

« J’ai vu hier soir Texier : — mon affaire au Siècle a dû passer en conseil ce jom\ Peut-être aurai-je une réponse ce soir au ministère. Je viens de voir Salles ;

— il me certifie que c’est trèsTsérieusement que j’aurai mes 1500 francs. Cela ne peut tarder huit jours. — D’un autre côté, on m’a dit que de Calonne m’avait — ou allait me donner mon argent. — Au fond, ton petit jeu de cartes avait raison. Je dîne ce soir avec le frère d’Houssaye, — et vais de là à une première au Théâtre- Lyrique.

« A demain, peut-être ce soir, et bon espoir.

« Henry. »

« Mignonne chérie,

« Je vous attends. — Achetez-moi deux mains de papier bleu grand format, à 28 sous, — chez le papetier de la rue Notre-Dame-de-Lorette ; — 2° deux ou trois fromages de Mont-d’Or; — 3° le Figaro du jour de votre départ; — apportez-moi l’article dg dimanche, et surtout votre gentillessse des bons jours. — Si vous avez grande envie de gibier, je crois qu’il serait prudent d’en apporter.

« Votre bien ami.

« Prenez une voiture à Fontainebleau.

20 janvier 58.

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« Ma chère enfant,

« JY^ais partir aujourd’hui, à deux heures, lorsqu’en arrivant au Moniteur pour corriger mon feuilleton fait cette nuit, on m’a supplié d’en donner un pour dimanche, à cause d’un supplément. Tout le monde est trop charmant pour que je puisse refuser une chose que l’on me demande comme un service. Je vais donc de ce pas aller me coucher, pour faire un feuilleton cette nuit. Je l’enverrai à sept heures du matin à l’imprimerie, et je partirai par le train de huit heures. Je m’amuse en effet beaucoup à Paris ; je n’ai pas seulement pu voir une première représentation, et cinq fois par semaine je dîne à minuit ou a une heure du matin. Le dîner dont je t’ai parlé n’a pu avoir lieu encore, à cause du frère de Meyrargues qui est tombé malade. Il est certain que, si l’on ne me suspendait pas pendant trois ou quatre jours, je tomberais malade. Enfin, chère enfant, à demain; j’arriverai pour déjeuner. Mon feuilleton commence à avoir du succès. — Le journal m’a fait donner mes entrées à l’Opéra. A quoi bon, pour le moment?

« Il paraît que tu n’avais pas assez d’encre dans ta plume, pour m’embrasser même sur le pied. — Ah ! petite, petite!

« Ton am:, cependant.

30 octobre 58.

« Henry.

« Je m’occupe à trouver de l’argent pour revenir à Marlotte.

« 5 février 59. »

« Ma chère mignonne est toujours, toujours, toujours la même. Elle sait pourtant bien que je ne pouvais revenir qu’à de certaines conditions, qui ne se sont pas encore rencontrées. Si elle s’ennuie, je m’ennuie, et surtout je m’ennuie après elle, comme cela ne m’était jamais arrivé. Cela tient-il aux vrais bons moments qu’elle m’a donnés pendant que j’ai été son hôte? C’est bien possible. Ce n’est qu’avant-hier que Lambert m’a livré son travail ; j’ai promis de lire au Palais-Royal, cette semaine; je dois avoir une prime. Si je trouve 20 fr. avant cinq heures, j’irai passer la journée avec toi demain, — mais tu seras bien raisonnable d’attendre.

« Mille vraies tendresses.

« Henry Murger.

Samedi, novembre 59.

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« Ma chère enfant,

« Je ne puis avoir d’argent que pour le commencement de la semaine prochaine.

« A toi,

« Henry.

« 16 février 60. »

« Frascati-Hôtel. — Le Havre. — 5 h.

« Ma mignonne chérie,

« La marée a manqué. — Ce qui ne manque pas‘, c’est l’excellente affection que j’ai pour toi. — Cependant je te trompe ce soir — pour une frégate de l’État, sur laquelle on m’invite à prendre quelque chose. — Tout ce que j’y prendrai ne vaudra pas ce que je pourrais prendre, si j’étais dans notre petite chambre où on dort si mal , mais où on veillerait si bien, si tu ne dormais pas tant. — Je te rapporte un ananas en bas âge, il faudra lui donner à teter : cet arbuste est bien heureux.

