PREMIÈRE PARTIE
Le but du livre. — La tradition sur Murger. Les cancans légendaires.
Je crois utile, parlant le premier, d’exposer notre intention et notre but.
Murger, poëte et romancier, — aujourd’hui complet, malheureusement, — sera jugé avec plus ou moins de bonheur, avec plus ou moins de bonne foi ; notre appréciation littéraire de son talent ne saurait avoir que la portée d’une opinion personnelle; d’ailleurs ses livres sont là pour répondre.
Mais l’homme?...
Et ici il y a une distinction à faire : la vie privée de l’individu, quelque célèbre qu’il soit d’ailleurs, n’appartient, selon nous, à personne ; ce que nous voulons révéler de Murger, c’est cette existence pour ainsi dire professionnelle, agissante ou passive, cause ou effet, qui dicte souvent les pages de l’auteur ou n’est parfois qu’un reflet de ses œuvres. Dans le premier cas, c’est, comme Murger l’a écrit lui-même, « la perpé- « tuelle exploitation du çœur par l’imagination ; » dans la seconde hypothèse, le poète caresse sa volonté humiliée en lui disant tout bas : « Va, console-toi « d’obéir; ce qu’il y a de meilleur en nous est ce qui « s’écoule par notre plume.» Toujours est-il que cette secon de histoire de l’écrivain est liée à son livre par des rapports intimes ; elle le commente, l’explique ou même le justifie, quand il a besoin d’être justifié.
A ce point de vue, Murger est-il connu? Nous osons dire que non, car, pour que la vérité soit vraie, il faut « toute la vérité et rien que la vérité ! » Or, d’un côté, la mort a si bien fauché avant de- frapper Murger, et, de l’autre, tant de Bohèmes ignorés ont, selon son expression, « quitté la partie, repiquant des deux vers « le rôti paternel, » que, de ses vieux amis qui l’ont connu à l’âge de seize ans, quand la vocation lui mit la plume en main, nous restons tout au plus sept ou huit. De 1839 à 1 sa vie est peu connue, ou, pour mieux dire, mal racontée. Cette phase de son histoire, nous attendions qu’il l’écrivît, comme il avait l’inten-
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tion de le faire et comme il l’aurait fait, « une nuit « ou l’autre. » C’était pour lui, plus que pour tout autre écrivain, une véritable propriété littéraire que ce drame mélancolique et burlesque que nous connaissons si bien pour en avoir été tour à tour les acteurs et les comparses. Mais nous comptions sans ce dénoûment si soudain et si lugubre.
Maintenant, à côté des brillants amis littéraires que lui a valus son talent en maturité, critiques bienveillants et convaincus pour la plupart, il existe sur Murger une sorte de tradition légendaire, la plus dangereuse et la plus impitoyable bavarde qui soit dans Paris. Elle se promène dans les garnis et les estaminets, elle cancane dans les mansardes et raconte dans les ateliers des chapitres tout ‘à fait inédits et apocryphes des Scènes de la Bohème ; elle assaisonne de gravelures dégradantes les exagérations ridicules des « poètes pleurards dont la muse a toujours les yeux « rouges et les cheveux mal peignés, de toutes les « médiocrités impuissantes, » etc... Cette parodie grossière du Murger gaulois, cette horrible complainte qui pué le vice, la paresse, et glorifie l’improbité, arrive, je ne sais comment, jusqu’au salon du « lecteur in- « quiet, » du « bourgeois timoré, » et celui-ci, quand son fils a eu la fantaisie de tourner en vers un compliment de fête ou d’acheter une boîte de couleurs, se hâte de lui citer Murger (qu’il ne connaît pas), à peu près comme on donne aux collégiens certain traité du docteur Tissot.
Murger était notre ami depuis vingt-cinq ans, et nous aimons sa mémoire; il a marqué — en passant, hélas! — sa place dans la littérature contemporaine : il était bienveillant et digne. A tous ces titres, nous avons pensé qu’il méritait d’être connu tout entier. Il nous reste de lui, avec nos souvenirs, des lettres, des vers intimes qui expliqueront à la fois, l’un par l’autre, son caractère et son livre. Son roman est bien fini, et l’on croira facilement que nous n’avons ni le vaniteux désir de le refaire, ni la sotte présomption de le continuer; nous nous défendons comme d’une bêtise et comme d’une profanation de vouloir prêter un mot, une boutade, une anecdote, à cet esprit si original, à cette imagination si droite qui semblait tourmenter en vain sa pensée et son style pour arriver toujours, et comme malgré lui, à une simple vérité.
