‹ Histoire de N.S. Jésus-Christ, exposition des saints évangilesChapitre 43 sur 63 · CHAP. IV. — PREMIÈRE VOCATION DES APOTRES · texte numérisé non relu

CHAP. IV. — PREMIÈRE VOCATION DES APOTRES

plus grandes que celle-ci. — Et il ajouta : En vérité, je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert, et les Anges de Dieu monter et descendre sur le Fils de l'homme ' . »

17. Voici comment les rationalistes modernes traduisent caractères

miraculeux

cet admirable récit de l'Evangile. « Quelcruefois, disent-ils, ^''. ^^ ^

"-'■■' ' vocation de

Jésus usait d'un artifice innocent, qu'employa aussi Jeanne n^"»»^^^^d'Arc. Il affectait de savoir sur celui qu'il voulait gagner, quelque chose d'intime, ou bien il lui rappelait une circonstance chère à son cœur. C'est ainsi qu'il toucha NathanaëP. » S'il y a quelque chose qui frappe, dans le texte sacré que nous venons de reproduire, c'est précisément l'absence de toute mise en scène, et de toute « affectation. » Jésus va reprendre la route de la Galilée ; d'un mot, il s'attache Philippe. « Suis-moi ! « et Philippe le suit. Qu'on explique, si l'on peut, la souveraineté d'une telle parole, dans la bouche de celui qui l'a prononcée, et l'obéissance spontanée de celui à qui elle s'adresse. Non-seulement Philippe suit Jésus ; mais Phihppe reconnaît en lui le Messie, promis par Moïse et prédit par les Prophètes. Ce qu'André et Jean avaient fait, la veille, en faveur de Simon, Philippe le fait pour Nathanaël ; il court l'informer de ce grand avènement du Christ. « Le Messie est venu : c'est Jésus, fils de Joseph de Nazareth ! » Philippe ne sait encore , sur l'origine et la patrie de Jésus, que ce qu'en raconte le vulgaire. Nathanaël s'étonne que le Messie puisse sortir de Nazareth, 1 Joan., i, 43 ad ultim. — * Vie de Jésus, pag. 102.

quand les Prophètes ont signalé Bethléem comme la cité où doit naître le Christ. Il en fait la remarque ,avec bonne foi. Philippe n'a rien à répondre à l'objection, et cependant il persiste dans sa croyance; il ne doute pas que Nathanaël lui-même ne la partage bientôt , s'il veut seulement le suivre. « Viens et vois, » lui répondit-il. Voir Jésus et en être \u, cela suffisait pour entraîner la foi. Quelle puissance surhumaine avait donc agi sur l'esprit de ce disciple, à qui Jésus n'avait encore adressé qu'une parole : « Suismoi ! » Après le rapide dialogue , échangé à l'écart , dans la campagne, entre les deux amis, ils accourent à Jésus. Le divin Maître , au moment où Nathanaël s'approche , lui dit : « Voilà un véritable fils d'Israël, en qui il n'y a point de déguisement. » Selon la belle remarque d'un interprète , celte parole faisait plus que répondre à l'objection formulée par Nathanaël, au sujet du lieu de naissance du Messie, elle lui prouvait la divinité même de Jésus, qui avait entendu, quoique absent, l'entretien secret, et qui lisait réellement l'objection du nouveau venu dans sa propre pensée ^ Pour bien saisir le sens de l'allusion, il

^ « Jésus-Christ ne s'arrête point à prouver à Nathanaël qu'il n'était pas de Nazarelli , mais de Bethléem , selon que les saints Prophètes l'avaient prédit. Car il pouvait être de Bethléem , comme tant d'autres, et n'être pas cependant le Christ. Mais il prend une autre voie beaucoup plus certaine pour lui donner lieu de connaître sa divinité, car il lui fait voir qu'il avait été présent au milieu d'eux lorsqu'ils croyaiefit s'entretenir seuls. » (Le Maistre de Sacy, Comment, sur l'Evangile de S. Jean, chap. i, 47.)

