‹ Histoire de MürgerChapitre 4 sur 28 · H. MURGER · texte numérisé non relu

H. MURGER

Rue Montholon. — Émigrations dans le quartier latin. — Les futurs Buveurs d’eau. — Quarante francs'par mois. — La cousine Angèle. — La Laure de Pétrarque. — Marie.

Les femmes en velours.

En décembre 1838, j’avais quitté le petit palais de la rue Monsigny, et Pottier avait abandonné pour jamais l’établi. Un de ses amis, fils d’un ouvrier de la manufacture de Jouy, apprenti lui-même dans la fabrique, tireur à huit ans, arrivé par des efforts surhumains à se faire dessinateur d’impressions, un petit jeune homme grêle, pâle de ses veilles et de ses ambitions, mais robuste de volonté au point de n’avouer ses doutes qu’à lui-même, venait d’acheter un cabinet. Il est aujourd’hui une des célébrités de l’art industriel,. médaillé, décoré, riche... et notre ami, toujours. Il aimait la poésie et les poètes, surtout ceux dont Pottier répondait. Naturellement il fit la connaissance de Murger ; mais, au fond, je crois qu’il n’y eut jamais entre eux grande sympathie : ce fut plutôt une camaraderie — par trait d’union — que de l’amitié. Il était railleur et le Murger jeune était facilement démonté.

LA VRAIE BOHÈME

Voici, je crois, les derniers mots qu’ils ont échangés : c’était après le succès de la Vie de Bohème aux Variétés ; la conversation finit ainsi :

— Ta pièce?... mais je ne l’ai pas vue, ta pièce !

— Ah !... tant pis pour toi !

— Diable ! 11 t’est venu des dents !

Murger salua et sourit.

Pour l’homme dont je viens d’essayer de tracer le caractère — et qui m’a raconté lui-même le « tant pis pour toi! » — ce n’était qu’un jeu de transformer Pottier sans que celui-ci sentît seulement les fils du changement à vue. Pottier, faisant toujours des vers et des chansons et croyant toujours ne faire que cela, devint commis et teneur de livres’ — enthousiaste.— Il n’y avait qu’à lui poétiser un peu la chose. Il alla demeurer chez notre ami devenu son patron.

Après avoir pendant un an essayé de plusieurs perchoirs dans différents quartiers , — toujours rive droite, — je me retrouve dans une mansarde, rue Montholon, n° 13 — c'était alors le numéro 13. — Murger m’avait à peu près suivi dans tous mes campements. Le quartier latin, que je n’ai jamais habité tant j'avais conservé un amer souvenir des pensions et de Louisle-Grand, était au contraire le quartier de prédilection de Murger, et il y émigrait pendant des semaines entières. C’est dans le courant de 1839 et le commencement de 1 8Z| 0 qu’il fit la connaissance de Léon Noël, des deux frères Desbrosses, de Cabot, de Tabar, deVastine, de Vilain, de Guilbert, de Chintreuil, de Nadar, poëtes,

sculpteurs, peintres, qui, joints à nous, devaient, à la fin de 1841 , composer la société des Buveurs d’eau. Il se lia avec plusieurs autres artistes dont j’ai oublié les noms; je ne parle pas de Karol, la plus étrange et la plus sympathique figure de Bohème dont on ait jamais ouï parler. — Karol aura son chapitre.

Murger avait fait de grands progrès. Il écrivait déjà au moins comme il voulait écrire; son inspiration n’était plus gênée par le labeur de la prosodie, devenu purement machinal, et dont d’ailleurs il se rendait maître. Il s’était remis à nous lire ses vers.

On l’a dit, on Ta écrit, — et il va tout à l’heure l’avouer gaiement dans ses lettres, — l’éducation universitaire lui faisait défaut ; il s’efforçait d’y suppléer par des lectures sérieuses. Il y avait dans cette aptitude à acquérir peut-être moins d’opiniâtreté que d’instinct; mais, à défaut de livres, il eût été de ceux qui apprennent à lire sur les enseignes et les écriteaux des rues, et qui se trouvent savoir l’arithmétique pour avoir regardé en passant les numéros des maisons.

D’autres transformations s’étaient opérées en lui. Il était devenu jeune homme, et les quarante francs qu’il recevait mensuellement comme secrétaire de M. Tolstoï lui procuraient une sorte d’indépendance relative; il couchait toujours dans la mansarde de la rue des Trois-Frères, et s’asseyait tous les soirs à la table paternelle ; mais il abandonnait pour cela environ trente francs sur ses appointements, de sorte qu’il vivait de son travail et puisait dans cette conviction

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une liberté d’allures et de sentiments qui le rendait heureux et le grandissait.