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Les secrets des Buveurs d’eau. — Les Buveurs d’eau du roman.
Je parlerai d’abord de notre société des Buveurs d’eau.
Il est temps, je crois, de publier les secrets de cette association qui nous valut dans notre entourage des railleries acharnées et même — qui pourrait le croire? — quelques inimitiés sérieuses.
Comme tous les jeunes gens, nous avions des croyances vives et des illusions ; nous les avons peutêtre conservées plus longtemps que les années ne nous le permettaient...
Tant pis pour qui oserait nous en blâmer ou seulement nous en plaindre !
Quand Murger m’apporta son livre, les' Scènes de la Bohème, je l’avais déjà lu, et je lui reprochai, non pas d’avoir mis en scène les Buveurs d’eau, mais d’avoir fait de cette association une sorte de cible à ses épigrammes, la personnification de cette immobilité systématique, de ce stoïcisme du silence, de ce parti pris d’obscurité qu’il attaquait avec raison. Je lui reprochai surtout ces lignes î
« ...Jacques mourut peu de jours après. — Comme « le convoi eut lieu le jour même de l’ouverture du « Salon, les Buveurs d’eau n’y assistèrent pas. — L’art « avant tout, avait dit Lazare. »
(Le Manchon de Francine.)
— Tu fais, Lui disais-je, de notre petit groupe, fraternel avant tout, une réunion de sectaires farouches étouffant sous le fanatisme de l’art les élans de cœur et d’amitié.
— Bah! me répondit-il, j’ai pris, pour la combattre dans mon roman, une ridicule et funeste théorie qui court les mansardes, conviction quelquefois, mais trop souvent prétexte à l’indolence ou mauvaise excuse de l’orgueil incapable; j’ai imaginé un cénacle que j’ai nommé la Société des Buveurs d’eau ; mais qui peut savoir que $ous avons été les Buveurs d’eau? J’ai eu soin d’écrire (et ilëeuilleta le livre pour m’indiquer le passage) que tous les membres de cette petite Église étaient morts silencieusement, sans laisser derrière eux ni une œuvre ni une récrimination.
Le roman devait faire son chemin ; il contenait trop de souvenirs réels, et ces souvenirs étaient trop mal déguisés pour que le lecteur pût toujours les distinguer des créations imaginaires.
Faisons aujourd’hui, sur ce point, la part du réel et la part de l’imagination.
Voici d’abord quelques fragments de ce que Murger a écrit sur les Buveurs d’eau :
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a ... Le principal défaut des membres de cette asso- « ciation, c’était leur parti pris d’isolement. En se t< restreignant volontairement dans le cercle d’une « existence uniforme, en demeurant comme ils le faite saient à l’écart de toute relation extérieure, ils perte daient nécessairement l’avantage de rencontrer ces « occasions qui viennent quelquefois si utilement platt cer une échelle sous le pied de ceux qui tentent l’as- « saut des obstacles. Dans les habitudes de la vie tt moderne, et quand il n’est pas sorti de sa phase « d’obscurité, l’artiste doit réunir au talent qui peut tt produire une œuvre l’intelligence et l’activité néces- « saires pour la mettre en évidence. Il existe pourtant tt certaines natures qui résistent devant les exigences tt de la vie pratique. Incapacités de tenter aucun effort « pour constater leur existence, soit par indolence na- « turelle ou par ignorance des moyens à employer, « elles prolongent ou perpétuent cet état d’anonymité « qui est au talent ce que le boisseau est à la lumière, tt Les Buveurs d’eau appartenaient à cette race de sott litaires obstinés auxquels suffisent les jouissances de « la vie contemplative. Reclus dans la pratique de « leur art, le monde finissait pour eux aux murailles « de leur chambre ou de leur atelier; aussi devaienttt ils subir l’influence de l’incognito, atmosphère mal- « saine qui engourdit les plus actifs, qui aigrit les « plus pacifiques, qui asphyxie quelquefois. A des tt gens séquestrés volontairement dans un lieu étroit « et renfermé qui se plaindraient de manquer d’air,
« le premier venu répondrait : — Ouvrez la fenêtre ! « Lorsque les Buveurs d’eau découragés laissaient, « pour toute récrimination contre leur destinée , « échapper cette plainte banale : Nous n'avons pas de « chance ! on aurait pu leur répondre : — Ouvrez la « porte! car non-seulement ils la tenaient fermée, « mais encore ils poussaient pour ainsi dire le verrou « à l’intérieur... »
(Les Buveurs d’eau. — Introduction.)
