‹ Histoire de N.S. Jésus-Christ, exposition des saints évangiles (volume 2)Chapitre 12 sur 69 · II · texte numérisé non relu

II

jésusmirche 10. a Lc soif clalt vGnu, conliiîue rEvangile, lorsque

sur les 11 jts.

Pierre lesuit. jcs (lisciples, pour obéir à rorilre du Seigneur, rcmontcrent dans la barque , et traversèrent le lac, en se dirigeant vers Capharnaiun. La nuit arriva, sans que Jésus vînt. Cependant la mer commençait à grossir, sous le souffle de la tempête. Ils ramèrent l'espace de vingt-cinq ou trente stades, avec de grands efforts, car le vent leur était contraire. Cependant Jésus était demeuré seul sur le rivage. La barque agitée par les flots oscillait au milieu du lac. Or, environ la quatrième veille de la nuit, le Seigneur vint à eux, marchant sur les vagues. Ils le virent s'avancer sur les eaux, s'approcher du navire et continuer sa route, comme s'il voulait les dépasser. En l'apercevant, ils crurent voir un fantôme. Dans leur terreur ils s'écrièrent à la fois : C'est un spectre ! car tous l'avaient vu. Mais Jésus leur parla aussitôt en disant : Ayez confiance. C'est moi. Ne craignez point ! — Pierre dit alors : Seigneur, si c'est vous, ordonnez que j'aille vous rejoindre, en marchant sur les flots! — Yenez, répondit Jésus. — Pierre descendit alors de la barque, et marcha sur l'eau pour aller à Jésus. Mais en ce moment la tempête soulevait les vagues avec violence, Pierre eut peur. Il commençait à enfoncer et s'écria : Seigneur, sauvez-moi ! — Aussitôt Jésus étendant la main, le releva et lui dit : Homme de peu de foi, pounjuoi avezvous douté? — Les disciples le prièrent alors de monter dans la barque, il le fit ; à l'instant le vent cessa. Les mate-

CHAP. y II. — LE PAÎN DU CIEL. 131

lots se jetèrent à ses pieds en s'écriant : Vous êtes vraiment le Fils de Dieu ! — Un instant après le navire abordait sur le rivage de Génésareth^ »

11. Pierre fait ici, selon l'expression de saint Jean Chry- La primauté sostome, l'apprentissage de la foi indéfectible dont il aura le privilège. Comme le petit oiseau, dit-il, qui s'essaie à voler hors du nid, et que ses ailes ne soutiennent pas encore, a besoin du secours maternel pour soutenir son essor, ainsi le divin Maître vient soutenir la faiblesse de son Apôtre. )) La primauté de Pierre, l'élan de sa foi et de son invincible courage s'affirment, dans cet épisode, avec un merveilleux caractère. Tous les autres disciples ont entendu la voix de Jésus-Christ. Ils ont reconnu cette personnalité divine, qui commande aux vents et aux flots. Chacun d'eux voit Jésus marcher sur les vagues, comme sur une plage unie. Ils ne s'en étonnent pas, car ils savent qu'il est Dieu. Mais la foi de Pierre va plus loin. Ecoutons saint Augustin développer ce mystère et interpréter l'exclamation de l'Apôlre, quand il dit à Jésus : « Si c'est vous, ordonnez que j'aille vous rejoindre en marchant sur les eaux ! » — « Je ne m'étonne pas que les vagues se courbent sous vos pieds, pour leur frayer un chemin. La créature ne doit-elle pas être soumise à son auteur? Non, ce n'est pas là pour moi un sujet d'admiration, Youlez-vous m'étonner, communiquez la même puissance à Pierre, et ordonnez-lui d'aller à ^Mattli., XIV, 22-33; Marc, vi, 45-32; Jean, vi, 16-21.

VOUS par le même chemin. Vous êtes Dieu , mais je ne suis qu'un homme. Vous avez voulu emprunter l'infirmité de ma nature, donnez-moi la puissance de la vôtre, et que les flots me portent comme vous. Ordonnez , Seigneur , que j'aille vous rejoindre, en marchant sur les eaux. La mer deviendra pour moi une route praticable, si vous le voulez, vous qui êtes venu pour être notre voie K Seul, Pierre, le premier dans la hiérarchie apostolique , ose tenir ce langage, parce qu'il est le premier pour le dévouement et l'amour -. » L'embarcation sur laquelle se trouvaient les disciples était un de ces bateaux de pêcheurs, dont Josèphe nous dit que le nombre s'élevait, de son temps, à environ quatre mille, sur le lac de Tibériade. A l'époque de la ruine de Jérusalem, les Galiléens osèrent, avec cette légère escadre, engager un combat naval contre les trirèmes de Yespasien et de Titus. On conçoit que saint Pierre put facilement franchir le bord de la barque et descendre à la mer pour aller à Jésus. Mais ce qui dépassera à jamais l'intelligence du rationalisme, c'est que l'eau soit devenue ferme sous ses pieds. La foi du prince des Apôtres obtient un prodige. Cependant cette foi n'est pas encore confirmée dans son immuable stabiUté. Le vent amoncelle les vagues, comme des montagnes liquides; et Pierre tremble. « Sei-

* Serin. XIV ; Cornélius à Lapide, édit. Vives, tom. XV, pag. 346; Patrol lut., tom. XXXIX, col. 1886.

* S. Augustin., serai, lxxvi; Patrol. lat., tom. XXXVIII, col. 479.

CHAP. Yll. — LE PAIN DU CIEL. 133

gneur, sauvez-moi! » s'écrie-t-il. Un jour viendra encore où l'orage de la persécution ébranlera le courage de Pierre. Il lui faut apprendre par expérience que, dans le gouvernement de l'Eglise, l'homme n'est rien et que Dieu est tout. Jésus sur les flots du lac de Génésareth, et Jésus au tribunal du Grand-Prêtre sera un instant abandonné. Mais aussi quelles circonstances formidables ! Pierre, chancelant, est relevé sur les eaux, du lac par la main de Jésus, comme il sera relevé au prétoire par un regard de Jésus. Après ces deux chutes, qui sont devenues le rocher de notre foi , dit saint Augustin, Pierre n'hésitera plus. Il s'élancera à travers les flots et les tempêtes de l'océan humain. La barque chancellera toujours ; le veut ne cessera de souffler ; parfois on saisira le pilote et on le jettera à la mer ; Jésus le relèvera toujours, et toujours Pierre conduira l'esquif de de l'EgUse immortelle aux rivages de l'éternité.