Il devint, non pas gai, mais joyeux, et par bouffées. Ce n’était pas encore cette gaieté littéraire à la Beaumarchais semant le paradoxe pour le paradoxe, déplaçant l’antithèse du mot à l’idée, ciselant l’épigramme bienveillante et l’ironie sans fiel, enchaînant la répartie avec un prodigieux bonheur de présence d’esprit, gaieté qui dut naturellement nous paraître factice quand elle lui vint, tant elle lui vint soudainement. Non, c’était une bonne humeur franche et un peu grisée, une jovialité de vin de Champagne qu’il savait trodver dans l’eau rougie ou dans l’eau pure, car on ne boit pas de Môët ni même beaucoup de notre douteux mâcon parisien quand on n’a que quarante francs par mois pour tout faire, et que l’on se contente de son revenu.

Et puis l’amour, — qu’il ait été une des causes ou seulement un des effets de ce développement viril, — l’amour lui vint. Il faut être juste : il l’avait appelé, et avec ferveur.

« En ce temps-là, Rodolphe était très-amoureux de « sa cousine Angèle, qui ne pouvait pas le souffrir... » ( Scènes de la Bohème » — Les violettes du pôle.)

Cette cousine Angèle, ou Hélène, comme il la nommera plus tard ( les Buveurs d’eau. — Hélène ), la fille de Monetti le fuiniste, oncle de Rodolphe, ou bien la fille de M. Bridoux, oncle d’Olivier, nous était bien

connue. Les confidences de Murger nous avaient initiés aux péripéties de cette passion enfantine qu’il continuait uniquement, je crois, pour que Pétrarque ne fût pas sans Laure. Mais sa cousine Angèle « ne pou- « vant pas le souffrir, » il aima Marie, qui voulut bien se laisser aimer.

Il faut consulter la nouvelle intitulée : les Amours d Olivier ( Scènes de la vie de jeunesse ), si l’on veut connaître cette histoire qui pendant dix-huit mois m’a été racontée jour par jour, avec la suite à demain, comme un roman-feuilleton. Un fragment cité plus loin en reproduit la partie exactement réelle. On y lit: « Les amours de Marie avec Olivier durèrent dix-huit « mois, pendant lesquels ils ne s’écartèrent point des « pures régions du sentiment.» C’est l’exacte vérité, quoique la cause de la rupture rende cette assertion peu vraisemblable. Qui ne sait que cet amour platonique et éthéré était le rêve des tout jeunes gens de cette époque? Et qui ne sait aussi que les femmes expérimentées — de toutes les époques — savent y trouver une volupté?

Marie allait souvent au bal de l’Opéra pendant le carnaval de 1840 ; elle y allait accompagnée le plus souvent de plusieurs amies, et Murger était leur porterespect. Ces nuits étaient pour lui des fêtes splendides. Les grosses gaietés du punch, les bacchanales du cancan tournaient autour de lui sans l’entamer. Je le vois encore sous le péristyle de l’Opéra, un samedi gras, à l’heure de l’ouverture du bal masqué; serré dans son

habit noir et ganté de blanc, il allait interroger les portières de tous les fiacres :

— Cocher, avez-vous mes femmes? J’attends sept femmes!... des femmes en velours ! (C'était son mot.)

Aussi vous lirez dans Un Poète de gouttières : « Mel- « chior lisait les fragments de son poëme d’amour sur « une table où il avait d’avance disposé symétrique- « ment toutes les reliques qui lui étaient restées de « cette grande passion : des vieux gants blancs, des « rubans sales, un masque de bal, des bouquets fait nés, etc. Tout cet attirail sentimental était ordinai- « rement accroché au fond de son alcôve. » *

L« Myosotis. — Les adieux au livre. — Marie et Mimi.

Les scènes dramatiques qui, dans la nouvelle, suivent la trahison de Marie, l’horrible querelle entre Olivier et son père, la tentative de suicide, le désespoir d’Olivier et ses promenades nocturnes à la halle sont la part du roman. Mais la douleur de Murger n’en fut pas moins vraie et profonde. Son père lui avait signifié qu’il devait rentrer tous les soirs ou ne plus rentrer du tout, et Murger avait alors apporté son lit dans ma chambre.

Un soir, arrivant tout ému, il mit sur la table un volume qu’il me pria de garder. C’était le Myosotis d’Hégésippe Moreau, qu’il avait fait relier richement pour Marie, — et que celle-ci venait de lui rendre.

— Je ne veux pas qu’elle le garde, me dit-il, et cependant je ne veux pas le conserver; je te le donne* mais cache-le bien !

Et comme je me préparais à le serrer dans une malle avant de me coucher, il me dit : — Laisse-lemoi encore cette nuit!

J’ai là en ce moment devant les yeux ce volume

LA VRAIE BOHÈME

doré sur tranche, et je copie les vers qu’il passa la nuit à écrire sur la page blanche qui précède le titre :

Pauvre myosotis, lorsque je t’abandonne,

Lorsque tes blancs feuillets semblent me supplier ;

Si je suis si cruel, oh! pardonne, pardonne!

Tu dis : N’oubliez pas, — et je veux oublier.

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