VOCATION DÉFINITIVE DE PIERRE
19. Le Fils de l'officier royal de Caphamaûm. — 20. Vocation définitive de Pierre, André, Jacques et Jean. — 21. La pèche miraculeuse.
§ iV. EMPRISONNEMENT DE SAINT JEAN-BAPTISTE.
22. Hérode Antipas épouse Ilérodiade, sa nièce. — 23. Jean Baptiste emprisonné par Hérode Antipas à Rlachérouta.
§ V. JÉSUS A CAPHARNAUM.
24. Autorité de l'enseignement de Jésus. — 25. Le jour du Sabbat à Capharnaûm. Démoniaque de la Synagogue. — 2G. Exposé sommaire des principes théologiques relatifs aux possessions du démon. —
27. Théorie rationaliste. — 28. Discussiou du miracle évangèliquc opéré sur le démoniaque de Capharuaûm. — 29. Inauilé de l'hypothèse rationaliste. — 30. Guérisou de la belle-mère de Shnou. — 31. Le soir du Sabbat à Capharnaûm.
§ VI. JÉSUS A NAZARETU.
32. Récit évangélique de la prédication de Jésus à Nazareth. — 33. Les S}-nagogues juives, au temps de Notre Seigneur Jésus-Christ. — 34. « Nul n'est prophète en son pays. » — 35. Réalisation de la prophétie d'Isaïe en la personne de Jésus-Christ. — 36. La première homéhe chrétienne.
37. Les huit Béatitudes. — 38. L'antique loi et la nouvelle. — 39. La loi du serment. La loi du talion. Amour des ennemis. — 40. Aumône et bonnes œuvres. Oraison Dominicale. — 41. Jeûne. Le Lis des champs. La Providence. — 42. La poutre et la paille. Les faux prophètes. Les paroles et les œuvres. — 43. Idée générale du sermon sur la Montagne.
§ Vlll. MIRACLES A CAPHARNAUM.
44. Le lépreux de Capharnaiim. — 45. Le paralytique dans la maison de iSinion-Pierre. — 46. « Vos péchés vous sont remis! » — 47. Vocation de saint Matthieu. Le repas dans la maison du Publicain. Murmures des Pharisiens et des Docteurs de la loi. — 48. L'hémorrhoisse. Résurrection de la fille de Jair. — 49. Double caractère d'authenticité et de perpétuité des miracles de l'Evangile.
§ I. La première Pâque.
1. « Après le miracle de Cana, dit l'Evangile, Jésus des- jésus
chasse les
cendit à Capharnaûm, avec sa mère, ses frères et ses dis- vendeurs du
Temple.
ciples. Ils n'y restèrent que peu de jours, parce que la Pâque des Juifs était proche. Jésus monta à Jérusalem , et il trouva le Temple encombré de marchands qui vendaient des bœufs, des brebis et des colombes; des changeurs
étaient assis près de leurs tables. Jésus ayant pris un fouet de corde, les chassa tous du Temple, fit sortir bœufs et brebis, renversa les tables et la monnaie des changeurs, et dit aux marchands de colombes : Emportez tout cela, et ne faites point, de la maison de mon Père, un lieu de trafic. rr- Ses disciples, en le voyant agir de la sorte, se rappelèrent qu'il est écrit : Le zèle de votre maison m'a dévoré *. Cependant les Juifs interpellant Jésus, lui dirent : Quel signe nous montrerez-vous pour nous convaincre que vous avez le droit d'agir ainsi? — Détruisez ce Temple, répondit-il, je le rebâtirai en trois jours. — Quoi ! s'écrièrentils, ce Temple est en construction depuis quarante-six ans, et vous, en trois jours, vous le relèveriez? — Or Jésus entendait parler du Temple de son corps. Après qu'il fut ressuscité d'entre les morts, ses disciples se souvinrent de cette réponse et la comprirent. Ils crurent aux Ecritures divines ^ et à la parole prononcée par Jésus. Durant cette fête de Pàque , qu'il passa à Jérusalem , beaucoup crurent en son nom, à la vue des miracles qu'il opérait. Cependant Jésus ne se fiait pas à eux, car il les connaissait tous. Sans avoir besoin d'aucun témoignage sur un homme , il savait de lui-même le secret de tous les cœurs *. »
^ PsaJm. Lxviii, 10.
2 L'allusion faite ici à l'Ecriture se rapporte à ces paroles du Prophète-Roi : Ego dormivi, et soporatus sum, et exsurrexi, quia Dominm suscepit me. (Psalm. m, 6.) Exsurgam diluculo. (Psalm. lvi, 9.)
3 Jean., n, 12 ad ultim.
CHAP. V. — LA PREMIÈRE PAQUE. 3iî>
2. Un rhéteur, croyant écrire l'histoire de Jésus, a osé Le trafic
au Temple de
dire : « Il avait le Temple en horreur, et rien ne fut moins Jérusalem. sacerdotal que sa vie. « Le premier acte de Jésus à Jérusalem est un acte de respect pour le Temple, Sa première affirmation a pour objet de déclarer que « le Temple est la maison de son Père. » Témoins de l'indignation vraiment sacerdotale qui le saisit , en entrant sous les portiques du Lieu saint profanés par un ignoble trafic , ses disciples lui appliquent la parole de David : « Seigneur, le zèle de votre maison m'a dévoré. » Il était impossible, du reste , en une pareille circonstance, d'appliquer avec plus de justesse la citation du Psalmiste. Les disciples durent frémir en songeant au tumulte que la conduite de leur maître allait soulever. En effet, ce n'était point dans l'intérieur du Temple, ni même dans le Parvis des Juifs, que se tenait le marché public où les prosélytes, accourus de l'Egypte, de la haute Syrie, de la Chaldée et de Rome, à l'époque pascale, trouvaient à s'approvisionner de victimes pour les holocaustes, d'agneaux pour le festin de la Pàque , de colombes pour le rachat des premiers-nés. Le Parvis des Gentils [Atrium gentium) était, depuis le temps d'Hérode, consacré à ces transactions que l'usage semblait avoir légitimées. Le Talmud de Jérusalem raconte qu'un rabbin fameux. Bava, fils de Bota , jouissant d'un grand crédit près d'Hérode , avait entrepris d'établir, sous les portiques mêmes du Temple, un marché oi^i il avait d'abord vendu trois mille agneaux
de Cédar'. La spéculation avait été bonne ; les marchands de bœufs et de colombes l'imitèrent. Bientôt toutes les synagogues de la Judée se transformèrent en lieux de trafic. Le caractère vénal et cupide du peuple Juif, se prêtait à des tenlalives de ce genre, et, malgré les prescriptions formelles de la loi, le service du Temple devint le prétexte d'un véritable commerce. La police d'Hérode y trouvait son avantage ; nul ne réclamait contre un abus dont le plus grand nombre cherchait à profiter. Le Talmud cite un rabbin, Eléazar ben Sadoc, dont le comptoir rapportait chaque année des sommes énormes. Aux deux côtés de la porte Orientale, des échoppes et des bureaux en permanence régnaient jusqu'aux portiques de Salomon. Quand la domination romaine succéda à celle d'Archélaiis , rien ne fut changé à cet ordre de choses ; on vit seulement des orfèvres et des changeurs prendre rang à côté des marchands, dans le double but de faciliter les transactions par l'échange des monnaies, et de spéculer sur l'impôt sacré d'un demi-sicle, que chaque Israélite de-
^ Voici le texte du Talmud de Jérusalem : « Un jour. Bava Ben Bota, en arrivant dans l'enceinte du Temple, la trouva vide. Il s'écria : Que la maison de ceux qui ont ainsi rendu vide la maison du Seigneur, soit pareillement déserte ! — Puis il envoya aussitôt chercher trois mille agneaux du Cédar, les visita pour s'assurer qu'ils étaient sans tache, et les fit conduire au Temple. Et maintenant, fils de Jacob, mes frères , dit-il , que ceux d'entre vous qui veulent ofTrii- des holo-. caustes ou des sacrifices, achètent et immolent. » (Talmud Hierosol., Jom-Tob , fol. 61, col. 3.)