12. « Les habitants de Génésareth, continue l'Evangile, ^e pain ayant appris que Jésus venait de débarquer sur leur terri- ^"*'^^^"^*"i"® toire, lui apportaient les malades sur leurs lits, et les déposaient à ses pieds. Il les guérissait. Dans )es villages, les bo'urgs et les cités qu'il traversait , on les exposait sur la place publique ; ils le supphaient de leur permettre de toucher la frange de son vêtement, et tous ceux qui la touchaient étaient guéris *. Cependant la multitude, nourrie du pain miraculeux, avait passé la nuit au pied de la mon-

* Marc, VI, 54 ad ultim.

134 niSTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CURIST.

tagne. Le lendemain, ne voyant plus Tunique barque qui kl veille était attachée à la rive, et sachant que Jésus avait laissé partir les disciples sans les accompagner, elle se mit à sa recherche. Ne l'ayant point trouvé, la foule traversa le lac, sur les bateaux des pêcheurs de Tibériade, et vint à Capharnaiim, s'enquérant de Jésus. Lorsqu'ils l'eurent rencontré, ils lui dirent : Maître, quand donc êtes-vous venu ici ? — En vérité, en vérité, je vous le dis, réponditil, vous me cherchez, non parce que vous avez vu des miracles, mais parce que vous avez mangé des pains en abondance, et que vous avez été rassasiés. Travaillez, non pour vous procurer une nourriture périssable, mais pour obtenir la vie éternelle que le Fils de l'homme vous donnera. Car c'est lui que Dieu le Père a marqué du sceau de son élection. — lis lui demandèrent alors : Que ferons-nous pour accomphr les œuvres de Dieu? — L'œuvre de Dieu, reprit Jésus, qonsiste pour vous à croire en celui qu'il a envoyé. — Mais, reprirent-ils, à quel signe reconnaîtronsnous que nous devons vous croire ? Quelle preuve en donnez-vous? Nos pères ont mangé la manne dans le désert. Les paroles de l'Ecriture l'attestent : a. Moïse leur a donné à manger le pain du ciel. » — En vérité, en vérité, je vous le dis, répondit Jésus, ce ne fut pas Moïse qui donna le pain du ciel, mais mon Père vous donne en ce moment le véritable pain céleste. Car le pain de Dieu est celui qui descend du ciel et communique la vie au monde. — Seigneur, s'é-

crièrent-ils, donnez-nous ce pain merveilleux. — Je suis, répondit-il , le pain de vie. Quiconque vient à moi n'aura plus jamais faim ni soif. Je vous l'ai déjà dit, vous m'avez vu, et vous ne croyez pas encore. Tout ce que me donne mon Père viendra à moi, et je ne le rejetterai point, car je suis descendu du ciel , non pour faire ma volonté , mais pour accomplir l'ordre de celui qui m'a envoyé. Or la volonté du Père qui m'envoie est que je ne perde aucun de ceux qu'il m'a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour. Oui, telle est la volonté de mon Père qui m'a envoyé : Quiconque voit le Fils de l'homme et croit en lui aura la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. — Cependant les Juifs murmuraient, parce qu'il avait dit : Je suis le pain vivant, descendu du ciel. — Quoi donc, disaient-ils, n'est-il point Jésus, fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère? Comment peut-il dire : Je suis descendu du ciel? — Jésus leur répondit :• Cessez de murmurer ainsi. Nul ne peut venir à moi, si mon Père, qui m'a envoyé, ne l'attire par sa grâce. Celui-là, je le ressusciterai au dernier jour. Il a été écrit par les Prophètes : « Tous seront admis à recevoir la doctrine de Dieu. «En effet, quiconque entend la voix du Père, et suit son enseignement, vient à moi ; non pas cependant que personne ait vu le Père. Celui-là seul qui est de Dieu a vu le Père. En vérité, en vérité, je vous le dis : Celui qui croit en moi a la vie éteinelle. Je suis le pain de vie. Vos aïeux ont mangé la

manne, au désert, et ils sont morts. Si quelqu'un mange le pain descendu du ciel, celui-là ne meurt pas. Je suis le pain vivant, descendu du ciel. Quiconque mangera ce pain vivra éternellement. Le pain, que je donnerai pour la vie du monde, c'est ma chair. — Les Juifs laissèrent alors éclater leur indignation. Ils disaient entre eux : Comment peut-il nous donner à manger sa propre chair? — Jésus reprit : En vérité, en vérité, je vous le dis : Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous. Quiconque mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est réellement une nourriture et mon sang un breuvage. Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi, et moi en lui. Le Père, qui m'a envoyé, est vivant et je vis de sa vie; de même, celui qui me mange vivra de ma vie. Yoilà donc le pain descendu du ciel, bien différent de la manne que vos aïeux mangèrent et qui ne les préserva pas de la mort. Celui qui mange ce pain vivra éternellement. — Or Jésus tenait ce discours en enseignant le peuple, dans la synagogue de Capharnaiim. Plusieurs de ses disciples , en l'écoutant, disaient : Cette parole est d'une intolérable dureté! Qui pourrait l'admettre ? — Jésus, connaissant leur pensée, leur dit : Cela vous scandalise ! mais attendez le jour où vous verrez le Fils de l'homme remonter aux cieux, d'où il est descendu. L'esprit vivifie tout ; les sens n'ont rien à

faire ici. Or les paroles que j'ai prononcées sont esprit et vie. Cependant il en est quelques-uns parmi vous qui ne croient pas. — En effet , Jésus savait , dès le commencement, quels étaient les incrédules ; il connaissait celui qui devait le trahir. Il ajouta donc : Je vous l'ai dit: Nul ne peut venir à moi, si cette grâce ne lui a été donnée par mon Père. — En ce moment, plusieurs de ses disciples se retirèrent, et ne voulurent plus marcher à sa suite. Alors, Jésus dit aux douze : Et vous, voulez-vous aussi m'abandonner? — Seigneur, s'écria Pierre, à qui irions-nous? Yous avez les paroles de la vie éternelle. Nous savons et nous croyons que vous êtes le Christ, Fils de Dieu ! — Jésus reprit : Ne vous ai-je pas élus au nombre de douze ? Cependant, parmi vous, il y a un fils de Satan. — Il désignait ainsi Judas Iscariote, fils de Simon, l'un des douze , qui devait le trahir ' . »

