‹ Histoire de N.S. Jésus-Christ, exposition des saints évangilesChapitre 2 sur 63 · L. VIVES · texte numérisé non relu

L. VIVES

Paris, le 10 avril 1864.

lîsTRODUGTiOX.

Le monde avant Jésus - Christ.

Deux noms résument tout le mouvement de Ja pensée et des civilisations gréco-païennes ; Athènes et Rome. Au point de Yue géographique, la première de ces capitales intellectuelles réalisa l'universalité de la domination , sous Alexandre; la seconde , sous Auguste. Athènes, vaincue comme puissance, fut absorbée dans la vaste unité romaine. Mais l'idée grecque triompha des vainqueurs d'Athènes, en sorte que, sous deux idiomes différents la même théologie, le mém.e culte, la même philosophie, les mêmes doctrines régnèrent sur les bords du Tibre et sur les rives de l'Eurotas. Le siècle d'Auguste ne fut qu'une réduction de celui de Périclès. La muse de Théocrite et d'Euripide parlait le latin de Virgile et de Sénèque le tragiquej Horace ne valait pas Pindare, et Cicéron, en essayant de transporter au Forum l'éloquence de Démosthènes, ne put retenir la mâle vigueur de son modèle. Tel qu'il est cependant, l'éclat lilléraire du siècle d'Auguste a longtemps ébloui les plus fermes regards, et donné le change, en couvrant l'ignominie du fond sous les richesses de la forme. I. 1

Aujourd'hui encore c'est un lieu commun d'exalter la grandeur morale, la puissante civilisation, les institutions, les coutumes elles lois de ce que l'emphase classique nomme par excellence : L'Antiquité. Mais, si le monde païen réalisa l'idéal de la perfection humaine , que venait faire ici-bas, le Christ Rédempteur, le Verbe, « dont la lumière éclaire tout homme en ce monde ^ ? » Où étaient a les peuples assis dans les ténèbres , dans la région des ombres de la mort % » que la splendeur de l'Incarnation divine, selon l'oracle d'isaïe , devait illuminer? Si l'antiquité gréco-romaine mérite tous les éloges qu'on lui a trop libéralement décernés , les prophètes sont des imposteurs ; l'attente des peuples fut une hallucination; le Messie une superfluité ; l'Evangile une barbarie ! La question vaut la peine d'être examinée. Cherchons donc , sous les fleurs de la poésie, sous le rhythme de la prose, comme sous les guirlandes et les dorures des temples païens ; derrière le masque , atteignons les réalités; pénétrons ces mystères infâmes, et écartons tous les voiles , autant qu'il est permis à une pudeur chrétienne. Il importe de sonder les plaies que le Sauveur venait guérir, plaies saignantes , que l'huile de la sagesse antique n'avait pu cicatriser; que le baume des littératures païennes n'avait point fermées ; que toutes les mythologie» du polythéisme ne faisaient que raviver ^

La théologie gréco-romaine hérita directement de So- ' Joann. i, 9. — * Isaï. ix, 2. — ^ Isaï. i, 6.

dome ; elle procède de l'absence de Dieu, pour aboutir à la plus effroyable corruption qui ait jamais existé. L'absence de Dieu, dans les sociétés païennes , étonnera peut-être quelques esprits superficiels, qui ont retenu de Bossuet, sans le comprendre, un mot fameux, destiné à caractériser le polythéisme. «Tout était Dieu, excepté Dieu lui-même, » a dit le grand évêque de Meaux. En effet, Jupiter, le parricide, le ravisseur de Ganymède, le séducteur de Léda, l'infidèle époux de Junon, peuplant le ciel de ses débauches et la terre de ses victimes, Jupiter était Dieu. Partageant son trône éternel , Junon, sa compagne, ne réussissait point à trouver le bonheur dans cette alliance divine. Elle se dédommageait, par son orgueil, des outrages infligés à sa beauté. Elle trouvait le secret de donner à Jupiter un fils, dont -le père est resté inconnu ; la naissance de Mars vengeait celle de Minerve , et tout cela faisait des Dieux. Tel était le type divinisé de la famille que les théogonies d'Homère et d'Hésiode plaçaient au sommet de l'Olympe , et proposaient à l'adoration du genre humain. Tout le système de la mythologie grecque et romaine se rattache à ce ménage idéal. Minos , Eaque et Rhadamanthe , les juges des enfers, étaient le fruit d'un accouplement sans nom, dans nos langues modernes. Leur m.ère était Europe, leur père un taureau, métamorphose bestiale de Jupiter. Apollon et Diane , divinités de seconde main , procédaient d'un adultère du maîlre des Dieux avec Latone ; Mercure, le vo-

leur Céleste, était fils de Maïa; Bacchus, l'ivresse déifiée, avait pour mère Sémélé; Alcmène donnait le jour à Hercule, la force érigée en divinité. Mais Jupiter était le père de toute cette infâme génération, au milieu de laquelle brillait l'impudicité, adorée sous le nom deYénus. Yoda les divines images qui peuplaient de leurs statues, de leurs temples et de leurs enseignements , le monde grec et romain ce îsul ne les prenait au sérieux , dit Yarron; on les considérait comme des forces différentes de la nature. Le inonde seul était Dieu \ . En d'autres termes , Dieu avait

disparu du monde.

Mais, est-il vrai, comme l'écrit Yarron, que « nul ne prit au sérieux ces théogonies, . où l'impudeur atteint l'extrême limite de la démence? Dix siècles de dégradation morale vont nous répondre. Les mystères d'Eleusis , de Bacchus et de la Grande Déesse résumaient, pour lesmities, toute la sublimité des enseignements théologiques. Qu'étaient-ce que ces mystères ? J'emprunte ici les paroles de saint Augustin, pour abriter, sous l'autorité de cet illustre docteur, des révélations d'une telle nature. 11 s'exprime ainsi : « Je rougis d'avoir à parler des mystères de Bacchus, ' mais il le faut , pour confondre tant d'arrogante stupidité. Entre les rites nombreux que je suis forcé d'omettre, Yarron nous apprend que les fêtes de Bacchus se célébraient avec un tel cynisme, qu'en son honneur on présentait aux i Varron, cite par S. Augustin, De càitat. Bei. Ub. Mb cap. u.

adorations de l'assemblée une figure immonde. Dédaignant la pudeur du secret, ce culte étalait au grand jour le triomphe de l'infamie. L'horrible représentation était promenée sur un char, parcourait les environs de Rome, et rentrait dans la ville au milieu d'une foule ivre de vin et de débauches. Tout un mois était consacré à ces fêtes, jusqu'à ce que la monstrueuse idole eût traversé le Forum , pour rentrer dans son sanctuaire. Auparavant, il fallait, qu'en public, la plus honnête mère de famille vînt la couronner de sa main *. » Voilà comment on prenait au sérieux les divinités de l'Olympe. Le monde entier se modela sur l'image du ciel païen, et la terre fut un vaste théâtre d'infamies. Que les poètes maintenant couvrent de fleurs ces immondices de la théologie polythéiste , ils ne les déguiseront jamais ! Que dis-je? Loin de chercher à les dissimuler, tous les littérateurs grecs et romains les enseignent ex professa. La lyre de Yirgile n'a pas toujours célébré les prairies et les bois. Elle a redit des inspirations qu'on eût admirées à Gomorrhe ^. Le nectar d'Homère fut versé, dans la coupe du maître des Dieux, par d'autres mains que celles d'Hébé. Cornéhus Népos se charge d'apprendre à notre jeunesse studieuse des secrets qui déshonorent Alcibiade, Socrate et Platon ^ Cicéron, le grave moraliste, a écrit quelque part : Nobis qui , concedentibus philosophis antiquis, adolescen-

' August., De civit. Dei , lib. Vil, cap. xxi. — ^ yirg,^ Etlog. 11. — ^ Corn. Nep., Aki'nadis vita, cap. ii, sub fine.

tulis delectamur, etiam vitia sœpè jucunda sunt *. C'est un latin qu'une plume chrétienne ne consentira jamalis à traduire ! Quinte-Curce est aussi indiscret , vis-à-vis d'Alexandre ^ et de Pausanias ^ Salluste n'est pas plus réservé, à l'égard de Catilina *. Selon fait un privilège de celte infamie au bénéfice des hommes libres, à l'exclusion des esclaves ^ César en profita largement, et un proverbe, presque aussi fameux que son nom, nous défend d'y insister ^ « Si César a dompté les Gaules, disaient les Romains, Nicomède a dompté César "^ ! « Pline le Jeune nous apprend la même chose de Cicéron *. Toutes les poésies de Pindare n'effaceront pas la honte infligée à sa mémoire par le nom de Théoxène ^; toutes les odes d'Horace ne feront pas oublier Ligurinus. Antinous eut des autels, sous Adrien et Trajan. Le modèle des empereurs ne fut pas plus scrupuleux que Pline le Jeune son panégyriste.