CHAP. V. — LA IRtMlÈRE PAQUE. 351
vait verger à la fête de Pàque pour rentrelien du Temple*.
3. Telle était la situation à laquelle Jésus-Clirist s'alta- Authenticité
du récit
quait , un fouet à la main , en présence de ses disciples évaugéiique. étonnés. Transportez la scène sur un autre théâtre que celui de la civilisation juive, écartez de la personne divine de Jésus l'auréole dont le témoignage de Jean-Baptiste l'avait entourée, et le fait de l'expulsion des vendeurs du Temple prendra, aux yeux des spectateurs, le caractère d'un attentat à l'ordre établi; la foule, troublée dans l'exercice d'un droit en apparence légitime, froissée dans ses habitudes et surtout dans ses intérêts de commerce, saisira le perturbateur du repos public , et se fera justice à ellemême, ou du moins livrera le coupable aux agents de l'aulorité romaine. Partout ailleurs, les choses se fassent passées de la sorte. Mais tous les habitants de Jérusalem, quelques mois auparavant, avaient recueilh, de la bouche de Jean-Baptiste , la grande nouvelle que l'Agneau de Dieu, celui qui efface les péchés du monde, le Dominateur, le Maître attendu, le Fi's en qui Dieu a mis toutes ses complaisances, venait de faire son avènement en Judée. Tous savaient que ce témoignage avait été rendu à Jésus-Christ, sur les bords du Jourdain. On entendait les disciples du Sauveur lui donner publiquement le titre de Fils de Dieu, et raconter les miracles opérés par sa puissance. Au mo-
' Sepp, Vie de Jésus, tom. I, p. 384, 38b, Cf. Talmud, Shekalim, chap. I.
ment donc où le Messie proclamé parait pour la première fois avec cette notoriété clans le Temple, et chasse les vendeurs qui transforment la maison de son Père en un lieu de vil marché, les témoins de cet acte insolite le regardent faire. Nul ne songe à l'en empêcher. La conscience de chacun sentait la justice de la mesure. Les Juifs se bornent à demander à Jésus un miracle, pour les convaincre de la divinité de sa mission. Toutes les circonstances du récit évangélique portent donc l'empreinte d'une authenticité puisée dans les entrailles mêmes du sujet. Nous ne rappellerons point ici la concordance parfaite de la date de quarante-six ans, indiquée comme celle de la reconstruction du Temple ; nous avons eu l'occasion de la signaler dans l'histoire d'Hérode. L'entreprise commencée par ce prince, vingt ans avant l'E. V., se prolongea même au delà de la période évangélique.Yingt-six années de notre ère s'étaient écoulées, à l'époque de la solennité Pascale, où Jésus expulsa les marchands du parvis des Etrangers. En sorte que les quarante-six années rappelées par les Juifs, étaient d'une exactitude mathématique.
Lesnccessités 4. Ccrtcs, uous soiTimcsloin d'attribuer à cette confirma-
exégéti(iues .', .. , . ,
de tion de lEvangne par des preuves internes ou externes, la
notre époque.
prédominance sur le caractère divin qui se révèle , en dehors de toute préoccupation scientifique , à la simple lecture, ou à la suite d'une méditation pieuse. Combien rie serait-il pas préférable d'élever nos cœurs et nos intelli-
gences par l'étude exclusive des mystères d'amour, de vérité et de vie, dont Tliistoire du Fils de Dieu estla manifestation constante ! Mais l'indigne travestissement que l'incrédulité, en ces derniers temps, a osé entreprendre contre le texte sacré, nous impose la dure nécessité de nous arracher aux charmes divins d'une contemplation qui ravissait le génie de Bossuet. Aux époques d'abaissement et de décadence intellectuels, il faut des enseignements proportionnés à l'état des esprits. A un siècle qui se laisse séduire par l'écho des sophismes surannés de Celse et de Porphyre, il faut remettre en mémoire les éléments de la catéchistique. Puissent de nouveaux Augustins nous donner encore, à l'usage du moderne rationalisme , des traités pareils à ceux que le grand évêque d'IIippone adressait aux catéchumènes de son temps, sous un titre vraiment approprié aux besoins actuels : De catechizandis rudibus! Continuons cependant à recueillir les enseignements tombés des livres du divin Maître.
5. « Il y avait alors à Jérusalem, dit saint Jean, un doc- Eau-etien de
Jésus -Christ,
leur Pharisien, appelé Nicodème, qui tenait le premier rang «^ec
Nicodènee.
parmi les chefs du peuple. Il vint la nuit trouver Jésus î Rabbi, lui dit-il, nous savons que vous êtes un docteur envoyé de Dieu, car nui ne pourrait accomplir les miracles que vous opérez, si Dieu n'était avec lui. — En vérité, en vérité, je vous le dis, répondit Jésus, celui qui ne renaît pas une seconde fois, ne saurait voir le royaume de Dieu ' I. 23
— Mais comment un vieillard, dit Nicodème, pourra-t-il naître de nouveau ? Comment pourrait-il rentrer au sein de sa mère, pour en sortir par une seconde naissance ? — En vérité, je vous le dis, reprit Jésus, quiconque ne renaît pas dans l'eau et l'Esprit-Saint ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est issu de la chair est chair, ce qui est né de l'esprit est esprit. Ne vous étonnez donc pas si je vous ai dit : Il vous faut naître une seconde fois. L'esprit souffle où il veut ; vous entendez sa voix, mais vous ne savez ni d'où il vient, ni où il va. Il en est de même de celui qui est né de l'esprit. — Comment cela se peut-il faire? demanda Nicodème. — Vous êtes docteur en Israël, répondit Jésus, et vous ignorez ces choses! Je vous le dis en vérité , ce que nous savons nous l'enseignons, ce que nous avons vu nous l'attestons, et pourtant vous rejetez notre témoignage. Je vous parle des choses de la terre et vous ne me croyez pas ; comment, si je vous parle des choses du ciel, pourrez-vous me croire? Nul n'est monté au ciel, que celui qui en est descendu, c'est le Fils de l'homme qui réside dans les cieux. Or, comme Moïse a élevé le serpent d'airain au désert, ainsi il faut que le Fils de l'homme soit élevé lui-même, afin que tous ceux qui croiront en lui soient sauvés et obtiennent l'éternelle vie ; car Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique pour sauver quiconque aura la foi en lui. Dieu n'a point envoyé son Fils en ce monde pour juger le monde, mais pour le sauver. Celui qui croit en lui ne
sera point condamné ; celui qui ne croit pas porte déjà la semence de sa propre condamnation, car il refuse de croire au Fils «nique de Dieu. Or voici le sujet de la grande condamnation : La lumière est venue dans le monde et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que les actions des hommes étaient mauvaises. En effet, quiconque fait le mal déteste la lumière et la fuit, pour ne pas manifester ses œuvres ; mais celui qui accomplit la justice et la venté recherche la lumière, il „e craint pas que ses œuvres soient manifestées, parce qu'elles ont été faites en Dieu . »
6. S'il était pe^is d'appliquer aux divins mystères de .,„,, 1 Evangde des dénominations empruntéesà l'ordre terrestre .TSiz. et a nos usages vulgaires, on pourrait dire que cet entre "' '' '"'■ tien secret de Jésus-Christ avec Mcodème est tout le pro- . gramme de la Rédemption accomplie, en faveur des âmes par le Verbe incarné. Qu'était ce docteur, illustre en Israël' venant trouver, la nuit, le nouveau Rabbi, dont les mi' racles impressionnaient la foule? Un disciple de l'école d'Hillel, répondent les traditions Talmudiques, un homme opulent, qui faisait étendre sous ses pas, lorsqu'il entrait à la Synagogue, des tapis qu'il abandonnait aux pauvres L'Evangile nous dit seulement qu'il était l'un des principaux membres du Sanhédrin, et qu'il se convertit secrètement aux doctrines du Sauveur, sans oser se déclarer en 'Joan., m, i-2i.