Puis encore dans la préface des Scènes de la Bohème :
«...Cette Bohème-là se recrute parmi ces jeunes « gens dont on dit qu'ils donnent des espérances, et « parmi ceux qui réalisent les espérances données, « mais qui, par insouciance, par timidité, par igno- « rance de la vie pratique, s’imaginent que tout est « dit quand l’œuvre est terminée, et attendent que « l’admiration publique et la fortune entrent chez eux « par escalade et avec effraction. Ils vivent pour ainsi « dire en marge de la société, dans l’isolement et dans « l’inertie. Pétrifiés dans l’art, ils prennent â la lettre « exacte les symboles du dithyrambe académique qui « placent une auréole sur le front des poètes, et, per- « suadés qu’ils flamboient dans leur ombre, ils atten- « dent qu’on vienne les trouver. Nous avons autrefois « connu une petite école composée de ces types si « étranges qu’on a peine à croire à leur existence : ils « s’appelaient les disciples de L'art pour l'art. Selon ces
LA VRAIE BOHÈME
« naïfs, l’art pour l’art consistait à se diviniser entre « eux, à ne point aider le hasard qui ne savait pas « même leur adresse, et à attendre que les piédestaux « vinssent se placer sous leurs pas.
« C'est, comme on le voit, le stoïcisme du ridicule. « Eh bien, nous l’affirmons encore une fois pour être « cru, il existe au sein de la Bohème ignorée des êtres « semblables dont la misère excite une pitié sympa- « thique sur laquelle le bon sens nous force à revenir, « car si vous leur observez tranquillement que nous « sommes au xixe siècle, que la pièce de cent sous est « impératrice de l’humanité, et que les bottes ne tom- « bent pas toutes vernies du ciel, ils vous tournent le « dos et vous appellent bourgeois.
« Au reste, ils sont logiques dans leur héroïsme « insensé ; ils ne poussent ni cris ni plaintes, et su- « bissent passivement la destinée obscure et rigou- « reuse qu’ils se font eux-mêmes. Ils meurent, pour la « plupart, décimés par cette maladie à qui la science « n’ose pas donner son véritable nom : la misère. Ils « meurent jeunes, laissant quelquefois après eux une « œuvre que le monde admire plus tard, et qu’il eût « sans doute applaudie plus tôt si elle n’était pas reste tée invisible. »
» ( Scènes de la Bohème. — Préface.)
Voici maintenant qui peut donner une idée des exagérations grotesques que nous prêtaient ceux qui n’avaient point été admis dans la société et qui s’en
vengeaient par des charges d'atelier, des scies et des épigrammes. C’est un rapin qui parle :
« On désigne ainsi, à ce qu’il paraît, une espèce de « francs-maçons de l’art, continua l’ami avec une « teinte d’ironie; on n’est admis dans leur compagnie « qu'avec toutes sortes de difficultés; ils vous sou- « mettent à des épreuves très-dures pour le pauvre « monde. Il faut d’abord improviser, si l’on est peintre, « un chef-d’œuvre comme la Transfiguration en vingt- « cinq minutes ; si l’on est sculpteur, un groupe « comme le Persee ; si l’on est poète, un poème comme a l'Iliade. La besogne faite, on passe au scrutin. Si « vous êtes reçu, on vous fait proférer toutes sortes de « serments sur des pinceaux, des plumes et des ébau- « choirs disposés en croix-* Le génie étant une faculté « d’essence divine, on s’engage à ne point le profaner « en se livrant à un brutal mercantilisme ; en d’autres « termes, il est défendu de gagner de l’argent avec « ses œuvres. La cérémonie se termine par un grand « verre d’eau qu’on avale, symbole ingénieux qui ca- « ractérise l’esprit d’une société où il n’y a que de « l’eau à boire... »
( Les Buveurs d’eau. — Francis.)