L'absence de Dieu se traduisait, dans ce monde dégénéré, par l'absence de l'âme. Qu'était devenue la dignité humaine, dans ce débordement sans nom, qui flétrit les plus glorieuses mémoires? Nous n'avons pas le courage, après de si horribles détails, d'aborder, par son côté ridi-

^ De Nat. deorum, lib. I, cap. xxviii. — ^ Quint. Curt., édit. Lecofire, Adusum tyronum, 1851, pag. 366-367. — ^ Quint. Curt., (■(lit. Delalain, 1820, pag. 10. — * Sallust., Catilina, édit. Hachette, 1831, cap. xui, pag. 18. — ^ Plutarch., In Solon., n» 1. — ^ Plutarq.,. Fnrall. de César et d'Alex, m li. — '' Xiphil. et Dio., pag. 19. — ^EpistoL, lib.YII, episl. iv AdPontium, édit. Milan, 1601.— « Valer. Maxim., lib. IX, cap. \n.

cule, une religion qui autorisait, par l'exemple des dieux, de semblables infamies chez les hommes. Les graves Romains portaient, à la suite de leurs armées, des poulets sacrés, qui devaient fournir à chaque instant au besoin des aruspices; il eût pu se faire, qu'au moment de consulter les dieux , on n'eût pas rencontré d'autres oiseaux, et les opérations militaires auraient été suspendues. On plaçait devant les poulets sacrés, en dehors de leur cage, une certaine quantité de graines, formant la pâtée rituelle : Offa pultis. Si les volatiles se précipitaient avidement sur la nourriture; surtout, si, dans leur empressement, ils en laissaient tomber à terre, c'était le Tripudium, le plus heureux des auspices. Dans le cas contraire, si les poulets refusaient de manger, s'ils s'obstinaient à rester dans leur cage, l'auspice était malheureux et l'entreprise condamnée. Qui nous donne officiellement ces détails? Cicéron, augure luimême. Il n'y croyait pas ; c'est possible, cari! a dit quelque part que deux aruspices ne pouvaient se regarder sans rire. Mais il fallait que la plèbe romaine y crût, pour rester sous la domination de ces prêtres sans foi , qui faisaient métier de spéculer sur la crédulité vulgaire.

Les philosophes , du moins , nous dédommageront-ils de ces honteuses et ridicules superstitions? La philosophie, séparée d'une foireligieu.se, n'est que le perpétuel mouvement de l'ignorance humaine, s'agitant sur elle-même, et retombant toujours dans le vide. Le matérialisme fut le

point de départ de la philosophie grecque. Thaïes de Milet (GOO), fondateur de l'Ecole Ionique, plaça le principe du monde dans les deux éléments générateurs, l'eau et l'humide. En physique, c'était une absurdité; en religion, c'était un blasphème. Pythagore (608-500), le père de l'Ecole Italique, après avoir parcouru l'Orient, et s'être fait initier aux mystères de Bacchus et d'Orphée, répudia la physique incomplète de Thaïes , et y substitua un système mathématique, où Dieu n'est plus qu'une monade absolue, l'àme un nombre vivant, le monde un ensemble harmonieux de nombres réunis. L'Ecole d'Elée (500), avec ses chefs, Xénophane, Parménide et Zenon, développa le germe panthéistique des deux philosophies précédentes. Le monde entier, être collectif, tout-puissant, immuable, éternel, fut proclamé Dieu. Leucippe décomposa cette vaste divinité en atomes, se mouvant éternellement, en nombre infini, dans le vide. Chacun de ces atomes était une fraction de Dieu. L'Ecole des Sophistes (v* siècle av. J.-C.) vint bientôt tirer la conclusion pratique de ces extravagances. Gorgias de Leontium, Protagoras d'Abdère, Prodicus de Céos, Hippias d'Elis, Thrasymaque, Euthydème , enseignèrent que la vérité et l'erreur étaient deux termes également dépourvus de signification et de réalité. Le scepticisme devint le dernier mot de la raison humaine. A cette glorieuse conquête aboutirent les travaux de la première période philosophique en Grèce. Jamais, peut-être, la sagesse antique ne fût sor-

tie de ce chaos, sans la réaction merveilleuse de Socrate et de Platon, son disciple (470-400). L'apparition de ces deux puissants génies coïncide avec la période de la dispersion du peuple juif, sous les Achéménides. Toutefois, malgré leur élévation incontestable et les nombreux rapprochements qu'elles offrent avec la révélation mosaïque, les doctrines de Socrate sur l'immortalité de l'àme, l'unité et la providence divines, sont plutôt des aperçus, et comme des éclairs de vérité, qu'elles ne forment un ensemble ordonné, défini et compacte. « Il faut nécessairement, disait Socrate , attendre un docteur inconnu , qui viendra nous enseigner quels doivent être nos sentiments envers les dieux et envers les hommes. — Quand viendra-t-il, ce maître? répondait Alcibiade. Avec quelle joie je le saluerai, quel qu'il soit ' ! » La gloire philosophique de Socrate est précisément d'avoir proclamé l'impuissance de la philosophie humaine. Partant de la connaissance de l'homme, dans sa double nature corporelle et spirituelle , il saisit avec lucidité toutes les lois de la morale , les expose avec une netteté et une précision admirables. Il entrevoit , par delà les phénomènes extérieurs , l'intelligence divine qui préside aux destinées du monde ; mais, arrivé à ce point extrême, au delà duquel l'humanité, réduite à ses propres forces, ne saurait plus rien apercevoir, il en appelle à un révélateur inconnu. A la honte du paganisme , le seul de ses philo- ' Plat., H Alcibiade, cap. xiii.

10 INTRODUGTIOxV.

sophcs qui atteint une telle hauteur, fut précisément le seul contre lequel s'armèrent tous les bras. On couronnait de fleurs les sceptiques, on fit boire la ciguë à Socrate. Platon (429-347), son disciple, formula en corps de doctrine, sous le nom d'Ecole Académique, l'enseignement oral du maître. Sa philosophie est éminemment spiritualiste. Les types de tous les êtres sont les idées, ayant seules une existence réelle et absolue. Les sens ne saisissent que le particulier, l'individuel ; quant aux idées, elles résident en Dieu, qui est leur substance commune; elles sont perçues par une faculté supérieure , la raison , ou peut-être forment-elles, dansl'àme, comme des réminiscences d'une vie antérieure. L'àme est une force active; la vertu un effort vers le bien idéal, qui est Dieu; l'art une imitation du beau idéal , qui est Dieu. Certes ! ce sont là de nobles et grandes doctrines. Elles protestent, par leur sublimité , contre la dégradation polythéiste. Mais elles restent stériles dans l'application. A côté de ces vives lumières en théorie, la pratique du philosophe reste enveloppée d'ombres grossières. Il établit sa république idéale , non pas seulement sur la polygamie , mais sur la promiscuité. 11 supprime ainsi la famille, l'autorité paternelle, la piété filiale. Il veut que les enfants soient élevés par l'État ,' sans même connaître leurs parents ; il parque sa société imaginaire dans des castes, comme l'Egypte antique; et, après avoir donné de l'art humain une si haute définition, il proscrit les artistes. Tant étaient ira-

puissantes etconlradictoires, ces élévations individuelles de l'âme vers une sagesse et une vérité inaccessibles ! Aristote (384-322), disciple de Platon , renversa le système de son maître, et reprit l'étude de la philosophie, en remontant de l'effet à la cause, au lieu de descendre de la cause à Teffet. Ainsi, le variable, le contingent, les sensations, ou les rapports des sens, furent son point de départ. Nihil est m intellecîu quod non priùs fuerit in setisu. Sa philosophie porta le nom d'Expérimentale. Elle devait, avec Epicure, se résumer, en morale, par cet axiome : « Le plaisir est le souverain bien de l'homme. » Le jour où l'immortalité fut ainsi solennellement introduite dans le domaine de la philosophie, les sages furent épouvantés de leur œuvre. Ils se rejetèrent, avec Zenon (300-260), dans les rigueurs exagérées du stoïcisme. « Le corps est tout, » disait Epicure : « le corps n'est rien , » disent les stoïques; « le plaisir est le souverain bien, » disent les uns; « la douleur n'est pas un mal, » répondent les autres. Le scepticisme universel devait sortir de ces contradictions. Arcésilaûs (300-241) l'érigea en principe, dans la Nouvelle Académie, dont il fut le fondateur. La base de toute sagesse, disait-il, est que nous ne pouvons rien savoir, puisque nous manquons d'un critérium, pour discerner la vérité.

Que devenait cependant l'humanité , ballottée du matérialisme au spiritualisme , du spiritualisme à l'empirisme , de l'empirisme à l'incrédulité dogmatique? L'humanité

mourait ! Plus de famille : le célibat du vice avait tué les générations à leur source; il fallut qu'Auguste inventât une législation pénale, pour contraindre les jeunes Romains au mariage. Le divorce, la polygamie, le concubinage rendaient pourtant le joug conjugal assez facile à porter. A Rome, sous Auguste, comme aujourd'hui en Chine, on exposait, on vendait, on tuait les enfants. Le père avait ce droit barbare et il en usait. Sparte jetait de même dans les flots du Taygète, ses enfants mal conformés. L-humanité mourait, sous la dent des bêtes féroces dans l'arène, sous le fer des gladiateurs , sous la lanière sanglante qui déchirait la chair nue des esclaves. Car l'esclavage était la base de la société gréco-romaine. L'esclave était une chose , une bête de somme, moins qu'un chien. « Le portier esclave était attaché auprès de sa porte * avec une longue chaîne % reliée à un anneau de fer, rivé à chaque jambe '. Un maître, la plupart du temps, ne daignait pas même parler à ses esclaves; il les appelait par un bruit de doigts *; quand il fallait plus d'explications, certains poussaient l'orgueil jusqu'à écrire, de peur de prostituer leurs paroles ^ La loi condamnait à la même peine l'individu qui avait tué l'esclave

* Ovid., Amor., lib. I, 6, vers. 1; Sueton., De Clar., reth., cap. m; Columel., lib. I. Prœfat. — ^ Ovid., ihid., vers, i et 25. — * Mart., cap. m, 2'.); Dezobry, Home au siècle d'Auguste, tom..I, pag. 432.— ^ Cicero, De officiis , lib. III, cap. xix; Petron., cap. XXVII. — ^ Tacit., Ann., cap. xui, 23 j Dezobry, ibid., pag. 433.

