‹ Histoire de N.S. Jésus-Christ, exposition des saints évangiles (volume 2)Chapitre 11 sur 69 · La mort du Précurseur fermait le cycle du Testament · texte numérisé non relu

La mort du Précurseur fermait le cycle du Testament

démoniaques i* .• -.n' if. t -^^

de Gadara. Ancicn, ct maugurait 1 ère chrétienne par le martyre. Pendant la tempête du lac de Tibériade, le Précurseur tombait Tictime des passions humaines. La lutte entre les deux royaumes de la vérité et de l'erreur, entre les Anges de Dieu et les esprits du mal commandés par Satan, se perpétuera ainsi, sur un champ de bataille vaste comme le monde et aussi durable que lui. Le divin Maître a voulu révéler nettement, dans l'Evangile, le caractère de cet antagonisme des esprits. « Le prince du monde doit être chassé de son domaine. » Quand Notre-Seigneur tenait ce langage en Judée , les temples païens retentissaient de ces lamentations unanimes : « Les dieux s'en vont ! Pan est mort ! Les oracles se taisent ! » Il y a donc, au delà des limites de la nature visible à nos yeux et perceptible à nos

CHAP. Yll. — LES GÉBASÉNIENS. 105

sens, un monde que nous appelons surnaturel, par rapport à notre intelligence bornée, comme dit saint Thomas d'Aquin, mais qui constitue, dans l'ensemble de la création , un échelon supérieur à l'humanité , pour servir d'intermédiaire entre l'homme et Dieu. « Au moment où Jésus quittait la barque, et mettait le pied sur le territoire des Géraséniens ^, dit l'Evangile , deux possédés du démon accoururent à sa rencontre. L'un de ces hommes avait depuis longtemps quitté les Heux habités ; il ne portait plus de vêtements, et cherchait un abri dans les grottes sépulcrales de la montagne. Il était impossible de le retenir enchaîné. On l'avait souvent garrotté, pieds et mains assujettis par des chaînes de fer; mais il brisait toutes les entraves et nul ne le pouvait dompter. Nuit et jour, il errait sur les ro-

* Gatlara était située au nord, sur les limites de la Pérée, et sur le bord de la rivière nommée Larmouk, à huit railles romains de Tibériade , et à l'est du lac de Génésareth. La route de Scythopolis à Damas passait par Gadara. Josèphe ( De Bello Jud., lib. I, cap. v) nous apprend que la population de cette ville était fort riche. Un peu plus haut, au sud, était Gérasa. Ces deux cités faisaient partie de la Décapote , et étaient , d'après Josèphe , presque entièrement habitées par des familles païennes. Gadara, primitivement fondée par les Chananéens ou les Phéniciens , puis ruinée par les Asmonéens , avait été relevée par le général romain Pompée , à la prière de Démétrius de Gadara, son affranchi. Elle était la patrie de plusieurs philosophes connus dans l'histoire, tels que iEnoraaiis le cynique, Apsinès, Philodème l'épicurien, Méléagre, Ménippe et Théodore le rhéteur, qui avait été précepteur d'Auguste. Gérasa était, d'après son étymologie, la Lutèce ou la ville de boue de la Palestine. Son nom venait de son sol bourbeux et des grasses prairies au milieu desquelles elle était située. ( Sepp, Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, tom. II, pag. 81, 82.)

lOG niSTOIUE LE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.

chcrtj cl dans les sépulcres, poussant îles cris et se meui*'ti'issanl la poitiine à coups de pierre. Du plus loin qu'il vit Jésus, il se mil à courir, cl se prosternant devant lui, il l'adora. Elevant ensuite la voix : Jésus , P'ils du Dieu trèshaut, dit-il, que vous ai-je donc fait? Etes-vous venu nous perdre avant le temps? Au nom de Dieu, je vous adjure de ne me pas tourmenter ainsi ! — Car Jésus avait déjcà commandé à l'esprit immonde et lui disait : Sors de cet homme ! — Il riiiterrogea ensuite et lui dit : Quel est ton nom? — Je m'appelle Légion , répondit l'esprit ; car nous sommes une multitude. — Et il suppliait le Seigneur de ne pas le.s chasser de cette terre et de ne pas les contraindre à retourner dans l'abîme. Or toute la montagne aux environs était couverte de grands troupeaux de porcs, qui paissaient dans les hois. Les esprits supplièrent Jésus de leur permet! re d'entrer dans le corps de ces pourceaux • Si vous nous chassez d'ici, envoyez-nous, dirent-ils, dans ces troupeaux de porcs. — Jésus le leur permit. Au môme instant, les esprits immondes, sortant de cet homme, entrèrent dans le corps des animaux. Soudain, les porcs, dans un clan irrésistible, coururent de tous les points de la montagne se précipiter à la mer. Ils étaient environ deux mille, qui furent noyés ainsi. Les pâtres, qui les gardaient, coururent pleins d'effroi à la ville, dans les bourgades et dans les villas auxquels ces troupeaux appartenaient, racontant ce qui venait de se passer. Des multitudes de peuple accoururent

de toutes les localités environnantes. Ils vinrent à Jésus, et Irouvèrent, assis à ses pieds, l'homme qui avait été délivré des démons. Il avait repris ses vêtements, et était sain d'esprit. La foule, à cette vue, témoignait son étonnement. En apprenant ce qui venait d'arriver, la terreur s'empara des Géraséniens. Ils supplièrent Jésus de s'éloigner de leur territoire, tant la crainte les dominait. Le Seigneur remonta alors dans la barque, et commanda de gagner le large. Au moment où il posait le pied sur le navire, le démoniaque qu'il avait délivré le pria de lui permettre de l'accompagner. Mais Jésus ne voulut point y consentir. Retournez, lui dit-il , dans votre maison , parmi les vôtres , et annoncez-leur les grandes choses que Dieu a faites pour vous, dans sa miséricorde. — Cet homme retourna donc dans sa ville natale ; il publiait par toute la Décapole les merveilles que Jésus avait opérées en lui ; et tous étaient dans l'admiration ^

2. Nous sommes ici en présence d'une manifestation so- Authenticité

du récit

lennelle des esprits du mal. Plus les détails en sont ex- évangéiique.