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far.» te rappeler la signification liéhraïque du nom d'Israël, « Fort contre Dieu , » donné au patriarche Jacob , après la vision de l'Echelle mystérieuse. Ce terme d'Israélite : Fort contre Dieu, employé en cette circonstance, était à lui seul toute une révélation. Un autre qu'un Juif ne l'eût pas comprise; mais Nathanaël ne pouvait s'y méprendre. Il sent que le regard de Jésus plonge dans le plus profond de sa conscience, et s'écrie : « D'où me connaissez-vous? » La mention du liguier, sous lequel il était assis, avant que Philippe l'eût appelé, et où l'œil divin de Jésus l'avait suivi, à travers la distance, cette particularité intime dont nul n'avait été témoin , achève de porter la foi dans son âme : « Rabhi (Maître) , dit-il, vous êtes le Fils de Dieu, le roi d'Israël ; « et Jésus, continuant l'allusion à l'histoire du patriarche Jacob, divinement surnommé Israël, reprend : « Vous, vrai fils d'Israël, vous verrez les Anges monter et descendre sur la lête du Fils de l'homme. » Yoilà, dans sa simplicité incomparable, et dépouillé de tout apprêt d'un «artifice» quelconque, le mystère de cette vocation de Nalhanaël •. Le rationalisme ne paraît pas même soupçonner ce qu'il y a de caractères intrinsèques d'authenticité, de bonne foi et de puissance divine, dans ce texte évangé-

^ Quelques interprètes croient que Nathanaël est le même que saint Barthélemi (voir Cornélius à Lapide, cdit. Vives, tom. XYI, p. 322), contrairement à l'avis de saint Augustin, qui range seulement Nathanaël parmi les disciples- du Sauveur. (S. August., Tract, svp. Joan., XVII, cap. i; Baronius, tom. I, pag. 67, édit. de Venise, 1600.)

de Cana,

lique ; et le commentaire qu'il en donne se réduit à une prétentieuse pasquinade.

§ V. Les Moces de Cana.

Récit 18. « Jésus retourna ensuite en Galilée, dit l'Evangile, et

évangélique

des j^oces \q bruit de son nom se répandait dans toute la contrée *. Trois jours après, des noces se firent à Cana en Galilée ^, et la mère de Jésus y était. Jésus y fut invité lui-même avec ses disciples. Pendant le repas, le vin manqua. La mère de Jésus lui dit : Ils n'ont plus de vin. — Femme, répondit Jésus, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ^? Mon

* Luc, IV, 14. — ^ La ville de Cana était à une lieue au nord-ouest de Sephoris, à deux lieues nord de Nazareth.

^ La réponse de Notre-Seigneur Jésus -Christ a été traduite, dans la Yulgate, par ces mots ; Quid mihi et tibi est, mulier ? Notre langue française en accuse encore davantage la rigueur : « Femme , qu'y at-il de commun entre vous et moi ? » Le texte grec de saint Jean est beaucoup moins accentué : rûvai , tI èjaù jcsù act ; On pourrait littéralement le rendre par ces mots : « Femme , qu'importe à vous et à moi ? » Nous avouons même que nous inclinerions , pour notre part , à cette interprétation, si nous n'étions frappé de l'unanimité des Docteurs et des Pères de l'Eglise latine, qui ont entendu cette parole dans son acception la plus rigoureuse. On trouve, il est vrai, dans l'Eglise grecque , un courant d'exégèse qui semble favorable à l'opinion contraire ; mais il est loin, comme l'ont avancé quelques écrivains récents, d'être unanime. Nous n'en voudrions pour preuve que la dissertation du livre des Questions et réponses, attribué à Théodoret, où l'auteur se propose d'examiner cette difficulté : « Jésus-Christ a-t-il pu vouloir affliger Marie par ses pai'oles , lorsqu'il l'honore par un miracle si éclatant ? » L'énoncé seul de cette thèse suppose que l'objection était aussi répandue dans l'Eglise grecque que dans l'Eglise latine. Nous croyons donc devoir conserver, pour ce verset de l'Evangile, la traduction que l'usage a consacrée, nous soumettant d'ailleurs, sans réserve

heure n'est pas encore venue. — Cependant la mère de Jésus s'adressant aux serviteurs , leur dit : Faites tout ce qu'il vous prescrira. — Or, il y avait là six urnes de pierre, préparées pour les ablutions , telles qu'elles se pratiquent chez les Juifs. Chacune d'elles était d'une contenance de deux ou trois mesures *. Jésus dit aux serviteurs : Remplissez-les d'eau ; — et ceux-ci les remplirent jusqu'au bord. Alors Jésus ajouta : Puisez maintenant, et portez au maître du festin. — Celui-ci goûta cette eau, qui venait d'être changée en vin, et ne sachant pas, comme les serviteurs qui avaient puisé dans les urnes , d'où provenait le nouveau vin, il s'adressa à l'époux et lui dit : Tous les autres ont coutume de servir d'abord le meilleur vin , et quand l'ivresse des convives ne leur perm.et plus de discerner ce qu'ils boivent, on sert une qualité inférieure. Pour vous , au contraire , vous avez tenu le bon vin en réserve jusqu'à ce moment. — Tel fut le premier des miracles opérés par Jésus ; il eut lieu à Cana en Galilée. Ce fut ainsi qu'il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui \ «

et d'avance , au jugement définitif qui pourrait intervenir ultérieurement sur ce point. 11 serait superflu d'insister d'ailleurs sur la véritable signification du mot « Femme, » employé ici par le Sauveur. On sait que chez les Juifs il n'avait nullement le sens dédaigneux qu'il affecte dans notre langue.

> MaTpriTàç ^ûo r Tpeïi; ( Joan., n, 6 ). On croit généralement que la mélrète, ou mesure indiquée ici, était le Bath hébraïque, d'une valeur approximative de vingt-sept litres. — ^ Joan., n, t-1 1 .

Intervention iQ Lg miracle (le Cana est le complément cle la première

de Marie ■"■

dans la pre- yocatioEi dss (liscipîes. L'EvaDcile a des sous-enteDclus d'uDe

raiere ma- ■•• >-'

dr/rlivinué délicatesse et d'un charme qu'on prendrait la liberté de de Jésus. jjQjj-ijj^gj, exquis , s'ils n'étaient divins. Trois jours auparavant , l'objection de Nathanaël , concernant le lieu de naissance du Christ, n'avait pas été directement résolue. Mais à Cana, la mère de Jésus assistait à la cérémonie nuptiale ; et les fêtes du mariage duraient sept jours, chez les Juifs : ainsi les enseignements que le nouveau disciple n'avait osé demander au Rahbi , purent lui être donnés par Marie. La Vierge avait conservé dans son cœur les paroles des bergers au « Prœsepium )) de Bethléem; la prédiction de Siméon au Temple; le grand mystère de l'adoration des Mages ; les angoisses de la fuite en Egypte et la réponse du Dieu, son fils, assis au miheu des docteurs. Comprendraiton que, pendant sept jours, Nathanaël et les autres disciples n'eussent pas profité de la présence de Marie, pour entendre de sa bouche le récit de cette miraculeuse histoire? Sans l'affirmer positivement, l'Evangéliste l'indique assez par ces simples paroles : « La mère de Jésus était là ', » et plus loin : « Les disciples crurent. » Il est impossible de

^ Erat mater Jesu ibi. (Joan., ii, 1.) Que les protestants veuillent bien peser cette expression, commune d'ailleurs à tous les Evangélistes (MaUh., n, 13-20, 21; xiii, 53; Marc, nt, 31; Luc, n, 34; Joan., Il, 1-3; xix, 23-27 ). Marie n'a pas d'autre nom que celui de Mère de Jésus. Salomé s'appelle la mère de Jacques et de Jean ; Marie a pour titre unique Mère de Jésus, parce qu'elle est mère d'un seul fils, unique et premier-né , Jésus.

ne pas reconnaître ici que Marie préside à la manifeslalion de Jésus à Cana, comme elle avait présidé à celle de Bethléem , en faveur des Mages K Elle est, pour les disciples, l'introductrice dans le sentier de la foi. Aussi, plus tard, les Pères du concile d'Ephèse rediront en son honneur cette acclamation glorieuse : « Salut, ô Marie, mère de Dieu, toujours Vierge ! Par votre entremise le collège apostolique a évangélisé le monde ^ » Le doute de Nathanaël tomba devant le témoignage de la Vierge-Mère , comme le soupçon de saint Joseph était tombé devant l'angélique proclamation de la Virginité immaculée. Marie a ainsi écrasé, de son pied sans tache, les germes de toutes les erreurs anti chrétiennes. Voilà pourquoi la liturgie catho- Hque lui adresse cet éloge insigne : « Heureuse Vierge, seule vous avez dompté toutes les hérésies dans l'univers ^ » Il y'a plus; de même que le Fils de Dieu avait attendu l'expression de la volonté de Marie pour descendre sur la terre, et que le Fiat virginal précéda l'œuvre rédemptrice, comme le Fiat du premier jour avait précédé la création, ainsi c'est la volonté de Marie qui avance pour Jésus-Christ l'heure de sa manifestation. Il semble que le divin Maître se plaigne lui-même de la violence toute-puissante de sa mère. « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi?