OU la bête de somme d'aulrui. Il devait eu payer le prix ', qui variait , suivant que l'esclave était infirme ou valide % suivant le plus ou moins de dommage causé au maître par sa mort ^ » Quant au maître lui-mùme , il avait sur Tesclave un droit absolu. Auguste fit égorger en un seul jour six mille de ces malheureux, coupables d'avoir été enrôlés par le Sénat, pour servir la République. Un esclave n'avait pas le droit de porter les armes , et de se faire tuer de la mort du soldat *. Le clément empereur apprit , une autre fois, qu'un de ses esclaves avait fait rôtir et mangé une caille. L'esclave est crucifié ^ Yédius Pollion fait jeter à ses murènes un esclave , qui a cassé , par maladresse, un vase précieux ®. « Quand un crime public a été commis, quand un maître a été assassiné chez lui, la loi condamne à périr, par le supplice de la croix, tous les esclaves indistinctement qui se sont trouvés sous le même toit, au moment du crime ^ y> Or, l'esclavage à Rome, à Athènes, à Sparte, était dans l'effrayante proportion de deux cents esclaves pour un homme libre. On connut de simples citoyens romains qui possédèrent jusqu'à vingt mille esclaves ^ L'humanité mourait donc, dans ces régions désolées de la servitude ! La

1 Bigest., IX, titul. ii, leg. 2, § 1 , 2. — ^ Bigcst., XXIX, lit. ii, leg. 24, § 5. — 3 Gaii, lib. 111, § 212 ; Dezobry, ibid. — * Dezobry, Morne au siècle d'Auguste, tora. 1, pag. 434. — ^ Plutarch., Apophlcgm. Rom., pag. 779. — ^ Senec, De Ira, cap. m, 40. — '^ Dezobry, ibid., pag. 438. — * Alhen., Conviv., lib, Yl, pag. 272, et lit). XY, pag. 658.

\Jk INTRODUCTION.

guerre entretenait l'esclavage. Servi servati, disait le proverbe romain. Telle était la mince valeur qu'avait la vie humaine, aux yeux de la morale publique et officielle , que Jules César, cet idéal du héros, faisait réduire en .esclavage quatre mille Helvétiens vaincus, et couper les deux poings à trois mille autres.

Il fallait bien alimenter, pour la maîtresse du monde, cette meute humaine, dont Sénèque disait : « Quelle horreur si nos esclaves venaient à nous compter M » L'Egypte, la Libye, l'Orient, la Grèce, la Gaule, toutes les provinces de l'univers envoyaient donc leurs vaincus, en longues et interminables caravanes, pour peupler Vergastulum des patriciens. Dans les tavernes où se tenait en permanence le trafic de cette hideuse marchandise, le prisonnier de guerre avait la couronne sur la tête 2; c'était la marque dérisoire de sa provenance. Ceux qui venaient d'outre-mer avaient les pieds frottés de gypse ou de craies En entrant dans cette Rome où ils allaient être ensevelis vivants, ils avaient remarqué les infâmes croix, toujours debout, avec les corps abandonnés, près de la porte Esquiline. Ils comprenaient alors que la cité de Romulus avait retourné, à son profit, le mot du Brenn gaulois : « Malheur aux vaincus! » Ils s'acheminaient en silence dans la demeure de

* Senec, De Clem., cap. ^, 24. — *Tite-Liv., cap. ii, 17; xxiv, 42; XXXVIII, 29, etc.; Tacit., Annal., cap. xiii, 29; A. Gell., cap. vu. 4. — 3 piin., cap. XXXV, 17; Tibull., ii, 6, vers. 42; Juvénal, Satir., i, vers. 3.

leur maîlre, où les attendaient la fourche, les fouets, la torture, la marque, les chaînes, la prison et la mort'. Toujours la mort ! Les matrones romaines et les jeunes vestales l'indiquaient, en levant le doigt, dans les jeux sanglants de l'amphithéâtre. Les gladiateurs, qui allaient mourir, saluaient César! 11 n'y avait pas de festins, où quelques esclaves ne dussent s'entre-tuer, pour réveiller, par l'aspect du sang, les convives à moitié endormis sur les tridinium d'or. Les riches Romains léguaient, par testament, à leurs héritiers la mort de leurs esclaves, comme un souvenir d'affection immortelle*.

Dieu absent; l'humanité partout égorgée; l'àme avilie dans une dissolution monstrueuse, voilà le spectacle du monde gréco-romain ! Nous n'avons pas tout dit, et d'ailleurs le cœur se soulève. Un dégoût profond, mêlé à je ne sais quelle terreur pleine d'angoisses, pèse sur l'àme, dans cette course rapide à travers tant de turpitudes morales, de féroce barbarie et de dégradation infernale. Saint Paul a un mot qui résume la civilisation antique : Deus venter est. « On mangeait pour vomir, on vomissait pour manger toujours : sans daigner même se donner la peine de digérer des repas dont la magnificence avait pour tributaires toutes les contrées du monde. » Ainsi parle Sénèque le philo-

* Voir pour le détail de chacun de ces supplices , gradués avec un art que la Chine envierait, Dezobry, Rome au siècle cl' Auguste, tom. I. pag. 43o, 436.

' Nicol. Daraasc, Eistoriar., lib. CX.

sophe; et il ajoute : (c Caïus César, que la nature produisit, je crois, pour donner l'exemple de la réunion de tous les vices ensemble, au sein de la plus haute fortune, dépensa un jour cent mille sesterces, pour un dîner. Son imagination, aidée dans ce travail par tous ses convives, réussit à peine à épuiser, dans un repas gigantesque, les revenus annuels de trois provinces'. « iEsopus, le tragédien, sert un plat qui coûtait 19,405 liv.; Clodius fait dissoudre une perle dans du vinaigre, et avale, d'un seul coup, 194,500 livres. On connaît les soupers de Lucullus et d'Antoine; on sait le nom de cet Apicius, qui, après avoir mangé des millions, se tua, en disant qu'un Romain ne pouvait vivre avec deux cent mille livres de rente. Se couronner de fleurs; s'étendre sur des coussins de soie et de pourpre, dans des salles de festin, où l'on était servi par des jeunes filles, dépouillées de tous leurs voiles^, où l'on se donnait le spectacle de gladiateurs qui s'égorgeaient au pied des lits d'or; dévorer la substance de l'univers; s'enivrer à la fois de vin, de volupté et de sang, telle était la vie, au siècle d'Auguste!

Le suicide en formait le dénoùment naturel. Apicius, ruiné, ne faisait que mettre en pratique les préceptes de Cicérou : Injurias fortunœ, quas ferre nequeas , defu- (jiendo relinquas^. « Quand on n'a pas la force de suppor-

^ Scncc, Co7isol. adllcliiam, cap. ixetep. 122 — ^Timacus, Hist., lib. I. Atlieii., lib. XIII, pag. oG6.— ' Cicer., TuscuL, lib. V, cap. xu.

ter les coups du sort, il faut sortir de ce monde. » Yoilà la dernière formule de la philosopliie. Et ne craignez pas d'être soupçonné de lâcheté, en désertant la vie, comme un soldat qui jette ses armes et abandonne le poste confié à son Lonneur. Le suicide est un acte d'héroïsme suprême. « Si vous êtes malheureux, et qu'il vous reste un peu de vertu, ajoute Ciccron, tuez-vous, à l'exemple des plus grands hommes'. » Mais la vie future , les destinées de l'âme immortelle retiendront peut-être votre bras. On parle du noir Cocyte, de TAchéron, fleuve des enfers, et de tourments qui ne finissent jamais. « Me supposez-vous donc assez insensé, répond toujours Cicéron, pour croire à ces fables ? Quel est l'esprit tellement imbécile qu'il puisse les admettre-?»« Ou Tàme survit au trépas, conlinue-t-il, ou elle meurt avec lui. Un Dieu nous dira quelque jour ce qu'il en est, car, pour nous, il est déjà fort difficile de démêler, entre ces deux opinions, laquelle serait la plus probable. Quoi qu'il en soit, si l'âme meurt, la mort n'est pas un mal ; si l'âme survit, elle ne peut être qu'heureuse. Si nianeîit beati sunt ^ » En vertu de ce dilemme, que Sénèque avait encore simplifié, et réduit à ce mot si connu : Ant beatus, aut nidlus, « Bonheur ou néant ; » le suicide planait sur le monde, comme sur une proie; il marquait, de son stigmate honteux, les plus illustres mémoires. Annibal,

* Cicer., Oratio pro Chient., cap. lxi. — ^Ciccr., Tasculan., lib. I., — ^ Cicer., Tusculan., lib. I.