^ Détiils de

traordinaires, et plus la révélation qui en ressort pour nous topographie. est complète. L'épisode du démoniaque de Gadara nous donne la clef de tout le monde surnaturel. L'importance de ce fait, dans le récit évangéiique, nous est suffisamment attestée par la mention simultanée des trois Synoptiques. Tout ce qu'on pourrait imaginer d'objections contre la réaiMatth., VIII, 28-33; Marc, v, 1-20; Luc, viii, 26-39.

lité de révénement lui-même tombe devant ce triple témoignage. Les i-alionalisles ne manquaient pas plus, au temps de Notre-Seigneur et des Apùtres, qu'ils ne font défaut de nos jours. Les circonstances de la manifestation diabolique ont ici un caractère qui dut paraître alors aussi étrange qu'il peut le sembler à nos modernes sceptiques. Il a donc fallu que le fait fût incontestable, pour que saint Mattliieu, saint Marc et saint Luc, au risque de beurter tous les préjugés de leur époque et de soulever l'incrédulité de tous les âges, l'inscrivissent auLivre sacré qui renferme l'ensemble de tout le dogme calbolique , et la règle de foi de tous les siècles. D'ailleurs l'événement de Gadara eut une notoriété immense. Celte ville, située sur la rive droite du lac de Tibériade, était la capitale de la Pérée. Elle était peuplée de Syriens qui y entretenaient avec les tribus arabes un commerce considérable. L'étendue de ses ruines , que tous les voyageurs modernes ont signalées, confirme son importance à l'époque évangélique. La réputation de ses eaux thermales, qui existent encore aujourd'hui sous le nom de Hammam-el-Scheili, et qu'on dit supérieures en propriétés curatives à celles de Tibériade , y attirait alors un grand concours d'étrangers. Les hauteurs étaient couronnées, au temps de Notre-Seigneur, de ces forêts de chênes , si fameuses dans l'Ecriture sous le nom de chênes de Basan. Tel était, en eîîet, le nom antique de la contrée habitée par les Géraséniens. Avant les bouleversements volcaniques et

les tremblements de terre * qui ont transformé la Galilée en une solitude aride, les bords du lac avec les dix cités qui

^ L'histoire a enregistré la date des principaux tremblements de terre qui ont successivement agité le sol de la Palestine, et qui en ont si profondément moditîé la nature et l'aspect. Avant l'Ere chrétienne, on n'en compte que deux : celui qui survint au temps d'EUe, 900 ans avant J.-C. (III Reg., xix, II), et celui du règne d'Ozias, 730 ans avant J.-C. Ce dernier fut si terrible, qu'il est cité comme une époque par les prophètes. ( Amos, i, I ; Zachar., xiv, 5). Depuis l'Ere chrétienne, outre le tremblement de terre arrivé à la mort de ^»otre-Seigneur ( 33 ), ces fléaux se sont multipliés avec des ravages jusque-là inouïs. Le premier eut Ueu l'an 419, sous le consulat de Monaxius et de Plinta. Voici les témoignages historiques qui en attestent l'intensité et les terribles résultats : Terrœ motus magni de orientalibus nuntiantur; nonnuUœ magnœ repentinis coUapsœ sunt ruinis civitates. Territi apud Jerosolymam qui ineraiit Judœi, pagani , catechumeni omnes sunt baptizati. Dicuntur fartasse baptizati septem millia hominum. Signutn Christi investibus Judœorum baptizatorum apparuit. Reîatu fratnim fidelium constantissimo ista nuntiantur. Sitifensis etiam civitas gravissimo terrœ motu concussa est , ut omnes forte quinque diehus in agris manerent, et ibi baptizata dicuntur fcre duo millia hominum. (S. August., serra, xix, n°6; Patrol. lat., tom. XXXVIII, col. 136, 137.) Monaxio et Plinta Coss. {anno Christi CDXIX). MaJtœ Palœstinœ civitates villœque terrœ motu collapsœ. Mxdtœ tune utriusque sexus vicinarum gentium nationes , tam visu quam auditu pertcrritœ , atque credulœ , sacro Christi fonte ablutœ sunt. (Marcellinus Comes, Chronic, Patrol. lat., tom. LI , col. 924.) Ainsi, le tremblement de terre de l'an 419 dura pendant sept jours, anéantit des villes considérables en Judée, et se fit sentir jusque sur la côte d'Afrique , où il renversa Sétif. Celui de 1169 couvrit de ruines toute la Syrie. (Guillelra. Tyr., Histor. lib. XX, cap. xix; Patrol. lat., tom. CCI, col. 796.) Le 20 mai 1202, une autre secousse non moins terrible détruisit presque toutes les villes situées le long de la mer, dans les vallées du Liban et dans la Gahlée. Enfin, le tremblement de terre du mois d'août 1822 sévit particulièrement sur la frontière de Syrie, et détruisit la ville d'Alep. (M="'Mislin, Les Saints Lieux, tom. m, pag. 416.)

