RÉFUGIÉ POLONAIS
JL , J
Et il s’éloigne, en saluant avec dignité.
S’il ne conquit pas ce jour-là un ami au drapeau blanc et amarante, ce serait à désespérer de la nationalité polonaise.
11 fut moins désintéressé un jour d’épouvantable trouvaille.
HISTOIRE DE Ml'RGER.
Karol revenait au pas redoublé de je ne sais où et longeant la Marne, lorsqu’il aperçoit le corps d’une vieille femme noyée qui descendait lentement au fil de l’eau. Mon Karol de quitter souliers et pantalon, et le voilà à la nage. 11 croyait arriver peu Wêtre encore à temps, mais de près il s’aperçoit qu’il n’a affaire qu’à un cadavre.
11 le pousse à bord — et réfléchit...
A quoi? — Mon Dieu! il faut l’avouer : simplement à la prime de 15 ou de 25 francs allouée à qui trouve un mort abandonné.
Mais comment faire? La nuit va tomber, la mairie du prochain village est encore loin, et Karol est déjà en retard pour arriver à Paris. — Renoncer à sa morte et à sa prime, Karol, d’autre part, n’aurait garde!...
Il a bientôt pris son parti. Il a avisé des joncs et des osiers un peu plus loin, au bas de la berge. Il se remet à flot, pousse sa morte jusque-là, l’engage dans Poseraie, l’y assujettit en la dissimulant de son mieux, de peur que quelque autre amateur ne la lui vole, et regagne Paris.
Le lendemain, il retourne faire sa déclaration, et nous apporte la prime avant l’heure du dîner.
La mère de Karol tenait une petite table d’hôte à 13 sous — pour les émigrés polonais, — dans la rue
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Mignon, à peu près en face des bureaux du Moniteur universel — en ce lemps-là.
J’ai vu là ces mêmes têtes graves et tristes, ces fronts hauts et chauves, et ces énormes moustaches ' grises que j’ai retrouvées aux cours de Michelet, de Quinet et de Mickiewiçz... d’anciens comtes, d’anciens colonels, d’anciens généraux dont la Russie avait confisqué les biens.
Karol n’allait que le moins souvent possible dîner chez sa mère : il faut ménager les parents.
Mais quand tout autre procédé par trop usé se trouvait ne plus pouvoir rien rendre, — coloris d’images pour les enfants, lithographies à 15 francs les deux pierres pour les éditeurs borgnes de la rue Saint- Jacques, dessins et gravures de canards sur bois de poirier, etc., — sans négliger les fameux tuyaux de pipe , — Karol rapiquait, — c’était son expression, — sur la rue Mignon, — et nous rapportait religieusement tous les petits morceaux de pain qu’il avait raflés sur la table après la desserte des pauvres émigrés.
Karol fut pris, vers la fin, d’une monomanie étrange qu’il avait réussi à me faire partager. Sa préoccupation constante — son idéal, dirais-je plutôt — était d’arrêter des voleurs! Pour arrêter un assassin, empêcher un crime, il se fût fait tuer avec délices. Il ne s’agissait pas pour lui de les livrer à la justice ; Karol
vivait trop en homme libre pour admettre autre chose que sa justice personnelle, justice sommaire, expéditive et de talion :
— Si je suis attaqué, disait-il, rien de plus simple : je me précipite sur mon individu, et je le rosse, — et je le dévalise ! — Dame! puisqu’il voulait m’en faire autant et que je suis le plus fort!... De cette façon, je lui donne une bonne leçon qui lui donnera à réfléchir pour une autre fois, et — je n’y ai pas perdu mon temps en ce qui me concerne.
Cette jurisprudence, dont le moindre défaut était d’être un peu primitive, se présentait avec une certaine apparence de logique sauvage qui m’avait séduit au premier abord. J’avoue qu’avec mes dix-sept ans et avec mon goût naturel pour les aventures, Karol m’avait tout à fait conquis à sa théorie biscornue, et que rien ne me semblait plus désirable et précieux que de la mettre en pratique.
