‹ Histoire de N.S. Jésus-Christ, exposition des saints évangilesChapitre 3 sur 63 · L'ÉVANGILE ET LE RATIONALISME MODERNE · texte numérisé non relu

L'ÉVANGILE ET LE RATIONALISME MODERNE

SOMMAIRE

§ f. LA BON.NE NOUVELLE.

i. In principio erat Verbum. — 2. Divinité de la doctrine du Verbe fait chair, — 3. La bunue nouvelle. — 4. h' In princijAo du rationalisme. — 5. Une page de Platon. — G. Supériorité de l'Evangile. — 7. La révélation évaugéliijue est un acte, en même temps qu'une doctrine. — 8. Un mot de saint Athanase. — 9. Miracles permanents de l'Evangile.— 10. Miracle de la conversion du monde païen. — 11. Miiacle de conversion sociale par l'Evangile. — 12. Miracle de conversion individuelle par l'EvangUe. — 13. Jésus - Chiist toujours vivant — 14. L'Evangile toujours vivant.

§ IL l'évangile du rationalisme.

15. La révélation évangélique et le libre arbitre de la conscience humaine. — 16. L'Evangile selon le rationalisme. Premières années de la vie de Jésus-Christ. — 17. Le Jésus des rationalistes en Galilée. — 18. Le Jésus des rationalistes à Jérusalem. Invention posthume de l'Eucharistie. — 19. Dernière année du Jésus des rationalistes. Démence caractérisée. — 20. Pseudo-résurrection de Lazare. Jlort du Jésus des rationalistes. Sa non-résurrection. — 21. Le Jésus des rationalistes n'est ni Dieu, ni homme, ni même un héros de roman acceptable. — 22. Le Jésus du rationalisme adoré par son auteur. — 23. Base historique et philologique du système rationaliste. — 24. Saint Papias. — 25. Les

Logia de saint IMatthicu. — 26. Texte intégral de saint Papias. — 27. Sens réel du mot Logia.

§ 111. JÉSCS-CHRIST.

28. Pauvreté du programme rationaliste. — 29. Le nom de Jésus-Christ. Le Christ dans le monde antique. — 30. Le Christ dans le Testament ancien. — 31. Le Christ dans les prophéties. — 32. Impossibililé d'une usurpation du rôle messianique. — 33. Jésus, Sauveur aujourd'hui. — 34. Jésus, Sauveur dans l'histoire moderne. — 35. Jésus, Sauveur, en face du paganisme. Ce qu'il faudrait renverser, avant d'atteindi-e la divinité de Jésus-Christ.

§ I. lia Bonne Nouvelle.

inprincipio !• « Au Commencement était le Verbe , et le Verbe était verhum. CD Dicu , et le Verbe était Dieu. Lui, le Verbe, il était au commencement avec Dieu. Tout a été fait par lui , rien de ce qui a été fait ne l'a été sans lui. En lui était la vie , et la "vie était la lumière des hommes. Or, la lumière a éclaté dans les ténèbres , et les ténèbres ne l'ont pas comprise. Il y eut un homme, envoyé de Dieu ; son nom était Jean. Il parut , comme un témoin , pour attester la lumière ; afin que, par lui, tous fussent appelés à croire. Lui-même n'était.pas la lumière , mais il devait rendre témoignage à la lumière. Le Verbe était la lumière véritable, qui illumine tout homme venant en ce monde. Il était dans le monde ; le monde a été fait par lui ; et le monde ne l'a pas connu. Il vint dans son propre héritage, et les siens ne l'ont pas reçu. Mais, à tous ceux qui le reçurent, et qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu. Ceux-là ne sont pas nés du sang , ni de la volonté de la

chair, ni de la volonté des hommes ; ils sont nés de Dieu. Et le Verhe a été fait chair , et il a hahité parmi nous (Nous avons vu sa gloire, la gloire qui convient au Fils unique du Père) , plein de grâce et de vérité. Nul homme n'a jamais vu Dieu ; le Fils , seul engendré , qui est dans le sein du Père, nous l'a fait connaître K »

2. Les profondeurs de la Trinité divine s'étaient entr'ou- Divinité

de la doctrine

vertes , une première fois , à la naissance des temps , à ^'^ ^^'■^®

J- ' fait chair.

l'heure où Dieu, la fécondité sans mesure, donna leur commencement aux êtres créés. Moïse avait rattaché le premier anneau de la généalogie des mondes au Créateur tout-puissant, infini, éternel, existant avant tout commencement, et dont tout ce qui a dû commencer pour être reçut la vie. Une seconde fois, les splendeurs de la Divinité éclatent à nos regards. « Par delà tous les sommets terrestres , dit saint Augustin , plus haut que les campagnes de l'éther et que les altitudes sidérales, au-dessus des chœurs ang'éliques, il est monté l'Aigle, le Fils du tonnerre! Du point où il est parvenu , mesurez toutes les hauteurs que son vol a dépassées, pour y atteindre. » C'est le sein même de la Divinité dans lequel il nous introduit. « Au commencement était le Verhe, le Verbe était en Dieu , et le Verbe était Dieu. » Il était, non pas un élément confus, un germe qui se développera sous une incubation laborieuse ; il était «le Verbe, la Parole intérieure, comme dit Bossuef, la 1 Joan., I, i-li, 18.