110 HISTOIRE Dli NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS- CHRIST.

en fonnaienl la ceiiiUuv animée et rianlc, sous le nom de Décapole, étaient un des points les plus habités de l'Orient. On ne saurait donc invoquer ici rubscurilé du théâtre sur lequel s'accomplit le prodige. L'Evangéliste parle des multitudes accourues de tous les lieux circonvoisins, à la nouvelle d'un événement extraordinaire, qui intéressait à un si haut degré le pays. 11 y avait, en effet, sur ce point une population nombreuse, active et commerçante, que le fait ne pouvait manquer d'émouvoir. Tous les géographes anciens confirment ici le témoignage des historiens sacrés. Les nombreux troupeaux de porcs, engraissés dans les forêts de chênes de ce pays, formaient une des branches les plus importantes du commerce local. Les Géraséniens n'étaient pas Juifs d'origine , ainsi que l'incrédulité du xviii* siècle voulait le prétendre. Ils étaient Syriens , et profitaient précisément de l'impureté légale qui frappait, en Judée, un animal déclaré immonde par Moïse, pour en cultiver l'élevage sur une grande échelle, et vendre aux garnisons romaines et aux villes intérieures de la Syrie une chair fort estimée et d'un produit considérable. Enfin, ce qui tranche à nos yeux toutes les objections de détail qu'on a voulu élever contre l'authenticité du fait lui-même, c'est qu'en l'an 295, Eusèbe de Césarée , parcourant la Palestine, se rendit à Gadara, et que les habitants lui montrèrent les rochers du haut desquels les troupeaux de porcs s'étaient précipités dans le lac de Tibériade. Or, l'an 295 de notre

CÏÏAP. VII. — LES GÉRASÉNIENS. 1 1 1

ère, il y avait à peine un demi-siècle que l'on osait s'appeler Chrétien. Cependant la tradition locale était ferme et précise. Le fait évangélique s'était conservé dans toutes les mémoires; il s'était inscrit sur le sol lui-même. « On montre encore aujourd'hui, dit Eusèhe, un petit village nommé Gergésa, situé sur les rochers du sommet desquels les troupeaux de porcs se précipitèrent dans les flots du lac de Tibériade *. »

3. L'authenticité nous domine donc ici de toutes parts. Particularités

du récit

Elle éclate à nos yeux, comme elle frappa les Evangélistes évangéiique. eux-mêmes. Mais les caractères de la possession démoniaque ne sontpas moins saisissants. L'école mythique, désespérant d'infirmer la véracité du fait, se rejetait naguère dans un système d'interprétation naturahste fort curieux. Il est incontestable, disait-on, que Jésus, par le charme de sa parole, ou par les secrets d'une science occulte , calma la frénésie d'un halluciné, sur le territoire des Géraséniens. Un médecin habile pouvait le faire ; mais les circonstances prodigieuses dont l'imagination des historiens prit plaisir à surcharger le récit, sont en réalité fort naturellement explicables. Les pâtres qui gardaient leurs troupeaux sur la montagne furent effrayés de la course désordonnée di[ frénétique, quand il vint se précipiter aux pieds de Jésus. En voyant ce fou furieux, depuis longtemps la terreur de toute

' Euseb. Pamphil., lib. De situ et nomin. hebraic, trad. Hieron., Patrol. lut., tom. XXIII, col. 903.)

la contrée, travL'r:^cr, mi et poussant des cris horribles, leurs parcs et leurs pâturages, ils se hâtèrent de rassembler les animaux pour les avoir sous la main. L'agitation insolite , le trouble accidentel que l'événement produisit parmi les patres, se communiquèrent aux animaux euxmêmes, et quand le cri formidable de l'halluciné, prostcrn devant le Christ, se fit entendre, une terreur panique s'empara des troupeaux, qui s'enfuirent sans direction et se jetèrent dans le lac. Telle est la donnée fort naturelle que des esprits sérieux, en Allemagne et en France, osèrent proclamer, sans qu'un immense éclat de rire vînt les rappeler à cette loi fatale du réalisme, qui s'impose de soi-même, et qui renverse toutes les théories préconçues. L'animal immonde que l'Evangile met ici en scène, a des allures particulières que tout le monde a observées, et qui renversent toutes les théories du naturalisme. Deux mille pourceaux se précipitèrent dans le lac de Tibériade. Or deux mille pourceaux ne pouvaient être réunis sous la garde d'un seul pâtre. Il suffît d'avoir vu dans nos campagnes une troupe de ces animaux, dont les mœurs n'ont pas changé, pour en être convaincu. Aussi les Evangéhstes nous disent-ils que les nombreux pasteurs qui veillaient à la garde des pourceaux de Cadara, coururent à la ville, dans les bourgades et dans les fermes environnantes \ pour annoncer la nouvelle. Par conséquent, ce n'était pas un seul troupeau 'Matth., VIII, 33; Marc, v, 14; Luc, viii, 34.