Deux ou trois fois il m’entraîna, après minuit, jusqu’à la place de l’Estrapade. 11 me donnait mon itinéraire : je devais descendre la rue des Postes jusqu’à la rue Mouffetard, ett retrouver Karol à la place Maubert, qu’il gagnait par les rues -Saint-Jacques ou Saint- Jean-de-Beauvais.
Hélas ! nous n’avons jamais rencontré de voleurs ! et ce fut sans doute tant mieux pour moi, qui n’avais pas alors la carrure et les moyens physiques de mon capitaine Karol.
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Ou peut-être en rencontrâmes-nous : mais, en nous regardant, même à la sombre lueur des réverbères, quel voleur abandonné des honnêtes gens eût eu l’idée de s’adresser à nous?
Karol, malheureusement, crut une fois avoir trouvé le sien, — et je touche ici à une histoire sanglante dont le remords ne l’a plus quitté.
Il rentrait une nuit dans son taudis de la rue Saint- Jacques — que Murger partageait alors avec lui. Dans l’étroit escalier, Karol sent une forme humaine à ses pieds... Il avait un pistolet sur lui, pistolet qui ne le quittait pas depuis quelque temps, car sa monomanie était devenue plus intense.
Il arme, et, dans l’ombre, crie trois fois : « Qui vive ? »
Rien ne répond... Karol fait feu !... un gémissement se fait entendre...
Les portes s’ouvrent au bruit du coup de feu... en accourt, — et on trouve percée d’outre en outre une pauvre femme qui s’était endormie sur les marches en attendant son fils avec qui elle demeurait.
Karol passa en cour d’assises. Il s’arrachait les cheveux ; — ce qui ne l’empêcha pas d’exposer gravement sa théorie pour la protection de la société.
Heureusement, des rapports de médecins étaient
là. Le monomane Karol fut acquitté. — Depuis, il n’a plus touché une arme.
Je suis dans la partie dramatique de la vie de Karol.
Nous avions vu plusieurs fois chez lui un grand et beau Prussien , graveur de profession ,. d’allures assez mystérieuses, très-distingué de manières sous des vêtements misérables, et nommé Romanzoff.
Romanzoff, qui était fort réservé dans ses rapports avec tout le monde, cessa un jour de venir chez Karol. — Nous apprîmes qu’il était devenu riche, qu’il avait une maison montée dont il avait donné la direction à la mère de Karol.
Puis, au bout de quelques mois, un coup de tonnerre : — Romanzoff et la mère de Karol sont arrêtés sous l’accusation d’avoir émis plus d’un million de billets faux des banques de Prusse et d’Autriche !
Rien n’était plus vrai — pour Romanzoff, du moins. L’instruction et les débats de la cour d’assises révélèrent dans ce procès, qui prit presque un rang parmi les Causes célèbres, des particularités étranges.
Romanzoff, apparut-il, dans la perpétration de cette longue série de faux exécutés avec une adresse prodigieuse, avait moins obéi à des nécessités personnelles qu’à une singulière combinaison théorique dont le but était de porter préjudice à deux gouvernements
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qu’il haïssait. — On lui faisait bien observer, et justement, qu’il s’était dès lors trompé du tout au tout, puisque les faux billets émis par lui ne ruinaient en somme que les banquiers particuliers ou tous autres qui les avaient acceptés. Mais, d’autre part, la vie privée de Romanzoff, vie très-pure et religieuse jusqu’à l’ascétisme, venait absolument contredire toute accusation de préoccupation personnelle. Tout l’or conquis par ce faussaire étrange, pendant ces quelques mois, avait passé à des œuvres de charité et de piété accomplies, quelques-unes dans les conditions les plus romanesques, par l’homme le plus sobre, le plus chaste et le plus insoucieux des satisfactions et même des besoins physiques.
Le procureur du roi ne tint guère compte de ce point et requit contre Romanzoff et sa prétendue complice le maximum de la peine, a — Qui pourrait, disaitil emporté dans son réquisitoire, jeter même un regard de pitfé à cette misérable femme.,.
— MOI!!! s’écrie une voix de tonnerre, en même temps qu’un formidable coup de poing s’aplatit sur la barre. — Moi, son fils, qui l’aime et la vénère! »
On fit sortir KaroL
Romanzoff fut condamné aux travaux forcés à perpétuité, je crois.