MilliriJalc, Thémislocle, Antoine, Pompée, Marius, Calon (rutique, Cléomène, Crassus, Dcmoslliènes, Ca'ius Gracchiis, Otlion, Ions ces héros de Plutarque, sont les héros du suicide. Si nous voulions, comme thermomètre de la moralité publique , interroger jusqu'au bout la liste des noms que cet historien a inscrits, dans son recueil biographique, comme sur les tablettes de l'immortalité, l'assassinat viendrait faire la contre-partie de la mort volontaire. Agis, Alcibiade, César, Cicéron, Coriolan, Dion, Tiberius Gracchus, Nicias, Numa, Philopœmen, Sertorius, tombent victimes du poignard ou du poison. Les plus favorisés meurent en exil. Sur les cinquante grands hommes de Plutarque, dix* seulement eurent le bonheur de finir glorieusement leur vie sur un champ de bataille ou dans le calme et la sérénité du foyer domestique. Nous comprenons maintenant la parole du Prophète. L'humanité était réellement assise dans les ténèbres, et dans la région des ombres de la mort.

Le livre de la Sagesse offre un tableau du monde idolàlri(iue, dont chaque trait est saisissant de réalité. « Les hommes, dit-il, sacrifient leurs enfants sur des autels im-

' Tour ceux qui prendront la peine de vérifier, dans Plutarque, l'exactitude de cette curieuse statistique, nous avertissons que le trépas d'Alexandre, mort d'un excès de débauche, n'entre dans aucune de nos catégories. En revanche, Sylla, qui mourut d'un véritable accès de rage, est compté dans les dix qui ne périrent pas de mort violente.

purs, ils accomplissent des rites insensés, dans des mystères nocturnes, souillés d'infamie. Plus de respect pour la vie, plus de sainteté dans les mariages; la haine arme tous les bras; l'adultère flétrit tous les cœurs, au sein d'une confusion effroyable. Partout le sang, l'homicide, le vol et le mensonge, la corruption et rinfidéhté, l'émeute et le parjure, l'oppression tumultueuse, l'oubh de Dieu, la souillure des âmes, la flétrissure des naissances, l'instabilité des unions, le désordre des époux, la luxure souveraine! Tel est le culte des infâmes idoles, cause, principe et fin de tous les maux*. » Voilà donc, dégagé de toutes les séductions de la forme, de tous les enchantements de la poésie, de tous les prestiges de l'art oratoire, voilà, dans sa nudité terrible, le cadavre du paganisme antique î II est là, sous nos yeux, étalant le spectacle de ses hontes. Mais qui l'a tué? Pourquoi ne vit-il plus, au sein de l'humanité, dont il ■ déchira, pendant quarante siècles, les entrailles, et dont il but le sang à grands flots? Quel fut le David de ceGohath; le vainqueur de ce géant, que ni Socrate, ni Platon, ni Alexandre, ni César, ni le génie des savants, ni l:s armes des héros n'avaient su atteindre? Il était plein d3 vie an siècle d'Auguste ; il avait conquis le monde. De l'(3rient à l'Occident, on lui jetait des victimes; corps et âmes, enfance et vieillesse, pudeur, virginité, vertu, il dévorait les hommes par milliers ! Tout semblait assurer la durée à son » Sapient., cap. iiv, 23, 27.

règne. Les poêles le chantaienl en des œuvres immortelles; on couronnait ses statues; on se ruait à ses fêles; les vapeurs de l'encens parfumaient ses autels; les peuples et les rois, les sages eux-mêmes saluaient sa divinité. En supposant, dans l'avenir, une progression analogue à son développement dans le passé, il devait arriver jusqu'à nous, par une série non interrompue de victoires. Se figure-t-on ce qu'il serait aujourd'hui, disposant des puissances de notre civilisation moderne? Les hécatombes de l'antiquité seraient des égorgements en masse; les trente mille gladiateurs, qui moururent sous le règne d'Auguste, seraient remplacés par des nations entières, transportées à l'aide de la vapeur, au milieu d'un amphithéâtre, dont le Colysée antique formerait à peine une loge ! Les bêtes féroces ne suffiraient plus à dévorer les victimes; le feu sacré des autels serait lui-même trop lent ; on y suppléerait par ces ardeurs nouvelles, que l'électricité a mises en notre pouvoir; par ces machines qui vomissent la flamme, et dont les rouages broieraient, sans se lasser, des membres palpitants! Le sensualisme aurait pour tributaire, non plus des provinces, mais le monde entier ; les voies romaines, remplacées par nos routes de fer, transporteraient, en quelques jours, ce que la volupté ou la gloutonnerie des patriciens étaient forcées d'attendre pendant des années ! Encore une fois, qui donc a tué le paganisme? Celui-là, quel qu'il soit, a opéré le plus grand des miracles historiques. Dieu

seul le pouvait, et l'humanité mourante appelait à grands cris un Sauveur divin.

Attente universelle.

On a depuis longtemps insisté sur ce grand fait, qui domine l'antiquité, et illumine les ténèbres du polythéisme, je veux dire l'attente générale d'un Dieu Sauveur. C'est à juste titre qu'on l'a envisagé comme une confirmation éclatante de la vérité biblique. Le genre humain tout entier, renvoyant, par ses échos les plus lointains et les plus divers, la foi au Messie, dont la nation juive avait été le prophète à travers les âges, c'est là le plus magnifique commentaire de la parole patriarcale : Et ipse erit exspectatio gentiiim * ! Quoi que puisse dire le rationalisme incrédule, il ne saurait arracher l'arbre divin, dont les racines plongent dans les profondeurs de l'histoire antique , et dont les rameaux couvrent les sociétés modernes. Avant d'atteindre la divinité de Jésus-Christ, il faudrait renverser l'histoire des quarante siècles qui l'attendent ; anéantir la foi des deux mille ans qui l'adorent; ensevelir l'histoire dans une destruction universelle, et, s'il restait encore un sophiste survivant aux ruines , il devrait créer un monde nouveau, pour le mettre à la place du monde historique et réel qu'il viendrait de détruire. Il ne s'agit plus, en. effet, ^ Gènes., cap. xlix, \0.

d'étouffer seulement chacune des voix qui se sont fait entendre en Israël. Moïse, le Penlaleuque, David, les Prophètes, tous les monuments de la foi juive fussent-ils anéantis, il resterait le cri spontané, universel, unanime du genre humain, qui appelle un Sauveur, de Vorient à roccident, du midi au septentrion , dans tous les idiomes et dans toutes les littératures connues. Toute la terre parle comme Moïse a parlé. Les oracles de Delphes et de Gumes sont d'accord avec les Prophètes, sur ce point. Pendant quatre mille ans, le monde espère et attend. Au second versant de l'histoire, le monde adore et croit. Cette magnifique unité d'espérance et de foi défie tous les eiforts du scepticisme.

« Il y a, dit Plutarque, une doctrine de la plus haute antiquité, et qui a passé des théologiens et des législateurs aux poètes et aux philosophes; l'auteur en est inconnu, mais elle repose sur une foi constante et inébranlable; elle est consacrée , non-seulement dans les discours et les traditions du genre humain, mais encore dans les mystères et dans les sacrifices, chez les Grecs et chez les barbares, universellement. » Cette opinion, c'est que l'univers n'est point abandonné au hasard, et qu'il n'est pas, non plus, sous l'empire d'un pouvoir unique , mais qu'il existe deux principes vivants, l'un du bien, l'autre du mal. « Le premier s'appelle Dieu , le second se nomme le démon. C'est ainsi que parlait Zoroastre. Dieu était Oromaze, le démon

s'appelait Ahriman. Mais, entre les deux, il plaçait un médiateur, nommé Milliras. Or, il viendra un temps, fatal et prédestiné, où Ahriman, après avoir accablé le monde par tous les fléaux , sera détruit et exterminé. Alors, la terre s'aplanira, comme une vallée unie et égale ' ; il n'y aiu-a plus qu'une vie et une sorte de gouvernement parmi les hommes; ils auront la même langue, et vivront dans la félicité. — Théopompe écrit de même que les deux pouvoirs du Lien et du mal combattront, l'un contre l'autre, dans une lutte qui durera des siècles ; mais enfin Pluton (le pouvoir infernal) sera vaincu, abandonné, détruit : alors les hommes seront heureux , et le Dieu qui aura accompli, fait et procuré ce triomplie, se reposera, un temps convenable à sa divinité -. « La philosophie moderne a reconstitué, è l'aide des monuments chaldéens et du texte du Zend-Avesta, le système intégral de Zoroaslre, dont Plularque ne donnait qu'une analyse incomplète. Voici comment M. Lajard résume la dogmatique persane : « Zarouau, Ormuzdet Mithra composent une triade divine, qui représente la pensée, la parole et l'action. Ormuzd, roi du firmament, a créé le monde, par la parole. Cetle parole est : Je suis. Milhra, roi du ciel mobile , roi des vivants ou de la terre, roi des morts ou des enfers, prononce

• Il est évident que Zoroastre , cite ici par l'iiistorien grec, traduisait les paroles d'Isaïe : Erunt prava in directa et aspera in vias planas (Isaïe, cap. xl, 4; Luc, cap. m, 5. )

'Plutarch., Isis et Osiris, iium. xli, xlii, xliii.