Je ne veux réfuter tous ces passages que par l’histoire simple et sincère de l’association des Buveurs d’eau.
Voici ce qu’elle fut :
Les Buveurs d’eau de l’histoire. — Comment ils se dispersent. La part de l’hôpital.
Par le premier article des statuts, il était interdit 4 aux Buveurs d’eau de faire partie d’aucune société secrète, et les réunions mensuelles excluaient d’une façon absolue toute discussion politique.
Pour les besoins de la vie matérielle, nous devenions, en effet, tous solidaires les uns des autres ; et, en vérité, cette loi n’aurait pas eu besoin d’être formulée, elle avait été pratiquée depuis longtemps quand la société fut fondée.
La cotisatibn pour la caisse commune était assez faible pour que chaque membre pût, dans l’espace d’un mois, s’en procurer le montant, et si, dans les repas qui précédaient ou suivaient nos réunions, l’eau devait figurer comme unique boisson, c’est qu’il fallait que l’écot en fût assez modique pour que chacun pût en payer sa part; le sentiment de délicatesse qui avait dicté ces précautions a-t-il besoin d’être expliqué?
En outre, nous ne voulions pas qu’un projet, au moins sérieusement conçu, devînt un prétexte à ban -
quets. Beaucoup d’associations plus ambitieuses ont fini par là.
Bien loin d’imposer à ses membres une patience stoïque, le parti pris de l’isolement et le mépris du succès, la société des Buveurs d’eau avait été créée, au contraire, pour mettre en commun non-seulement l’étude et l’expérience, mais encore l’activité et les relations de tous ses membres. Se produire et faire aux autres un marchepied d’un succès, tel était le devoir de chacun; grandir et arriver les uns par les autres, tel était le but principal.
On comprend alors que nous avions dû nous choisir et procéder dans ce triage le plus souvent par exclusion ; on comprend aussi que, par conséquent, cette « perpétuelle admiration de notre talent et de « nos œuvres » devait être et pouvait être le résultat d’une conviction sincère.
Nous réprouvions sans doute le mercantilisme, mais comme but seulement et non comme moyen de vivre : Noël donnait des leçons de dessin ; Murger était secrétaire de M. Tolstoï et brochait des petits contes d’enfant pour V Age d'or; je sténographiais des séances de justice de paix pour un journal judiciaire; Christ et Cabot dessinaient des ornements pour un marbrier; Gothique peignait des enseignes de sages-femmes, etc. Il était non-seulement permis, mais encore recommandé à chaque Buveur d’eau de faire descendre son art jusqu’à la production du pain de quatre livres.
Chacun de nous, du reste, vivait à sa guise et n’était
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même tenu de boire de l’eau qu’une fois par mois.
Mais chaque membre de l’association devait, à la fin de l’année, justifier d’une tentative sérieuse, soumettre à l’association une œuvre d’étude et de conscience.
Enfin, ces pauvres Buveurs d’eau qu’on a déguisés depuis en conspirateurs permanents, en fanatiques à tous crins s’épuisant en imprécations contre les gouvernements, les sociétés et les génies classiques, avaient eu dès lors assez de bon sens et de conscience pour comprendre qu’un système commun d’opinions politiques, d’utopie sociale, d’école littéraire ou artistique, était plutôt un péril qu’une force; et ce respect des aspirations individuelles fut si religieusement observé qu’il fut en germe une des causes de la dissolution de la société. Il était difficile, en effet, surtout à des esprits jeunes et ardents, d’établir une délimitation bien tranchée entre la forme de l’œuvre et sa tendance. Comment admirer sans réserve, et surtout comment louer sans restriction le poème, le roman, le tableau, la statue, glorification ou symbole d’une idée qu’on ne partageait pas? Ce fut le sujet d’une discussion orageuse, une difficulté qui, toujours imparfaitement résolue, reparaissait toujours menaçante.