La mère de Karol devait être et*elle fut acquittée.
Ces événements avaient assombri le caractère de Karol.
Son cœur ne changeait pas : c’était toujours le même ami dévoué à tous, mais il était préoccupé et même triste. Je crois quelles années venues une à une, il commençait à décompter un peu avec ses rêves d'avenir.
Je crois aussi qu’il put commencer alors — il était temps — à se dire que le travail régulier est chose nécessaire, surtout à l’homme qui n’a pas de rentes.
Il se mit alors avec un réel courage et pendant plusieurs mois à essayer de divers métiers les plus hétéroclites. — Ainsi, nous le vîmes pendant tout un hiver se lever de nuit, vers les quatre heures du matin, quelquefois même sans chandelle, et passer, sans grelotter, sa blouse lustrée par l’usage, pour aller polir, les pieds en sabots, des toiles cirées dans une fabrique du boulevard Montparnasse.
Il alla ensuite poser comme modèle à l’atelier Suisse.
Ceci dut coûter surtout à son amour-propre, de monter nu sur la table à modèle, devant la foule des rapins assez dédaigneux des pauvres diables réduits à ce métier-là.
Karol y apportait toute sa dignité native, n’entendait pas les quolibets et ne répondait que par un fier silence aux propos malsonnanîs.
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Il voulut répondre autrement une seule fois par un impromptu — longtemps médité, — et, dans son quart d’heure de repos, il prit négligemment la craie et écrivit sur la table à modèle ces quatre vers , qui donneront tout à fait l’idée de sa manière , orthographe comprise :
Le Modèle n’est pas toujours ce que l’on pense.
(La foudre quelquefois se passe de l’éclair!)
Il peut avec le corps avoir l’intelligence Et nourir un cœur sous sa chair!
Sur quoi ce méchant gamin de B..., reprenant d’un bond la craie de la main du poëte, inscrivit en tête du quatrain :
R à faire!
Karol ne remit plus les pieds chez ces délicats.
I.es gens qui veulent du comptant. — La Bohème a monté haut. — La grille qui protège. — Jules de La Madelène. — Lettre de J. W. — Faisons notre devoir! — Fauchery. — La légion polonaise. — Les casemates deMagdebourg et l’hôpital des fous d’Hildesheim.— L’Australie. — Le palais de Pékin.
(( — Mais vous nous racontez l’histoire assez peu intéressante d’un bon garçon , si vous y tenez, fort paresseux, assez vaniteux, plus que suffisamment fou et n’ayant absolument aucune espèce de talent, c’est vous-même qui le dites. Si toute votre Bohème est dans cet exemple, — répondront les gens qui veulent surtout du comptant, — ce n’était pas la peine de nous tirer par la manche, et nous ne nous intéressons guère à ces héros-là. »
Je sens l’objection sans qu’elle m’embarrasse. Je ne puis cependant aller, en les nommant, troubler aujourd’hui dans les sphères qu’ils occupent ceux d’entre eux qui ont atteint des positions élevées dans l’industrie privée ou l’administration publique : la Bohème
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a monté haut de notre temps. Je ne veux pas non plus faire appel aux noms consacrés dans l’art, issus de notre Bohème ou qui plus tôt ou plus tard furent nôtres par l’affection et l’intimité : Pierre Dupont, G. Mathieu, Baudelaire, de Banville, Jules de La Madelène, Fauchery, etc.
J’ai voulu, — nous avons voulu seulement nous rappeler quelques souvenirs chers, enterrer, presque pour nous seuls, nos morts et surtout entourer leur tombeau de la grille qui protège. — Aussi faut-il que je m’arrête devant ces deux noms derniers : Fauchery, Jules de La Madelène.
Ce n’est pas pour rappeler aux lecteurs de la Revue des Deux Mondes la plume exquise qui écrivit le Marquis des Saffras, les Gants vert pâle et quelques autres petits chefs d’œuvre de sentiment et de distinction. Je ne veux pas troubler dans le cimetière de village où il repose l’humilité de Jules de La Madelène, qu’une fervente et extatique piété avait fait renoncer si jeune aux triomphes de l’écrivain.