Pensée , la Raison , l'Intelligence , la Sagesse , le Discours intérieur, Discours sans discourir , où l'on ne tire pas une chose de l'autre par le raisonnement , » mais la Parole substantielle qui est la Vérité , le Discours efficace qui est Créateur , la Raison permanente qui est la source de toute "vie, car « le Verbe était Dieu. » Son existence n'était point détachée de Dieu, car «il était en Dieu ; » elle n'était pas non plus confondue, sans distinction, dans l'essence divine, car « il était avec Dieu. » Parole éternelle, au sein du Père, le Verbe a produit dans le temps les êtres créés. « Tout a été fait par lui. » Il a coopéré directement à l'ensemble et à chaque détail de la création ; « rien de ce qui a été fait ne l'a été sans lui. » Mais lui-même n'a jamais été fait , puisque , avant tout commencement , il était ; il était Dieu , en Dieu, avec Dieu. Etre et faire tout ce quia été fait, voilà la nature et la puissance du Verbe. Etre fait, voilà la condition de tout ce qui existe par le Verbe. Ainsi le Verbe « était la vie ; r> non pas cette vie contingente , qui est en nous et n'est pas de nous , vie caduque , étroite , pleine d'obscurités et de défaillances, mais la vie dans la plénitude, dans sa substance même , dans son indestructible intégrité , dans son essence radieuse. « On appelle vie , dit Bossuet, voir, goûter, sentir, aller deçà et delà, comme on est poussé. Que cette vie est animale et muette ! On appelle vie, entendre, connaître, se connaître soi-même, connaître Dieu, le vouloir, l'aimer, vouloir être heureux en lui,

l'être par sa jouissance. C'est la véritable vie. Mais quelle en est la source, si ce n'est le Verbe? En lui était la vie , et la vie était la lumière des hommes. r> — « Et la lumière a éclaté parmi les ténèbres , et les ténèbres ne l'ont point comprise, » Nous avons mesuré l'épaisseur de ces ténèbres palpables, qui couvraient le monde, depuis le jour où, rompant avec la « vie qui est dans le Verbe , » l'humanité s'était assise à l'ombre de la mort. 11 y eut dès lors , entre le Verbe et sa créature , un abîme de séparation , abîme plus profond , plus ténébreux , plus infranchissable que l'antique chaos. La lumière ne pénétrait plus sous ces voûtes sombres; l'homme ne comprenait plus. Il fallait que le Soleil des éternelles splendeurs descendît jusqu'au fond des régions obscures et désolées. Mais son aurore eut un rayon précurseur. « Le messager qui devait préparer les voies » au Verbe, attendu par Israël et par l'humanité tout entière, «fut un homme envoyé de Dieu; son nom était Jean. Il n'était pas la lumière, il en était le témoin. » Alors, « le Verbe se fit chair et il a habité parmi nous. » Le Verbe, Fils unique du Père, Dieu éternel , Dieu créateur. Dieu infini, tout-puissant, immuable, lui qui n'a jamais eu de commencement, le Verbe a été fait chair! Ce n'est plus ici, comme au jour de la création. Dieu tout entier, sa pensée , son conseil , sa providence , traçant chaque linéament de l'argile impure qui sera l'homme. C'est Dieu qui s'absorbe tout entier, dans le limon humain qui se nomme

la chair ! Et Verbum caro factwn est. Parole qu'il faut prononcer à genoux , ' qui dépasse à jamais toutes les aspirations d'une intelligence créée , qui anéantit tous les orgueils humains , et qui allumera, jusqu'à la consommation des siècles , des incendies d'amour ! Le Verbe s'est fait chair ! Le pont vient d'être jeté sur le grand abîme de séparation entre la lumière et les ténèbres. Les hommes savaient bien qu'il existait, cet abîme; ils avaient partout des Pontifes , pour rétablir le passage. Les hommes savaient bien qu'il y avait rupture entre le ciel et la terre ; ils avaient constamment sur les lèvres le mot de Religion, pour chercher à relier l'humanité à Dieu. Mais le vrai Pontife, dont Aaron n'était que la figure ; le Consommateur de toute Religion , c'est le Verbe fait cliair ! Il est le médiateur, touchant d'un côté aux sommets éternels, plongeant de l'autre jusqu'aux profondeurs de l'abîme ; saisissant l'homme dans sa misère pour l'élever jusqu'à Dieu ; unissant les extrêmes dans sa personne , Dieu pour traiter avec Dieu , homme pour réconcilier l'homme à Dieu ; Verbe incarné pour redresser les voies de toute chair, et, dans une rédemption plus admirable et plus féconde que la création elle-même, faisant naître, par une génération spirituelle et sans nombre, des fils de Dieu, qui ne le sont pas, comme lui, par nature , car lui seul est « le Fils unique du Père , » mais qui le deviennent par l'adoption de la foi. « Voilà, dit saint Augustin , le grand , l'inénarrable mystère !

3. Ou conçoit que cette révélation ait reçu par excellence La Bonne

Nouvelle.

le nom de Bonne Nouvelle ; Evangeliiim. Ils vont partir les hérauts chargés de l'annoncer, dans les ergastulum des cités romaines, à des milliers d'esclaves, dont la chair est déchirée par les fouets, souillée par tous les caprices d'une volupté despotique, meurtrie par les chaînes, broyée sous la dent des lions. Le Yerbe a été fait chair! Tressaillez d'allégresse, dans vos noirs cachots, ou dans les repaires de l'infamie, populations courbées sous le joug de la mort! Et vous, âmes abaissées dans l'ignorance et l'erreur, dégradées par un sensuaUsme brutal, victimes de passions sans frein, plus esclaves de vos concupiscences que ne le sont de vous-mêmes les misérables créatures humaines dont vous achetez le corps et l'âme pour quelques centaines de sesterces, dont vous engraissez comme d'une vile pâture vos lamproies favorites, repenlez-vous ! le Yerbe a été fait chair! Manifestement, la meilleure, la plus grande nouvelle que l'humanité ait jamais entendue, la voici. Elle a pour titre : Evangile de Jésus-Christ. Rhéteur, il vous semblerait bon qu'on eût dit : l'Evangile de Jean, l'Evangile de Luc, de Marc ou de Matthieu; comme si cette bonne nouvelle pouvait être signée d'un nom d'homme! Est-ce qu'un homme a pu parler ainsi? Est-ce que le génie de l'homme aurait pu entr'ouvrir le sein du Père, et décrire la génération du Verbe, dans les splendeurs de la Trinité? Est-ce qu'un homme aurait jamais inventé ces mystères de gloire,