1 Matlh., II, 11.-2 Concil. Eplies. (431). Homiî. S. Cyrilli ad Patres; Labbe, Concil., tom. lit, p. o84, 585).

^ Gaude, Maria Virgo, cunctas hœreses sola interemisti in imiverso mundo. (Breviar. Rom., In fest. B. M. V., 3° Noct., Antiphon. i.)

dit-il. Mon heure n'est pas encore venue. » — «.Ce qu'ily a de commun entre Vous et Elle, ô mon Dieu ! s'écrie saint Bernard. Mais n'y à-t-il pas, entre Yous et Elle, tout ce qu'il y a de commun entre une mère et son fils ? Et pourquoi demander ce qu'il y a de commun entre un Fils divin et les entrailles qui l'ont porté , entre les lèvres qui ont sucé le lait, et le sein virginal qui les a allaitées *? » Cette parole évangélique est une de celles qui ont le plus révolté, à des points de vue divers, les hérétiques de tous les temps. Au siècle de saint Augustin , les sectateurs de Manès croyaient y trouver la preuve que Jésus n'était pas réellement le fils de Marie , et que la nativité divine n'avait eu qu'une apparence fantastique ^ De nos jours, le rationalisme ne manque pas de citer cette réponse pour justifier sa fameuse assertion : « La famille de Jésus ne semble pas l'avoir aimé, et par moments, on le trouve dur pour elle ®. » Les deux conclusions, manichéenne et rationaliste, sont aussi erronées l'une que l'autre. Yoici ce que le grand évêque d'IIippone répondait à la première : « Noire-Seigneur Jésus-Christ , dit-il , était à la fois Dieu et homme : en tant que Dieu, il n'avait pas de mère ; en tant qu'homme,

* S. Bernard, Epiphan. serrn. ii; Patrol. lat., Bernard, tom. II, col. 160. — ^ S. Augustin, In Joan. Evangel. tractât. VIII, cap. ii; Patrol. lat., tom. LV, col. 1433.

^ Vie de Jésus , pag. 42. En note, le critique renvoie à la citation , <( Jean, n, 4, qui contient précisément le Quid mihi et tibi est, mulier de l'Evangile. »

il en avait une; c'était la mère de son humanité, de l'infîrraité qu'il avait voulu revêtir pour nous. Or le miracle qu'il allait accomplir devait être l'œuvre de la divinité, et non celle de la chair infirme ; il allait agir en Dieu, sans rien de commun avec la faiblesse d'un homme, né delà femme. Mais la faiblesse de Dieu est plus forte que toutes nos puissances. Cependant la mère exigeait un miracle ; Jésus lui répond comme s'il méconnaissait les entrailles humaines, alors qu'il allait accomplir les œuvres divines. Sa réponse équivaut à celle-ci : La puissance qui opère le miracle , je ne la tiens pas de vous. Ce n'est pas vous qui avez engendré ma divinité ^ » Ainsi parlait saint Augustin aux rationalistes de son temps. Ceux du nôtre apprendront de cet illustre docteur que le Fils de Dieu pouvait seul faire une telle réponse à sa mère ; comme Marie pouvait seule avoir sur le Fils de Dieu la puissance d'exiger un miracle : en sorte que, plus la réponse de Jésus à sa mère paraît rigoureuse, plus elle porte le sceau de l'authenticité intrinsèque, dont l'Evangile nous a déjà fourni tant d'exemples.

20. « Ils n'ont plus de vin , « dit la Mère à son Fils. Ce rArchUri-

clinus.

n'est pas même une prière, pas même une sollicitation.