Je dois seulement donner place à ces quelques lignes — que je reçois en ce moment même — de l’un de nous, un des meilleurs assurément, sinon le meilleur. A celui-ci, qu’un cœur pieux et tendre et la communion de la foi catholique rapprochaient surtout de Jules de La Madelène, il appartient de dire cet adieu
HISTOIRE DE MURGEE.
qui sera sans doute le dernier souvenir et la trace dernière1 du rêveur charmant qui nous a quittés :
« Mon cher ...
« Je travaille et je m’interromps tout à coup pour songer combien nous sommes ou plutôt combien nous avons été injustes envers notre pauvre et saint ami La Madelène, dont le souvenir est toujours pour moi comme au premier jour. Toi qui l’as connu, toi qui as touché son âme, senti sa pureté, sa douceur, son élévation, sa nature d’ange, en un mot, comme disait Sylvestre, ne pourrais-tu lui donner un souvenir en passant, ne fût-ce qu5 pour protester une fois de plus contre cette idée ridicule et inepte qu’on s’est faite de la Bohème de Murger? La Madelène était un saint et, comme tant d’autres saints, un Bohème par l’imprévu et le décousu de la vie. Il a payé intégralement toutes ses dettes, quoiqu’il ait toujours été bien pauvre, même celles que les créanciers avaient oubliées et ne voulaient pas réclamer : il les a recherchées, souvent avec difficulté, et toutes acquittées. Ce n’est là que le petit côté, mais, à cause de cela, le plus sensible au vulgaire : il faut y appuyer. Que de qualités nobles et
i. Je me trompais : pendant que s’imprimaieut ces lignes, un ami, de ceux qui se souviennent, M. Théophile Sylvestre, publiait sur Jules de La Madelène, dans le Figaro, une excellente notice où l'homme et l’écrivain sont appréciés de la plus délicate et profonde manière.
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belles et que de vertus avec cela ! Il nous devait ses exemples, nousjui devons notre témoignage. Toute la vie est là en deux mots : faisons donc notre devoir.
« Songe qu’il est là-bas, seul, dans un petit cimetière de province où j’étais seul à l’enterrer. Mes larmes coulent malgré moi, et je trouve que ... est bien long à lui rendre justice.
Quant à l’autre, celui qui s’éteignait hier, seul et si loin de nous, arrêté, l’infatigable, par la seule mort, dans une misérable hutte d’un petit village du Japon, nous pouvons tous réclamer le droit de dire ce que valait cet intrépide et généreux garçon, qui se donnait et appartenait à tous par sa cordialité joviale et sa bonne humeur infinie.
Volontaire de la légion polonaise en 18Zj8, Antoine Fauchery , le plus jeune de nous, avait tout d’abord couru porter aux autres du duché de Posen cette liberté qu’il croyait, hélas! laisser derrière lui à jamais conquise. Il avait traversé l’Allemagne, enthousiaste, les cheveux au vent, sans rien oublier de sa gaieté vaillante aux casemates de Magdebourg, à l hôpital des fous d’Hildesheim, ni aux énervantes torpeurs de l’internement d’Eisleben. 11 était revenu comme il
était parti, le brave garçon, facile aux rêves — un peu dégrisé des Polonais, peut-être, et c’était mon reproche, — et, dans sa turbulente horreur du repos, il avait été par deux fois tenter les placers de l’Australie, ne se retournant même pas pour écouter de loin les bravos dû public à sa première comédie. Toiir à tour mineur, chasseur, photographe encore, — épicier même une fois à Melbourne, et aussi cafetier improvisé dans je ne sais plus quelle pampæ, mais écrivain d’abord, ce charmant touche-à-tout envoyait au Moniteur ces pages curieuses, réunies depuis dans le volume : Lettres d'un mineur en Australie. — Quand je pense que, jeune, on avait fait de Fauchery un graveur sur bois, l’état sédentaire par excellence!