CHA.P. VTI. — LES GÉRASÉNIENS. HZ

qui avait été pris de ■vertige. En effet, rien n'est moins imitateur, rien n'a moins d'allures uniformes, qu'un de ces troupeaux. Le. mouton suit la houlette du berger, avant même que le chien le provoque ou le gourmande. Mais le porc est indiscipliné par nature; ses mouvements sont brusques, spontanés et d'une irrégularité caractéristique. L'instinct animal se manifeste chez lui par des bonds effrénés que fous nos chasseurs connaissent, et qui rendent l'attaque du sanglier proverbialement redoutable. Réduit en domesticité, le porc se familiarise, jusqu'à un certain point, avec le maître qui le nourrit ; il subit la société de son semblable, mais dans une mesure fort restreinte, et, sous ce rapport , nos forêts de Lorraine peuvent aujourd'hui nous donner l'idée de ce qui se passait sous les chênes de Basan. Des troupeaux isolés, et disséminés sur les flancs de la montagne, séparés par groupes distincts, ne pouvaient être soudainement affectés d'une manière uniforme par une voix humaine, si formidable qu'on la suppose. Les pâtres eux-mêmes, à la dislance où ils se trouvaient placés les uns des autres, par suite de la dispersion même des bandes qu'ils conduisaient, n'auraient pu sans un miracle, être affectés d'un phénomène qui ne put être visible que sur un seul point. Un homme qui court en ligne droite, si redoutable qu'il puisse être, n'est aperçu que sur la ligne qu'il parcourt. Or une montagne boisée, et des troupeaux de porcs, échelonnés sur ses pentes, selon les inégan. 8

Caractères des possessions démoniaques

lU HISTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.

lités du terrain et les accidents du paysage, se refusent absolument à l'iiypothèse naturaliste qu'on a tenté de faire prévaloir. Le miracle qu'on veut éviter se multiplierait ici par toutes les impossibilités physiques, telles que la vue à dislance à travers des corps opaques, et l'audition simultanée, dans un rayon trop étendu pour que les sons les plus aigus pussent le percer.

4. Le sens commun ici suppléera à toutes les commis- ■^sionnr sions scientifiques, ou plutôt l'expérience quotidienne, dont la science se sert comme point de départ pour toutes ses expérimentations, est complètement d'accord avec le sens commun. La force d'expansion de la voix humaine se développe dans des conditions que les académies ne peuvent modifier. Le rayon visuel d'un être humain ne saurait se prolonger au delà des proportions connues, ni surtout franchir l'obstacle d'une montagne interposée entre l'œil et l'objet lui-même. Par conséquent l'hypothèse naturaliste est absurde. Le surnaturel déborde dans la narration évangélique. Vainement ou s'efforce de le presser d'une main impuissante ; il s'échappe à travers toutes les jointures , et rompt les barrières dans lesquelles on veut l'emprisonner. Le démoniaque de Gadara brisait ainsi les entraves et les chaînes de fer qui emprisonnaient ses pieds et ses mains. Nous avons de nos jours la camisole de force pour les fous furieux ; et les fous ne s'en dégagent pas. Est-ce que les chaînes de fer, au temps des Césars, étaient moins solides

que le lambeau d'étoffe dont nous garrottons les fous? Or l'Evangéliste nous apprend qu'on avait plus d'une fois rais les fers aux pieds et aux mains du démoniaque de Gadara, et qu'il les avait brisés du premier bond. Si l'on veut essayer sur un halluciné moderne ce système de compression, on pourra se convaincre que le fer n'est pas plus élastique aujourd'hui qu'il ne l'était alors. Il y avait donc autre chose que la surexcitation des forces physiques, dans le possédé de Gadara. Il y avait un des caractères exclusivement propres à l'état démoniaque, savoir une puissance d'action sur la matière en disproportion évidente avec l'appareil nerveux et le système musculaire d'un organisme quelconque. Les corps suspendus dans l'espace en dehors de toutes les lois d'équilibre ou d'attraction ; les phénomènes de violence extérieure consistant à briser, sans effort, les objets les plus durs, ou a en subir le choc, sans en être blessé, ce sont là des faits de possession que l'histoire a constatés ; qui survivent aux dénégations du scepticisme , et qui déconcertent toutes les expUcations puisées dans l'ordre de la nature, d'autant plus que la manifestation de ces faits étranges est toujours irrégulière, capricieuse, désordonnée et surtout sans application utile. Le spiritisme a présenté de nos jours plusieurs phénomènes de ce genre. On se fît d'abord l'illusion de croire à la découverte d'un agent naturel jusque-là ignoré. Mais les causes naturelles produisent leurs effets avec précision, suite et régularité. Le fluide

électrique est une force naturelle, aussi est-il soumis à des lois physiques. Ses variations mêmes, comme celles de l'aiguille aimantée, sont prévues, et rentrentdans la discipline générale à laquelle ces agents sont soumis. Il faut donc reconnaître une force étrangère à la nature, qui s'exerce parfois sur la nature, et que tous les progrès de la science ne disciplineront jamais. Quand le démoniaque de Gadara se frappait la poitrine à coups de pierre, la sensibilité nerveuse paraissait éteinte chez lui, et la rage avec laquelle il se meurtrissait lui-même d'une main qui brisait des chaînes de fer ne parvenait point à le blesser. Les convulsionnaires en faisaient autant sur le tombeau du diacre Paris : toutes les commissions académiques du siècle de Louis XIV constatèrent le fait, sans réussir à l'expliquer par des raisons tirées de l'ordre naturel, impossibiiiié S. Nous retrouvons, dans le démoniaque de Gadara, les

matérielle de . . . i-ii- ^ ' •■> i 'i

connivence autres sigucs dc possessiou diabolique deja observes dans

préalable.