public, par un sentiment de crainte '. La richesse qui a frappé les Talmudistes dans la personne de Nicodème, ne fait aucune impression sur TEvangéliste. Mais son titre de Docteur en Israël , et la connaissance des Ecritures qu'il suppose, fixent surtout l'attention de saint Jean. Tout l'entretien de Jésus avec ce prosélyte timide a l'Ecriture pour base. L'Ancien Testament était comme la racine de l'Evangile, mais il fallait la révélation du Verbe pour féconder la vieille tige. Combien de fois les Prophètes n'avaient-ils pas annoncé que Dieu créerait une génération nouvelle, de nouveaux cieux, une nouvelle terre ? Nicodème connaissait sans doute ces textes sacrés, mais quand il entend l'affirmation solennelle de la nécessité d'une seconde naissance, il ne comprend rien à ce mystère, dont le seul énoncé provoque, de sa part, l'objection du matérialisme le plus révoltant. Il avait cependant lu les paroles de Jérémie , ordonnant, delà part de Jéhovah, la circoncision du cœur% et la célèbre prophétie d'Ezéchiel : « Je vous ôterai votre cœur de pierre, pour le remplacer par un cœur de chaire » Peut-être, en Pharisien scrupuleux, portait-il, brodée sur la frange de son vêtement, la prière de David : « 0 Dieu, créez en moi un cœur nouveau * !» Il était, du moins, fidèle observateur des prescriptions légales , au sujet des
* Eo quôd esset discipulus Jesu , occultas autem propter metum Judœorum. (Joan., xix, 38.) — ^Jerem., iv, 4. — ^Ezech., xi, 19. — Tsalm. L, 12.
ablutions fréquentes. Mais, sous la lettre de la loi, il ne savait pas discerner la purification spirituelle, dont les rites Mosaïques étaient la figure. Le baptême légal, dans l'eau, pour effacer les impuretés corporelles ; le baptême légal, dans la chair, par la circoncision, pour imprimer le sceau de l'adoption des fils d'Abraham ; tels étaient aux yeux du Pharisien, les seuls éléments de sanctification. Voilà pourquoi il ne comprend rien à la régénération des âmes que le Fils de Dieu vient opérer. Pour lui, comme pour tout le Judaïsme, le Messie doit être un dominateur puissant, un fondateur d'empire ; la pensée de voir se réaliser cette espérance , en la personne de Jésus-Christ , le subjugue ; il vient, la nuit, apporter aux pieds du Sauveur le témoignage de toute sa secte. « Rabbi, dit-il, nous savons que vous venez de la part de Dieu, vos miracles nous le prouvent. » Si le divin Maître lui eût répondu : Dans deux ans, le trône de David sera relevé ; Jérusalem effacera la Rome de César, et les fils d'Abraham seront les souverains du monde ! Nicodème aurait compris ce langage et applaudi à cette révélation.
7. Mais Jésus dit, au contraire; « Dieu n'a pas envoyé véritable
royauté du
son Fils unique pour juger le monde ; il l'a envoyé pour Messie.
Baptême
apnorter le salut aux âmes parla foi. Le Fils de l'homme <i»°s l'eau
*^'- ^ etl'Esprit-
sera élevé, mais comme le serpent d'airain dressé par Moïse ^*'"'au désert. Du haut d'une croix , il attirera tout à lui. » Tel est le trône que vient chercher sur la terre le Fils unique
de Dieu, descendu du ciel. Sa révélation est lumière, vérité' et œuvres de vie. Le royaume nouveau qu'il vient fonder est une régénération spirituelle. Le baptême de l'eau et du Saint-Esprit en est la porte ; ce baptême, figuré par la circoncision, donne une vie nouvelle , une seconde naissance aux âmes. Aujourd'hui, éclairés par l'Evangile, nous comprenons chacune des paroles du discours de Jésus. Mais le docteur d'Israël les entendit sans en pénétrer le sens. Le souffle du vent rend un son à nos oreilles, sans que nous sachions ni d'où il vient, ni où il va; telle était exactement la situation du Pharisien, en écoutant cette révélation inattendue. L'admirable économie de la renaissance des âmes sur la terre, par la grâce des sacrements, par la foi au nom du Fils de Dieu et l'accomplissement des œuvres de vérité , se déroulera successivement sous nos yeux, en poursuivant l'étude du récit évangélique. Mais nous pouvons dès maintenant apprécier, par l'étonnement d'un des plus illustres docteurs d'Israël, les obstacles qu'une telle doctrine devra rencontrer avant de soumettre les intelligences. La profondeur des ténèbres qui couvraient l'hnmanité, opposera à la lumière divine une résistance d'autant plus obstinée, que les ténèbres sont un manteau commode pour abriter toutes les œuvres de péché. Et, s'il était déjà tellement difficile de faire comprendre la génération spirituelle de sainteté que le Sauveur apportait à la terre , combien plus ne l'était- 11 pas de faire accepter par les inlelhgences le mystère ado-
rable de l'Iacarnation du Verbe , Fils unique de Dieu , descendu du ciel par amour pour nous ! Le docteur de Jérusalem comprit plus lard quel était le trône dont lui avait parlé le Fils de l'homme , alors que le corps inanimé du Sauveur, attaché à la croix, comme jadis le serpent d'airain au désert, fut remis entre ses mains par Pilate.
8. Le baptême, dans l'eau et TEsprit-Saint, était donc le Témoignage
de saint Jean-
principe de la régénération du monde. Le Précurseur l'avait Baptiste.
L'ami de l'é -
annoncé, préparant ainsi, réellement et au pied de la lettre, p*""- « les voies devant le Seigneur. » Il faut fermer volontairement les yeux à la lumière, pour ne pas être frappé de cette correspondance magnifique entre la mission préparatoire de Jean-Baptiste et l'action souveraine de Jésus. Cependant, l'incrédulité moderne ne paraît pas même la soupçonner. Mais oublions les sacrilèges interprétations de l'exégèse ratidnahste ^; elles tombent d'elles-mêmes, en présence de la majestueuse simplicité de l'Evangile. « Après la fête de Pàque, continue l'écrivain sacré, Jésus, suivi de ses disciples,
* « 11 semble, dit le rationalisme, que , malgré sa profonde originalité, Jésus, durant quelques semaines au moins, fut l'imitateur de Jean. Le baptême avait été mis par Jean en grande faveur; il se crut obligé de faire comme lui : il baptisa, et ses disciples baptisèrent aussi. Ce fut par une sorte de concession qu'il inclina un moment vers le baptisme. » ( Vie de Jésus, p. 107-115. ) A cette théorie, il suffit d'opposer la dernière parole de Jésus h ses Apôtres avant l'Ascension : « Allez, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit. » Cela signifie-t-il que Jésus ait jamais renoncé « au baptisme, » comme l'écrivain moderne voudrait le faire croire ?
se rendit clans la campagne de Juda, voisine de Jérusalem * ; il y demeurait et y baptisait, par le ministère de ses disciples, qui conféraient le baptême en son nom ^ Jean était alors sur les rives du torrent d'Ennora, près de Salim^, où
* In terrain Judœam. (Joan., m, 22.) C'est-à-dire dans la campagne de Juda, par opposition à la ville de Juda (Jérusalem). Les expressions grecques r^ ou xûp* sont ordinairement employées en ce sens dans le style hébraïque. (Cf. Jos., vui, 1 ; Act. x, 39. ) Le pays de Judée, dont parle ici l'Evangéliste, représente la partie principale de l'ancienne elhnarchie d'Archélaùs, c'est-à-dire la contrée au midi de Jérusalem, entre cette ville, la vallée de Bersabée, la mer Morte et la Méditerranée.
^ Et baptizahat. (Joan., ni, 22.) Quanquàm Jésus non baptizaret, sed disdpuli ejas. (Joan., iv, 2.) En rapprochant ces deux versets qui s'expliquent l'un par l'autre, le rationalisme se fût épargné une erreur de fait, dans son appréciation sur le rôle de Jésus-Christ comme « baptiste par imitation. » Disons cependant, avec saint Augustin, que le Sauveur baptisa de sa main ses premiers Apôtres, afin de se servir ensuite de leur ministère pour conférer aux autres le sacrement de la régénération. Le baptême est administré au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit; cette formule, dans son énoncé même, suppose la délégation du ministre. Voilà pourquoi Jésus baptisait par la main de ses disciples dans la campagne de Jérusalem , comme il baptise encore aujourd'hui les nations par la main des ministres du sacrement. Tel est le sentiment de toute l'antiquité chrétienne. ( Cf. Clément d'Alexandrie, Ili/potiposes , lib. V; Moschus, Prat. spirit., cap. CLXXxi; Ambros., ni Lucam, Commentar., vni; Hilar. Pictav., zn Matth., xix, 10.) Il n'en est pas de même d'une opinion récente, qui fait baptiser la sainte Vierge par son divin Fils. Cette tradition ne remonte pas au delà du x^ siècle.