d'amour et de magnificence, dont le premier terme est la révélation de l'esoence divine dans toute sa profondeur, dont le dernier terme est la plus incroyable affirmation des tendresses de Dieu? Et Verbwn caro factum est. L'inprincipio 4 Quand un homme se pose en révélateur; quand, du rationalisme, j^^^^^ ^g g^^ génie soUtaire, il embrasse, d'un regard, le problème de l'humanité, dévorée par des aspirations immenses et refoulée sur son propre néant par les limites, les ténèbres et les incertitudes dont son inteUigence est enveloppée, écoutez la grande nouvelle qu'il apporte à tout un siècle, et que les échos de la publicité reproduisent, au milieu de la stupeur générale. Yous comparerez si vous en avez le courage. Yoici Vin pincipio, non pas « d'un pêcheur Galiléen*, Jean fils de Zébédée, » mais d'un lettré rationaliste, qui s'exprime ainsi : « L'homme, dès qu'il se distingua de l'animal, fut religieux, c'est-à-dire qu'il vit, dans la nature, quelque chose au delà de la réalité, et, pour lui, quelque chose au delà de la mort. Ce sentiment, pendant des milliers d'années, s'égara de la manière la plus étrange. Chez beaucoup de races, il ne dépassa point la croyance aux sorciers, sous la forme grossière où nous la trouvons encore dans certaines parties de l'Océanie. Chez quelques-uns, le sentiment religieux aboutit aux honteuses scènes de boucherie, qui forment le caractère de l'ancienne' religion du iMexique ; chez d'autres, en Afrique surtout, il ' E. Renan, Vie de Jésus, Introd., p. 25, 3^ édit.

arriva au pur fétichisme, c'est-à-dire à radoration d'un objet matériel, auquel on attribuait des pouvoirs surnaturels. Comme l'instinct de l'amour, qui, par moments, élève l'homme le plus vulgaire au-dessus de lui-même, se change parfois en perversion et en férocité, ainsi cette divine faculté de la rehgion put longtemps sembler un chancre qu'il fallait extirper de l'espèce humaine, une cause d'erreurs et de crimes que les sages devaient chercher à supprimer*. » Ainsi parle le moderne révélateur. Quelle lumière projetée sur les horizons intellectuels! Un jour, l'animal primitif s'endormit gorille ou chimpanzé; il se réveilla, le lendemain, homme intelhgent ! Epoque mémorable, dont nous demandons instamment la date précise; il serait temps de l'inscrire, à la première page des annales humaines. L'homme vit la « nature » délicieuse contemplation, dont ses yeux de singe n'avaient pu saisir que les tableaux les plus grossiers. Ces charmes, subitement révélés, l'enivrèrent, il alla au delà du but. « Il vit quelque chose au delà de la réalité. » Le malheureux, il ne savait point, comme nos rationalistes, que le surnaturel n'existe pas. D'erreur en erreur, il en vint à se forger « pour lui quelque chose au delà de la mort. » Bientôt il fléchit sous les épouvantements d'une religion imaginaire ; son instinct d'amour se traduisit eu « un chancre religieux, qu'il fallut extirper de l'espèce humaine. » Hélas! pourquoi l'animal * M. E. Renan, Vie de Jésus, p. 2.

primitif n'était-il pas resté orang-outang? Mais la transformation était faite, et il semble qu'elle fut irrévocable, malgré son caractère fort peu naturel. 0 homme! console-toi, si tu peux ; Yoici l'Evangile moderne. Il n'y a rien au-dessus de la nature ; il n'y a rien pour toi au delk de la mort. Tu n'eus jamais qu'un seul malheur : celui de te distinguer de l'animal. Est-il donc si difficile de reconquérir ta félicité perdue, en retournant h ton origine première? de°Kn. ^' ^^ cette révélation dans l'ignoble, à la formule de Platon, il y a la distance de la terre au ciel. Prêtez l'oreille à cette voix, que le paganisme lui-même avait appelée divine. « Dieu, comme l'enseigne la tradition antique, dit Platon, ayant en lui-même le commencement, la fin et le milieu de toutes choses, fait invariablement ce qui est bien, suivant la nature. Toujours il est accompagné de la justice, qui punit les violateurs de la loi divine. Quiconque veut s'assurer une vie heureuse se conforme à cette justice, et lui obéit avec une humble docilité. Mais celui qui s'élève avec orgueil, à cause de ses richesses, de ses honneurs, ou de sa beauté; celui dont la folle jeunesse s'enflamme d'une insolente présomption, comme s'il n'avait besoin ni de souverain, ni de maître, et qu'il fût au contraire capable de conduire les autres. Dieu l'abandonne entièrement; et ce misérable délaissé, s'associant d'autres malheureux, abandonnés comme lui, s'applaudit en bouleversant tout, et il ne manque pas de gens aux yeux de qui il paraît être quelque

chose; mais, puni bientôt par l'irréprochable jugement de Dieu, il renverse à la fois , et lui-même, et sa maison, et la cité tout entière. Or, puisqu'il en est ainsi, que doit faire et que doit penser le sage? Nul doute que le devoir de chaque homme ne soit de chercher par quel moyen il sera du nombre des serviteurs de Dieu. Qu'est-ce donc qui est agréable à Dieu et conforme à sa volonté? Une seule chose, selon la parole ancienne et invariable, qui nous apprend qu'il n'y a d'amitié qu'entre les êtres semblables, et qui s'éloignent de tout excès. Or, la souveraine mesure de toutes choses doit être , pour nous , Dieu , ainsi qu'on le dit, bien plus qu'aucun homme , quel qu'il soit. Si donc vous voulez être ami de Dieu , efforcez-vous de lui ressembler autant qu'il vous sera possible '. »