2i INTIIODL'CTIOX.

sans cesse la parole, eliargc ([u il est par Ormuzd de présider à la reproduction des êtres. Son nom signifie même, en Zend, la Parole, ac;7o;, Yerhum. M doit incessamment et partout combattre Ahriman et le mal, entretenir l'harmonie dans le monde, servir de modèle aux hommes, et remplir les fonctions de médiateur entre Ormuzd et eux ; mais non pas entre Ormuzd et Ahriman, comme Plutarque le croyait. Le texte du Zend- Avesta justifie pleinement ma remarque : « J'adresse ma prière à Milhra, que le grand Ormuzd a créé médiateur sur la montagne élevée, en faveur des nombreuses âmes de la terre. » Sur un des plus célèbres m.onuments du culte romain de Mithra , celui qui fat trouvé à Rome, dans une grotte du mont Capilotin', on lit les mots : NAMA-SEBESIO , que ce dieu prononce, au moment oi\ il plonge son poignard dans le corps du taureau (victime sacrée des Persans). Ces deux mots, dont le premier appartient à la langue des Perses, signifient : Gloire à Sébésius, le même dieu qu'Ormuzd. Cette formule est un résumé laconique de la prière que , dans les livres sacrés des Perses -, Mithra , les mains levées vers le ciel , adresse à Ormuzd, pour implorer le pardon du péché commis par le premier couple humain ; et les paroles de Mithra sont ici en parfaite harmonie avec celles que Zoroastre met dans la bouche d'Ormuzd lui-même, et dont le.

' IVlix L;ij;iv(l, Bechcrchcs sur Milhra, pi. lxxv. — - Zend-Avcsta, tdiii. 11; JcsclU de Milhra , xiii'^ Caidc, pag. 2l4.

sens est que si Meschia (le premier homme) n'avait pas rendu à Aliriman un culte qui n'était dû qu'à Ormnzd , « son âme , créée pure et immortelle , serait parvenue au séjour du bonheur, des que le temps de l'homme créé pur serait arrivé'. « Le médiateur, le Yerhe , le Mithra de Zoroastre , qui doit rétablir l'harmonie entre le ciel et la terre, qui doit triompher du principe infernal, suivant Théopompe, se retrouve, avec son nom de Acp; dans Platon ^ « Pour me résumer, ajoute M. Lajard, je dirai que le système religieux des Perses reconnaissait un Dieu suprême invisible , incompréhensible , sans commencement ni fin ; une triade qui régit le monde , et qui est composée de ce dieu, et de ces deux dieux, créés et visibles, dont l'un remplit les fonctions de Médiateur et de Sauveur. Zoroastre, enfin, se posant en Messie ou en Libérateur, annonça au mondé entier qu'après sa mort, naîtront de lui, d'une manière miraculeuse, trois fils : Oschedermani, Oschedermah et Sosiosch. A la voix de ce dernier, toute la terre embrassera la loi. « Il chassera du monde de douleur le germe du Daroudj à deux pieds (l'homme impur) ; il détruira celui qui fait du mal au pur ; les corps du monde seront

1 Zend-Avesta, JtscJit de Taschter, vi« Cardp, pag. 189.

^ « Ne devient-il pas évident, dit encore M. Lajard, que Platon avait empianitc, à une source orientale, la doctrine du Logos ou Sauveur? Platon, comme Zoroastre, comme Pythagore, ne doit-il pas être compté au nombre des disciples des Chaldéens d'Assyrie ? » (Lettre de M. Félix Lajard, Etudvs philosoph. de M. Aug. Nicolas, tom. 111, pag. O03-505, 506 ).

purs'. )> Enfin, «ce dernier libérateur opérera la résurrection des morts et le renouvellement des corps ^)) D'Herbelot, dans sa Bibliothèque Orientale, avait déjà signalé cette importante tradition de la naissance merveilleuse du Libérateur, promis par Zoroastrc. Voici ses paroles. « Aboul-Faradj , dans sa cinquième dynastie, dit que Zardasclit (Zoroastre), auteur de la Magoussiah, avait annoncé que le Libérateur naîtrait d'une vierge ■'. » Nous comprenons maintenant pourquoi les Mages viendront adorer le divin fils de Marie, dans retable de Bethléem. « Une tradition constante, dit encore M. Lajard, les fait arriver de la Perse même , et les premiers hommages que reçoit, en naissant, TEnfanl-Dieu, le Sauveur du monde, ce sont eux qui viennent les lui offrira » Les Mages^ disciples des Chaldéens, n'avaient pas oublié le mot du fils de Béor : « Une étoile s'élèvera du milieu de Jacob ^ >>

La Chine, cantonnée dans son isolement, comme dans l'Invariable Milieu, n'a pas un autre langage que la Perse, cf Le ministre Phi consulta Confucius , et lui dit : 0 Ministre, n'ètes-vous pas un saint homme ? — Il répondit : Quelque effort que je fasse, ma mémoire ne me rappelle personne qui soit digne de ce nom. — Mais, reprit le mi-

* Zend -Avesta, tom. II, Jescht des Ferviiers, pag. 278. — ^ Ibid., tom. Il, Boun Dehcsch, pag. 36 i; cf. pag. 411-41 3. — ^ D'tlerbelot , Bibl. orient., art. Zardascht. — ^ I^ottre de M. Lajard, loc. citât., pag. 508. — '■^ Numer., cap. xxiv. 17.

nislre, les trois Rois * n'ont-ils pas été des saints? — Les trois Rois, répondit Confucius , doués d'une excellente bonté, ont été remplis d'une prudence éclairée et d'une force invincible. Mais moi , Khièou , je ne sais pas s'ils ont été des saints-. — Le ministre reprit : Les cinq seigneurs* n'ont-ils pas été des saints? — Les cinq seigneurs, répondit Confucius, doués d'une excellente bonté, ont fait usage d'une charité divine et d'une justice inaltérable, mais moi, Khièou, je ne sais pas s'ils ont été des saints. — Le m.inistre lui demanda encore : Les trois Augustes '' n'ont-ils pas été des saints ? — Les trois Augustes, répondit Confucius, ont pu faire usage de leur temps "% mais moi, Khièou, j'ignore s'ils ont été des saints. — Le ministre, saisi de surprise, lui dit enfin : S'il en est ainsi , quel est celui que l'on peut appeler Saint? — Confucius, ému, répondit pourtant avec douceur à cette question : Moi , Khièou, j'ai entendu dire que, dans les contrées occidentales, il y aurait un saint homme, qui, sans exercer aucun acte du gouvernement, préviendrait les troubles ; qui, sans parler, inspirerait une foi spontanée ; qui , sans exécuter de changements, produirait naturellement un océan d'actions méritoires. Aucun homme ne saurait dire son nom ; mais moi,

^ Les fondateurs des dynasties Ilià, Cliâng et Tseou (Note de M. A. Rémusat). — ^Mot à mot : Sancti , non, Khièou, quod noverim ( Ibid.). — ^ Cinq empereurs qui ont régné en Chine avant la première dynastie. — * Personnages de la mythologie chinoise. — ^ C'est-à-dire : « Ont su bien employer une vie de plusieurs siècles.»

Kliiêou, j'ai entendu dire que c'était là le véritable Sainte » Yoici des paroles, non moins explicites, que nous empruntons au Tchoiing-Young ^ , récemment traduit par notre savant sinologue, M. Paulhier : « Le prince sage, dit Confucius, cherche la preuve de la vérité dans les esprits et les intelligences supérieures, et, par conséquent, il connaît profondément la loi du mandat céleste ; il est cent générations à attendre le Saint Homme, et il n'est pas sujet à nos erreurs ^ — Que cet Homme, souverainement Saint, apparaisse, avec ses vertus, ses facultés puissantes, et les peuples ne manqueront pas de lui témoigner leur vénération ; qu'il parle, et les peuples ne manqueront pas d'avoir foi en ses paroles ; qu'il agisse , et les peuples ne manqueront pas d'être dans la joie î C'est ainsi que la renommée de ses vertus est un océan qui inonde l'empire de toutes parts ; elle s'étend même jusqu'aux barbares des régions

^Rémusat, L'Invariable Milieu, not. pag. 144, 14o. Le P. Intorcetta rapporte aussi, dans sa Vie de Confmius, que ce philosophe parlait « d'un Saint qui existait, ou qui devait exister dans l'Occident. » — «Cette particularité, dit M. de Rémusat , ne se trouve ni dans les King, ni dans les Tsé-Choû, et, le missionnaire ne s'appuyant d'aucune autorité, on aurait pu le soupçonner de prêter à Confucius un langage favorable à ses vues; mais cette parole du philosophe chinois se trouve consignée dans Ssé wén louï thsiu, au chapitre xxxv; dans le Chàn thàng ssé Khaà tching tsi, au chapitre 1^''; et dans le Lie j tseii thsioiian chou. » (Rémusat, L'Invariable Milieu, not., p. 143.)