13. La multiplication des pains, sur la montagne, ce caractères

d'authenliciié

prodige, qui eut entraîné la foi de tout autre peuple, n'est intrinsèque

du récit

pas suffisant pour les Juifs. Ils le trouvent inférieur à celui évangéiique.

Le pain

de Moïse; car, enfin, Jésus n'a multiplié que des pains ''®^°®^°^" ^" d'orge et la chair de quelques poissons, pour un seul repas et pour une foule restreinte. Moïse, au contraire, avait fait descendre la manne du ciel, pendant quarante années, et avait nourri ainsi des millions d'hommes. Pour faire une telle objection, et pour montrer une pareille exigence, * Matth., XIV, 32 ad ultim.; Marc, vi, 53 ad ultira. ; Jean, vi, 22-72.

138 inSTOfRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-GHRIST.

il fallait ùlre Hébreu. Jamais un Spartiate ou un Romain n'eût parlé ainsi. Mais les fils d'Abraham, d'Isaac et de Jacob étaient les familiers du miracle. Elle avait multiplié l'huile, dans les jarres de la veuve de Sarepla. Ce prodige ne dépassait pas celui de Moïse, et quand Notre-Seigneur s'annonce comme le Messie prédit par Moïse, on lia demande des signes plus éclatants que ceux de Moïse, d'Elie et des autres Prophètes. L'attitude du peuple est telle qu'on pouvait l'attendre de tout son passé historique. Sous ce rappori, le Testament Ancien et le Testament Nouveau se renvoient Ton à l'autre un témoignage solennel d'authenticité. Il faut donc que le divin Maître nourrisse d'un pain miraculeux, non plus une foule affamée au désert de Bethsaïda, mais des générations entières. Il faut que ce pain descende du ciel, et qu'il ne soit pas la reproduction d'un aliment terrestre. Il faut enfin que le prodige ne soit pasunphénomèneisoléettransitoire; mais qu'il ait, comme la manne de Moïse, le double caractère de l'universalité et de la durée. Mais le Sauveur va plus loin que les exigences de la rage juive; et la merveille permanente dont il annonce l'institution épouvantera l'incrédulité elle-même. Le corps et le sang de Jésus-Christ seront à jamais le pain et le vin de l'immortalité. 11 n'y a point ici de figure, de vSymbole ni de métaphore. « Ma chair est vraiment une nourriture et mon sang un breuvage. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi et moi en lui. Celui

qui me mange vivra par moi. » Impossible de se méprendre sur la réalité positive de cette parole. Elle indigne les Juifs : « Comment, disent-ils, celui-ci nous donnera-t-il sa chair à manger? « Elle révolte un grand nombre de disciples jusque-là fidèles. Ils abandonnent leur Maître, en criant : « Un tel langage est intolérable ! » Qu'était-ce pourtant que cette parole du Sauveur , sinon le dogme de la transsubstantiation eucharistique, miracle permanent du pain de vie, descendu du ciel, qui s'est multiplié sans limite et sans mesure pour nourrir des générations d'âmes? D'un pôle à l'autre, la multiplication des pains s'accomplit aujourd'hui comme à Belhsaïda. L'incrédulité juive et la désertion des disciples épouvantés ne changent rien au langage de Notre-Seigneur. Il n'adoucit point sa formule, pour calmer l'indignation de ses auditeurs. Qu'on suppose un instant que la pensée du divin Maître eût été celle-ci : Je vous donnerai à manger un pain ordinaire, qui sera la figure de mon corps; je vous donnerai à boire un vin pareil à celui dont vous faites usage tous les jours, et qui sera la figure de mon sang. Cette hypothèse est celle du protestantisme. Qui donc eût empêché le Sauveur d'apaiser soudain tous les murmures, et de retenir à ses côtés la foule des disciples incrédules? Un seul mot d'explication, tombé de ses lèvres, eût fait cesser l'agitation produite par un discours interprété tout d'abord en un sens trop absolu. Mais Jésus-Christ redouble ses affîr-

malions à mesure que le tumulte augmente. Il redit invariablement : c( Je vous donnerai ma chair à manger et mon sang à boire. Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous. Ce langage vous scandalise, attendez le jour oii vous verrez le Fils de Thomme remonter au ciel d'où il est descendu. L'esprit vivifie tout, et les sens n'auront rien à faire ici. » 0 Jésus de l'Eucharistie, pain vivant descendu du ciel, des milliers d'adorateurs ont remplacé pour vous, et remplaceront jusqu'à la fin des temps, les disciples incrédules qui vous abandonnèrent à Capharnaum! S'il est encore des Juifs charnels, pour l'oreille de qui ce langage est dur, l'Eglise catholique vous redit chaque jour, au pied de vos tabernacles, la protestation de saint Pierre : « Seigneur, nous ne vous fuirons pas, car vous avez les paroles de la vie éternelle ! »

§ ZZZ. lies Pharisiens.