6, On respire ici un air pur, dans une atmosphère supé- supériorité rieure. Dieu, ayant en lui-même le commencement, la fin et le milieu de toutes choses, est présenté à notre inteUigence comme la mesure de la souveraine justice, le modèle suprême et l'infinie récompense des vertus humaines. Mais, autant la doctrine traditionnelle de Platon est au-dessus du rêve matérialiste de l'initiateur moderne, autant elle reste inférieure à Vin pincipio de l'Evangile. Tel est, en effet, le miracle par excellence de la révélation du Verbe incarné. L'enseignement de toute philosophie humaine ne pouvait

* Plato, De Legibus, lib. IV. Op., tora. VIII, pag. 185, 180, éd. Bipont.

être et ne sera jamais qu'une parole discutable, plus ou moins autorisée, plus ou moins accessible aux diverses intelligences, n'ayant de réalité que dans la pensée du maître et d'un petit cercle d'auditeurs immédiats, ou de disciples posthumes, qui chercheront péniblement la vérité , avec le pédantesque appareil du livre écrit, de la controverse et des labeurs scientifiques. Le Yerbe fait chair, c^est la Parole éternelle, descendue dans l'homme et le transformant tout entier; c'est la doctrine vivante, implantée dans tous les cœurs, rayonnant dans toutes les intelligences. Les ignorants ne savent pas lire ; les pauvres n'en ont pas le temps; les lettrés, qui savent ou qui peuvent lire, n'ont ni le môme degré de culture, ni les mêmes aptitudes d'esprit pour comprendre. L'humanité, enfin, dans son ensemble, est travaillée par une infirmité native, qui atteint toutes les intelligences et tous les cœurs. La philosophie n'a pas de remède connu, pour cette maladie universelle. Sa doctrine est-elle une force, en m.ême temps qu'une lumière? A-t-elle en soi la puissance créatrice, pour refaire, dans l'homme intellectuel, un œil capable de supporter l'éclat de la vérité; un sens nouveau, pour la connaître; un cœur nouveau, pour l'étreindre; une volonté nouvelle, pour la pratiquer? Réformer le monde, c'est manifestement le former une seconde fois, c'est-à-dire, le créer à nouveau, dans la pensée, dans les sentiments, dans les désirs, dans les affections, dans l'être moral et intelligent tout entier. Celte

grande œuvre, cette création, plus arlmirablc que la première, suppose, non plus une parole morte aussitôt que prononcée, mais une parole vivante, efficace, produisant ce qu'elle énonce, apportant, d'un côté, la lumière, la vérité et la vie; de l'autre, faisant éclore, au sein de l'humanité, des énergies inconnues, pour supporter le poids de ces grandes choses. Yoilà pourquoi la sagesse de Socrate, de Platon, de tous les philosophes antiques, n'a pas converti un seul royaume, une seule cité, une seule bourgade; peutêtre pas une seule des âmes, affamées de vérité et de vie, qui se pressaient autour du maître, l'écoutaient avidement, et couraient ensuite se replonger dans le vice consacré et dans les voluptés habituelles.

7. Le Yerbe s'est fait chair. Il v a ici un acte et une doc- ^f révélation

•1 evangelique

trine; un acte, le plus puissant, le plus fécond, le pluspro- même Temps fondement créateur que la pensée puisse concevoir. Semer doctrine. les mondes dans les champs de l'espace, et peupler le néant, c'est là une puissance essentiellement comprise dans la notion même de Dieu. Qui dit créateur, dit création. Nous saisissons nettement la relation entre les deux termes, et quoique cette toute-puissance soit infiniment au-dessus de notre faiblesse, la raison, qui ne saurait l'expliquer, en conçoit l'existence. Mais, enfin, dans la création première, Dieu agit hors de lui; dans la seconde, c'est-à-dire dans l'Incarnation, Dieu agit sur Dieu même. La Parole créatrice se fait ce qu'elle n'était pas encore. Grand Dieu! que

n'étiez- VOUS pas cependant, et quelle gloire manquait à votre gloire? Pouvons-nous imaginer ce que vous allez faire, à quelle autre hauteur votre majesté infinie va élever son trùne? Non, Dieu ne monte pas, il ne s'élève pas; et comment pourrait grandir et croître l'Immense , l'Infini , l'Eternel, l'Etre? Mais il peut descendre. Il s'incline donc plus bas que l'ange, plus bas que l'esprit, plus bas que l'àrne, plus bas que la parole humaine. Le Verbe s'est fait, non pas ange, non pas esprit, non pas âme. Verbe divin, il pouvait se faire Verbe humain. Tout cela est trop haut pour lui. Le Verbe s'est fait chair! Voilà l'acte de Dieu, dans les profondeurs extrêmes de l'abaissement. Raison humaine, le comprendras-tu jamais? Amour humain, .sauras-tu jamais la reconnaître dignement, cette folie de la croix, comme parle saint Paul? Mais, en proportion inverse des condescendances divines, l'homme s'élève, de toute la proportion où Dieu s'abaisse; il se fortifie de toute l'infirmité; il s'enrichit de tous les déuûments; il resplendit de toutes les misères épousées par le Verbe. Le Verbe a été fait chair, et l'homme a reçu le pouvoir de devenir Fils de Dieu. Tout-puissant, dans les splendeurs des saints, le Verbe a conservé sa toute-puissance dans les ignominies de la chair. Créateur sur la terre, comme il l'est au ciel, il transmet à la n.iture humaine sa fécondité et sa vie. Le chrétien va disparaître, comme homme, c'est le Christ qui vivra et agira en lui. L'acte divin crée un homme nouveau,

pour connaîlre, aimer, embrasser la doctrine nouvelle : toutes les transformations sont accomplies à la fois : le miracle appelle le miracle, dans cette gradation merveilleuse, où chacun des abaissements du Yerbe est un triomphe pour l'humanité.