celui de Capharnaûm. C'était la première fois que Jésus débarquait sur le rivage des Géraséniens. Le démoniaque ne pouvait donc pas le connaître. La réputation du Sauveur ^'était pourtant déjà répandue dans celte contrée. La respectueuse prière que les habitants adressèrent à Jésus après le prodige, nous le fait assez comprendre. Mais le possédé vivait depuis longues années séquestré de tout commerce avec les humains. Par conséquent il ne pouvait pas même avoir entendu le nom du Sauveur ; et cepen-

dant, aussitôt que la barque galiléenne touche la terre, il se précipite du haut de la montagne , se prosterne et s'écrie : « Que vous ai-je fait, Jésus, Fils du Dieu très-haut? » Non-seulement le possédé appelle par son nom cet étranger, cet inconnu, ce visiteur qui paraissait pour la première fois, mais il lui donne son véritable titre : « Fils du Dieu très-haut, » ou plutôt, selon le style hébraïque. Fils de Jéhovah ! Dans cet halluciné, dans ce fou furieux, ainsi que la critique moderne voudrait le considérer, d'où vient cette admirable lucidité qui dépassait celle de l'esprit le plus sain ! Le plus perspicace des habitants de cette contrée où le Sauveur était personnellement inconnu aurait été impuissant à trouver le véritable nom du personnage qui abordait en ce moment en vue de Gadara. Le plus habile des rationalistes du pays n'eût jamais deviné que l'inconnu, débarquant avec quelques pêcheurs sur ce rivage , était le Fils de Jéhovah ! Surtout il se fût bien gardé de le dire. Mais le démoniaque agissait et parlait sous l'impulsion d'un esprit qui n'était pas le sien. Sa logique, comme celle du possédé de Capharnatim suit un ordre d'idées manifestement satanique. n Pourquoi venez-vous nous tourmenter avant le temps? Au nom du Dieu très-haut, je vous adjure de ne pas nous torturer ainsi ! Mon nom est Légion , car nous sommes une multitude. Ne nous chassez pas de ce pays. Ne nous ordonnez pas de rentrer dans l'abîme ! » Pour bien comprendre ces dernières [paroles , il faut les

rapprocher delà doctrine de Jésus-Christ lui-même. «L'esprit impur, (lit-il, quand il est chassé d'un homme, parcourt les régions arides et va chercher une autre demeure*. » Il y a donc au-dessus de nous , et parmi les principautés de l'air, selon l'expression de saint Paul, des esprits qui cherchent sans cesse à séduire et à tromper les hommes. Ce pouvoir date pour eux du jour où la déchéance originelle leur donna une action directe et un empire immédiat sur la race humaine. Ils trouvent dans l'exercice de ce ministère de dépravation des joies infernales qui adoucissent pour eux l'éternelle torture à laquelle ils sont voués. C'est pour cela que saint Pierre et saint Jude, instruits des vérités du monde surnaturel à l'école du divin Maître , nous enseignent « que les anges rebelles sont réservés pour le jour du dernier jugement, où leur supplice sera complet ^» C'est dans le même sens que saint Paul disait aux Corinthiens: «Vous savez que nous jugerons même les anges\ » La logique de Satan est donc manifeste, dans ce dialogue avec le Sauveur. L'esprit du mal ne veut pas être, avant le temps, avant le jugement du dernier jour, chassé de son domaine et replongé dans l'éternel abîme. La logique 6. Mais si le démon a sa logique infernale, le Rédemp-

de Satan et la i- • i » i • ti r i

logique .!.î tcuT diviu dcs umes a la sienne. Il laut que le tyran qui a

Jésus-Clirisl.

si longtemps courbé le monde sous sou empire soit enfin démasqué, et que sa domination apparaisse dans toute son «Matth., XII, 43. — MI Pclr., ii, 4; Jud., 6. — M Cor., vi, 3.

horreur. L'esprit de Satan est essentiellement celui du mal : la destruction est son triomphe ; la haine qu'il a pour l'homme s'étend à tout le domaine de l'homme et à la nature elle-même. Les rationalistes de l'ère évangélique niaient l'existence des esprits. Nos modernes Sadducéens n'ont rien inventé, et, durant les jours de sa vie mortelle, Jésus-Christ avait à combattre des doctrines exactement semblables à celles qui se produisent de nos jours. On l'a dit : Le chef-d'œuvre de Satan a été de faire nier sa propre existence. Mais l'œuvre divine de Notre-Seigneur a été de faire connaître Satan , pour anéantir son pouvoir. Quand les démons disent au Sauveur : « Permettez-nous d'entrer dans le corps de ces pourceaux, » leur malice infernale prévoyait que le désastre qui allait frapper par eux toute la contrée aurait pour résultat d'effrayer les habitants et de les éloigner de Jésus. L'intérêt matériel est un des plus puissants auxiliaires de l'empire de Satan. Le divin Maître exauce cependant cette prière hypocrite ; c'est que la foi du monde entier devait compenser la pusillanime défection des Géraséniens. Qu'on sonde, en effet, à la lumière de l'Evangile, les profondeurs du monde démoniaque dans ses rapports avec notre monde visible, et l'on se convaincra que cet épisode est une révélation complète , en deçà de laquelle il serait aussi périlleux de rester, qu'il serait téméraire de vouloir poursuivre au delà. Le pouvoir du démon, terrible dans sa nature, dans sa manifestation et