Marie s'est contentée d'indiquer^ l'embarras d'une famille

à laquelle son cœur s'intéresse. « Lorsque les mariés

étaient pauvres, dit le docteur Sepp, les invités apportaient

avec eux du vin, des gâteaux, des provisions diverses,

* S. August., loc. cit.

cominc il se pratique encore en plusieurs lieux. Mais Jésus et ses disciples n'avaient rien apporté de Nazareth avec eux. C'est pour cela que Marie dit à son fils : Ils n'ont plus de vin. Craignant que les époux ne fussent humiliés, elle insinuait à Jésus la pensée de venir à leur secours ^ » Parmi les convives de Cana, s'en trouvait-il beaucoup, en dehors des disciples, qui eussent apprécié l'honneur de posséder, au milieu d'eux , un hôte divin ? Nul n'a l'air de le soupçonner. Mais « la mère de Jésus était là; « et il semble qu'elle ait hâte de manifester à tous ces indifférents la divinité de son fils. « L'heure, cependant, n'était pas encore venue; » mais l'intervention de Marie a le pouvoir de devancer l'heure de la grâce : l'heure de Marie deviendra l'heure de Dieu. « Faites tout ce qu'il vous prescrira, ditelle aux serviteurs; » tant la Vierge-Mère se tient assurée de l'acquiescement de Jésus. Elle savait « cfu'il lui était souir.is ^ )) Sur l'ordre de Jésus, les serviteurs vont puiser de l'eau, et en remplissent jusqu'au bord six grandes urnes, disposées pour suffire aux ablutions de tous les invités. Ainsi que le fait observer un interprète moderne, ce ne sont point les disciples du Sauveur qui exécutent l'ordre de leur maître. Les convives de Cana ne formaient point, sans doute, une commission scientifique, dans les conditions oii la voudrait un rhéteur exigeant. Toutes les cir-

^ Scpp, Vie de N.-S. J.-C, t. I, p, 332. — ^ Et erat subditus ilUs. (Luc, u, 51.)

constances du miracle n'en seront pas moins h l'ahri du soupçon. Des mains étrangères, et complètement désintéressées, puisent l'eau à la source voisine, et la versent dans des urnes lustrales, déposées dans V Atrium. Jésus n'a pas quitté lalable du festin. Quand les serviteurs viennent lui dire que ses ordres sont exécutés, il leur répond : « Puisez maintenant, et portez au président du repas. » Les serviteurs retournent, puisent dans ces vases, qu'un instant auparavant ils ont remplis d'eau, et c'est du vin qui colore maintenant la coupe du symposiarque \ de V Architriclinus ^, ainsi que le nomme le texte sacré, représentant, par ce terme, avec une exactitude merveilleuse, le mélange des deux coutumes hébraïque et romaine, dans la civilisation de la Judée, à cette époque. Le Triclinium, lit de repos sur lequel les convives s'étendaient, le coude gauche appuyé sur des coussins, était une importation romaine. Josèphe le signale comme une des magniflcences du palais d'Hérode. Un tel luxe contrastait singulièrement avec l'institution mosaïque, qui prescrivait aux Hébreux de manger l'agneau Pascal, debout, les reins ceints, les sandales de voyage aux pieds et le bâton à la main ^ Cependant, il se répandit bientôt en Palestine, et nous le retrouverons partout en usage,

* Voir le commentaire de Cornélius à Lapide , sur le 1 " verset du chap. XXXII de l'Ecclésiastique, édit. Vives, tom. X, pag. 141-145.

*Le texte grec de saint Jean porte, comme le latin, l'expression Àf7,tTfuXîvw. (Joan., E'j7.-j7=Xiv/, II, 8.)

^ Exod., XII, H.

dans la suite de l'histoire Evangélique i. Le nom d'Arc/iitriclinus procéda naturellement du Tridiniwn romain; l'expression était nouvelle, mais la fonction qu'elle désignait était beaucoup plus ancienne chez les Juifs ^ Le chapitre XXXII de V Ecclésiastique est entièrement consacré à retracer les règles de conduite à l'usage des symposiarques, ou présidents des festins ', qui dispensaient le vin aux conviés. Tout le monde connaît les sublimes métaphores que David et Isaïe, dans leurs chants prophétiques, empruntèrent à cette coutume nationale. Jéhovah est le grand symposiarque du monde. « Il tient en main, dit le Psalmiste, la coupe remplie du vin de ses vengeances , il l'a inclinée à droite et à gauche, pour y faire boire les nations, mais la lie n'est pas encore épuisée, tous les prévaricateurs de la terre y porteront les lèvres*. « — «Lève-toi, Jérusalem, dit le prophète Isaïe. La main de Jéhovah a versé sur tes lèvres la coupe de sa colère, tu as épuisé jusqu'au fond le calice de l'assoupissement, tu l'as vidé jusqu'à la lie ^ « Les

^ Marc, XIV, 3; Matth,, xxvi, ~ ; Luc, xxii, 27; Joan., xiii, 12. — 'Cf. Walchii Dissertatio de Architridùio.