8. On ne saurait trop insister sur les caractères extrinsè- un mot de

saint

quement miraculeux de la prédication évangélique. Nos Athanase. pères savaient ces choses; notre siècle les a désapprises. Il ne se croit pas positivement sûr que Jésus-Christ ait jamais ressuscité un mort. Nous avons entendu mille fois les lettrés de nos jours demander, avec une arrogance ingénue, quelle est la différence essentielle entre l'enseignement de Socrate et celui de l'Evangile. Saint Athanase va leur répondre. « Où est, dit-il, le sage, le révélateur, le philosophe humain, dont la doctrine ait produit ce miracle d'illuminer le monde, depuis le cachot de l'esclave jusqu'au trône du souverain, et de marquer tous les fronts de sa religieuse empreinte? Si le Christ ne fut qu'un homme, comment n'échoua-t-il pas devant les divinités du vieux monde ? Manquait-il de rois et de puissants, quand Jésus naquit? Les Chaldéens avaient leurs savants et leurs mages; l'Egypte et l'Inde en étaient remplies. Quel est le roi, quel est le sage, à l'apogée de sa gloire, qui ait réussi à rendre sa doctrine universelle ; à arracher le monde aux ténèbres idolàtriques? Les philosophes de la Grèce ont écrit des pages éloquentes. Comparez l'effet de leurs subhmes dis-

cours aux conquêtes réalisées par la croix de Jésus-Christ. A la mort du philosophe, sa doctrine était oubliée; elle ne parvenait pas même à triompher, pendant la vie de son auteur, des attaques et des controverses rivales. Le Fils de Dieu paraît; il dédaigne la pompe du langage, il emprunte l'idiome des petits, comme il en avait adopté la pauvreté, et son enseignement fait pâlir celui de tous les philosophes; il ruine tous leurs systèmes; il attire à lui l'univers I Qu'on me cite un philosophe qui ait converti les âmes; rendu chastes des cœurs souillés de débauches ; arraché le fer aux mains des meurtriers ; inspiré un courage surhumain aux caractères les plus timides ! Qui a dompté la barbarie, et transformé le monde païen, n'est-ce pas la foi en Jésus-Christ*? »

Miracles 9. Yoilà réellement le miracle de l'Evangile, miracle

permanents . • m i i i i i m ^ •

de historique, permanent, visible, palpable. A 1 heure ou mter-

l'Evangile.

vint, dans la série des âges, la grande nouvelle du Verbe fait chair, le courant de l'humanité était violemment entraîné dans le sensualisme le plus brutal, dans le matérialisme le plus abject. Qui donc a refoulé ces flots de barbarie, de volupté et de sang! Quand le torrent se précipite des montagnes, enlevant dans sa course furieuse les digues péniblement édifiées, les arbres séculaires, les maisons, les rochers eux-mêmes ; si un homme se présentait, au milieu

* Athanas., Orat. de Incarnat. VerbiDei [Patrol. grœc, tom. XXV, col. 186).

des populations consternées, et, qu'étendant la main, il commandât aux flots bondissants de refluer vers leur source; si, docile à sa voix, l'avalanche liquide s'arrêtait, comme suspendue, au-dessus de la vallée, et rétrogradait en sens inverse de sa pente , si vous étiez témoin de cette grande scène , tous les sophistes du monde vous empêcheraient-ils de crier au miracle? Auriez-vous besoin de réunir les académies, d'interroger « une commission composée de physiologistes , de physiciens , de chimistes , de personnes exercées à la crhique historique *? » Avant même de songera toutes ces puérilités, vous seriez à genoux, bénissant le prodige de la bonté divine. En vérité , ce miracle qui aurait sauvé quelques pauvres chalets , dans une vallée des Alpes, est-il comparable à celui qui arrêta soudain , dans son essor victorieux , la plus grande civilisation païenne qui fut jamais , et sauva l'humanité tout entière ? Cela ne vous suffit pas, dites-vous. « Comme une expérience doit toujours pouvoir se répéter, que l'on doit être capable de refaire ce que l'on a fait une fois, et que , dans l'ordre du miracle, il ne peut être question de facile ou de difficile, le thaumaturge serait invité à reproduire son acte merveilleux dans d'autres circonstances. Si chaque fois le miracle réussissait, deux choses seraient prouvées : la première, c'est qu'il arrive dans le monde des faits surnaturels ; la seconde , c'est que le pouvoir de les produire ' Vie de Jésus, Introduct., pag. 41.

appartient ou est délégué à certaines personnes. » Eh bien, le miracle s'est reproduit vingt fois , quarante fois , dans d'autres circonstances , il s'est multiplié par autant de nations païennes qui se sont tour à tour présentées à l'action du Verbe fait chair. Pourquoi les fils des Francs ne vont-ils plus, comme leurs pères, couper le gui sacré dans les forêts druidiques , et verser le sang des vaincus sur la pierre de Teutatès ? Comment les Huns , les Goths , les Alains , les Vandales, torrent de barbarie, se sont-ils transformés soudain en une source bienfaisante, qui a produit notre civilisation chrétienne? A l'heure actuelle, demandez qui arrache à l'Océanien ses trophées de chevelures sanglantes ; qui apprend à l'anthropophage de la Polynésie et du centre dePAfrique, à respecter la chair et le sang des vaincus? C'est le Verbe fait chair qui accomplit ces miracles, qui les a renouvelés, avec une perpétuité visible, et qui les répétera jusqu'à la consommation des siècles !