dans ses effets, est pourtant soumis à la volonté souveraine de Dieu. Satan, l'ange de ténèbres, n'agit qu'avec la permission de son Créateur et de son juge. Nous comprenons ainsi que tout genou fléchisse, au nom de Jésus, même dans les abîmes de l'enfer '. La prière adressée au Sauveur par la bouche du démoniaque, nous révèle la loi du monde infernal. Le principe surnaturel de la grâce manque à cette prière, qui ne constitue ni un acte d'espérance ni un acte de charité. C'est la sourde imprécation de l'esclave , mordant la chaîne dont il subit l'étreinte, sans pouvoir la briser. Mais c'est un acte de foi, le seul dont les démons soient capables ; car, dit saint Jacques : « Les démons croient^. » La subordination absolue de la puissance satanique à la volonté de Dieu rassure nos âmes contre les terreurs excessives, et nous place entre une crainte légitime et une espérance certaine dans la voie du salut. Plus la prière de Satan recèle d'intentions perverses, plus la volonté de Jésus renferme de trésors de miséricorde. Ce que le démon prétend faire servir à la destruction et à la ruine, Jésus le fera tourner à la sanctification des âmes ; et Satan lui-même en travaillant à éteindre la foi dans les cœurs ne réussira qu'à l'y enraciner pour jamais.

Leoémo- '^ ' " ^llcz , )) dit Ic Scigueur à la légion diabolique; crdaMfigure commc s'il disait : Montrez vous-mêmes à vos adorateurs

du moDde i » -i • t •

païen, qucl maître ils servaient. Jamais, sans vous, lliomme ne •Philipp., II, 10. — Macoh., ii, 19. ■

CHAP. YII. — LES GÉRASÉNIENS. 121

comprendrait votre infernale puissance , et l'ignominie des dieux qu'il s'est donnés. Allez donc ! Ces pourceaux, que vous choisissez pour manifester votre pouvoir , valent-ils mieux que le troupeau d'Epicure, dont vous êtes les rois? — A l'instant, les animaux immondes se précipitent de tous les points de la montagne, et vont se noyer dans les flots. L'affirmation du pouvoir démoniaque ne pouvait être plus solennelle. Que les Sadducéens juifs, les sophistes de la Grèce et de Rome, ou les rationalistes de notre temps nient, s'ils le veulent, l'existence des esprits. Les Géraséniens ne la nièrent pas : et leur intérêt personnel nous garantit la vérité de leur témoignage. A la nouvelle du désastre qui vient de les atteindre dans leur fortune, aux cris des pâtres épouvantés , ils accourent, et le premier objet qui frappe leurs regards, c'est le démoniaque, maintenant délivré, assis aux pieds du Sauveur, écoutant modestement les leçons de la sagesse divine, dans le calme d'une intelligence redevenue saine. Cet homme, l'effroi de tout le pays, a repris ses vêtements ; comme un agneau timide, il est couché aux pieds du souverain Pasteur. A ce spectacle inattendu, les Géraséniens, saisis d'effroi, oublient leurs propres intérêts et la perte qu'ils viennent de faire. On leur raconte tous les détails du prodige. Les pâtres ne les avaient informés que de l'accident survenu aux troupeaux. Maintenant les témoins du miracle complètent le récit. La multitude, rassemblée de tout le pays, voit Jésus ; elle s'épou-

122 niSTOlRE HE kothe-seigneur jésus-ciirist.

vante de celte puissance inouïe, et supplie le divin Maître de s'éloigner de ses frontières. Celle conduite des Géraséniens est la preuve la plus irréfragable de l'aullien licite du miracle. Quel motif retint le bras de la foule exaspérée, dont les troupeaux étaient perdus? Pourquoi n'accablèrentils pas, sous une grêle de pierres, l'étranger qu'on signalait comme l'auteur du désastre? Si les habitants de Gadara n'avaient pas eu sous les yeux le démoniaque guéri ; s'ils n'eussent contemplé ce miracle vivant, rien n'aurait arrêté leurs instincts de vengeance. Mais, au contraire, ils se prosternent devant le Sauveur ; ils le supplient de s'éloigner de leur territoire, et quand Jésus, cédant à leurs instances, fut remonté dans la barque, chacun s'empressa, sans doute, de retirer des flots les épaves du naufrage. Cependant le divin Maître laisse au milieu d'eux le démoniaque délivré , pour que la persistance de sa guérison , et le récit qu'il en ferait lui-même fussent autant de signes incontestables de la puissance et de la miséricorde divines. Telle est la signification de l'épisode de Gadara. Depuis lors , que d'âmes arrachées au pouvoir de Satan par la vertu rédemptrice ! Ce troupeau immonde, précipité dans les flots du lac de Tibériade , figurait l'expulsion de Satan que la croix allait chasser de tous les points de la terre. Le règne de Jésus-Christ devait s'établir sur les ruines de l'empire démoniaque.

§ II. lie Pain du ciel.

8. « Jésus, continue l'Evangéliste, étant remonté dans Première

multiplica-

la barque, passa sur l'autre rive du lac ^ La multitude , *'°°.

