LA BATAILLE DE GHAMPIGNEULLKS
bientôt en deux camps, et de toutes parts on prenait les armes. Dans ce conflit, le duc de Lorraine, Charles II,. se déclara pour son beau-père, tandis que les États voisins, les villes de Toul et de Metz, prenaient le parti de l'empereur dépossédé. Un prince français, Louis d'Orléans, frère du roi Charles VI, prit de son côté ouvertement en mains la cause de Wenceslas : il avait reçu de celui-ci en engagement la terre patrimoniale du Luxembourg et rêvait de se créer au nord-est de la France un état indépendant dont ce comté aiu*ait formé le noyau'. Il attira dans son alliance le duc de Bar Robert, Edouard, marquis de Pont, fils de celui-ci, et toute une série de princes voisins : les comtes de Nassau-Sarrebruck, de Sarrewerden, de Salm et le seigneur de Boulay (8 mai 1407) *.
Tous ces princes coalisés se jetèrent en 1407 sur la Lorraine, sous le commandement du maréchal de Luxembourg. Ils remontèrent la vallée de la Moselle, ravagèrent le temporel de l'évéché de Metz et bientôt se trouvèrent à Frouard. Le maréchal de Luxembourg envoya à Charles II des lettres de défi ; et, de façon assez insultante, il Tinvita à préparer pour lui et ses alliés un repas au palais ducal. Charles accepta le défi et il fut décidé que le combat aurait lieu entre Champigneulles et Nancy 5. Les Lorrains s'élancèrent sur l'ennemi, faisant retentir leur cri de guerre : Prény ! Prény ! Ils firent si bien que la victoire se déclara pour eux. Philippe de Nassau, Ferri de Sarrewerden,
I. Albert de Circourt, Documents luxembourgeois à Paris concernant le gouvernement du due Louis d'Orléans daus les Publications de l'Institut grand-ducal de Luxembourg. Section histonqiic, l. XL (1889), p. 53.
a. Traité d'Épernay, /. c, n®» a55 et a56. Cf. V. Sertais, Annales historiques du Barrais, t. II, p. 400.
3. Nous n'avons aucune narration contemporaine de la bataille de Cliampigneulles. Le récit des historiens lorrains provient de Jean d'Aucy. Ms. B. de Hancy 727 (81), P» a^S. ■ Apres que luy {le mnreschal de Lutrelbourg) et les seigneurs de sa ligue eurent persécuté aspremcnt le pais de Loheraine, les terres et possessions de Raoul de C^ucy, evesque de Metz, et le domaine de ceulx de Metz, [il] -envoya un héraut devers le duc Charles, et luy portoit ce héraut un gand de fer ensanglanté, le provocquant et appellant de la part de son maistre au duel et bataille singulier ; oultre luy commenda qu'il pourveust de toutes sortes et manières de viandes, parce qu'il falloit qu'il donnast a dyner a son maistre et a ses alliez. Le duc Charles de son costé accepta le gand, puis demanda si le mareschal vouloit combatre corps a corps ou bien avecq toute l'armée. A quoy le héraut respondit qu'il entendoit avec toute l'armée. Et pourtant Charles luy dict derechef qu'il acceptoit la bataille et que luy appartenant par le droict des armées (comme a provocqué) d'eslire le jour et lieu de la bataille, il eslisoit cette plaine qui est entre la rivière et la ville, et que dedans deux jours de la il yroit les y attendre. Apres ce defBement le marescbal avec ses alliez, son ost et sa gendarmerie se veint camper devant Nancey, lequel il assiégea de trois camps, et, le jour ensuivant, il essaya de donner l'assault a la ville. Mais le duc Charles sortit hors de la ville bien délibéré, et, ayant vistement pris l'armet en teste, feit sonner la bataille, qui aussitost se commença aspre et forte et longtemps doubteuse, non touteffois sans grande effusion de sang ; mais a la fm par ce (pie les Orleannoys de l'arriére garde ne secouroyent pas les premiers, les Loheraius se multiplians les rompirent et descooûrent tous et le mareschal demoura prisonnier, avecq toute la compaignie, lesquelz il {le duc) mena a Nancey et la leur donna a disner, non pas en son palais comme ilz luy avoient mandé, mais dedans prisons très fortes et très estroictes, desquelz pensoient bicntost estre délivrez et sans payer rançon par l'ayde du duc d'Orléans par la menée duquel ilz estoient venus contre le duc [en] telle entreprise. Mais autrement en adveint... » No«js ignorons à ({uelle source a puisé Jean d'Aucy : son récit a par quelques détails un caractère légendaire ; mais il est d'accord avec les pièces diplomatiques et, dans l'ensemble, il doit être vrai. (Ainsi Jean d'Aucy fait très bien connaître le nom des prisonniers.) Don Calmet, t. II. col. G6g, suit Jean d'Aucy. II en est de mémo de Ciievrikr, t. II, p. aaa, et de Servais, t. 11, p. 4^j, tous ces récits se copiant les uns les autres.