Miracle 10. Quc siguific , après cela, votre dogmatisme incré-

de la

conversion dulc ? Vous ditcs , avcc UH dédain superbe : « Ce n'est pas

da monde

païen, ^u nom dc telle ou telle philosophie , c'est au nom d'une constante expérience , que nous bannissons le miracle de l'histoire. » On vous répondra : Le monde était païen, la volupté était une déesse , on l'adorait sans peine ; la vengeance était un devoir, on la trouvait douce; la jouissance était la loi suprême , on l'acceptait sans contrainte ; toutes les passions avaient des autels, on ne leur refusait pas l'en-

cens ; les instincts les plus corrompus du cœur étaient déifiés ; on leur sacrifiait sans résistance. Soudain, quelques pêcheurs de Galilée, sans lettres, sans éloquence, sans crédit, sans force, sans prestige humain , se répandent sur ce monde ivre de sensualisme. Ils disent : Que la volupté perde jusqu'à son nom parmi vous; la croix de Jésus-Clwist suffit h vos délices. Si l'on vous frappe sur la joue droite, tendez l'autre au soufflet de votre ennemi; mortifiez votre chair, réduisez-la en servitude ; bienheureux les pauvres, les humbles, les chastes, les miséricordieux; bienheureux les souffrants, bienheureux les persécutés ! — Voilà ce qu'ils enseignent. Et le monde, troublé dans sa possession séculaire, s'irrite contre les voix importunes qui prétendent l'arracher à ses cupidités , à ses plaisirs , à ses fêtes sans remords, à ses orgies sans fin, à ses divinités commodes, à ses fes'tins, à ses chants impudiques. On tue sans pitié, on massacre, on brûle, on égorge, on crucifie les prêcheurs. Rois, peuples , courtisans , philosophes , tout ce qui a un glaive, un sceptre, une plume , une puissaucs quelconque, invente des supplices nouveaux, pour les nouveaux ennemis du genre humain. Cela dure depuis dix-huit siècles, avec des intermittences, suivies a'e frénésies plus sanglantes encore, et pourtant le Yerbeiait chair est le Dieu du monde. Où est l'école de Socrato? Où sont les disciples de Platon? Où est la religion d''Ari5tote? Qui s'en inquiète ? Combien de miniers d'hommes, jeae dis pas dans le monde entier, mais I. 5

en France, ou en Angleteri-e, les deux centres les plus considérables de la civilisation moderne, mourront sans avoir su le nom de ces sages? Interrogez pourtant le dernier enfant du plus humble de nos villages, il areçu le baptême de Jésus, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit , et il en sait, sur nos destinées immortelles, plus que Platon, Socrate et Aristote. 11. Habitude , dites-vous, religion d'état, courant sécu- Miracie laire qui a remplacé le courant païen , et qui s'est épuisé

de conversion

sor.iaîc par p^j. ga pi'opre victoirc ! Le nom du Christ est encore debout; mais son œuvre est à terre ; la sève féconde ne vivifie plus son enseignement; le christianisme se meurt! — Ainsi vous parlez , et vous venez de nier solennellement la divinité de Jésus-Christ ; vous avez délayé votre négation dans tous les sophismes de l'ancienne et moderne incréduhté. Arius avait proféré , avant vous , cette formule , tombée déjà des lèvres impuissantes de Cérinthe , d'Ebion , des Gnosliques et de Julien l'Apostat. Nestorius la reproduisit à son tour ; Socin la renouvela, et la légua à Voltaire. Sous la plume de cb dernier, le blasphème eut la rare fortune de faire le tour du itionde , avec une révolution armée pour apôtre et pour soldat. Ce n'est donc pas chose nouvelle, depuis dix-huit siècles, d'entendre nier la divinité de Jésus- Christ. Il semble que les multitudes devraient être famiharisées avec une telle parole. La v6tre pourtant, celle de la dernière heure, précédée par tant d'ancêtres, a provoqué, dans les âmes, la même stupéfaction douloureuse, que si

CÏÏAP. I. — LA BONNE NODVELLE. 67

elle eût été prononcée pour la première fois. Un cri d(3 réprobation éclate de toutes parts ; le Dieu sort du tombeau ; il rejette la pierre péniblement roulée sur le sépulcre ; et le sceau, appliqué par votre philologie, ne tient pas mieux que celui des pharisiens et des prêtres juifs. L'Allemagne, l'Angleterre, la France , l'Espagne, l'Italie , toute l'Europe civilisée, protestent que Jésus-Christ est Dieu. Il y a plus, tel de vos lecteurs, jusque-là distrait par les préoccupations de la vie extérieure, n'ayant jamais eu Toccasion d'étudier cette grande question de la divinité de Jésus-Christ, n'ayant jamais lu, peut-être, du véritable Evangile que les fragments mutilés et travestis qu'il rencontre dans le vôtre, ferme le livre, et s'écrie : Un homme n'aurait pas converti le monde ! Jésus-Christ est Dieu ! — Et cette âme, morte la veille à la foi chrétienne , est ressuscitée à la véritable vie, la vie immortelle et toujours triomphante de Jésus-Christ. Ah ! pour cette âme que vous aurez sauvée, sans le vouloir, sans le savoir, en dépit de toute votre science et de toute votre volonté, puisse-t-il y avoir, dans les miséricordieux trésors de Jésus , une lumière et une grâce qui triomphent un jour de vous-même ! Les soldais romains, qui le crucifièrent , ne furent-ils pas les premiers à dire : « Vraiment cet homme était le Fils de Dieu! » Depuis lors, combien ont commencé par l'incrédulité, pour finir par la foi ! A l'heure présente, le monde est plein de ces ressuscites de Jésus-Christ, qui adorent, à deux genoux, ce qu'ils brûlaient