- *Nous avons, sur le même sujet, un traité fameux de Plutarque, intitulé: Les Symposiarques. Notons, en passant, que la royauté traditionnelle des festins antiques, avec son élection ordinairement remise aux caprices du sort, s'est conservée jusqu'à nos jours dans le banquet des Rois. (Voir la savante et curieuse dissertation de M. de l'Hervil- 1ers : La Fête des Rois et ses usarjes, Paris, 1862.)

'' Psalm. Lxxiv, 9. La même allusion se retrouve dans le verset' 5« du Psaume xv : Dominus pars Iiœreditatis meœ et caîicis mei. ( Voir Cornélius à Lapide, loc. cit., pag. 142.) — ' Isa., n, 17.

Hébreux avaient donc à leurs festins un symposiarque , un (( architriclinus, « chargé de la présidence du repas. Nous verrons plus loin que l'on se disputait un tel honneur, fort recherché surtout par les Pharisiens K Aux noces de Cana, cette fonction était peut-être exercée par le Paranymphe®, c'est-à-dire par celui qui dirigeait le cortège de la fiancée. L'éloge qu'il adresse à l'époux, en cette circonstance, paraît le faire supposer.

21. Quoi qu'il en soit, l'eau puisée à la fontaine par les saisissant

caractère du

serviteurs, déposée par eux dans les six urnes lustrales, et m'racie de versée ensuite dans la coupe de l'architriclinus, sans aucun contact de Jésus ou de ses disciples, est devenue un vin excellent, qui provoque l'admiration du symposiarque. Il goûte cette liqueur et interpelle l'époux. Chaque détail du texte évangélique prend ici une importance capitale. Les anciens, dans l'économie de leurs repas, usaient d'un système complètement opposé au nôtre. Les paroles de l'architriclinus à l'époux établissent clairement cette différence : c( Tous les autres, dit-il, servent d'abord le meilleur vin, et quand l'ivresse ne permet plus aux convives de discerner ce qu'ils boivent, on sert une qualité inférieure. Pour vous, au contraire, vous avez tenu le meilleur vin en réserve jusqu'à ce moment ^ » Mais l'heureuse réforme

* Luc, XIV, 8.

* Voir, au sujet da Paranymphe, dans les mariages juifs, le chapitre suivant, n° 9.

^ Welstein , et d'autres interprètes allemands , ont prétendu que

que les principes chrétiens ont vulgarisée, à notre insu même, dans les sociétés modernes, fait mieu?c ressortir encore, par le contraste, l'étonnement qui dut saisir l'époux de Cana, à cette interpellation inattendue. L'époux savait que le vin était épuisé dans ses outres. 11 ignorait encore que la sollicitude de Marie et la divine puissance de Jésus avaient renouvelé pour lui le miracle d'Elie à Sarepta. Au premier abord, il put craindre que la parole de i'architriclinusne fût une ironie, qui venait s'ajouter à l'embarras de sa situation. Mais son anxiété ne fut pas de longue durée. Le vin miraculeux brilla bientôt dans la coupe des conviés, et justifia l'éloge du symposiarque. La surprise alors changea d'objet; de particulière, elle devint générale. D'où venait cette provision inespérée d'un vin excellent? Non-seulement elle suffit pour la fin du repas; mais la capacité des urnes lustrales, remplies jusqu'au bord, dut fournir abondamment aux sept jours consacrés, dans les usages hébreux, aux fêtes nuptiales. Le Sauveur, qui n'avait rien apporté pour lui ni ses disciples, en acceptant l'invitation

V ArchitricUnus de Cana n'était point le symposiarque, mais l'intendant des serviteurs, ou ce que nous appellerions, dans notre langage moderne, un maître d'hôtel. L'invraisemblance de cette opinion saute aux yeux. Un serviteur n'eût point ainsi publiquement interpellé son maître. Pour tenir un pareil langage, il fallait être un des convives, et traiter avec l'époux sur un ton de familière égalité , qui rappelle les fonctions du Paranymphe, « chargé, dit le D'' Sepp, de la présidence des fêtes nuptiales. » (Sepp, Vie de Notre- Seigneur Jésus - Christ , tom. T, pag. 329 Cf. Note de l'éditeur littéraire de Cornélius à Lapide, édit. Vives, tom, XVI, pag. 33t.)

de l'époux de Cana, payait divinement son hospitalité. Il n'est pas difficile de se représenter l'éinolion des convives, alors que toutes les particularités du miracle leur furent connues. Qu'on suppose un tel fait, raconté par ua historien ordinaire. La stupéfaction de Tépoux, ses interrogations aux serviteurs, l'étonnement des invités, quand la réalité du miracle se dressa sous leurs yeux, chacune de ces circonstances serait notée avec le plus grand détail.- L'Evangile se contente d'une parole : « Ce fut ainsi que Jésus manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. » La simplicité divine d'un tel récit est aussi miraculeuse que le miracle lui-même.