* L'Ennom est un torrent qui vient de la Batanée et se jette dans le Jourdain, à deux lieues environ au-dessous du lac de Génésareth. Son nom moderne est Larmouk. La ville de Salini, aujourd'hui appelée Séiim, faisait face à l'embouchure de l'Entiom, à une lieue de distance, du côté de la Samarie. « On remarquera, dit le docteur Sepp, que Jean ne pouvait baptiser que dans les lieux où il y avait beau-
les eaux étaient abondanles et profondes ; on venait à lui pour recevoir son baptême ; car à cette époque, Jean n'avait point encore été emprisonné , comme il le fut bientôt par Hérode Antipas. Or il s'éleva une discussion entre quelques Juifs et les disciples du Précurseur, au sujet du baptême de leur maître. Ils voulurent en référer à Jean lui-même: Rabbi, lui dirent-ils, celui qui est venu à vous, sur les bords du Jourdain, et auquel vous avez rendu témoignage , baptise maintenant ; la multitude se presse sur ses pas, — Jean leur répondit : L'homme pourrait-il avoir une autre autorité que celle qu'il a reçue d'en haut? Vous m'êtes témoins que j'ai toujours dit : Je ne suis pas moi-même le Christ; j'ai été envoyé comme son précurseur. Or quel est l'époux? n'est-ce pas celui entre les mains duquel on remet la fiancée? Quant à l'ami de l'époux, il assiste à ses côtés , il entend sa voix chérie, et il tressaille d'allégresse, en partageant la joie de celui qu'il aime. Telle est en ce moment la plénitude de mon bonheur. Il faut que Jésus croisse et que je diminue. Celui qui descend du ciel est au-dessus de tous. Les mystères divins qu'il a entendus et vus, il vient les révéler, et pourtant on refuse d'accepter son
coup d'eau, parce qu'il baptisait toujours par immersion. On peut conclure, au contraire, des paroles de l'Evangéliste, que Jésus, ou plutôt ses Apôtres , baptisaient indistinctement soit par immersion, soit à la manière actuelle, ce qui leur permettait de conférer le baptême en tous lieux. » (Sepp, La Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, tom. 1, pag. 399.)
témoignage ! Quiconque recevra sa parole acquiescera à la vérité de Dieu lui-même. C'est lui que Dieu a envoyé et qui apporte la révélation de Dieu. Le Seigneur veut communiquer son Esprit-Saint sans mesure. Le Père aime son Fils , et a remis toutes choses entre ses mains. Quiconque croit au Fils de Dieu aura la vie éternelle ; quiconque refuse de croire au Fils de Dieu tombera dans la mort, sous le poids de la colère divine '. »
inierpré- 9. Sur les boi'ds de l'Ennom, Jean-Baptiste s'exprime, au
tation des paroles de sujet de la divinité de Jésus-Christ, absolument dans le
saint Jean- '
Afœur^u'i- "^^mc scus quo le Sauveur le faisait naguère avec le doc- TupSr-^*^^^' Pharisien. Il s'indigne contre rincréduhté de ses propres disciples , qui refusent d'aller à Jésus et d'écouter la parole du Fils de Dieu. Mais il y a, dans l'accent du Précurseur, une émotion, une tendresse respectueuse, une humilité profonde , qui se déroberaient peut-être à l'esprit des lecteurs peu familiarisés avec les mœurs juives, et dont il importe de faire ressortir l'admirable caractère. L'allusion faite ici par saint Jean-Baptiste aux pompes nuptiales des Hébreux , mérite de fixer toute notre attention. C'était le soir, au son des instruments de musique, à la lueur des flambeaux ou des lampes, que la fiancée juive, parée des ornements envoyés le matin par l'époux % quittait la mai-
• ^ Joan., m, 23 ad ultira.
* « Le matin des noces, dit le docteur Sepp, le fiancé envoyait chez son beau -père la parure de sa fiancée, avec des vases d'onguents et de parfums, des fruits et toute sorte d'objets précieux. C'était un
maison paternelle. Dix vierges , tenant leurs lampes allumées, formaient son cortège : la jeune épouse les précédait, conduite par le paranymphe. Le fiancé, oint de parfums, le front ceint d'une couronne , était venu au-devant d'elle, précédé de dix jeunes gens , à la tête desquels marchait l'ami de l'époux. Son arrivée, attendue par les jeunes vierges, était signalée par l'acclamation joyeuse qu'une parabole évangélique nous a conservée : « Voici l'époux, sortez au-devant de lui * ! » Les deux cortèges se rejoignaient alors , et le paranymphe présentait la fiancée à son futur époux. Ces détails, empruntés aux coutumes traditionnelles des Juifs, nous donnent l'intelligence de la comparaison employée par le Précurseur. Quel est l'époux? dit-il. Estce celui qui s'avance le premier à la têle du cortège nuptial? Non, c'est celui aux mains duquel l'épouse sera remise.-Mais l'ami de l'époux est là, à ses côtés, jouissant du bonheur de celui qu'il aime , entendant sa voix émue et partageant sa félicité! Ainsi, selon l'expression de saint Jean-Baptiste, l'Incarnation du Fils de Dieu était la solennelle alliance du Yerbe avec l'humanité. Dans cette grande
vase de ce genre que Marie Magdeleine répandit sur les pieds de Jésus. (Marc, XIV, 3.) La fiancée, de son côté, envoyait à son fiancé la tunique qui devait un jour lui servir de linceul. Il devait la garder et la porter tous les ans au jour de la nouvelle année, et à la Fête des Expiations; comme la fiancée portait aussi la sienne en ces deux solennités, pour avoir toujours la pensée de la mort présente à l'esprit. )) (Sepp, Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ , tom. I, p. 328.) ^Ecce sponsus venit, exite obviam ei! (Matlh,, xxv, 6.)
épopée nuptiale , qui projeta son éclat sur les ténèbres d'une nuit de quatre mille ans, le Précurseur n'ose même pas s'attribuer le rôle du paranymplie, de celui qui conduisait la fiancée , pour l'offrir à l'époux, (c II semblerait pourtant , dit saint Cbrysostome, que telle fut en réablé la mission de saint Jean-Baptiste. Il mit dans la main de l'époux céleste la main de l'Eglise , son épouse ; il fut le trait d'union entre les âmes et le Yerbe incarné. )) Mais l'bumble fils d'Elisabetb ne se perm.et point sur sa personnalité d'aussi hautes pensées. Une première fois , il avait dit qu'en présence du Cbrist, Fils de Dieu, il se jugeait « indigne de dénouer les cordons de ses sandales. » Aujourd'hui , sur le point de terminer sa carrière de Précurseur, quand il se rend le témoignage d'avoir dispensé fidèlement le dépôt de la vérité confié à son ministère, il laisse échapper une parole d'attendrissement qui révèle tout le secret de son âme ardente. Il se nomme l'ami du fiancé descendu du ciel pour épouser l'humanité. Et quelle suavité de langage dans sa comparaison avec l'ami dévoué qui entend la voix de l'époux, se tient silencieux pour en mieux goûter 1( s accents , et tressaille dans la plénitude de l'allégresse , en contemplant la joie de celui qu'il aime ! Voilà bien le caractère de l'amour divin, dont Jésus-Christ est venu allumer la flamme immortelle dans les cœurs. Jean-Baptisle n'aspire à aucune autre puissance, à aucun autre privilége,à aucune autre grandeur. C'est qu'en effet, le Yerbe incarné,
l'Epoux qui est venu contracter en personne ces noces spirituelles , n'a reçu de nul autre que de lui-môme , son épouse bien-aimée. C'est le Yerbe de Dieu qui avait créé l'homme innocent, c'est le Verbe de Dieu qui laissa tomber une parole de consolation , de miséricorde et d'espoir sur l'homme coupable ; c'est le Verbe de Dieu qui avait appelé Abraham, et constitué, dans la descendance des patriarches, l'hérédité des promesses de salut ; il avait fait entendre sa voix au Sinaï et dicté ses lois à la nation élue ; il avait inspiré les prophètes dans la suite des âges, et dirigé les espérances des justes. Personne donc n'eut à lui donner sa fiancée, le jour où il parut lui-même , pour son union mystique : Jean-Baptiste le précéda seulement, en criant au Judaïsme : « Voilà l'époux, courez à sa rencontre ! »
§ II. La Samaritaine.