« A toi , chère enfant bien-aimée, — et liberté complète jusqu’à dimanche minuit.

« Henry Murger.

« Ici une caisse pour les baisers.

« ü mars 60. »

« Marlotte, 21 mai 18(30.

« Ma chère enfant,

« Me voici encore en face de ma fenêtre, regardant ce tranquille paysage, aujourd’hui si joyeux qu’il me rend presque triste. Pourquoi cela? me demanderastu. Parce que je suis malade d’esprit et peut-être aussi de corps. Je suis vraiment fatigué, ma pauvre Anaïs, bien plus que tu ne le crois. Cependant je me sens disposé au travail, et j’ai fait à mon courage un rappel des classes antérieures; — mais j’ai bien besoin de toi pour m’aider dans cette lutte nouvelle. Si je devais, ici ou ailleurs, vivre sans toi, j’aimerais mieux mettre bas les armes tout de suite. Cette maison me paraît morte sans le bruit de tes pas, et machinalement je me pench3 sur la route à chaque voiture qui passe, pour

voir si quelque bonne inspiration ne t’amènera pas avant le jour convenu. Ah ma chère enfant , mon meilleur outil, c’est l’affection que j’ai pour toi : ne le cassons pas surtout, et reviens mercredi, demain si tu peux. 11 n’y a rien de nouveau ici; — les chiens sont en bonne santé, mais ont peu d’apparence : je crains qu’ils n’aient un peu pâti. — Notre cheminée est habitée de nouveau par une famille d’hirondelles, on dit que c’est bon signe : cela veut peut-être dire que nous aurons du feu pendant tout l’hiver.

« Il y a là, sur le buisson de la sablière, une fauvette à. tête noire qui chante, qui chante, avec la gaieté d’un jeune poète au bord d’une mansarde. — Sais-tu , le secret de sa joie ? C’est qu’il fait beau temps et qu’elle a un voisinage amoureux. — Cette fauvette est dans le vrai comme tous les innocents. Je ne puis pas te la mettre sous enveloppe pour qu’elle te porte mes commissions d’amour, — mais tu trouveras quelques brins de l’aubépine qui fleurit sa branche. Adieu, chère mignonne bien-aimée, et au plus tard mercredi. Prends le train de 1 h. l\ 5. — Tu auras l’avantage de profiter de l’omnibus de Fontainebleau à Marlotte qui ne coûte que IG sous. — Voilà que je compte à présent. — Qu’est-ce qui m’a appris? Ce n’est pas la fauvette de tout à l’heure.

« A toi encore et toujours.

a Henry. »

« Ma chère mignonne,

« Je m’ennuie, je m’ennuie, à me pendre : les jours ont six mois et les nuits un an. Reviens vite, reviens; ramène-moi du beau temps, de la bonne humeur et un peu d’amour, s’il en reste.

« Je t’attends demain mardi.

« A toi et tout à toi.

« Henry. »

« 6 janvier 1861.

« Si je ne vous ai point été voir , ma chère mignonne, ne soyez point fâchée après moi ; c’est que j’ai bien du tracas, et que je ne tenais point à vous montrer ma maussade figure. Dans ce moment un emportement, un mot dur de vous me causerait plus de chagrin qu’à aucune époque. J’ai votre image dans ma pensée, je la fais sourire et cela m’aide un peu à supporter mes ennuis qui sont très-vifs, et que je n’aurais peut-être pas le courage de supporter, si je ne vous avais ; tout cela heureusement va finir. Je vous verrai toujours ce soir, à quelque heure que ce soit, et je resterai chez vous. Envoyez-moi une chemise et un mouchoir : il faut que j’aille en courses.

a A toi de tout mon cœur. »

LA VRAIE BOHÈME

A ces lettres, il manque le post-scriptum.

Voici les trois lignes que Murger — on lui avait à ce moment défendu de parler — écrivit au crayon sur un carnet à l’ami qui venait le chercher pour sa translation à l’hôpital Dubois :

« Ricord et les autres d’avis d’aller à la maison « Dubois. J’aurais mieux aimé Saint -Louis. On est « plus chez soi là-bas. Enfin !... »

On est plus chez soi dans cet hospice que dans cet autre !

Quelle péroraison pourrait remplacer celle-là?

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