hier. Le Christ, ouhagé, conspué, est toujours sur la croix; mais il y convertit sans cesse ses bourreaux. En vain on s'efforce de garder sa tombe; il ouvre les yeux des sentinelles endormies; il renverse les Sauls sur le chemin de Damas ; et ses persécuteurs d'aujourd'hui seront demain ses apôtres. Ce ne sont point là de vaines appréciations, de? antithèses théologiques , des systèmes préconçus. Fils du xix« siècle, est-ce le xvm« qui nous avait appris à confesser la divinité du Christ? De qui procèdent donc les nouveaux adorateurs de Jésus, qui remphssent notre monde actuel ? c<. Us ne sont nés, ni du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté des hommes : ils sont de Dieu. » Miracle 12. C'est quc la puissance de l'Evangile n'est pas seuladivST lement une force expansive , agissant sur les multitudes

par l'Evan- . , , r r i . i

giie. réunies, ou sur les sociétés en gênerai; ayant besoin, pour éclater, de l'enthousiasme et de la commotion électrique des foules. Il y a des entraînements d'opinion, d'exemple et d'impressions spontanées, qui se produisent dans les assemblées humaines, et qui subjuguent comme par surprise. ]Mais voici le miracle de tous les jours, de tous les instants , de tous les siècles et de tous les pays, dans l'histoire de l'Evangile. Une conscience d'homme , jusque-là indifférente ou hostile à la lumière du Christ, est restée ■vingt, trente, quarante années, une vie entière, à ignorer ou à maudire. L'ombre de Jésus-Christ , en passant sur le chemin, irritait ou importunait cette conscience. Un jour.

seule, en face de la foi chrétienne, loin de tous les regards, dans le silence et l'isolement de la pensée , cette àme veut se rendre compte de ses mépris , de sa haine ou de ses terreurs. Le monde n'est pas là pour influencer la décision. Repliée sur elle-même , dans le labeur inconnu de ses propres méditations, elle interroge l'Evangile , dont la majesté l'étonné. Cette parole vivante, au tranchant plus acéré que celui du glaive , atteint dans le cœur toutes les passions secrètes , tous les instincts mauvais , si longtemps caressés. 11 faut couper, jusqu'aux racines, l'arbre de l'orgueil, qui a étendu ses rameaux en tous sens : à l'ombre de cette végétation puissante, l'avarice, la jalousie, l'ambition, la haine , la vengeance avaient grandi en paix; il faut les couper. Plus profondément encore , et tenant aux sources mêmes de l'être, il y a un mystérieux asile où la corruption s'est retranchée , avec ses joies intimes et ignominieuses. Pour abriter ce foyer, pour en alimenter les feux impurs, pour en couvrir la flamme aux regards indiscrets , l'intelligence s'est épuisée en dissimulation; l'amour a dépensé toute sa chaleur. Les cheveux ont blanchi à ce travail, dont la seule pensée fait rougir le front. Il faut raser cet édifice des passions, en jeter au vent les débris. Il faut plus encore : il faut mettre h nu, larges et profondes, les plaies hideuses, et aller dire à un homme : Regarde ! voilà ce que je suis, ce j'ai été! tout le monde l'ignore. On me croit juste, on me croit grand, on me croit désintéressé, on me croit chaste.

Vois pourtant; je suis le vice, je suis la corruption, je suis le crime! — Il le faut; mais quand tout le passé sera anéanti dans l'àme , quand le vide aura été fait dans la conscience, que restera-t-il à cet infortuné? Toutes ses affections rompues, tout ce qu'il a aimé, servi, adoré, tout cela aura disparu ; et le cœur meurtri , sanglant , retombera dans la mort. Il se voit déjà traînant, dans la solitude, ses blessures désespérées ; errant dans la vie comme un spectre, sans passé , sans avenir, sépulcre vivant , vide de bonheur et d'espérance ! Il recule , dans son effroi, lorsqu'une voix, pleine de douceur et d'amour, se fait entendre. C'est Jésus, à la fontaine de Jacob, ouvrant à la fille de Samarie les sources d'eaux vives, rejaillissant jusqu'à la vie éternelle. « Seigneur, Seigneur, abreuvez-moi des ondes pures qui étanchent toute soif! » Jamais plus je ne veux boire à ces eaux empoisonnées du mensonge, de l'erreur, des passions ' ! Il se lève. C'est l'enfant prodigue, qui va se jeter dans les bras de son père ; c'est le Lazare, couché dans les fétides émanations du tombeau. Ce mort, ce désespéré, ce fils perdu, il est ressuscité ! Yoilà le miracle permanent de l'Evangile. Un confessionnal, un pénitent, un prêtre, vous avez vu cela mille fois; et mille fois vous avez vu, sans y songer, une résurrection.

Jésus -Christ 13. Il est donc partout , le miracle du Verbe fait chair,

* Da mihi hanc aquam , ut non siliam , neque veniam hùc haurire (Joan., cap. iv, 15).