Mais il faut le dire : la société des Buveurs d’eau ne fut dissoute que pour la forme, et quand nous la brisâmes, ce fut encore par respect pour le sentiment pur et profond qui l’avait inspirée; nous ne voulûmes pas la laisser s’éteindre dans un méprisant abandon.
Christ était mort à l’hôpita] , Cabot était mort à l’hôpital , un troisième était allé demander à sa ville natale le pain qu’il ne trouvait plus à gagner dans Paris... et celui-là m’écrivait le 5 avril 18 hh :
« ... O mon ami, notre centre n’est plus le même ; « nous sommes éloignés les uns des autres et, malgré « nous, nous nous oublions, quittes à nous souvenir a lorsque le hasard nous met en présence. C’est là « l’histoire de la vie de tous... En somme, c’est fort « triste et je ne puis que regretter qu’il n’en soit pas « autrement...»
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Première rencontre. — Premiers vers. — Son enfance. — Un mot du père de Murger. — Murger petit clerc.
Rue Monsigny, n° 1, au sixième étage, une petite chambre meublée d’air, de soleil et de gaieté ; fenêtre avec balcon sur la place Ventadour, derrière le théâtre qui s’appelait alors théâtre de la Renaissance; c’est là que j’ai vu Murger pour la première fois, vers la fin de 1838 ; il avait alors seize ans.
Je n’ai qu’à fermer les yeux pour retrouver encore vivants et distincts tous les détails de cette première visite. La clef était à la serrure ; Murger avait frappé légèrement, puis il était entré tranquille et souriant.
C’était alors un gros jeune garçon, imberbe, joufflu, rosé, dont la ronde structure, plutôt boursouflée que charnue, laissait deviner un tempérament lymphatique; ses yeux bruns étaient bien ouverts et regardaient tout autour de lui avec une placidité naïve; sa bonhomie toute juvénile était exempte d’embarras comme de hardiesse; il avait l’air d’un jeune moine destiné au bonheur contemplatif et tout heureux de cet avenir.
Il portait une redingote bleue à la 'proprietaire , un
chapeau droit, haut et large à bords plats, des bas bleus et des souliers lacés.
— M. Pottier n’est pas ici, me dit-il ?
— Non, monsieur, lui répondis-je, Pottier ne rentre qu’à la nuit.
— Oh ! c’est un ami, reprit-il en s’emparant d’une chaise et en tirant de sa poche tout l’attirail à cigarettes. Il a été mon professeur à l’école de M... ; il m’a rencontré ce matin et il m’a engagé à venir le voir. Dn reste , il m’a dit que vous demeuriez ensemble ; il m’a prévenu que vous faisiez de la littérature et du théâtre, et il m’a conseillé de venir causer avec vous.
— Vous faites donc des vers?
— J’essaye, me répondit-il en s’efforçant de rire de lui-même.
J’avais dix-neuf ans, et, dans ce temps-là, il n’y avait pour nous d’autre littérature que les vers; nous ne pardonnions la prose qu’aux grands poètes.
Deux heures après, il m’avait lu une vingtaine de strophes, tout son bagage de néophyte, et il m’avait raconté sa très-simple histoire. La poésie était bien, dans toute l’étendue de l’expression, de la poésie d’écolier; genre sérieux, rhythme grave, pensée criarde, rime fausse, faible ou tourmentée; dix, onze, treize ou quatorze pieds à chaque vers — rarement douze ! — J’en avais de pareils enfouis depuis deux ans dans un tiroir que je me gardai bien d’ouvrir, ce que j’aurais pu faire pour le consoler; mais l’amour-propre n’est généreux qu’à ses heures.
Quant à l’histoire de son enfance , elle e$t maintenant bien connue ; son père, originaire de la Prusse, je crois, était tailleur et portier dans une maison de la rue des Trois-Frères. C’était un homme casanier et taciturne. Quand , après la représentation de la Vie de Bohème au théâtre des Variétés, on lui parla de son fils comme d’un esprit distingué, quand il entendit son nom dans toutes les bouches, il éprouva un étonnement dont il ne revint jamais. Le jour de la seconde représentation , Murger alla le matin chez son père :
— Si vous voulez revoir ma pièce aujourd’hui, lui dit-il, je vous apporte des places.
— Ta pièce, lui répondit son père? Comment ! on la joue donc encore ?