10. Après la profession de foi si explicite du Précurseur, uécit
les multitudes accoururent, avec une ardeur nouvelle, au- dou conversion de la près de Jésus. Les Pharisiens elles docteurs de la loi, déjà samariiaine.
prévenus contre Jean-Baptiste, dont ils affectaient de rejeter le baptême *, ne se montrèrent pas moins hostiles à l'influence du Sauveur, « Ils apprirent donc, avec une jalousie pleine de fureur, dit l'Evangéliste , que Jésus réunissait plus d'adhérents que Jean lui-même, et que la foule
* Pharisœi autem et legisperiti consilium Dei spreverunt in semetipsos, non baptizati ah eo (Joanne). (Luc, vu, 30.)
se montrait avide du baptême conféré en son nom par ses disciples. Jésus, connaissant leurs mauvais desseins, quitta le territoire de Juda, pour se rendre en Galilée. Or il lui fallait, dans ce voyage, traverser la Samarie. Il arriva donc en une ville de ce pays, nommée Sichar, près de l'héritage légué autrefois par Jacob à son fils Joseph. Là se trouvait la source encore nommée Fontaine de Jacob. Jésus donc, fatigué de la route, s'était assis au bord de la fontaine, pendant que ses disciples étaient allés acheter des provisions à la ville voisine. Il était environ la sixième heure du jour ^ Une femme de Samarie vint puiser de l'eau. Jésus lui dit : Donnez-moi à boire. — Comment, vous qui êtes Juif, répondit-elle , pouvez-vous m'adresser une telle demande à moi, qui suis Samaritaine ? Les Juifs ne veulent rien avoir de commun avec les Samaritains. — Jésus lui répondit : Si vous connaissiez le don de Dieu, si vous saviez quel est celui qui vous parle et vous dit : Donnez-moi à boire , peut-être lui eussiez-vous fait la même prière , et il vous eût donné de l'eau vive. — Maître, reprit-elle, vous n'avez rien pour puiser, la source est profonde, d'où auriez-vous donc de l'eau vive? Etes-vous plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits, qui vint jadis y boire lui-même , avec sa famille et ses troupeaux? — Jésus lui répondit: Quiconque s'abreuve à cette fontaine aura encore soif; mais l'eau que je donne étanche la soif pour jamais. Elle 1 Midi.
ouvre pour celui qui la boira, une source rejaillissant jusqu'à l'éternité. — Ah! Seigneur, s'écria la Samaritaine, donnez-moi de cette eau ! Je n'aurai plus jamais soif, et ne serai plus forcée de venir puiser à la source. — Jésus reprit : Allez chercher votre époux et revenez ensemble. — Je n'ai point d'époux , dit l'étrangère. — Et Jésus ajouta : Vous avez dit la vérité en répondant : Je n'ai point d'époux. Car vous avez eu cinq maris , et celui que vous avez maintenant n'est pas le vôtre. C'est donc la vérité que vous venez de dire. — La femme répondit : Seigneur, je vois que vous êtes un Prophète. Eclairez-moi donc sur ce point. Nos aïeux ont adoré Jéhovah sur cette montagne, et vous, Juifs, vous prétendez que Jérusalem est le seul lieu d'adoration et de prière. — Femme % répondit Jésus, croyezmoi. L'heure approche où vous n'adorerez le Père ni sur cette montagne, ni à Jérusalem. Vous, Samaritains, vous adorez ce que vous ne connaissez pas; mais nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des Juifs. Cependant l'heure approche, et elle est déjcà venue, oii les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. Tels sont , en effet , les adorateurs que demande le Père. Dieu est esprit, il faut que ses adorateurs l'adorent en esprit et en vérité. — Je sais, reprit la Samaritaine, que le Messie ou Christ va venir. Lors donc qu'il aura paru , il nous en-
* On peut rapproclier ce mot de rûvat , de l'expression identique rappelée au chapitre précédent, n° 18, Note.
seignera toutes ces choses. — Je suis le Messie, répondit Jésus; c'est le Messie qui vous parle. — En ce moment, les disciples revinrent et ils s'étonnaient de voir Jésus converser avec une Samaritaine. Cependant nul n'osa lui dire: Que demandiez-vous à cette femme el pourquoi lui parlezvous ! — Cependant l'étrangère laissa son urne , et courut à la ville, disant aux habitants : Venez voir un homme qui m'a révélé tous les secrets de ma vie. Ne serait-ce point le Christ? — Ils sortirent donc de la ville pour venir le trouver. Or les disciples avaient servi le repas, et priaient Jésus en disant : Maître, mangez. — Il répondit : J'ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas. — Les disciples étonnés se demandaient l'un à l'autre : Quelqu'un lui aurait-il apporté des provisions en notre absence ? — Mais Jésus reprit: Ma nourriture, c'est de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé pour accomplir son œuvre. Ne ditesvous pas : Encore quatre mois, et le temps de la moisson sera venu? Voici, moi, ce que je vous dis : Levez les yeux, voyez les campagnes ; elles blanchissent déjà sous les épis mûrs. Celui qui moissonne reçoit sa récompense, il recueille les gerbes pour la vie éternelle; eu sorte que, s'il y a joie pour celui qui sème, il y aura joie pour celui qui moissonne. En cela encore le proverbe est vrai : Autre est la main qui ensemence, autre la main qui moissonne. Je vous enverrai moissonner des champs qui ne furent point cultivés par vous; d'autres ont travaillé et vous mettrez le
Jésus
pied clans leur moisson. — Ainsi parla Jésus, Or, parmi les Samaritains de la ville, un grand nombre croyaient en lui, sur le témoignage de la femme qui disait : Il m'a révélé tous les secrets de ma vie ! — Etant donc venus le trouver, ils le prièrent de demeurer en ce lieu. Jésus y resta deux jours ; et le nombre de ceux qui crurent en lui, après avoir entendu ses discours, fut beaucoup plus grand. Ils disaient à la femme : Ce n'est plus sur votre parole que nous croyons. Nous l'avons entendu nous-mêmes, et nous savons. qu'il est véritablement le Sauveur du monde ^ »
11. La divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ éclate à chaque détail de cet épisode évangélique, avec une majesté chemin." simple et douce qui fait pâhr tous les commentaires. A la sixième heure du jour, alors que les feux du soleil à son midi dévorent la campagne embrasée , le Sauveur, fatigué de la route, vient s'asseoir au bord du puits de Jacob. « Ce n'est pas sans un mystère d'amour, dit saint Augustin, que Jésus, la force de Dieu, lui qui vient réparer toutes les défaillances, se soumet à la faligue du chemin. Est-il une puissance plus souveraine que celle du Yerbe, créant le monde sans effort ? Mais admirez ce miracle d'infirmité : Le Yerbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous ! La force du Clirist nous a créés , et l'infirmité du Christ nous régénère. La force appelait à la vie ce qui n'était pas encore, l'infirmité préserve ce qui est d'une perdition universelle;
^ Joann., iv, 1-4 i.
la force nous a créés , l'infirmité nous sauve. » La sixième heure des siècles avait sonné pour le genre humain, en marche à travers les six âges de l'histoire antique. Quel rude chemin n'a-t-il pas fourni , depuis le seuil de TEden jusque sous le fouet de Tibère ! Nul n'a étanché la soif de ce voyageur , errant dans les sables arides du paganisme , soupirant après les fontaines d'eau vive, demandant la vérité à tous les sages , se penchant au bord de toutes les doctrines, et retombant enfin , sous le poids du jour et de la chaleur, dans un morne désespoir. 0 Jésus, diviii époux de l'humanité, vous qui avez embrassé ses fatigues, ses misères et ses défaillances, toute mon âme vous adore, à cette fontaine de Jacob, creusée jadis par le Patriarche, et d'où vont jailUr à votre voix des torrents de grâce , de rafraîchissement et de paix ! Les disciples, dans leur affection tout humaine encore , sont allés à la ville de Sichar, acheter les modestes provisions qu'ils veulent offrir à leur maître pour son repas. Cependant Jésus a une faim et une soif inconnues ; il a soif des âmes , il a faim de cette moisson spirituelle, dont les épis mûrs blanchissent parmi les nations ; il est affamé du salut du monde ! jénusicdivin 12. Mais les tendresses infinies et les condescendances des âmes, divincs qui s'allient, dans son cœur, avec cette faim et cette soif incommensurables , qui pourra jamais les comprendre ! « Donnez-moi à boire, r> dit-il à la Samaritaine,' qui descend, son urne sur l'épaule, pour puiser l'eau vive.