- Tchoang Young ou l'Invariabilité dans le milieu, recueilli par Taw-S^È, petit- fils et disciple de Khoung-tseu [Couîucius) { Les Livres it'acrcs de toutes les religions, sauf la J3ï6/c, édit. Migne, tom.l ). — ^Tchoung Young, chap. xxix; Livres sacr., tora. I, p. 174.

méridionales et septentrionales ; partout où les vaisseaux et les chars peuvent aborder, où les forces de l'industrie humaine peuvent pénétrer, dans tous les lieux que le ciel couvre de son dais immense, sur tous les points que la terre enserre, que le soleil et la lumière éclairent de leurs rayons, que la rosée et les nuages du matin fertilisent; tous les êtres humains, qui vivent et qui respirent, ne peuvent manquer de l'aimer et de le révérer. C'est pourquoi il est dit que ses facultés, ses vertus puissantes l'égalent au ciel '. » On croirait entendre dans ces étonnantes paroles, une paraphrase des inspirations d'Israël : « Les nations marcheront à sa lumière ; les rois, à la splendeur de son am^ore^ — Lève-toi, Jérusalem, monte sur les hauteurs, regarde l'Orient, et vois tes fils se réunir, de tous les points du monde, dans la parole du Saint, dans la joie de Dieu retrouvée »

L'Inde, avec ses incarnations millénaires de Yischnou, parle comme la Chine et la Perse. Nous avons déjà eu l'occasion d'en faire la remarque *. La parabole de l'enfant égaré, formant le chapitre IV du Lotus de la Bonne Loi, l'un des livres sacrés les plus répandus, parmi ceux qui composent la volumineuse littérature des bouddhistes, a été traduite, depuis quelques années, par MM. E. Burnouf

* Tchounrj Young, chap. xxxi; Livres sacr., tom. I, pag. 17o. — ^ haï., cap. Lx, 3. — ^ Banich., cap. v, o. — '' Voir tom. I de cette Hist., pag. 193.

et Foucaux. Le genre humain y est représenté , comme dans l'Evangile, sous l'image d'un fils, séparé, pendant de longues années, du plus tendre des pères. « Nous sommes égarés, nous sommes impuissants, nous sommes incapables de faire un efiort, disent les sages. «Bagliavat leur apporte la loi , qu'ils n'avaient pas entendue auparavant. Frappés d'étonnement et de surprise, remplis de la plus grande joie, les sages se lèvent , posent le genou droit à terre , s'inclinent , et joignent les mains devant Bagliavat. Leur allégresse égale celle de l'enfant égaré qui a retrouvé son père \

«Les îles lointaines vous attendent, «avaient dit les prophètes inspirés, en saluant, à travers les âges, l'avènement du Désiré des nations. On n'est pas médiocrement surpris de trouver l'écho de cette parole dans les deux Amériques, ces vastes continents, que l'ancien monde soupçonna, sans les connaître jamais, a Un serpent affreux , disent les Salivas, ravageait autrefois les hords de l'Orénoque. Le Dieu Pura envoya du ciel son fils sur la terre, pour combattre le serpent redoutable. Le monstre fut vaincu et tué. Pura dit ensuite au démon, qui habitait le corps du reptile : Va-t-en

* Parabole de l'Enfant égaré, formant le iv« cliapitre du Lotus de la Bonne Loi , piibl'uJc, pour la première fois, en sanscrit et en thi- Létain, lithographice à la manière des livres du Thibct, et accompagnée d'une traduction française, d'après la version Ihibétaine du Kanjour, par Ph.-E. Foucaux, professeur de thibétain à l'école impériale et spéciale des langues orientales vivantes ( Livres sacrés, tom. H, pag. 568-574 ).

à l'enfer, maudit! Tu ne rentreras jamais dans ma maison '. » Les Américains du Nord ne sont pas moins formels que ceux du Midi. « Une prophétie ancienne, dit M. de Humboldt, faisait espérer aux Mexicains une réforme bienfaisante dans les cérémonies religieuses ; cette prophétie portait que Centéotl triompherait à la fin, de la férocité des autres dieux , et que les sacrifices humains feraient place aux offrandes innocentes des prémices des moissons. » C'est la traduction, dans l'idiome naïf des sauvages, delà célèbre prédiction de Malachie : a Du lever du soleil jusqu'à son couchant, mon nom est grand parmi les nations; en tout lieu, on fait à ma gloire un sacrifice et une oblation pure ^ » Le dogme de la réhabilitation se trouve, dans tous les souvenirs du genre humain, étroitement lié avec celui de la déchéance originelle. « La femme au serpent, appelée aussi femme de notre chair, parce que les Mexicains la regardaient comme la mère de tous les mortels, continue M. de Humboldt, est toujours représentée en rapport avec un grand serpent; et d'autres peintures nous offrent une couleuvre panachée, mise en pièces par le grand esprit Tezcatlipoa , ou par le soleil personnifié, le dieu Tonatuch , qui parait être identique avec le Krischna des Indous, chanté dans le Bhagavala-Pourana, et avec le Mithras des Perses. Ce serpent, terrassé par le grand esprit, lorsqu'il prend la

' Gumilla, Ilist. nat de l'Orénoq., tom, I, pag. 171. — ^ Malach., cap. I, il.

forme d'une des divinités subalternes, est le génie du mal, un véritable Ka)c&^otîi/.o)v i. » Enfin , pour compléter ces nolions d'un intérêt si capital, M. de Ilumboldt ajoute : a On trouve , dans plusieurs rituels des anciens Mexicains , la figure d'un animal inconnu , orné d'un collier et d'une espèce de barnais, mais percé de dards. D'après les traditions qui se sont conservées jusqu'à nos jours , c'est un symbole de l'innocence souffrante ; sous ce rapport, cette représentation rappelle l'agneau des Hébreux, ou l'idée mystique d'un sacrifice expiatoire , destiné à calmer la colère de la Divinité \ »

Etonnante unanimité d'espérance et de foi à un libérateur, dans les régions les plus écartées et les plus lointaines du monde ! Le Médiateur delà Perse, de laCbine, de l'Inde et des deux Amériques, était cbanté dans les forêts du Nord, sous le ciel neigeux des Scandinaves par la Yola, ou propbétesse sacrée , dans l'assemblée des Dieux. Nous avons encore , sous le nom de Yoluspa, cet liymne étrange , que M. du Méril appelle le cbanl de la Sibylle , et M. Ampère , l'Apocalypse du Nord. « Les traditions sur lesquelles re« pose ce poëme, dit M. Ampère, appartiennent à la plus ancienne mylbologie Scandinave. Ici les dieux sont des êtres cosmiques, et non des personnages héroïques. C'est

* De lliimholilt, Vue des Cordillères, tom. I, pag. 233 et 274; Laincimais, Essai sur V indijf (renée , toai. Ill, pag. 439, 440, édition iii-S". \'6i'i. — ^ Do Iliiiiibuklt, Yae des Coidilléres, tom. I. pag. 251.

un fragment, ou mieux, la réunion de plusieurs fragments, qui contiennent le sommaire des principaux mythes Scandinaves, plutôt rappelés que retracés par quelques grands traits d'une poésie souvent obscure, toujours bizarre, quelquefois sublime '. » Après avoir retracé l'origine du monde, la création de l'homme et les travaux des dieux , la Yola raconte l'arrivée du génie du mal et la perversité des hommes qui en fut la suite. Alors son accent s'élève : « La plaine , où Sutur et les dieux bons, dit-elle, se rencontreront, pour combattre, à cent journées de marche , de longueur et de largeur! Yoilà le lieu qui leur est assigné. » Tout ce qui a trait à ce grand combat, dont l'issue décidera du sort du monde, est « développé, ajoute M. Ampère, avec la complaisance d'un prophète qui menace ses ennemis. i( Enfin la victoire restera aux dieux, le monde sera renouvelé , et le règne de la justice commencera, pour ne plus finir ^

Le cercle de nos investigations s'est tenu, jusqu'ici, en dehors du monde gréco-romain. Rentrons dans ce milieu , dont nous avons ailleurs sondé les plaies intellectuelles et sociales. Nous y rencontrerons la même foi au Rédempteur futur, qu'Aristote nomme « le vrai Libérateur et Sauveur. » — (( C'est ce Dieu engendré avant tous les dieux, dit Platon, qui donne la paix au genre humain. Il inspire la douceur et

'M. Ampère, Littérature et Voyages [Livres sacres, tora. II, pag. 814.) — 2 Livres sacrés, tom. 11^ pag. 814-816.

éteint la haine. Miséricordieux , bon, révéré des sages, admiré des dieux, ceux qui ne le possèdent pas doivent désirer de le posséder, et ceux qui le possèdent, doivent le conserver précieusement. Les gens de bien lui sont cliers , et il s'éloigne des méchants. Il nous soutient dans nos travaux ; il nous rassure dans nos craintes ; il gouverne nos désirs et notre raison ; il est le Sauveur par excellence. Gloire des dieux et des hommes, et leur chef très-beau et très-bon , nous devons le suivre toujours, et le célébrer dans nos hymnes >. w Platon le possédait-il ce Dieu Sauveur? Non. Il nous apprend , dans un autre passage, qu'il « viendra un jour, pour enseigner les mortels ^ » D'avance, pourtant, il l'implore. « Au commencement de cet entretien, dit-il , invoquons le Dieu Sauveur, afin que , par un enseignement extraordinaire et merveilleux, il nous sauve, en nous instruisant de la doctrine véritable. » On se rappelle la profession de foi de Socrate , que nous avons indiquée plus haut. Il importe de la citer en entier. Le philosophe , après avoir montré que Dieu n'a égard , ni à la multitude , ni à la magnificence des sacrifices, mais qu'il considère uniquement la disposition du cœur qui les offre, n'ose pas entreprendre d'expliquer quelles doivent être ces dispositions, ni ce qu'il faut demander à Dieu. « Il serait à