Murger était en 1838 petit clerc chez un avoué dont j’ai oublié le nom. Il trouvait moyen de gagner tous les jours sur le temps destiné aux courses de l’étude deux bonnes heures qu’il allait passer chez Pierre et Émile Bisson, deux jeunes peintres qui demeuraient dans le quartier latin. Là il étudiait la peinture qui fut sa première vocation artistique, et il écrivait les vers rêvés la veille. Il espérait, me dit-il, avoir bientôt plus de temps à donner aux arts ; M. Tolstoï, correspondant du gouvernement russe, avait promis de le prendre en qualité de secrétaire.
Voilà où nous en étions quand Pottier rentra.
Eugène Pottier. — Taillé pour l'a Bohème. — Le premier professeur de Murger.
Murger c’est la Bohème, comme la Bohème fut Murger. Les personnages qui agirent autour de lui ne sont pas simplement épisodiques, et il me semble d’autant plus indispensable d’esquisser à grands traits quelques acteurs de cette tragi-comédie à mesure qu’ils entrent en scène, qu’il n’en est peut-être pas un seul qui n’ait eu son action sur les idées et les tendances diverses du romancier. Chaque individu que Murger a rencontré dans la vie devient la clef d’un personnage de ses Nouvelles et quelquefois même d’une Nouvelle entière.
Eugène Pottier est le fils d’un layetier-emballeur. Il était bien né poète, celui-là, et quoique son livre, encore aujourd’hui manuscrit, n’ait été communiqué que confidentiellement à un très-petit nombre d’amis* certaines pages se sont envolées au delà du cercle intime , et quelques hommes dont la parole et la plume font autorité pourraient confirmer mon jugement*
LA VRAIE BOHÈME
Et comme la nature l’avait taillé pour subir les épreuves du noviciat ! quel incomparable souffre-douleur! D’une taille moyenne, large d’épaules, armé de bras d’Hercule et de jambes tournées largement dans du chêne, sanguin, vigoureux, ardent comme un taureau, dur au mal, insensible au froid comme à la chaleur, pouvant à son gré se chausser, se ganter de neige et placer son pupitre au milieu d’un carrefour à six courants d’air pour y écrire une ode ou des couplets, sachant rire sans interrompre son rêve, distrait, et insouciant, formidable de passion par accident et oubliant aussitôt tout accident passé , capable de prendre l’air sur le boulevard des Italiens sans chapeau et l’habit sur le bras, enfin condamné par les médecins, sous peine de mort, à vivre d’eau claire et d’herbes cuites, — le pain était trop substantiel pour son tempérament!... — quel sujet pour la Bohème! Manger, dormir étaient ses deux châteaux en Espagne, deux voluptés inassouvies ; huit nuits de son sommeil lourd et huit jours de beefsteak pouvaient le tuer. Aussi, quand il se permettait de déjeuner, — de temps en temps, le dimanche, — c’était presque avec férocité. Doué de Ces déplorables avantages, comme il aurait pu, sans souci de la vie matérielle, se bercer à son aise dans ses rêveries! et il était paresseux !... Et celui-là, tous les jours à cinq heures du matin, quelquefois après Une soirée de poésie qui avait de beaucoup dépassé minuit, se levait en grommelant, ceignait son tablier de toile verte et allait jusqu’à la nuit
scier des planches et clouer des caisses dans la boutique de son père qui le payait quatre francs par jour, ni plus ni moins.
Nous étions, nous, les bêtes noires du père Pottier. Quand, nous nous avisions de mettre le pied sur le seuil de la boutique, l’escalier de l’entresol craquait aussitôt sous ses pas, et il nous disait bonjour, nous demandait des nouvelles de notre santé, politesses qu’il était facile de traduire par un : Allez au diable ! Il est vrai que quand l’un de nous était là , le rabot mollissait dans les mains du fils qui, tout en nous écoutant, en nous répondant, mangeait — littéralement, mangeait — une poignée de copeaux... Ça n’était pas précisément -la même chose que d’en faire ! Le père n’avait pas complètement tort.