CIIAP. V. — LA SAMARITAINE. 371
Telle est encore, et telle sera, jusqu'à la fin des siècles, la prière de Jésus. Il est le divin solliciteur des âmes ; à chacune d'elles, il adresse la même parole. A Philippe, il dit : « Suis-moi; » à Nathanaël, il montre les cieux ouverts et les Anges montant et descendant sur la têle du Fils de l'homme : àNicodème, il découvre cette exaltation de la croix, qui soulèvera le monde dans un élan divin ; aux convives do Cana , il offre le vin excellent de l'Evangile , remplaçant l'eau dégénérée dont les Pharisiens remphssent leur coupe doctorale ; mais à chacun il demande son âme, et redit comme à kx Samaritaine : a Donnez-moi à boire ! » L'étrangère « ignore le don de Dieu. » Elle est semblable à toutes les âmes égarées et pécheresses, qui ont entendu, et qui entendront encore la parole du divin Maître. Des abîmes de séparation se dressaient entre la Samaritaine et le Juif inconnu qui lui adresse cette prière. L'anathème du Sanhédrin frappait tout Juif qui osait communiquer avec un Samaritain. Les relations commerciales étaient seules exceptées de la malédiction. Du reste, le prêtre de Jérusalem, qui accueillait pour le Temple Tollrande d'un païen , rejetait avec horreur celle d'un enfant de Samarie. Ainsi, à travers des abîmes de préjugés, d'erreurs et de haines, la voix de Jésus-Christ frappe tous les jours à la porte des consciences. Elles lui répondent comme la femme de Sichar : « Est-ce bien vous, un Juif, qui demandez à boire à une Samaritaine? Les Juifs n'ont rien de commun avec
nous. y> Ainsi on repousse la prière du Dieu inconnu qui a soif des âmes, on. écarte ce solliciteur Tout-Puissant, comme un importun, comme un ennemi. Dans l'histoire d'une conversion , au bord du puits de Jacob , nous avons l'histoire de toutes les conversions. C'est au hasard que la Samaritaine attribuait sans doute la rencontre du divin étranger 5 de même, c'est le hasard qui semble pour la première fois mettre une conscience humaine en face de la divinité oubliée ou méconnue du Sauveur. Mais en réalité, Jésus attendait la Samaritaine , au puits de Sichar ; de même qu'il attend toujours et prépare l'occasion d'atteindre le pécheur, aux sources de la Pénitence. Les résistances de l'âme qui se débat sous le coup victorieux de la grâce , les objections de l'incrédulité, du rationalisme, de la fausse science, sont exactement celles de la Samaritaine. « D'où prendrez-vous cette eau vive? Vous n'avez rien pour la recueillir et le puits est profond. Etes-vous plus grand que Jacob, notre père, qui l'a creusé, nous en a fait don, et s'y est abreuvé, lui, sa famille et ses troupeaux? » Le puits de Jacob avait plus de trente mètres de profondeur \ L'eau vive, qu'il renfermait, ainsi nommée par opposition aux dépôts stagnants des eaux pluviales qu'on recueille en
* Prope civitatem Sichem, quœ nunc Neapolis dicitur, Ecdcsia quadrifida est , hoc est in modum crucis facta , in cujiis medio fojis Jacob habetur, quadraginta cubitos altus, de quo Dominus aquas à Samaritanà muliere petere dignatus est. (Beda, De Locis sanctis, cap. XV. Cf. Baronius, Annal. EccL, tom. 1, p. T3.)
Palestine dans des citernes , était la seule ressource de la contrée. Voilà ce que la Samaritaine, interprétant les paroles de Jésus dans un sens matériel, lui objecte tout d'abord.
13. Et cependant Jésus avait dit : « Si vous connaissiez si sdres
donum Dei
le don de Dieu, si vous saviez quel est celui qui vous parle, et vous dit : Donnez-moi à boire , peut-être lui auriez-vous fait la même prière , et il vous eût donné de l'eau vive. » La Samaritaine ignorait que le Verbe incarné fût venu se donner lui-même au monde , et qu'il eût, par celte libéralité divine, transporté sur la terre toute la richesse des cieux. Quatre mille ans d'indigence, de misères et de dénûment, ont pesé sur l'humanité jusqu'à l'heure où le don de Dieu transforma la pauvreté en un trésor inépuisable, la souffrance en une source de joies immortelles. II en est encore ainsi dans les âmes. Le plus grand obstacle entre l'action réparatrice du Sauveur et une conscience égarée, c'est l'ignorance du don de Dieu. Fatal aveuglement qui plonge l'âme dans les ténèbres palpables du matérialisme. Cette source de vérité et de vie, que Jésus promet au pécheur, le pécheur la dédaigne, il en nie l'existence. Eh quoi! dit-il , la vérité , la vie ne cachent-elles pas leurs secrets à des profondeurs inexplorées? Le puits de la sagesse, de la vertu, est un abîme. Quels sont donc les moyens que le Christ emploie pour les faire jaillir'' Les plus grands génies de l'humanité ont ouvert, par leurs labeurs, des sources
qui suffisent à abreuver les intelligences. Est-ce que le Christ est plus grand qu'eux? — Telle est la réponse obstinée de l'orgueil humain qui ne connaît pas le don de Dieu; et Jésus ne se lasse pas de faire entendre son invitation mystérieuse : « Quiconque s'abreuve à l'eau de vos puits aura encore soif. Mais l'eau que je donne étanche la soif pour jamais ; elle ouvre à celui qui la boira une source vive, rejaillissant jusqu'à l'éternité. » L'eau du puits de Sichar , reprend saint Augustin, (c c'est la volupté recelée dans les ténébreuses profondeurs, où les hommes viennent la puiser dans l'urne des passions. Ils penchent l'urne sur l'abîme, pour y recueillir quelques gouttes de volupté et en abreuver leurs lèvres. y> Mais loin d'étancher la soif, ce breuvage allume dans les cœurs des flammes inextinguibles. Si Jésus promettait aux altérés des plaisirs et des joies de ce monde l'eau d'une volupté toujours rBuaissante et toujours satisfaite, ils répondraient encore avec la Samaritaine : « Ah! Seigneur! donnez-moi de cette eau! » Mais les torrents d'eau vive que Jésus ouvre dans les âmes ne sont point de cette nature. La femme de Samarie va bientôt en faire l'expérience et abjurer son erreur. La remière '^^- Jusqu'ici, le dialoguc s'est maintenu, dans un pab°rJd^°p°ufts rallélisme rigoureux , entre les préoccupations toutes matérielles de l'étrangère et les sommets divins où chaque réponse de Jésus le relève. Les Samaritains, dit le docteur Sepp , croyaient qu'une multitude de sources , descendant
CHàP. V. — LA SAMARITAINE. 375
de la montagne sainte de Garizim , traversaient la plaine dans leur cours souterrain, et allaient former, à quelques stades, un torrent qui roulait ses ondes au Jourdain. La femme de Sicliar se persuada que son interlocuteur allait ouvrir une de ces sources cachées et la faire jaillir à ciel ouvert. C'est dans cette pensée qu'elle s'écrie : « Maître, donnez-moi de cette eau, afin que je n'aie plus soif, et que je ne sois plus forcée de puiser ici à une telle profondeur. » Une dernière fois encore elle put s'imaginer, dans la naïveté de son interprétation , que l'inconnu avait besoin de secours pour fouiller le sol, et diriger sur la ville de Sichar une fontaine d'eau vive. Ce fut peut-être le sens qu'elle attacha d'abord à la parole de Jésus : « Allez, appelez votre époux et revenez ensem.ble. » Telle est encore l'injonction divine que le Christ adresse aux âmes qu'il veut soumettre à s'on empire. L'intelligence humaine n'a qu'un seul époux légitime, la vérité; mais combien ne contracte-t-elle pas d'unions adultères avec les passions, l'erreur et les sens pervertis ! Voilà pourquoi Jésus lui ordonne d'appeler à son tribunal et de passer en revue tous les tyrans, dont elle a successivement, comme la Samaritaine, accepté, rompu et repris les chaînes. La femme de Sichar vivait au milieu d'un peuple où le divorce et la polygamie étaient devenus la loi générale ; l'esprit de l'institution mosaïque avait été abandonné, et la sainteté du mariage n'était plus respectée. Quand le Sauveur lui parle de son époux , la Saraari-