■^ ' •■• des pains.

l'accueillit avec transport, car elle avait attendu son retour ^ Les disciples de Jean-Baptiste , après avoir enseveli leur maître , vinrent trouver Jésus pour lui apprendre ce qui s'était passé ^; et désormais, ils s'attachèrent au Seigneur. Les apôtres, après leur première excursion en Galilée, s'étaient rassemblés eux-mêmes pour revenir à Jésus. Ils lui rendirent compte de tout ce qu'ils avaient fait et enseigné dans le cours de leur mission \ » La nouvelle de la mort de Jean-Baptiste avait dû interrompre la mission des Apôtres. On pouvait craindre de la part d'Hérode Antipas un système de persécution qui s'étendrait sur les disciples de Jésus, après avoir sévi contre le Précurseur. Le sang appelle le sang sous la main des tyrannies ombrageuses et faibles qui se sont une première fois laissé entraîner dans le crime. « Or la fête de Pâques était proche ; » mais Jésus ne se rendit point à Jérusalem pour la solennité. «Venez, dit-il à ses Apôtres, vous reposer avec moi au désert. — Car la foule se pressait toujours autour d'eux, et ils n'avaient pas le temps de manger. — Etant donc montés dans une barque, ils se rendirent dans la solitude voisine

^Luc, \m,31. — Hbid., 40.— ^Matth., xiv, i2-i3. — * Marc, \i, 30.

d2i HISTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUU JÉSUS-CHRIST.

de Betlisaïda, sur l'autre rive du lac. Le peuple, en les voyant s'éloigner, devina leur direction, et les suivit à pied en contournant la mer de Tibériadc. La multitude se grossissait en chemin de Taffluence des habitants du pays qui s'y joignaient. De sorte que Jésus, descendant de la barque, fut ému de compassion. Il les accueillit avec bonté, leur distribua ses enseignements et guérit tous les malades. Il gravit ensuite la montagne et s'assit entouré de ses disciples. Cependant l'heure était déjà avancée. Les Apôtres s'approchèrent de Jésus. Ce heu est désert , lui dirent-ils, et le jour penche vers son déclin. Congédiez la foule, pour que chacun se rende dans les cités et les villages d'alentour, et puisse s'y procurer des aliments. — Il n'est pas nécessaire de les y envoyer, répondit Jésus : donnez-leur vous-mêmes à manger. — Mais deux cents deniers ne suffiraient pas , reprirent les Apôtres , pour acheter la quantité de pain nécessaire à tant de monde. — Alors Jésus leva les yeux, et voyant cette multitude immense, dit à Philippe : Où pourrions-nous acheter du pain pour nourrir ce peuple? — Or il parlait ainsi pour éprouver la foi de Phihppe, car Jésus savait bien le prodige qu'il allait opérer. Cependant Phihppe répondit : En distribuant pour deux cents deniers de pain , chaque personne n'en aurait pas même un morceau.— Jésus leur demanda : Combien avez-vous de pains? Allez vous en assurer. — Ils le firent, et l'un d'eux, André, frère de Simon^Pierre, revint en disant : Il y a ici un jeune

homme qui a cinq pains d'orge et deux poissons. Mais, qu est-ce que cela pour une telle foule? — Il y avait, en effet, environ cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants. Jésus dit aux Apôtres : Faites-les asseoir. — Or on était dans un vallon où l'herhe était abondante. La foule s'assit sur le gazon vert, par groupes de cent et de cinquante personnes, selon le voisinage et la parenté. Alors Jésus prit les cinq pains, leva les yeux au ciel , et , ayant rendu grâce à son Père, les bénit. Il les rompit ensuite et les distribua aux disciples pour les servir à la foule. Il fît de même pour les poissons et chacun en mangea autant qu'il voulut. Quand tous les convives furent rassasiés, il dit aux Apôtres : Recueillez les morceaux, afin qu'ils ne se perdent pas. — Ils le firent et comblèrent douze corbeilles des fragments restés des cinq pains d'orge et des deux poissons , après que tout le peuple eut mangé. » La foule qui venait d'être à la fois le témoin et l'objet du miracle s'écria : a C'est vraiment le Messie dont l'avènement était promis au monde ! — Ils voulaient s'emparer de Jésus pour le proclamer roi. Mais le Seigneur, connaissant leur pensée, s'enfuit seul sur la montagne, ordonnant à ses Apôtres de reprendre la mer, et de traverser sans lui le lac de Tibériade *. »

9. Qu'eussent fait toutes les commissions scientifiques Authenticité

^ ^ du miracle.

* Matth., XIV, 13-21 ; Marc, vi, 31-44; Luc, ix, 10-17, Joan., vi, i-lo.

126 HISTOIRE DE NOTRE-SEIfiNEUR JÉSUS-CHRIST.

du rationalisme, si elles eussent contemplé le prodige de la multiplication des pains? Il iv y a pas ici de place pour l'illusion ou la supercherie. Jésus a traversé le lac sur une barque de pécheur. En supposant toute la capacité du frêle esquif remplie en secret de provisions, l'insuffisance des vivres par rapport à la multitude n'en serait pas moins évidente. D'ailleurs , cinq mille hommes échelonnés sur les pentes de la montagne, depuis la rive du lac jusqu'au sommet où s'était assis le divin Maître, auraient vu passer les corbeilles chargées de peains et de poissons, qu'il eût nécessairement fallu sortir de la barque. Nul n'aurait songé à trouver, dans un fait aussi simple, la moindre apparence de miracle. Toutes les circonstances du récit évangélique se prêtent une force mutuelle et résistent aux efforts de l'incrédulité. En temps ordinaire , la foule qui se pressait autour de Jésus n'aurait pas atteint le chiffre de quatre à cinq mille hommes. Mais l'Evangéliste précise la date , et nous donne la raison de ce déplacement en masse, a La fête de Pàque était proche, » par conséquent le pèlerinage annuel de Jérusalem commençait en Galilée. On voyageait par groupes de familles et de localités. Yoilà pourquoi les Apôtres font ranger la foule, dans l'ordre accoutumé, pour le repas du soir : secundùm contubernia. Quand Joseph et Marie conduisirent l'Enfant-Dieu , âgé de douze ans, à la Ville sainte, le trajet s'était accompli dans les mômes conditions. Cette fois la multitude espérait sans doute que