L'ablation 14. La solenuité pascale s'était accomplie à Jérusalem,

[)harisaïque

des mains gans quc Ic diviu Maître se fût rendu à la Ville sainte. « Il

avant le re-

P"- parcourait la Galilée, dit l'Evangéliste, et ne voulut pas pénétrer en Judée, où l'on cherchait à le faire mourir ^ » Or, des Pharisiens et des Scribes revenant de Jérusalem se joignirent à la foule qui le suivait. Ils virent les disciples rompre le pain pour le repas, sans avoir pratiqué l'ablu- * Jean, VII, 1.

tion légale des mains. Or les Pharisiens et tout le peuple juif ne mangent jamais avant de s'être lavé plusieurs fois les poignets et les mains. S'ils reviennent du marché ou de la place publique, ils ne se mettent à table qu'après ces nombreuses ablutions. Ils les pratiquent de même pour les coupes, les vases de terre ou d'airain et pour le lit qui leur sert de couche. Les Pharisiens et les Scribes l'interrogèrent donc à ce sujet, en disant : Pourquoi vos disciples transgressent-ils les rites traditionnels des Anciens? Ils ne font pas les ablutions manuelles avant de rompre le pain, et mangent à la manière des Gentils. — Jésus leur répondit : Pourquoi, sous prétexte de vos traditions, violez-vous ouvertement vous-mêmes le précepte de Dieu? Dieu a dit: Honore ton père et ta mère. Il a ajouté : Celui qui prononcera une parole de malédiction contre son père ou sa mère, sera puni de mort. Et vous, vous dites : Si un homme répond à son père ou à sa mère tombés dans l'indigence : J'aurais pu vous secourir , mais je déclare Corban (j'ai voué à Dieu) toutes les ressources dont j'aurais disposé en votre faveur; cet homme est dispensé de soulager la vieillesse de son père et de sa mère. C'est ainsi que vous ruinez le commandement de Dieu, vous jouant de sa parole, avec des traditions que vous avez faites. Hypocrites! Isaïe a bien prophétisé de vous, quand il a dit : Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi. En vain ils prétendent m'honorer par une doctrine et des observances

ii2 IIISTOIUE DE NOTRE-SEIGNEUR JESUS-CIIRIST.

frivoles, invenlées à leur gré \ En effet, c'est ainsi que vous abandonnez la loi de Dieu pour des traditions humaines, des ablutions de vases ou de coupes, et autres pratiques semblables. Voilà comment, sous prétexte de vos traditions, vous annulez les préceptes du Seigneur. — Puis s'adressant à la multitude : Ecoutez-moi, dit-il, et comprenez ma parole. Ce n'est pas ce qui entre dans la bouche de l'homme qui le rend impur, mais ce qui sort de sa bouche peut le souiller. Que celui-là entende qui a des oreilles pour entendre. — En ce moment les disciples s'approchèrent, et lui dirent : Savez-vous que les Pharisiens sont vivement scandalisés de votre parole? — ■ Jésus répondit : Toute plantation que la main de mon Père qui est aux cieux n'a point faite sera arrachée. Laissez ces hommes, ce sont des aveugles conduisant des aveugles. Or , si un aveugle prétend en diriger un autre, ils tombent tous deux dans l'abîme. — Plus tard, quand il fut rentré dans la maison, loin de la foule, ses disciples désiraient connaître le sens de la parabole. Pierre lui dit : Seigneur, interprétez-nous la parabole que vous avez prononcée. — Quoi, répondit-il, êtes-vous donc encore sans intelligence? Ne comprenez-vous pas que les aliments que l'homme introduit dans la bouche, et qui circulent dans tout son corps, ne peuvent souiller son àme? Ce qui rend l'homme impur, ce sont les paroles coupables qui sortent d'un cœur cor- ' Isa., \\\K, 13.

rompu. C'est du cœur, en effet, que procèdent les mauvaises pensées, les desseins adultères, les actes ignominieux, les homicides, le vol, le faux témoignage, l'avarice, les perfidies, les trahisons, l'impudicité, l'envie, le blasphème, l'orgueil et l'impertinence. Toute cette génération mauvaise naît du cœur. Or telles sont les causes qui rendent l'homme impur. Mais avoir mangé sans s'être lavé les poignets ou les mains ne constitue pas un état d'impureté pour l'homme '.

15. Pour se faire une idée précise des ridicules obser- Les observances phavances du Pharisaïsme et de ses incroyables prétentions risr.ïiues.

doctrinales, il faut en chercher la trace dans le Talmud, où elles se fixèrent depuis. L'usage des ablutions , si commun chez les Orientaux, est fondé sur les nécessités du climat. La législation de Moïse l'avait consacré en le réglant dans une mesure propre à sauvegarder les intérêts hygiéniques du peuple hébreu , sans le surcharger d'obligations excessives ^ La loi des ablutions était restreinte à des cas d'impureté matérielle, spécifiés par le divin Législateur, tels que le contact de cadavres d'animaux immondes. En un pays et sous un climat où la lèpre exerçait de si terribles ravages, ces précautions constituaient une nécessité sociale de premier ordre. Mais la réserve de Moïse avait disparu pour faire place à l'invasion des rites

iMatth., XV, 1-20; Marc, vu, 2-23. — -Voir Levit., xi, 31 et seq.; cf. Cornélius a Lapide, Commentar. in hune locum.

superstitieux du Pharisaïsme. Un Israélite ne pouvait manger un morceau de pain, s'il ne s'était d'abord lavé les mains, en les élevant à la hauteur de la tête. Pendant le repas, les plus zélés affectaient de se mouiller fréquemment le bout des doigts. Enfin quand ils cessaient de manger, ils pratiquaient une dernière ablution , en tenant les mains en bas, et en observant avec soin que l'eau n'allât jamais au delà du poignet. Il n'était permis de plonger entièrement le bras dans l'eau que pour le repas des sacrifices. Fallût-il aller chercher l'eau à une distance de quatre milles, les Pharisiens maintenaient l'inviolabilité de ces rites superstitieux. Le Juif qui les eût enfreints, était déclaré aussi criminel qu'un meurtrier. Au contraire , celui qui les exécutait strictement était assuré du salut éternel et d'une place au banquet du royaume des cieux. Le Talmud enregistre vingt-six prescriptions, relatives à la manière de pratiquer, chaque matin, l'ablution manuelle'. On comprend dès lors le scandale des Pharisiens et des Scribes, quand le divin Maître , brisant le faisceau de leurs traditions absurdes, les rappelle au véritable esprit de la loi mosaïque, et proclame le grand principe de la pureté du cœur. L'école rabbinique d'IIillel et de Schammaï qui avait récemment ajouté ces observances au précepte positif de la loi, prétendait leur donner une valeur doctrinale supérieure même à celle du texte de Moïse. « Les paroles des * Talmud, traité ScJiiJchan-Aruc.