Pottier, enfant, était entré dans une école élémentaire ; à douze ou treize ans , ayant acquis toutes les sciences promises sur le programme de l’établissement, il y était resté comme professeur et il avait eu pendant deux ans Murger pour écolier. A dix-sept ans, dégoûté de cet esclavage sans imprévu, sans avenir, sans illusions, las de tourner sur un essieu fixe, comme un écureuil dans sa roue, il avait philosophiquement repris le tablier — en attendant !
Nous nous étions rencontrés au parterre d’un théâtre et nous avions fait connaissance en échangeant des vers et des chansons. Il avait corrigé mes alexandrins boiteux et m’avait enseigné la prosodie française, dont ne m’avaient jamais parlé mes professeurs à Louis-le-
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Grand. Quant à Pottier, il l’avait apprise d’instinct — il ne savait plus à quel âge — et, au rebours de tous les apprentis poëtes, il avait commencé par la versification correcte, mais avec une fécondité... désolante.
Il était bon à tout, se passionnait pour tout, pouvait tout apprendre en deux heures, tout comprendre en un jour, tout exécuter en une semaine. Cette prodigieuse facilité à s’assimiler toutes les formes et tous les genres déroutait nos prévisions. Sera-t-il un épicurien du Caveau, sera-t-il Désaugiers, Béranger, Casimir Delavigne ou Lamartine?
N’oubliez pas que nous avions dix-neuf ans.
Les stations rive gauche et rive droite. — La douane paternelle.
Un opéra du théâtre de la Renaissance.
Adieux à la peinture. — Essais dramatiques. — Sa première romance. Marie de Brizeux. — Les auto-da-fé. — Les punaises de la librairie. Quatre vers échappés aux flammes.
L’intimité à trois fut bien vite établie. Murger vint «bientôt tous les jours et fit de notre chambre son asile de la rive droite, pendant de la chambre des Bisson, son refuge de la rive gauche. Les courses de l’étude décidaient de sa station du jour, et, que le maître avoué l’envoyât, selon les exigences de la chicane, au nord ou au midi de Paris, il trouvait son oasis, quitte à s’écarter un peu de sa route, — de l’est à l’ouest. — Ici il avait sa table , comme là-bas il avait son chevalet. Il laissait chez l’un ou chez l’autre ses manu- %
scrits, sorte de denrée impitoyablement prohibée par la douane paternelle à l’entrée de sa mansarde de la rue des Trois-Frères.
Nous étions d’épileptiques admirateurs quand même de Victor Hugo, et le théâtre de la Renaissance, encore chaud des tempêtes de Ruy-Blas, était pour nous un temple* Nous nous penchions sur le balcon pour
LA VRAIE BOHÈME
écouter la répétition des chœurs d’un opéra ( Lady Melvil, je crois) que l’on mettait en scène. Il me reste de ces auditions surprises par les fenêtres entr’ouvertes d’un foyer intérieur ce chœur d’invités que Murger fredonnait encore deux ou trois ans après :
Amis, voici le bal Qui nous invite.
Répondons vite Répondons vite à son signal.
Au signal Du bal.
Il le recommençait dix fois pour en faire entendre toutes les parties et coupait la mélodie de rentrées d’orchestre avec imitation de tous les instruments, depuis les notes graves de la contre-basse jusqu’aux glapissements aigus du triangle... Hélas !
Ne me reprochez pas trop de raconter ces enfantillages qui me reviennent à la mémoire évoqués par un de profundis ...
Pendant longtemps ce fut la Marseillaise de sa gaieté, — comme il l’a écrit si souvent.
Il avait amené chez nous les Bisson, qui furent accueillis avec ce sans-façon qui était notre politesse. Un jour, Pierre Bisson lui dit devant moi avec une brutalité salutaire : « Murger, tu ne seras jamais peintre ! »
Ce qui répondait sans doute à une de ses secrètes
défiances, car Murger accepta fort paisiblement cet arrêt et se livra tout entier à. la poésie.