300 lIlSTOmE DE NANCY.
Jean de Salin', Bracquemoni, maréchal du duc d'Orléans*, furent fails prisonniers, et on leur servit, dans les prisons de la Crafle, le repas qu'ils avaient réclamé avec tant d'insolence (juillet 1407). On raconte que taudis que Charles se battait, sa femme Marguerite de Bavière, une des princesses les plus pieuses de son siècle, organisait à Nancy une procession, la suivait ellemême, pieds nus, fondant en larmes, implorant le secours du ciel sur les armes de son mari^ Une prière aussi fervente devait être exaucée.
Le duc Charles victorieux ravagea les terres de ses ennemis : les comtés de Salm, de Sarrewerden, de Sarrebruck ; mais le roi de France Charles VI s'entremit. Le 2 août, il appela le duc de Lorraine à Paris avant le i**^ septembre^, et lui donna un sauf-conduit pour lui et 120 personnes de sa suite. (Charles II se rendit à cet appel ; mais les négociations furent longues et pénibles 5. Elles furent interrompues par l'assassinat du duc d'Orléans, tué le 23 novembre par son cousin Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne. Le différend lorrain s'apaisa et, un à un, les seigneurs prisonniers dans la porte de la Craffe furent remis en liberté contre une forte rançon.
Le meurtre du duc d'Orléans allait précipiter la France dans une série de catastrophes inouïes. La guerre civile éclata en France, et l'Anglais profita de l'occasion pour envahir le territoire. A Azincourt il remporta le 25 octobre i4i5 une victoire complète et cette bataille allait, par contre-coup, décider de l'avenir du Barrois et de la Lorraine. En efl'et, dans cette journée, périrent le duc de Bar Edouard III, son frère Jean de Puisaye, son neveu Robert de Marie, et, de toute la postérité masculine, il ne restait plus qu'un oncle d'Edouard, le cardinal Louis de Bar, évêque de Châlons-sur-Marne. Louis, entré dans l'église, ne pouvait avoir d'enfants ; et, dès lors, le duché de Bar devait venir, à sa mort, à sa sœur Yolande, femme de Jean, roi d'Aragon. Elle n'avait elle-même qu'une fille, Yolande, qui était mariée à Louis II, duc d'Anjou^. Le cardinal Louis adopta (i4i9) le second fils de Yolande et de Louis II, le jeune René, comte de Guise; à l'ahié Louis devait revenir l'héritage paternel; au second, qui était alors âgé de onze ans, le Barrois.
Le duc Charles II de son côté ne laissait que des filles, A son aînée, Isabelle, a[)[)artiendra un jour la Lorraine. Or, n'était-il pas naturel qu'on songeât à unir René à Isabelle, à mettre ainsi sous la même domination la Lorraine et le