CHAr. VII. — LES PHARISIENS. 145

savanls clans l'Ecriture, dit le TalrauJ, l'emportent sur celles de la loi et des prophètes. Celui qui étudie l'Ecriture fait un acte indifférent. Celui qui étudie avec la Miscbna mérite récompense \ mais celui qui se livre à l'étude de la Gémara, fait l'action la plus méritoire ^ » L'application de ce principe avait sanctionné l'abus odieux que Notre- Seigneur flétrit avec tant de sévérité. La langue hébraïque appelait : Corhan , tout ce qui était consacré au Seigneur. On trouve cette expression employée dans les livres de Moïse pour désigner les brebis, les chevreaux, les génisses des holocaustes et des sacrifices expiatoires ou pacifiques ^. Par extension, ce nom fut donné dans la suite au Gazophylacium, sorte de tronc disposé sous les parvis du Temple pour recevoir les offrandes du peuple^. Le mot Corhan, était devenu sacramentel dans le langage usuel , pour signifier tout ce qui était, de fait ou intentionnellement, voué au Seigneur, en sorte qu'il suffisait de jeter cette exclamation : Corhan! pour arrêter toute revendication même légitime sur un objet quelconque, qui se trouvait investi par là même de l'inviolabilité d'une chose sacrée, appartenant au Temple, et couverte par la majesté de Jéhovah. Tel était le subterfuge employé par des enfants ingrats pour se soustraire aux obligations de la piété filiale. Corhan! disaient-ils au vieillard qui étendait la main, pour

^ Talmiid,lvdi\ié,'Bava-Metzia', Scpp., Vie de Notre-Seigneur Jésus- Christ, tom. II, pag. 40-41 . — ^ Lpxnt., i, ii, m. — 3 Matth., xxvii, C,

manger à la table d'un fils dénaturé. Et les Scribes et les Pharisiens enseignaient que non-seulement cette action était légitime, mais que le fils ne pouvait plus, sans se rendre coupable d'un sacrilège, revenir sur la formule sacramentelle. Yoilcà certes la doctrine la plus monstreuse, qu'au nom d'une loi divine , des esprits ambitieux et superbes aient pu faire acceptera un peuple. Mais, d'un autre côté, qu'on rapproche de ces détails exclusivement locaux, et partout ailleurs inintelUgibles, la théorie qui fait composer l'Evangile à Rome ou à Antioche, par un travail populaire, opéré à distance, dans un milieu où les usages juifs étaient inconnus, et l'on verra éclater comme un rayon lumineux, l'authenticité du livre divin. Les dix 16. Le scandale des docteurs juifs était au comble. Ils

malédictions • i i i i

■îontreies recherchaicnt toutes les occasions de soulever le peuple

Pharisiens et

les Scribes, contre Jésus, au nom de leurs coutumes et de leurs tradiditions outragées, ce Un Pharisien, continue l'Evangile, invita le Seigneur à manger chez lui. Jésus entra et se mit à table. Or le Pharisien se disait en lui-même : Voilà qu'il n'a point pratiqué l'ablution manuelle avant le repas ! — Le Seigneur prenant la parole, dit aux convives : Vous autres, Pharisiens, vous purifiez, avec un soin minutieux, le dehors de la coupe et du vase; mais il vous importe peu que l'intérieur de votre âme soit plein de rapines et de meurtres. Insensés, celui qui a créé la nature extérieure n'a-t-il pas créé le cœur? Aveugles, purifiez d'abord l'in-

térieur du vase et de la coupe , afin que l'extérieur luimême soit pur. Ensuite, faites l'aumône, et tout sera purifié en vous. Malheur à vous, Pharisiens et Docteurs, qui portez fidèlement au Temple la dîme de la menthe, du cumin, de l'anis, de la rue et des moindres herbes potagères de vos jardins ; pendant que vous abandonnez tout ce qu'il y a d'important dans la Loi, c'est-à-dire la justice, la miséricorde, la foi et la charité divine ! Il vous faut sans doute exécuter les observances, mais devez-vous rejeter les préceptes ? Guides aveugles , vous filtrez les moucherons et avalez un chameau ! Malheur à vous. Pharisiens, parce que vous aimez les chaires les plus élevées dans les synagogues, et que vous recherchez les salutations dans les places publiques! Malheur à vous. Scribes et Pharisiens hypocrites , parce que vous dévorez l'héritage des veuves, tout en prolongeant vos oraisons menteuses ! Pour ce crime, vous subirez votre jugement. Malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites, parce que vous parcourez la terre et les mers pour gagner un prosélyte à votre foi, et quand vous l'avez trouvé, vous en faites un fils de l'enfer, deux fois plus méchant que vous! Malheur à vous, chefs aveugles, qui dites : Jurer par le Temple, n'engage à rien ; mais celui qui jure par l'or du Temple , est astreint à l'exécution de son serment ! Insensés ! Quel est donc le plus sacré, de l'or, ou du Temple qui sanctifie l'or? Vous dites de même : Jurer par l'autel n'engage à rien, mais