Il nous revenait de temps en temps en France; mais pour ce cosmopolite n’était -ce pas là encore un voyage à l’étranger? La dernière fois, notre armée partait pour la Chine : il eût fallu lier Fauchery! Le voilà parti , ce bienheureux fou de curiosité objective, plus coureur d’aventures que dix romans de chevalerie, son sac au dos et la carabine du trappeur en bandouillère, soldat amateur, sans capitaine surtout! alerte, le pied sec, sa prunelle noire brillant au guet, toujours net et propre comme s’il sortait de la chambrée, trottant de gauche et de droite, heureux et gai comme un cheval échappé, hélé par l’un et par l’autre, respecté de tous et bienvenu à toute gamelle, en vrai Parisien qu’il était, quoiqu’il nous fût arrivé de l’Auvergne, — mais qui s’en serait douté?
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— et prenant à la course ses notes de calepin.
C’est ainsi qu’il entre un des premiers dans le palais de l’empereur, à Pékin , et qu’il se couche dans le premier coin pour écrire à plat ventre , faute de table dans ce palais d’or et de jaspe, et nous envoyer bien vite, le bon camarade, ses récits pleins d’éblouissements.
L’intérêt de ses lettres et l’amitié de MM. Turgan et Dalloz lui avaient ouvert les colonnes du Moniteur, où leur sollicitude prévoyante lui réservait ainsi quelques ressources pour ce retour — que nous devions attendre à jamais.
Ah ! le brave et honnête Bohème encore, ce bien cher Fauchery, que notre cœur suivait, palpitant, dans ses lointains voyages; qui, toujours absent et toujours pauvre, n’a laissé derrière lui ni un ennemi ni un créancier !
Mais je me perdais parmi ces autres tombes. Je reviens à celle qui m’appelle ici.
Les idées allemandes. — L’art pour la forme et par la forme. — Pourriture de H. Heine. — Maître Wolfram. — Sunt voces. — Le but. — Ce que prouve le chant du rossignol. — Tout verbe, symbole. — Obsèques de Balzac. — Un remercîment. — Tout n’est pas mort en France. — L’enthousiasme et l’indignation. — Le père du gibier. — Le Bonhomme Jadis n’a pas de cheveux blancs. — Répétition générale de la Vie de Bohème. — C’est nature! — H.... à Spa.
Gomme la plupart des jeunes gens de son époque, Murger subit tout d’abord à ses débuts l'influence littéraire des idées allemandes qui étaient à l’ordre du jour. Elles devaient être particulièrement sympathiques à cet esprit naïf et sans défiance qui cherchait à tâtons sa voie. Vous vous rappelez encore que Murger était de sang allemand, et, de plus, en ces temps de l’art pour 'la forme et par la forme, les lettres qui concourent à la formation d’un nom propre n’étaient pas sans quelque influence prédestinatoire.
L’Allemagne nous envahissait donc et nous infiltrait son esthétique nuagueuse et diffuse. Émerveillée à la découverte de grandes beautés presque nouvelles pour
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notre pays, notre jeunesse s’enthousiasmait pour les maîtres allemands, et telle fut la force de cet enthousiasme, que j’ai vu d’honnêtes esprits, troublés par le charme, excuser même la corruption de Heine*. On traduisait et on débitait à force Goethe et Schiller, et, de par la mode romantique, tout jeune Franc était tenu d’accrocher au mur de sa chambre, comme le prévôt d’espadon son brevet, une lithographie sentimentale et surtout prétentieuse . — Maître Wolfram — dont le principal mérite consistait en un travail de pointe alors nouveau en lithographie.
Cette influence et d’autres causes extérieures et personnelles que je dirai décidèrent de Murger.
Son esprit gaulois, mais naïf et facile à prendre, se laissait surtout charmer aux détails poétiques du chemin. 11 chantait des rimes en marchant, s’arrêtait à rêver, et cueillait ses marguerites et ses concetti — sunt voces — si bien que la nuit du tombeau le surprit avant qu’il eût vu clairement le but de sa route, — et je me hâte de me débarrasser du seul reproche que j’aie à adresser à Murger.
Je veux parler, même ici, de ce but que n’oublie jamais devant lui l’homme de cœur qui se sert de la plume, et, parmi les humbles comme entre les forts,