Notre-Seigneur irait lui-même à la solennité; elle Youlait l'escorter, comme l'année précédente , et suivre chacun de ces pas marqués par des grâces et des bénédictions nouvelles. La réunion des quatre à cinq milles hommes que les Apôtres font asseoir dans le vallon verdoyant de Bethsaïda ne pouvait avoir lieu qu'en Palestine, et à l'époque marquée par l'Evangéliste. L'authenticité du récit se démontre ainsi d'elle-même , et s'affirme avec des caractères d'évidence irrécusables. Comme pour mieux constater le prodige, Jésus ordonne aux Apôtres de s'informer de la quantité de vivres qui peuvent se trouver à la disposition de tout ce peuple. Les Juifs avaient l'habitude de porter avec eux, en voyage, une corbeille , dans laquelle ils mettaient les restes du repas précédent, et un peu de foin qui leur servait d'oreiller pour la nuit. Juvénal se moquait élégamment de cette pauvreté des Hébreux « dont un panier de jonc et une poignée de paille, disait-il, composent tout le mobilier *. « Ce que le satirique eût admiré chez un stoïcien, il le méprisait chez un peuple 'détesté pour son intolérance rehgieuse ^. Car on ne pardonnait pas plus à la race juive de rester exclusivement fidèle au culte du vrai Dieu , qu'on ne pardonne à l'Eghse de Jésus-Christ son attachement sans partage à la révélation évangélique. Quoi qu'il

iJudœis quorum cophinus, fœnumque supellex.

(Juvenal., Satir. m, vers. 14.)

1 Philostrate, Vie d'Apollonius de Tyane, livre IV, chap. xxxiii.

en soit, les tlouze corbeilles qui sont remplies des morceaux laisses par la foule, après le repas miraculeux, sont encore un détail caractéristique. Leur présence sur le théâtre du prodige ne s'expliquerait point naturellement partout ailleurs. On chercherait en vain, dans nos contrées, parmi la foule qui se presse ànosfêtespubliques, douze corbeilles dont on pût immédiatement disposer. Mais avec les mœurs connues des Juifs, ce qui ne se trouverait pas chez nous, devait abonder parmi eux. Cependant il ne se rencontre au milieu d'une telle affluence que cinq pains d'orge et deux poissons. L'Evangile nous donne indirectement la raison de cette pénurie. On était dans la contrée la plus rirlie et la plus abondante de la Palestine , sur les bords d'un lac poissonneux, au milieu de villages et de cités qui pouvaient fournir abondamment à toutes les ressources de la vie. Il avait donc été fort inutile aux pèlerins de se charger de provisions. Les Apôtres proposent au Sauveur ou de les envoyer eux-mêmes acheter dans le voisinage la quantité de pain nécessaire, ou de congédier le peuple qui trouverait dans les bourgades environnantes le repas du soir. Mais plus ces détails, multipliés et précis, s'accordent avec les circonstances de temps et de lieu au milieu desquelles s'accomplit l'événement, plus ils attestent la réalité du miracle. Cinf[ mille hommes savent-ils ou non s'ils ont avec eux de quoi manger? Cinq mille hommes peuvent-ils se méprendre, en comptant cinq pains d'orge et deux pois-

sons? Enfin leur témoignage est-il recevable', quand ils se déclarent rassasiés par les pains et les poissons miraculeusement multipliés? La constatation de chacune des phases du prodige était évidemment à la portée de tous. L'absence de provisions suffisantes est attestée et par l'inquiétude des Apôtres, et par leur enquête au milieu de la foule, et par les réponses de Philippe et d'André, frère de Simon-Pierre. Le jeune voyageur qui apporte les cinq pains d'orge et les deux poissons , tenus par lui en réserve , ne pouvait s'être chargé, au départ, de l'énorme quantité de vivres que suppose un repas de cinq mille hommes. Enfin, quand toute la foule nourrie par le pain du miracle, comme jadis les Hébreux par la manne du désert, veut s'emparer de Jésus- Christ pour le faire roi, elle proclame la réalité du miracle, avec une énergie que le rationahsme n'affaiblira jamais. Si la multitude n'a pas été témoin d'un prodige , pourquoi son enthousiasme pour le divin Maître éclate- t-il avec une telle spontanéité? Si vous rejetez le miracle de la multiplication des pains sur la montagne de Bethsaïda, vous retombez dans le miracle du délire inexphcable qui s'empare, sans le moindre prétexte plausible, d'une multitude de cinq mille hommes ! Le prodige déborde donc de toutes parts. Le pain miraculeux du désert s'est changé au pain miraculeux de l'Eucharistie. Le divin Maître va bientôt nous développer lui-même ce mystère d'amour, dont l'épisode de Bethsaïda n'était que le prélude.

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