148 HISTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CnRIST.

quiconque jurera par la victime placée sur l'autel devra accomplir son sermeul. Aveugles ! Quel est donc le plus sacré de l'oblation, ou de l'autel qui la sanctifie ? Celui qui jure par l'autel, jure également par tout ce qui est déposé sur l'autel. Celui qui jure par le Temple, jure aussi par le Dieu tout-puissant qui l'habite. Enfin, celui qui jure par le ciel , jure par le trône du Seigneur , et par le Seigneur lui-même dont la majesté s'y repose. iMallieur à vous, parce que vous êtes comme des sépulcres enfouis , sur lesquels on marche , sans les voir, et qui communiquent leur souillure au voyageur à son insu ! Malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites ! Vous ressemblez aux monuments funèbres dont on blanchit la façade et dont l'aspect extérieur est séduisant , mais ils ne renferment en réalité que la corruption et les dépouilles de la mort. C'est ainsi qu'aux yeux des hommes vous avez l'apparence de la justice, mais intérieurement le cœur est plein de mensonge et d'iniquité. — Un des Docteurs de la loi, prenant la parole , lui dit : Maître , en parlant de la sorte , vous nous outragez nous-mêmes! — Jésus répondit : A vous aussi, Docteurs de la loi, malheur ! parce que vous chargez les hommes de fardeaux qu'ils ne sauraient porter, et que vous ne voudriez pas vous-mêmes toucher du bout du doigt ! Malheur à -vous qui élevez de magnifiques tombeaux aux prophètes et aux justes que vos pères ont mis à mort. Vous dites cependant : Si nous avions vécu au temps de nos aïeux nous

n'aurions pas trempé nos mains dans le sang des justes. Mais ce sont là des protestations hypocrites. En réalité vous êtes les complices des crimes de vos pères, vous décorez la sépulture de leurs victimes , et vous comblez la mesure des impiétés paternelles ! Race de serpents, génération de vipères, com.ment échapperiez- vous à la condamnation de la géhenne ? La sagesse de Dieu a déjà porté votre jugement. « Je vous ai envoyé, dit l'Ecriture, des prophètes, des apôtres, des sages et des docteurs, vous tuerez les uns, vous crucifierez les autres, vous les flagellerez dans vos synagogues, et votre haine les poursuivra de cités en cités, » afin que chaque goutte du sang innocent, répandu sur la terre, retombe sur vous , et que la justice divine ait à vous en demander compte, depuis le sang d'Abel le juste, jusqu'à celui de Zacharie, fils de Barachias, que vous avez égorgé entre le Temple et l'autel. En vérité , je vous le dis : De chacun de ces fortaits, il vous sera demandé compte. Malheur donc à vous, docteurs de la loi, parce que vous tenez dans vos mains la clef de la science, et que vous fermez à vos frères la porte du royaume des cieux ! Vous n'y entrez pas vous-mêmes, et vous refusez l'entrée aux autres ! — Après ce discours terrible, les Pharisiens et les Scribes redoublèrent de persécutions; ils cherchaient à étouffer la voix de Jésus, lui tendant des embûches, et travaillaient à soulever la multitude contre sa doctrine '. » *Luc, XI, 37-54; Matth., xxiii, 23-37.

tSO HISTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.

Serments 17. Au momentoù le divin Maître confondait ainsi, sous

phariaaïques.

le poids des analhèmes , rorgucil et l'ambition de ces sec- . taires, un scandale public venait de les vouer au mépris du monde entier. L'bislorien Joscpbe nous apprend qu'un Juif de Rome, aidé de quelques docteurs pharisiens, avait converti au mosaïsme une noble dame, nommée Fulvia, et lui avait persuadé de léguer au Temple de Jérusalem toute sa fortune, qui représentait une valeur énorme. Le legs fut recueilli par les hypocrites docteurs ; mais ils n'en remirent pas une obole au Temple, et se partagèrent intégralement les dépouilles arrachées par leur avarice à la bonne foi d'une étrangère. Le fait produisit une impression immense : Tibère rendit un décret qui expulsait tous les Juifs de l'enceinte de Rome^ Tel était ce prosélytisme cupide, auquel Notre-Seigneur fait allusion. Sans doute, pour séduire leur victime, les Pharisiens avaient juré, par le Temple de Jérusalem, à la matrone Fulvia, d'exécuter religieusement SCS volontés dernières. Mais, dans le style pharisaïque , jurer par le Temple n'engageait à rien. Les serments par l'autel et par le ciel lui-même n'avaient pas plus de valeur. Les disciples d'IIillel, armés des distinctions de leur maître, allaient donc, parcourant les continents et les mers, chercher moins des prosélytes que des trésors, et vouer à la malédiction des gentils le nom sacré de Jéhovah. Le Pharisaïsme, foudroyé par la réprobation * Joseph., Antiq. jud., lib. XVIII, cap. m.

du Sauveur, n'a plus aujourd'hui les formes hautaines et dominatrices qu'il avait revêtues en Judée. Mais il s'est retranché dans les arguties des sophistes. Que de fois n'avons-nous pas entendu le rationalisme moderne dénaturer les paroles que le divin Maître employait pour flétrir l'hypocrisie des Docteurs de la Loi ! Pourquoi , disent les Scribes actuels, nous imposer des jeûnes, quand Jésus a déclaré que l'aliment pris par l'homme ne saurait souiller l'homme? Misérable équivoque, que nous relevons ici parce qu'elle est populaire. Oui, sans doute, l'alimentation est intrinsèquement chose fort indifférente. Mais suivre Jésus et porter sa croix, voilà le fondement de la sanctification. Or Jésus a jeûné ; il prévenait les Pharisiens que ses disciples devraient jeûner eux-mêmes. La vie de Notre- Seigneur fat une mortification continuelle ; on le vit tomber en défaillance, à la suite de ses jeûnes prolongés. Sur la montagne, le festin miraculeux qu'il sert à la multitude consiste en pain d'orge et en poisson salé. Mais Jésus- Christ est le modèle de tous les chrétiens; il est la voie hors de laquelle nous ne pou.ons avoir accès au royaume des cieux. Donc l'Eglise, épouse de Jésus-Christ et mère des chrétiens, a dû prescrire des mortifications corporelles et des abstinences obligatoires. Refuser de la suivre dans un chemin dont sa tendresse maternelle a adouci toutes les rigueurs, au point de faire rougir noire faiblesse, c'est se révoher contre l'autorité de Jésus-Christ lui-même, c'est

152 HISTOIRE DE KOTIIE-SEIGXEUR JÉSUS-CHRIST.

refuser de marcher quelques jours dans la voie royale de la croix, où le divin Maître a passé les Irenle-trois années de sa vie mortelle. Yoilà ce qui souille les âmes et ce qui renouvelle l'orgueil pharisaïque des Docteurs de Judée. Le signe 18. « Les Pharisiens et les Sadducéens réunis, continue

dans le ciel.