taine répond : « Je n'en ai point. » De mêaie, dans sa confusion et son repentir, l'âme pécheresse s'écrie : Je n'ai point d'époux. J'ai prostitué mon amour à des passions d'ignominie, à toutes les erreurs, à tous les désordres, à toutes les hontes. L'un après l'autre , ces tyrans m'ont laissée à ma solitude et à mon désespoir. J'ai promené mon esclavage dans toutes les régions du mensonge ; je n'ai embrassé que des illusions , je n'ai trouvé que des remords ; il n'est que trop vrai, je suis une adultère et je n'ai point d'époux. Voilà la confession de l'àme pénitente, semblable en tous points à la confession de la Samaritaine, au bord du puits de Jacob. L'aveu , c'est l'expiation ; et la grâce , en ouvrant les sources d'eau vive du repentir , fait jaiihr la vérité, comme par torrents. « Je vois ! » s'écrie la Samaritaine , « Je vois ! » dit le pécheur repentant. Le rayon de la foi les illumine tous deux et les transforme : « Maître, je vois que vous êtes un Prophète ! » L'àme 15. A partir de ce moment suprême, où l'âme subjuguée
coaYertie.
a trouvé l'Epoux céleste, les préoccupations matérielles qui la dominaient disparaissent. Elle abandonne la coupe des passions, comme la Samaritaine laissa son urne au bord du puits de Jacob. Une nouvelle vie commence , avec Jésus pour guide. La foi ne suffît pas, il y faut joindre les œuvres , et les œuvres elles-mêmes appellent une direction. c( Nos pères ont adoré sur celte montagne , dit la pécheresse convertie. Les Juifs prétendent que Jérusalem est
eUAP. V. — LA SAMARITAINE. 377
le lieu Je radoration. » Tel était, réellement, le point capital qui constituait le schisme des Samaritains. Le mont Garizim était pour eux la montagne de Sion, ils l'opposaient au Temple ; ils en attendaient le salut ; ils croyaient que le Messie devait naître de laraced'Ephraïm, leur aïeul; et la prophétie, resplendissante de clartés, que Jacob mourant avait adressée à Juda, leur semblait moins significative que la bénédiction donnée par le Patriarche au second fils de Joseph. Ainsi, l'Ecriture, parole divine, livrée aux caprices de l'interprétation privée, était détournée par eux dans le sens de leurs préjugés et de leurs erreurs. Hélas! il en est encore de même pour toutes les intelligences qui s'arrogent le droit du libre examen, et refusent de se soumettre à l'autorité divinement constituée, avec la mission d'expliquer le véritable sens de la Révélation divine. Sous le Testament Ancien, cetîe autorité résidait dans les Prophètes, le Sacerdoce et les docteurs Juifs. Yoilà pourquoi Jésus répond à la Samaritaine : « Pour vous , vous adorez ce que vous ne connaissez pas, mais nous, Juifs, nous adorons ce que nous connaissons. Le salut vient de la Judée. » C'est-àdire : L'interprétation des Juifs est la seule vraie ; le Salut, le Messie, le Christ vient de Bethléem-Ephrata, comme ils l'afjBrment. Jésus ne dit pas : Il viendra; mais « Il vient : » Yenit. C'est qu'en effet, la tige de Jessé avait déjà produit son rejeton divin, et le Messie , né à Bethléem, était en ce moment assis au bord du puits de Jacob. Que de fois l'E-
378 HISTOIRE DE NOTRE-SEIGNEDR JÉSUS-CHRTST.
glise catholique , divinement établie , sous le Testament Nouveau, pour garder le dépôt des Ecritures, a redit les mêmes paroles aux âmes égarées dans les sentiers du schisme ou de l'hérésie! Que de Samaritaines, dans la suite des âges, sont revenues lui demander les sources d'eau vive, depuis les sectes oubUéesde Saturnin, de Manès et d'Arius, jusqu'à celles de Luther et de Calvin ! Le schisme, l'hérésie ne prescrivent jamais contre sa maternelle autorité. Toujours assise, comme son divin Epoux, au bord du puits de Jacob , l'Eglise attend les âmes , altérées de vérité , pour leur ouvrir les fontaines qui rejaillissent jusqu'à la vie éternelle.
Miracle de la 16. Mais avec quelle majesté le Sauveur achève de dissi-
Prophétie.
per les nuages dans l'âme convertie ! «Femme, croyez-moi, dit-il à la Samaritaine, l'heure approche, et elle est déjà venue, où vous n'adorerez le Père ni sur cette montagne, ni à Jérusalem. Les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, parce que Dieu est Esprit, et ceux qui l'adorent doivent l'adorer en esprit et en vérité. » 11 y a, dans ces paroles, une prophétie et une doctrine. La prophétie, au moment où elle fut prononcée, dépassait toutes les conjectures du génie humain; elle constitue un miracle de premier ordre, et transporte l'intelligence dans les plus hautes sphères du surnalurel. Nous sommes ici en présence d'un fait incontestable , dont les données sont positives : l'incrédulité peut palper le miracle, toucher du doigt le
surnaturel, et, comme saint Thomas, mettre la main sur la divinité. Toutes les objections accessoires contre l'authenticité, la véracité , la crédibilité évangéliques n'ont rien à faire ici. La question se pose au-dessus de tous les incidents, elle se formule en termes clairs et précis. Un homme, parlant à la Samaritaine sur le bord du puits de Jacob, pouvait-il, à cette époque, avec la moindre apparence de probabilité, affirmer que « l'heure était venue où les vrais adorateurs n'adoreraientJéhovah, ni à Jérusalem, ni sur la montagne de Garizim ? » Qu'on attribue cette parole à Jésus-Christ lui-même , ou qu'on en fasse honneur à son historien, la question ne change pas ; le miracle reste le même, et la prophétie n'en subsiste pas moins. En effet, il était de toute impossibilité, à l'intuition du plus sublime génie, de prouver, de prédire et d'affirmer comme imminente cette grande révolution religieuse. Accomplie aujourd'hui, nul ne songe à la contester. Mais alors , quand, de tous les points du monde, les Juifs accouraient aux fêtes pascales de Jérusalem ; quand tous les bouleversements politiques avaient passé sur l'univers, sans altérer ni modifier leur croyance et leur culte ; quand les somptueuses constructions du Temple, commencées par Hérode , n'étaient pas même achevées; quand les fils d'Israël, établis dans toutes les contrées de l'empire romain , prélevaient sur leurs richesses le tribut annuel qu'ils envoyaient à Jéhovah, et que, trois fois le jour, le visage tourné du côté
de Jérasalem absente , ils invoquaient le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, c'est alors qu'un homme eût psé dire : « L'heure approche, et elle est déjà venue, où les \rais adorateurs n'adoreront plus le Père à Jérusalem ! « La race Juive est immortelle ; qu'on veuille bien y réfléchir. Elle est la seule, parmi les races humaines , qui ne se soit jamais éteinte. En ce moment, elle est partout : mais depuis dix-huit siècles, « les vrais adorateurs n'adorent plus le Père, » ni sur les hauteurs de Sion, ni sur la montagne de Garizim. Le rationalisme, qui veut faire constater des miracles par des commissions de savants, d'historiens et de chimistes, peut faire, s'il lui plaît, contrôler le miracle permanent de cette prophétie.