Il était parvenu sans peine à proscrire les hiatus, à se rendre maître de la mesure, de la césure et de la rime, et même à rhythmer ses phrases pour trouver le ton et l’onomatopée, procédés mathématiques (l’harmonie en musique), efforts laborieux dont les traces sont effacées par l’inspiration quand ils deviennent suffisamment familiers ; mais il n’en était pas encore arrivé à l’application inspirée, et sa pensée absorbée par le travail mécanique se perdait le plus souvent dans le vague. Ces temps d’arrêt, ou, pour mieux dire, ces pas en arrière sont dans l’étude de tous les arts un phénomène banal, un obstacle d’autant plus difficile à franchir que la patience est le seul talisman ; le plus furieux vouloir n’y peut rien, car on ne se rend bien compte de la nature de la difficulté que lorsqu’elle est vaincue.
De là, sans doute, quelques hésitations de Murger sur la voie qu’il voulait choisir. Tantôt il bâtissait une pièce en deux actes intitulée le Paria de collège, destinée au théâtre Comte ou au Gymnase Enfantin, autre théâtre d’enfants situé passage de l’Opéra, — théâtres dont Murger comptait que nous lui ouvririons la porte, Pottiei? et moi, car nous en étions, sous la la raison sociale Adrien, les fournisseurs ordinaires ; tantôt il versifiait une romance, — et quelle vraie romance! — dont je retrouve, dans mes papiers de ce temps, un exemplaire avec dédicace amicale : « Souve -
LA VRAIE BOHÈME. 29
nirs du bal, paroles de M. Henry Murger, musique de M. Camille Devos. »
Ah ! le bal, le bal,
Plaisir sans égal,
Que mon cœur adore Du soir à l’aurore!
Oui, danser toujours,
Oui, valser sans cesse,
Voilà mon ivresse,
Voilà (4 fois ) mes amours... Etc.
Mais il renonça bien vite aux vaudevilles vertueux qui rapportaient cinquante francs de temps en temps et aux romances qu’il fallait éditer à ses frais, pour se plonger en furieux dans la lecture des poètes contemporains.
Quand il a développé le caractère de Melchior dans la nouvelle intitulée Un Poète de gouttières , c’est bien de lui qu’il parlait en écrivant ces lignes
« Une des autres manies de ce singulier garçon « était celle-ci : il achetait tous les volumes de vers « à couvertures multicolores qui, deux fois l’an, au « printemps et à l’automne, viennent s’abattre sur les « quais. Il ne se publiait pas un seul hémistiche qu’il « n’en eût connaissance ; un de ses amis*, garçon de « bon sens, qui appelait ce recueil : les Punaises de la « librairie, lui ayant demandé pourquoi il dépensait a son argent à d’aussi bêtes acquisitions, Melchior lui « répondit qu’il fallait bien se tenir au courant des
« progrès de l’art. Le fait est qu’il voulait simplement « juger s’il était de la force des auteurs des Soupirs « nocturnes , Matutina et autres brises de mai. Chaque « fois qu’il paraissait un de ces abominables recueils, « Melchior se le procurait et assemblait tout le clan a des poétereaux de sa connaissance pour leur en don- « ner lecture, etc... »
Heureusement que cette « manie » lui faisait aussi rencontrer Alfred de Musset , Hégésippe Moreau , Émile Deschamps, Sainte-Beuve, et surtout Brizeux, l’auteur de Marie, un des poëmes qu’il a le plus aimés. (Voir plus loin ses Lettres à un Buveur d’ eau.) Il y a quelques mois, il m’en parlait encore avec une admiration réelle.
Cependant il travaillait toujours, mais il s’en cachait comme un homme déjà assez fort pour se juger. Il nous lisait rarement quelque chose. « Je ne peux plus rien finir, » nous disait-il. Nos approbations ou nos critiques ne pouvaient que l’impatienter, parce qu’il se sentait supérieur à ses productions. En même temps, il commençait à brûler sournoisement, tantôt une page, tantôt une autre; au bout d’un an, son recueil tant caressé était renouvelé complètement.
Je trouve en tête de mon recueil à moi quatre vers écrits de sa main. Je les copie, parce que j’y respire un bon souvenir de jeunesse; c’était sans doute un fragment d’une pièce disparue dans un de ces autoda-fè mystérieux dont je parlais tout à l’heure ;
LA VRAIE BOHÈME
Mais voici que vers moi s’avance une ombre sainte Qui me dit : De ton sort je prendrai la moitié ;
Heureux ou malheureux, viens, oh ! viens, sois sans crainte, Je guiderai tes pas, je m’appelle amitié...