Seconde mui- pj7^j^j^^jjg revinrent trouver Jésus, et lui demandèrent

tiphcation 07 1

'^îevaîn°dcs^* avec insistance un signe dans le ciel. Il leur répondit : Quand le soir est venu, vous considérez le ciel à l'occident, et vous dites : Il y aura demain une belle journée , parce que le couchant est tout empourpré des feux du soleil. Le matin, vous regardez l'orient, et vous dites : Aujourd'hui nous aurons une tempête, parce que les rayons du soleil sont pâles. Si vous voyez les nuages s'amonceler à l'ouest, vous dites : Nous aurons de la pluie, elle pronostic se réahse. Quand le vent souffle du midi, vous dites : Il fera chaud. Hj'pocrites, vous savez discerner l'aspect du ciel et de la terre, et vous ne pouvez distinguer les signes des temps ! Pourquoi ne pas juger par vous-mêmes ce qui est juste ? — En ce moment, il poussa un profond soupir, et il ajouta : Pourquoi cette génération demande-t-elle un signe? En vérité, je vous le dis : Cette race perverse n'en aura pas d'autre que celui de Jonas. — Ayant ainsi parlé, il laissa les Pharisiens et s'éloigna ^ » — Malgré toutes les excitations de cette secte perfide , la foule s'attachait toujours aux pas du Sauveur. On était à l'époque où les pèle-

»Mallh., XVI, l-i; Marc, vni, H, 12; Lur, xiii, 54-S7.

CHAP. Yir. — LES PHARISIENS. 453

rins revenaient de Jérusalem, après la solennité pascale. La multitude se réunit de nouveau pour l'entendre. « Jésus dit à ses disciples : J'ai pitié de ce peuple. Il y a trois jours qu'ils me suivent, et cependant ils n'ont rien à manger. Si je les renvoie à jeun, ils tomberont d'inanition dans la route ; car il y en a qui sont venus de loin. — Où trouverons-nous, dans ce désert, répondirent-ils, de quoi nourrir une telle foule ? — Combien avez-vous de pains ? demanda Jésus. — Sept, répondirent-ils, et quelques petits poissons. — Il fit asseoir le peuple , bénit le pain et les poissons , en rendant grâces à Dieu, et les distribua aux disciples qui les servirent à la foule. Tous en mangèrent et furent rassasiés, et l'on rapporta sept corbeilles pleines de morceaux qui étaient restés. Or le nombre des voyageurs était de quatre mille bommes, sans compter les femmes et les enfants. — Ensuite Jésus monta sur une barque et vint sur le territoire de Dalmanutba, qu'il parcourut, ainsi que les confins de Magdala 1. Un jour, que ses disciples avaient oublié de porter la provision de pain pour la journée, il leur dit : Exercez une surveillance rigoureuse , et prenez garde au levain des Pharisiens, des Sadducéens et d'Hérode. — Or les disciples étonnés se disaient entre eux : Il nous parle ainsi parce que nous n'avons pas emporté de pains ! — Jésus, connaissant leurs pensées, reprit : A quoi songezvous, bommes de peu de foi? Vous vous inquiétez de n'a- »Matth., XV, 32-39; Marc, vin, 1-10.

voir pas apporté de pains ! N'avez-vous donc pas encore la science et l'intelligence? Votre cœur sera-t-il toujours aveugle , en sorte que vous ayez des yeux sans voir et des oreilles sans entendre? Quand je partageai cinq pains d'orge entre cinq mille hommes, combien vous resta-t-il de corbeilles pleines "î* — Douze, répondirent-ils. — Et lorsque je distribuai sept pains à quatre mille personnes, combien vous en resta-t-il? — Sept corbeilles, dirent-ils. — Comprenez-donc que je n'ai point voulu vous parler du pain matériel, en vous disant : Prenez garde au levain des Pharisiens , des Sadducéens et d'Hérode. — Alors les disciples comprirent que, par le levain, le Seigneur entendait la doctrine des Pharisiens et des Sadducéens '. »

§ IV. Excursion en Phénicie.

iiérode 10. La haine de ces orgueilleux sectaires venait de

Antipas.

trouver un appui dans le tétrarque Ilérode Antipas. « Ce prince, en apprenant les miracles opérés par Jésus , dit à ses serviteurs : C'est Jean-Baptiste qui est ressuscité d'entre les morts, et qui accomplit tous ces prodiges ^ — Les uns répondaient : C'est Elle; d'autres : C'est un prophète nouveau, ou quelqu'un des anciens prophètes ressuscites en lui. — Mais le tétrarque reprenait toujours : J'ai fait déca-

'Mattli., xvi, 0-12; Mire, viii, 13-21. — « Matth., xiv, 1, 2.

piter Jean : c'est lui qui est ressuscité d'entre les morts ' ! — Et il désirait voir Jésus *. » Une circonstance, qui nous est rapportée par Josèplie, augmentait les terreurs du meurtrier. Il venait d'essuyer une sanglante défaite, sur les frontières méridionales de la Pérée, dans un engagement avec un chef arabe, Arétas. La bataille avait été livrée sous les murailles de Machéronta, au pied de la forteresse où le Précurseur avait été sacrifié à la vengeance d'une danseuse. Hérode, trahi par quelques transfuges, sujets de Philippe son frère, avait vu toute son armée anéantie. Ce désastre fut considéré par les Hébreux, dit Josèphe, comme le châtiment du crime commis sur la personne de l'homme de Dieu. On comprend dès lors l'anxiété du tétrarque , à mesure que la renommée lui apportait la nouvelle des prodiges opérés par le Sauveur. Aux remords d'une conscience coupable , à l'humiliation du roi vaincu , se joignait la crainte d'un soulèvement populaire. Cependant Hérode pouvait, dans sa propre cour, interroger des disciples du Sauveur, qui l'eussent rassuré sur ce point. Chuzaï, intendant du palais, gouverneur de Capharnaûm, et Jeanne, sa femme; Manahem, compagnon d'enfance et ami du tétrarque, étaient de ce nombre. Mais peut-être, comme il arrive aux tyrannies ombrageuses et faibles, Hérode se défiait-il d'autant plus de ses serviteurs les plus fidèles, qu'il les savait plus capables de lui dire la vérité. ^ Marc, VI, 15, 16. — ^ Luc, ix, 9.