22. « Aussi bien, dit l'Evéque d'Ilippone, qui s'étonne- sansdivinda

miracle.

rait que Notre-Seigneur Jésus-Christ ait changé l'eau en vin, quand on sait que c'est Dieu qui agit lui-mèms ? Il opère aux noces de Cana, dans les six urnes pleines d'eau , ce ([u'il fait, chaque année, dans le cep de nos vignes. L'eau versée par les serviteurs est changée en vin par sa puissance, de même que l'eau versée par les nuages et tombant en pluie sur nos coteaux. Nous n'admirons pas cette dernière transformation , parce qu'elle s'accomplit chaque année sous nos yeux; l'habitude éteint l'étonnement. Et pourtant ce fait mériterait plus d'attention que le miracle de Cana lui-même. Quand on réfléchit à l'économie divine qui préside au gouvernement de l'univers, l'esprit s'arrête, saisi d'étonnement, et accablé de toutes parts sous le poids

des miracles. Mais les hommes détournent leurs pensées de la méditation des œuvres de Dieu , et ne songent point à bénir chaque jour sa munificence créatrice. Voilà pourquoi Dieu s'est réservé comme des coups d'état et des merveilles inusitées, qui les réveillent de leur assoupissement et les rappellent à son culte oublié. Tous les Juifs admirèrent la résurrection d'un mort, opérée par Jésus-Christ. Des milliers d'hommes naissent chaque jour, et nul ne songe à s'en étonner \ » Mais, dans la pensée de saint Augustin et des Pères de l'Eglise, le miracle des noces de Cana avait une signification plus haute encore. L'eau qui remplissait les urnes destinées aux ablutions prescrites par l'ancienne Loi, cet élément d'une purification toute matérielle, se change au vin du Testament Nouveau , qui fait germer les vierges, dans une génération spirituelle et pure. L'Evangile était le vin excellent, tenu en réserve, pour la dernière heure, par l'Epoux céleste ^ « En assistant, avec sa Mère, aux noces de Cana, dit saint Cyrille d'Alexandrie , Jésus voulait consacrer le principe des générations humaines , comme il avait sanctifié précédemment l'eau baptismale par son contact divin. Pour réhabiliter la nature déchue et la rappeler à sa sainteté primitive, il ne suffisait pas que le Sauveur bénit les hommes déjà nés; il lui fallait, pour l'avenir, établir aux sources de la vie la grâce qui devait s'é-

* S. August., In Joan. tractât, viii; Patrol. lat., tom. XXXV, col. i450. — « S. August., In Joan. tractât, ix, tom. cit., col. 1458-1466.

tendre à toute la postérité humaine , et sanctifier l'origine de toutes les naissances. » Ainsi, de même qu'aux portes de l'Eden, Adam et Eve nous sont apparus comme les premiers parents d'une race coupable; de même, aux noces de Cana, Jésus-Christ, l'Adam nouveau, Marie, l'Eve réhabilitée , président à la génération spirituelle des enfants de la grâce. Le mariage chrétien sera l'un des sacrements du Testament Nouveau. Le miracle des noces de Cana inaugure l'institution divine de la famille, reconstituée en Jésus- Christ. Yoilà ce qu'on savait , dans notre Europe , depuis qu'elle fut régénérée par l'Evangile. Ces grandes choses, qui ont converti le monde, l'exégèse rationaliste croit-elle les avoir seulement atteintes, le jour où elle s'est permis cette appréciation : ce Le premier miracle de Jésus fut fait pour égayer une noce de village ' ? « Le miracle eût sans doute obtenu la faveur d'une mention plus sérieuse, s'il se fût produit aux noces d'Agrippine , pour distraire de ses fureurs le César Tibère !

* Vie de Jésus, pag. 188.

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