Miracle 17. Il y pourra joludrc le miracle de la doctrine , car
de la
doctrine, l'histoire de Jésus-Christ tout entière se meut dans le surnaturel, comme dans une atmosphère divine. A l'heure où le Messie conversait avec la Samaritaine, dans ce dialogue qui se renouvelle à tous les instants du jour et sur tous les points de l'espace pour les âmes repentantes, le sacrifice sanglant était la loi universelle de tous les cultes. Des flots de sang rougissaient les temples ; les couronnes de fleurs n'étouffaient pas les mugissements des victimes sacrées ; le César Tibère, souverain pontife de Rome, fouillait de ses mains les entrailles palpitantes; les bœufs aux cornes dorées, les brebis et les génisses fournissaient leur graisse aux holocaustes et leur chair aux hécatombes. Immolation,
dans toute l'histoire antique, est synonyme d'adoration. Pour adorer Dieu, on versait le sang. Du sang sur les autels de l'Egypte, de la Phénicie , de la Chaldée, de la Babylonie, de l'Inde et de l' Asie-Mineure ; du sang sous les colonnes du Parlliénon , à Athènes ; sous la coupole du Panthéon, à Rome ; sur la pierre des Druides, dans les Gaules, et sous l'épais feuillage des forêts de la Germanie. Du sang partout! Le Samaritain immolait sur les hauteurs du Garizim, pendant que le prêtre de Jérusalem accomplissait les sacrifices mosaïques à la porte du Temple. Tel était l'aspect religieux du monde, alors que Jésus dit à la Samaritaine : « L'heure approche et elle est déjà venue où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. » Non plus, ajoute un interprète, dans les ombres des victimes ensanglantées, mais dans la vérité du sacrifice de Jésus-Christ, prêtre et victime ; non plus selon les rites grossiers et charnels des cultes figuratifs, mais selon l'Esprit divin, descendu sur la terre pour en renouveler la face , et dans la vérité du Verbe incarné, qui a réalisé toutes les figures et accompli sur le Calvaire le sacrifice vraiment expiatoire dont tous les autres n'étaient que le prélude. Jetez maintenant un regard sur le monde. Où sont les sacrifices sanglants? Qui croirait aujourd'hui adorer Dieu, en égorgeant un animal inoffensif ? Le couteau sacré est tombé des mains du prêtre ; tous nos autels sont purs et le sang des taureaux et des génisses ne les rougit plus. Mais, ainsi que l'avait
prédit le P rophète : « Depuis le lieu où se lève l'aurore jusqu'à l'occident, le nom du Seigneur est grand parmi les nations. Sur tous les points de la terre , on lui offre en sa^ orifice une oblation immaculée , et sa gloire s'étend d'un pôle à l'autre ^ «L'autel Eucharistique, le sacrifice non sanglant où s'immole chaque jour, « en esprit et en vérité, l'Agneau de Dieu qui efface les péchés du monde, » voilà la forme divine d'adoration que Jésus apportait au monde. 11 en révèle le mystère à la Samaritaine, comme il le fait encore, chaque jour, pour l'âme repentante. L'une et l'autre sont conviées à ce banquet délicieux , qui fait oublier la coupe des passions et son breuvage empoisonné. Et le Messie parle toujours au pécheur, comme à la Samaritaine: « Je suis le Christ; c'est lui-même dont vous entendez la voix. »
Conclusion. 18. Tel est le sens du divin entretien de Jésus avec la Samaritaine au bord du puits de Jacob ; dialogue toujours vivant, toujours nouveau, toujours immortel. Les disciples au retour, s'étonnent de voir leur Maître converser avec cette étrangère , et enfreindre sans scrupule , les rigoureuses prescriptions relatives à une race schismatique. Que d'étonnement de ce genre la grâce victorieuse de Jésus-Christ n'a-t-elle pas ménagés à l'Eglise, depuis que la conversion de la femme de Sichar est devenue le type de toutes les conversions ? Les disciples ne comprennent pas encore la ^ Malac, XI, il.
CnAP. V. — VOCATION DÉFINITIVE DE PIERRE. 383
mission du Sauveur du monde. Jésus la leur explique dans la magnifique parabole du Moissonneur. Il ouvre , sous leurs yeux , l'horizon de l'avenir. Plus de distinctions de naissance, de races ni de cultes. Les nations, mûres pour la moisson divine, sont des gerbes spirituelles que les Apôtres iront recueillir et amener dans les greniers du Père de famille. Et, comme pour leur donner à la fois l'exemple et le précepte, il récolte lui-même, sur son chemin, la moisson d'àmes que la nouvelle convertie dépose à ses pieds. La Samaritaine ne peut contenir les élans de son ardeur et de sa foi, elle court à Sichar, parle à tous les habitants de son bonheur, des merveilles de grâce dont elle a été l'objet. « Venez , dit-elle , voir un homme qui m'a révélé tous les secrets de ma vie I » Ils viennent, ils entendent la parole de Jésus, ils croient et proclament leur foi nouvelle en s'écriant : « "Voilà le Sauveur du monde! » L'histoire de l'Eglise et de ses triomphes est tout entière dans le récit évangélique de Jésus au puits de Jacob.
§ III. "Vocation définitive de Pierre.
19. « Après deux jours passés avec les habitants de Si- Le sis de char, dit l'Evangéliste, Jésus quitta ce lieu et se dirigea royai de
Capharnaùm.
vers la Galilée. 11 ne voulut point s'arrêter à Nazareth *. Nul prophète, disait-il , en s' appliquant à lui-même ce témoignage, n'est en honneur en son pays. Arrivé en Gali- ' Relictà civitate Nazareth. (Matth., iv, 13.)
lée, il y fut accueilli avec joie par les Galiléens qui s'étaient rendus à Jérusalem , pour la fête de Pâques et avaient été témoins de ces miracles. Jésus revint donc à Cana, la cité galiléeune où il avait changé l'eau en vin. Or il y avait à Capharnaûm un officier royal ' dont le fils était malade. Cet officier, apprenant l'arrivée de Jésus en Galilée, vint le trouver et le suppliait de descendre à Capharnaûm % pour guérir son fils qui se mourait. Jésus lui dit : Si vous ne voyez des prodiges et des miracles, vous refusez de croire. — Mais le Père répondait : Seigneur, venez, avant que mon fils soit mort. — Allez , lui dit Jésus. Votre fils est plein de vie. — L'officier ajouta foi à cette parole et s'en alla. Comme il était en chemin, ses serviteurs vinrent à sa rencontre et lui dirent : Yotre fils se porte hien. — II. les interrogea sur l'heure précise où le mieux s'était fait sentir. — nier à la septième heure % répondirent-ils, la fièvre l'a quitté — Or c'était l'heure où Jésus avait dit au père :
1 Le Regulus de la Yulgate est représenté , dans le texte grec de saint Jean, par l'expression : Exaiiucb; (officier royal). Tel est, ainsi que la version syriaque le fait nettement comprendre , la véritable interprétation de ce terme. La ville de Capliarnaùra, sur les boi'ds du lac de Génésareth, à une distance d'environ vingt-deux kilomètres à l'orient de Cana, dépendait de la télrarchie de l'Iturée et de la Trachonitide , alors sous la domination de Philippe, fils d'Hérode le Grand, et frère d'Hérode Antipas.
2 Encore une de ces expressions qui portent avec elles un cachet irrécusable d'authenticité. Cana était située sur le plateau central des montagnes de Galilée , à un niveau beaucoup plus élevé que la ville de Capharnaiim, établie sur les bords du lac de Tibériade.
^ Une heure après midi.