156 niSTOlRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.

Quoi qu'il en soit, son désir de voir Jésus ne procédait certainement pas d'un sentiment sympathique. « Quelques Pharisiens, moins hostiles que les autres, vinrent dire au Seigneur- Eloignez-vous et sortez d'ici, car Hérode veut vous mettre à mort. — Jésus leur répondit: Allez dire à ce renard : Voici que je chasse les démons et guéris les malades. Aujourd'hui et demain, j'agis de la sorte; mais le troisième jour, je serai mis à mort. Cependant il me faut aujourd'hui, demain et le jour suivant, marcher encore. D'ailleurs, c'est à Jérusalem que doit mourir un prophète ^ » Il fallait trois jours, dit le docteur Sepp, pour se rendre de Galilée à Jérusalem. Notre -Seigneur prend ce terme de comparaison pour désigner le temps que devait durer sa vie publique, jusqu'à ce qu'il mourût pour la rédemption du monde. Ses jours sont pris ici pour des années , et par conséquent il circonscrit le temps de sa mission évangélique dans un intervalle de trois ans et demi. Il précise à la fois et l'époque et le lieu de sa Passion , qui devait s'accomplir après son troisième voyage à Jérusalem , pour la fête de Pâques *. Telles étaient les circonstances au milieu desquelles le divin Maître disait à ses disciples : « Gardezvous du levain des Pharisiens, des Sadducéens et d'Hérode. » Si l'on s'étonnait de l'inintelligente interprétation donnée d'abord à ses paroles, qu'on veuille Lien ne pas

* Luc, xiii, 31-33. — - Scpp, Vie de Notre- Seigneur Jésus -Christ, tom. II, pag. 120, 121.

CHAP. Vir. — EXCURSION EN PHÉNICIE. 157

oublier qu'elle nous a été transmise par les disciples euxmêmes. La personnalité des Evangélistes s'efface devant la vérité, avec une abnégation tellement surhumaine, que ce fait seul constituerait, pour tout esprit impartial, la plus solennelle garantie d'authenticité. 20. La solennité pascale à Jérusalem avait été l'occasion une émeute

à Jérusalem.

de troubles extraordinaires et d'émeutes sanglantes. « A La tour de

Siloé.

leur retour, quelques-uns des pèlerins racontèrent à Jésus ce qui s'était passé touchant les Galiléens, dont Pilate avait mêlé le sang à celui des victimes immolées sur l'autel des sacrifices. Croyez-vous, répondit-il, parce que ces Galiléens ont été traités ainsi, qu'ils fussent plus grands pécheurs que leurs compatriotes? Non, je vous l'affirme. Maïs vousmêmes, si vous ne faites pénitence, vous périrez comme eux. De même, pour ces dix-huit infortunés que la tour de Siloé, en s'écroulant, a engloutis, croyez-vous qu'ils fussent plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem ? Non, je vous l'affirme. Maie si vous ne faites pénitence, vous périrez tous de la même manière. — Il ajouta ensuite cette parabole : Un homme avait un figuier, planté dans sa vigne ; il vint pour y récolter du fruit , et , n'en trouvant point, il dit aux vignerons: Depuis trois ans, je viens chercher du fruit sur cet arbre, sans en rencontrer jamais; coupez-le donc. A quoi bon lui laisser occuper inutilement la terre ! — Seigneur, répondit le vigneron , souffrez qu'il demeure encore cette année. Je labourerai au pied, et j'y

mettrai de l'engrais. Peut-être alors portera-t-il du fruit. Sinon, vous le couperez *. »

Les événements auxquels l'Evangile fait ici allusion nous ont été transmis par l'histoire. « Pilate, après l'incident des images de Tibère , qu'il avait voulu introduire à Jérusalem , dit Josèphe , éleva la prétention de prélever, sur le trésor du Temple, les sommes nécessaires pour construire un aqueduc de deux cents stades, qui fournirait aux besoins de la Yille sainte. Le peuple se révolta à la pensée de cette spoliation. Des groupes séditieux se formèrent, au nombre de plusieurs milliers d'hommes , et entourèrent le palais du gouverneur, avec des vociférations auxquelles se mêlèrent des outrages contre la personne même de Pilate. Celui-ci fit déguiser un certain nombre de soldats, qui cachèrent des armes sous leurs vêtements, et entourèrent silencieusement la foule. Au moment où les clameurs étaient le plus furieuses, Pilate leur donna le signal convenu. Ils s'élancèrent sur le peuple désarmé, en tuèrent ou blessèrent un grand nombre , et mirent le reste en fuite *. » Pilate n'en poursuivit pas moins ses projets de construction. Il fit élever, à la piscine de Siloé, des arcades destinées à supporter l'aqueduc, qui devait traverser la ville au-dessus de la vallée située entre le mont Moria et les sommets de Sion. Ce fut alors qu'eut lieu l'accident dont

* Luc, xm, 1-9. — * Joseph , Antiq. jud., lib. XVIII, cap. iv; De Bell, jud., lib. Il, cap. vu.

parle l'Evangile. Une des piles en construction s'alFaissa, écrasant sous ses ruines dix-huit pauvres ouvriers des faubourgs de Jérusalem *.

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