' Aristot., De Mundo, cap. viii; Opéra omn., toin. I, pag. 4'75) ; Plat., in Conviv., 0;pera omn., tom. X, pag. 177-218, 219, édit. Bipont. — ' Plat., Tim., Oper. omn., tom. IX, pag. 341,

craindre, dit-il, qu'on se trompàf, en demandant à Dieu de véritables maux, que l'on prendrait pour des biens. Il faut donc attendre , jusqu'à ce que quelqu'un nous enseigne quels doivent être nos sentiments envers Dieu et envers les hommes. — Alcibiade. Quel sera ce maître , et quand viendra- t-il? Je verrai, avec grande joie, cet homme, quel qu'il soit. — Socrate. C'est celui à qui dès maintenant vous êtes cher; mais pour le connaître, il faut que les ténèbres qui offusquent votre esprit, et qui vous empêchent de discerner clairement le bien du mal , soient dissipées ; de même que Minerve , dans Homère , ouvre les yeux de Diomède, pour lui faire distinguer le Dieu, caché sous la figure d'un homme. — Alcibiade. Qu'il dissipe donc cette nuée épaisse, car je suis prêt à faire tout ce qu'il m'ordonnera, pour -devenir meilleur. — Socrate. Je vous le dis encore , Celui dont nous parlons désire infiniment votre bien. — Alcibiade. Alors il me semble que je ferai mieux de remettre mon sacrifice jusqu'au temps de sa venue. — Socrate. Certainement, cela est plus sûr que de vous exposer à déplaire à Dieu. — Alcibiade. Eh bien, nous offrirons des couronnes et les dons que la nouvelle loi prescrira, lorsque je verrai ce jour désiré. J'espère de la bonté des dieux qu'il ne tardera pas à venir *. » — Où donc Socrate et Platon, son interprète, avaient-ils puisé ces idées, si opposées à l'orgueil philosophique? Nul doute, dit le savant * Plat.. Alcibiad ,11, Opéra omn., tom. V, pag. 100- 102.

Brucker, que la doctrine traditionnelle d'un Médiateur entre Dieu et les hommes, participant à la fois de la nature divine et de la nature humaine, ne se fût conservée au sein de l'antiquité , chez tous les peuples étrangers à la civilisation grecque. On peut donc conjecturer, avec beaucoup de vraisemblance , que le génie de Socrate et de Platon s'inspira à cette source ^

A mesure que les temps précipitent leur marche , les espérances du monde se traduisent par des accents plus énergiques. « Quelques mois avant la naissance d'Auguste, dit Suétone, un bruit, accrédité par les oracles, se répandit à Rome. De toutes parts, on annonçait, par l'interprétation d'un prodige récent, que la nature enfantait un roi pour le peuple romain. Le Sénat, effrayé, prit une mesure violente : un décret défendit d'élever les enfants qui naîtraient dans le cours de cette année. C'est Julius Marathus qui nous a conservé ce détail historique -. » Auguste naquit l'an 63 av. J.-C. Trente ans plus tard, il montait, avec le litre d'empereur, sur le trône du monde. L'attente universelle devait donc être satisfaite. Et pourtant , Tacite et Suétone nous apprennent que le monde continua à attendre

* Brucker, Hist. crit. philosoph.. Par. II, part, i, lib. II, sect. iv, tom. II, pag. 434.

- Auctor est Julius Marathus, ante paucos quarn nasceretur [Au- (justus) mcnses, prodicjium Romœ factum publiée, quo denuntiabalur regem populi Romani naturam parturire, senatum exterritum eensuisse ne quis illo anno rjenitus educaretur (Sueton, August., n° 94.)

lin souverain, venu de FOrient. « La multitude était convaincue, d'après d'antiques traditions sacerdotales, dit Tacite, qu'à cette époque, l'Orient devait ressaisir la suprématie, et que des hommes, sortis de la Judée, deviendraient les maîtres du monde K ^) — « L'Orient tout entier, dit Suétone, avait les yeux fixés sur une antique et constante tradition , d'après laquelle les Destins promettaient le sceptre de l'univers à des hommes sortis , en ce temps, de la Judée '-. -» Singulière coïncidence! Pendant que les Juifs voyaient s'écouler les dernières années de la période septante fois hebdomadaire de Daniel, les prêtres étrusques annonçaient l'approche de la Grande Année , du dixième âge, ère fatidique, où la féhcité universelle régnerait enfin sur le monde ^ « Quelques mois avant la rupture de Marins et de Sylla, qui devait être si fatale aux Romains, dit Plutarque, l'air pur et serein retentit tout à coup de sons lugubres et plaintifs, qui descendaient du ciel. La consternation se répandit dans tous les cœurs. Les prêtres étrusques furent réunis dans le temple de Bellone, et consultés

* Pluribus persuasio fuerat, antiquis sacerdotum litteris contineri, co ipso tempore fore, ut valesceret Oriens, profectique Judœà rerum potirentur ( Tacit., Histor. lib. V, n.° 13). — ^ Percrebiierat Oriente toto vêtus et constans opinio, esse in fatis, ut eo tempore Judœà profecti rerum potirentur ( Sueion., Vespasian., n° 4. — ^ Voir Brucker, tora. .1, pag. 334; Micali, L'Italia avanti il dominio de Romani, tom. 11, pag. 212,édit. de Silvestri; Creuzer, Religions de l'antiquité, tom. 11, liv. V, chap. ii; Niebuhr, Histoire romaine, -tom. I, etc., etc.

officiellement, par le Sénat, sur la signification du phénomène. Ils répondirent : « La trompette céleste annonce un nouvel âge, qui changera la face de l'univers K » Les beaux vers de Virgile sont dans toutes les mémoires. «Il est venu, dit le Poëte, le dernier âge des oracles de Cumes. La grande période des siècles se renouvelle intégralement. Déjà la Vierge ^ fait son apparition, et ramène les félicités du règne de Saturne. Une race nouvelle descendra des hauteurs des cieux. Un enfant va naître, pour clore le siècle de fer, et rétablir l'âge d'or. Ton consulat, illustre Pollion, aura la gloire de fournir une date à cet heureux avènement des grands mois qui vont se succéder. Toutes les antiques souillures de nos crimes seront effacées, et la terre sera délivrée de la crainte séculaire qui l'opprime ^. Cet enfant recevra la vie des dieux ; avec la force et la vertu paternelles, il régnera sur l'univers pacifié. A tes pieds. Enfant divin, la terre étalera spontanément ses premières offrandes; les tapis de lierre, avec leurs grappes pendantes; les colocases, mêlés à l'acanthe gracieux. La chèvre des montagnes apportera pour toi sa mamelle gonflée de lait ; le lion cessera d'être l'effroi des troupeaux; près de ton berceau, couvert de fleurs, le serpent expirera; les plantes vénéneuses mourront, et seront remplacées par les arbres par-

* Plutarch., Sylla, n. 10. — ^ Ecce Virgo concipiet et pariet filium {Isa., cap. vu, 1 i. — ^ Dimissa est iniquitas illius [Isa., cap. XL, 2).

fumés de l'Assyrie '. Tel est le siècle, dont les Parques, dociles à la volonté suprême des Destins, se hâtent de dérouler le fil sur leurs légers fuseaux. Fils bien-aimé des dieux, auguste rejeton de Jovis, hâte-toi, nos honneurs t'attendent ! Vois le monde qui chancelle , dans son orbite immense, et les continents, et les mers, et les profondeurs des cieux. Tout s'agite et tressaille dans la joyeuse attente du siècle qui va venir. Oh ! puisse se prolonger ma vie jusqu'à ce jour fortuné ; puisse un dernier souffle rester sur mes lèvres, pour chanter tes exploits ! Parais donc, Petit Enfant, et commence à reconnaître, à son sourire, le visage de ta mère * ! »

On s'est étonné, depuis quelques siècles, d'entendre l'Eghsede Jésus-Christ proclamer, dans sa langue liturgique, l'accord des oracles païens avec les espérances ou les terreurs d'Israël. Il n'est pas un protestant, dans les cités d'Al- • lemagne, d'Angleterre ou de Suisse, qui ne rie de pitié, en considérant, sous les voûtes des cathédrales gothiques,

^Lœtabitur déserta et invio, et exaltabit solitudo et florebit quasi lilium : germinans germinabit, et exultabit lœtabunda et lœtans ( Isa., cap. XXXV, 1, 2). Parvidus enim natus est nobiset filius datas est nobis. Tnnceî>s pacis, muItipUcabitur ejas imperium, et pacis non erit finis [Isa., cap. ix, 6,7). Habitabit lupus cum agno , et pardus cinn hœdo accubahit, et puer parvuhts minabit eos (Isai., cap. xb (3). Lupus et agnus pascentur simul, leo et bos comederd pahas : et serpenti pulvis panis ejus ; 7ion nocebunt, Jieqw, occident in omni monte sancto meo (Isa., cap. lxv, 25). Pro saliuncà ascendet abics, et pro urticà crescet myrtus {Isa., cap. ly, 13.)

'- Yirg., Eglog. IV.

inainteiiant transformées en prêches calvinistes ou lutliériens, l'image de la Sibylle, sculptée à côté des' statues des quatre grands Prophètes, sur les stalles des anciens chanoines. La réaction liturgique du xvii' siècle, en France, s'est faite, à ce point de vue, sous une inspiration analogue. On rougissait de chanter, avec l'Eglise romaine, le fameux verset : Teste David cumSïbyllâ. Comment n'a-t-on pas vu la magnificence de la démonstration catholique, dans cette alliance du monde entier en la foi à Jésus, Sauveur et Juge ? Sur leurs trépieds, du fond de leurs antres, sous les chênes de Dodone, sur la pierre des dolmen ou des menhirs, dans les forêts de la Gaule, dans les vastes plaines de l'Orient, partout où un souftle religieux agita jamais une poitrine humaine, la même foi au Rédempteur, qui doit venir enseigner et juger les mortels, éclate et déborde dans le nionde antique. L'écho de la promesse de l'Eden se perpétue, sous la voûte sonore des âges, et vous refusez à l'Eglise catholique le droit de recueillir une des preuves les plus éclatantes de sa divine origine! On disait : Les Sibylles sont une invention monacale, éclose dans les ténèbres du moyen âge! Etait-ce un moine que Virgile? C'est lui qui disait, en l'an 43 avant Jésus-Christ :

Ultima Cumœi venit jara carminis setas.