aussi vivant aiijourd'liui qu'il le fut à la crèche, au temple toujours de Jérusalem , dans le cénacle , au prétoire de Pilate , au tribunal de Caïplic , sur la croix du Golgotlia, dans le sépulcre de Joseph d'Arimathie , dans la grotte de la résurrection, et sur la montagne de l'Ascension glorieuse? A côté des rois de l'Orient, qui l'adorent, il y a les Hérodes , qui cherchent l'enfant pour le faire mourir; à côté des docteurs, qui admirent la sagesse de ses réponses, il y a les faux savants , qui cherchent à le surprendre en flagrant délit d'ignorance, de contradiction et d'erreur ; à côté des disciples fidèles , il y a les Judas , qui le trahissent par un baiser ; à côté du proconsul, qui se lave les mains avec indifférence, il y a les saintes âmes , qui intercèdent pour le Juste ; à côté des mul litudes égarées qui répandent le sang innocent, il y a les multitudes fidèles qui en recueillent chaque goutte pour y trouver la vie ; à côté des Juifs, qui scellent le tombeau , il y a les pieuses femmes qui voient passer l'ange de la résurrection ; à côté des Galiléens, qui attendent encore Jésus de Nazareth, disparu à leurs regards, il y a toujours les saints, qui vont le chercher au ciel. Eh quoi! Jésus est donc vivant? Son histoire n'est donc pas, comme celle d'Alexandre , ou de César, morte , avec le temps qui la vit resplendir? Non , chaque jour Jésus-Christ se fait chair dans une étable, il prend naissance dans une âme jusque-là souillée ; chaque jour sa voix dit à un mort : Lazare , veni foras! et Lazare sort du tombeau; chaque jour, il répète à

72 nrsTOiRE de notre-seigneur jésus-ciirist.

quelque nouvel apostat : a Mon ami , qu'êtes- vous venu faire? » et le Fils dé l'Homme se laisse encore trahir par un baiser. Chaque jour, il confesse une Samaritaine j il ouvre les yeux d'un aveugle-né ; il ressuscite le fils de la veuve de Naïm; chaque jour il meurt sur le Calvaire , et chaque jour il convertit un larron. Qu'on le saisisse, qu'on le garrotte, qu'on le crucifie, ce mort immortel, s'écrient toujours les foules ameutées; nous n'en voulons plus! Qu'on nous donne Barabbas; qu'on nous débarrasse de ce "Dieu! Il trouble notre sommeil. Il a insulté César. — On le flagelle ; on le couronne d'épines; on lui met un roseau à la main , en guise de sceptre ; on le soufflette au visage ; on lui demande : Qu'est-ce que la vérité ! Il se tait, subit les injures, les outrages, les ignominies. On le livre aux dérisions, aux sarcasmes, aux blasphèmes; on le montre au peuple en disant : Yoilà l'homme î On le traîne au supplice. Quelques larmes coulent encore sur son chemin ; il répond toujours avec la même mansuétude : Ne pleurez pas sur moi , mais sur vous et sur vos enfants. On le cloue au bois infâme , on lui perce le cœur, on le roule dans un tombeau. Mais il ressuscite toujours , et ses bourreaux sont les premiers à redire la parole des soldats romains : Celui-là était vraiment le Fils de Dieu ! Il y a dix-huit cents ans qu'il en est ainsi ; depuis dix-huit cents ans , ce drame se renouvelle sans interruption. Sous de nouveaux noms , toujours les mêmes acteurs , toujours la même haine contre la même

victime, et toujours la même résurrection. Si vous ne voyez pas là un miracle, une série de miracles, le miracle permanent, que voyez-vous donc en histoire ?

14. Nous ne connaissons pas de preuve plus saisissante de L'Evangiie

J- ••• ^ toujours

l'inspiration des Evangiles, que celte prolongation de vie '''^°'du récit évangélique, à travers les âges. Une telle démonstration , par sa nature même , est à la portée de toutes les intelligences: elle n'exige ni études laborieuses, ni recherches scientifiques. L'apparition du Yerbe incarné se constate par la perpétuité de l'Incarnation du Yerbe dans les âmes. Les miracles de Jésus-Christ en Judée sont les mêmes qu'il renouvelle , à l'heure présente , sur tous les points du globe, et qu'il ne cessera d'accomplir, aussi longtemps que subsistera l'univers. Le simple texte de l'Evangile suffira à l'histoire de l'avenir, comme il a suffi à un passé de vingt siècles. Connaissez-vous beaucoup de livres qui aient cette 'prodigieuse puissance ? Les plus grands génies de la Grèce et de Rome nous ont laissé des ouvrages que l'on proclame immortels. A part quelques érudits, qui les a lus? Mais surtout qui les pratique? quelle âme leur a dû sa résurrection spirituelle ; quelle conscience humaine ont-ils ranimée? De temps en temps, un éloge officiel, tombé des hautes régions de la science, rappelle aux générations que Platon a écrit , que Cicéron a parlé , que Sénèque a philosophé. Doctrines , discussions , philosophie, tout est mort avec ces morts illustres : on consent parfois à

admirer en passant celte éloquence éteinte , la beauté des ligues , la pureté de la forme ; ainsi, le voyageur s'arrête un instant pour saluer une ruine archéologique. Mais l'E- Yangile est vivant ; il est toujours le pain quotidien des multitudes, l'aliment spirituel des âmes. Dans toutes les langues, sous tous les cieux, à toutes les heures, ce hvre est lu ; on pourrait dire qu'il est fait, dans ce sens que le Verbe divin, dont il est la manifestation, transporte chaque jour sa vie dans les âmes. Ainsi l'Evangile est réellement un fait toujours reproduit , toujours fécond , toujours inépuisable j il est en même temps une doctrine permanente, immuable, toujours ancienne, toujours nouvelle. Qu'on nous montre un livre, écrit par la main des hommes, et exerçant une telle royauté !

§ II. Z<'Svan§^ile du rationalisme.

La révélation

éyaDgélique

et le libre 15. Ici , il uous faut cutrcr, non sans une émotion dou-

arbitre de la

conscience loureusc et uuc pitié profonde, dans l'ordre complet d'argumentatioii qui uous est imposé par un récent effort de l'exégèse rationaliste. Toutes les lumières du Verbe incarné , toutes les merveilles de l'Evangile ont été, par un tempérament divin , tellement ménagées dans leur rayonnement sur le monde, qu'elles sollicitent la foi sans la contraindre. Le respect avec lequel , dans la première révélation, Dieu avait traité le libre arbitre de l'homme, se

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