Cicéron vivait-il au moyen âge ? Voici ce qu'il écrivait ; « Interrogeons les vers de la Sibylle, que , dans son inspi-

ration divine, elle jette, dit-on, aux vents, sur des feuilles éparses. Naguère, le bruit se répandit, à Rome , qu'un interprète des livres sibyllins allait développer , en présence du Sénat, la doctrine qu'il y avait lue. Selon lui, il nous fallait, si nous voulions être sauvés, consentir à donner le nom de Roi au Maître qui allait venir régner sur nous. Si cette parole est dans les livres sibyllins, quel homme désigne-t-elle, en quel temps doit-il naître ? Ah! tous ensemble, augures et aruspices, agissons de concert, pour trouver, dans ces livres, toute autre chose qu'un roi ! Ni les dieux, ni les hommes n'en laisseront jamais monter un au Capitolei. » Malgré les dieux et les hommes, est-ce que la croix, sceptre d'un roi immortel, ne domine pas le Capitole? Manifestement, les sympathies républicaines de Cicéron se révoltaient contre l'oracle sibyllin. L'orateur philosophe jette une négation emphatique à la prédiction de la Sibylle, et ne réussit qu'à mieux constater, pour l'avenir, sa propre erreur et la véracité de la prophétesse. Enfin , pour justifier, dès maintenant, sans avoir plus à y revenir, la mention simultanée de David et de la Sibylle , dans le chant liturgique, où l'Eglise romaine retrace, sur la tombe de ses

^ SibijUœ versus observâmes qiios illa furcns fudisse d'citur. Quorum interpres nuper falsa quadam hominum fama dicturus in senatu putahatur, eum quem, rêvera regem habebanms , appellandum. quoque esse regem, si saivi esse velhmus. Hoc si est in libris, in qucm fiominem et in quod tempus est?... Cum antistitibus agamus ut quidcis potius ex illis libris, quam regem proférant , quem Romœ posthac neque dii neque homines patientur (Cicer., De Divuiatione , lib. II ).

enfants, la catastrophe finale qui réduira le monde eu poudre, il nous suffit de reproduire ici un autre texte de Cicéron : « Futiira prœsentiunt , ut deflagralionem futuram aliquando cœli atque terrarum. » C'est bien là, si l'on y veut réfléchir, la confirmation du texte liturgique :

Solvet ScEcluni in favilla , Teste David cum SO)ylla.

L'existence des Sibylles a été récemment démontrée par un membre de l'Institut, qui a consacré à ce sujet deux volumes, dont l'érudition, la sage critique, et l'impartialité ont conquis les suffrages du monde savant i. M. Alexandre a porté le dernier coup à cette étroite et mesquine philosophie du dernier siècle, qui croyait résoudre les plus graves questions par un éclat de rire. Nous renvoyons les lecteurs, qui souhaiteraient une étude plus approfondie de la question, à cette œuvre magistrale. Pour nous, avant même que la critique la plus autorisée nous eût apporté cette confirmation irrécusable, nous pensions qu'il suffisait des témoignages de l'antiquité païenne pour trancher la difficulté. Quoi! disions-nous, Cicéron atteste que la Sibylle annonçait l'avènement d'un roi, dont les Romains devaient reconnaître la souveraineté, s'ils voulaient avoir le salut, Sisalvi esse vellemiis. L'orateur républicain s'exalte, à la seule pen-

*■ XPH2M0I siiiYAAiAKOi, Oracula sibyUina, curante C. Alexandro, 2 vol. in-i", Firmin Didot, Paris, 18uG.

ATTENTE UxMVERSELLE. 43

sée d'un monarque, relevant , sur ^le Capitule , le sceptre brisé de Tarquin le Superbe. Il demande : Où est ce roi, qui l'a vu, pour quels siècles est-il réservé? II adjure les dieux et les hommes de ne souffrir jamais une pareille usurpation. Et nous, témoins de la vanité des récriminations de l'orateur romain, et de l'accomplissement, au pied de la lettre, des prédictions sibyllines, nous fermerons les yeux à la lumière, et nous ne verrons pas l'accord des traditions païennes avec les prophéties messianiques, dans la personne de Jésus-Christ ! Yirgile nomme la Sibylle de Cumeset commente ses oracles en vers immortels ; on n'eu tiendra compte !

Parmi les oracles sibyllins , dont le texte est venu jusqu'à nous, on en trouve qui sont postérieurs à l'ère chrétienne. Cela devait être ; puisque le paganisme ne succomlia définitivement que trois siècles après la naissance de Jésus-Christ. Mais que nous importe le plus ou moins d'authen licite de ces textes actuellement conservés ? A l'époque de Yirgile et de Cicéron, le Christianisme n'existait pas encore : Yirgile et Cicéron ne sont pas suspects de monachisme. De leur temps, la Sibylle annonçait la naissance d'un Dieu, sous une forme humaine ; l'avénement d'un roi, qui apportait le salut au monde ; et enfin la catastrophe finale, qui clorait le temps, par une conflagration universelle. Donc, à l'époque de Yirgile et de Cicéron , la Sibylle parlait comme Isaïe et David. Donc, avec l'Eglise

4i INTRODUCTION.

catholique, nous avons le droit de constater ce mouvement unanime de l'humanité, qui se précipite au-devant du Rédempteur.

Ce n'est plus seulement le saint vieillard Siméon , qui , sous les portiques du nouveau Temple de Jérusalem , a été divinement averti que sa vieillesse serait consolée par la venue du Messie attendu K Ce n'est pas seulement Anne, la prophétesse '^j qui partage cette espérance enivrante. Ce ne sont pas seulement les Juifs, qui ont supputé les temps, et qui voient se lever l'aurore divine. Pendant que les courtisans d'Hérode essaient de reporter sur leur maître le bénéfice de cette expectative générale, et décorent le roi iduméen du litre de Messie ^, les flatteurs d'Auguste appliquent également au César de Rome les prédictions des oracles sibylhns. L'attente est partout. Le monde semble suspendre sa marche ; on interroge tous les points du ciel ; on écoute ; on espère ! Les temps sont accomplis , leur plénitude est consommée. Le recueillement de l'humanité, à cette heure solennelle, se revêt d'un mystérieux caractère. 11 y eut un silence qui rappelait celui de l'univers créé , alors qu'il

* Non visurum se mortem nisi prius videret Christum Domini (Luc, cap. II, 26 )a — ^ Id., ibid., 38.-3 XertuUien et saint Jérôme nous apprennent cette singulière particularité : Eerodianos qui Christum Ilerodem esse dixerunt (Tertull., De Prœscript., cap. xlv; Pairol. lat., tom. II, col. 61 ). Ilerodiani Hcrodem rerjem suscepci'c pro Christo (îîicron., Dialog. adiersus Luciferianos , n» 23; Patrol. lat., tom. XXIII, col. 178).

attendait, de la main de Dieu, un maître futur, à l'époque où la Trinité sainte méditait la formation de l'homme. Que de sang, de crimes et d'ignominies sur cette race humaine, depuis l'instant où elle était sortie, radieuse et pure , de la création première ! L'œuvre de la réhahilitation sera plus merveilleuse encore. Le jour, dont les splendeurs vont éclater à nos regards, est celui qui éclairera le triomphe d'une fille d'Eve sur l'antique serpent ; qui réalisera les bénédictions dont un enfant d'Abraham devait doter toutes les tribus de la terre. Le Prêtre, selon Tordre de Melchisédech ; l'isaac du mont Moriah ; l'Envoyé des collines éternelles , prédit par Jacob ; le Prophète , suscité de Dieu comme Moïse; le Conquérant , fils de David; pacifique comme Salomon ; dont l'empire signifie la paix ; dont le nom est Dieu avec nous ; dont la mère doit être une vierge ; dont la patrie est Bethléem ; dont les envoyés doivent parcourir le monde et passer jusqu'aux îles lointaines, pour annoncer le royaume des cieux ; le Messie, enfin, va paraître. Déjà son étoile , annoncée par Balaam , a été signalée par les Mages de l'Orient. Yenez , Fils des patriarches , Héritier des rois de Juda, Espoir des justes, véritable Agneau des sacrifices, Arche d'alliance immortelle; réahsez toutes les figures ; accomplissez toutes les promesses; consommez le monde dans l'unité ! Le Testament ancien , avec son cortège d'espérances séculaires , entoure votre berceau. L'humanité, courbée sous le joug de l'erreur , assise dans l'ombre de

quatre mille ans , attend votre lumière. Elle tressaille , comme le cerf altéré , qui soupire après l'onde des fontaines ; elle veut se plonger dans les sources d'eaux vives , ouvertes par le Sauveur, et rejaillissant jusqu'à la vie .éternelle!

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