Chronique de Jean d'Aucy
2. Le 18 jauvier i4o8, Valcntinc Viscoiiti, duchesse d'Orléans, donne à Guillaume de Bracquemont a, 000 ccus d'or « pour lui aidier à paier la finance à laquelle il a été rais à raençoo par aucuns du pais de Lorraine ». (De Cihcouiit, /. c, n*» 263.)
3. Wassbbouro, f'> CGCGLIX. Vie manuscrite de Marguerite. Cette biographie, aujourd'hui perdue, parait avoir été écrite par son confesseur Ludolphe, de Sierck, chartreux. Sur Marguerite, ron Raderus, Bavaria sacra, t. III, p. 162; la note des Bullandistes, août, t. VI, p. 4» et la brochure de J. M. CuRiCQUE, Notice historique sur Marguerite de Bavière, Metz, 1864.
/|. De Cikcourt, /. c, n» 257.
5. Le sauf-conduit fut renouvelé le aG août. (De Cuicourt» n® 25g.) Cf. Jarry, La Vie politique de Louis de France, dur d'Orléans, p. 35/».
G. A. Lecoy de la Maucue, Le Hoi Hené. Paris, 187Ô, t. I, p. 53 et ss. ; Digot, HiMtoire de Lorraine, t. II, p. 329.
JEANNE d'arc A NANCY. 3oi
arrois et à mettre fin au long antagonisme des deux duchés? Le mariage fui ëcidé dans une entrevue qui eut lieu au château de Foug, près de Toul, le 0 mars i4i9'; et, le 24 octobre 1420% Henri de Ville, évéque de Toul, ionna, à la collégiale SaintrGeorges, la bénédiction à ces deux enfants, au milieu de grands témoignages de joie. < Les nopces furent faictes réalement on chastel de Nansi le Duc )», écrit Monstrelet ', et c'est pour la première bis que le nom de notre cité se trouve chez un chroniqueur. On augurait bien d'une telle union, et on comptait que le Barrois et la Lorraine resteraient àjamais unis, sous Tautorité des descendants de René et d'Isabelle. Mais le présent était fort triste; le 31 mai de cette année avait été signé le traité de Frayes qui livrait la France aux Anglais. Deux années plus tard, le jeune ïeori VI d'Angleterre était roi de France, tandis que Charles Vil, fils de ^rles VI, n'était que le roi de Bourges. La Lorraine fut entraînée en ces oalheurs et dévastée par des bandes guerrières tenant soit pour l'Anglais soit our le Français.
De cet abtme de misères la France fut tirée par l'énergie de tous ses habimls, par le courage éprouvé de ses généraux, par les perfectionnements de Eirtillerie, par les sacrifices d'argent que consentirent les États généraux et s États provinciaux, et aussi par le sublime dévouement d'une vierge, née ams la région lorraine. Précisément vers la fin du règne de Charles II, un isard amena Jeanne d'Arc à Nancv et son histoire est liée à celle de notre iUe.
Elle venait d'entendre à Domremy ses voix. Elle s'était rendue à Vaucouurs, la capitale de cette petite châtellenie française enclavée entre la Lorûne et le Barrois. Là, elle avait été présentée au capitaine commandant au om de Charles VU, Robert de Baudricourt. Baudricourt, après avoir d'abord 3umé la jeune fille en dérision, après l'avoir ensuite fait exorciser, dans la ^nsée que l'esprit malin avait suscité ses apparitions, s*était résolu à informer e roi Charies et avait envoyé un messager à la cour de Chinon*. Pendant |u'on attendait son retour, en janvier 1429, Jeanne d'Arc fit quelques excurnons en Lorraine auprès des lieux consacrés à quelque saint célèbre. Elle se "cndit à la chapelle de Saint-Nicolas de Septfonds, située à 4 kilomètres environ au nord-ouest de Vaucouleurs^. Et c'est à ce moment que se place son *^oyage à Nancy.
Le duc Charles II lui-même semble l'avoir fait venir. Il avait entendu parler ■le la Pucelle, dont le renom s'était répandu dans toute la Lorraine. Il était ^*jà alors atteint de la maladie qui devait l'emporter deux années plus tard ; 'boulait guérir, et il pensait que celte jeune fille qui avait entendu des voix
'• t>0M Calmct, t. IIÏ, Pr., col. i8a.
*' Lt date exacte établie par Lecot de la Marche, p. 60. • Ed. DouËT d*Arcq (Société de l'Hisloire de France), t. IV, p. ai. ^* Sdiêo^i Luce^ Jeanne d'Arc à Domremy ^ p. CXCIII. ^' Voir p. 3oa, note 3.
3o2 HISTOIRE DE NANCY.
d'en haut, pourrait faire en sa faveur un miracle. Il la manda donc dans sa capitale, et, comme il ne s'était pas déclaré ouvertement pour la France et suivait une politique un peu ambicjuê, il la rassura en lui accordant un saufconduit'. Jeanne se fit accompagner jusqu'à Toul par Jean de Metz*, un homme d'armes qui avait eu foi dans sa mission dès le premier jour ; de Toul elle se rendit, par un détour, à Saint-Nicolas-de-Port^, pour y honorer les reliques de Tévêque ile Myra, devenu le patron de la Lorraine, et de là elle arriva à Nancy, sous la conduite de son cousin germain Durand Lassois^ Charles II, à qui on la présenta, consulta aussitôt Jeanne sur sa maladie. Et Jeanne répondit hardiment au duc qu'il devait changer de conduite, qu'il ne guérirait jamais, s'il ne quittait sa concubine et ne reprenait sa femme légitime, suam bonam conjugem'>. Le propos dans la bouche de Jeanne était hardi ; mais il s'explique. Jeanne, élevée à la campagne, n'avait point ces ignorances qu'on regarde souvent comme Tiiidicc d'un cœur entièrement pur; elle avait la vraie chasteté qui connaît le péril, mais qui connaît aussi le devoir. Elle avait pour toutes les femmes légères une haine profonde ; elle a toujours, dans les camps, été l'ennemie acharnée des ribaudes qui suivaient l'armée ; on conçoit toute l'aversion que lui causait la conduite scandaleuse du duc de Lorraine. Depuis quelques années, celui-ci, le mari de la douce Marguerite, s'était pris d'une passion folle pour Alison May, dont la mère vendait des légumes et des fruits dans une échoppe voisine du palais ducal, et dont le père, connu de tous, était le chantre de la collégiale Saint-Georges. Le ï I janvier i425, il lui avait cédé par son second testament, et le 1 6 il lui confirmait par acte spécial, « nonobstant qu'elle fut bâtarde, fille naturelle et illégitime de pr^tre^ », la maison qu'elle habitait, avec une grange en dépendant, avec les meubles, la vaisselle d'or et d'argent?. Cette maison était sise
I. Ex salvo conductu domini Karoli ducis Lotharinqiœ, ipsa puella ivit locutum dicto domino duci. Procès de réhabilitalion. {Procèit de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc, cdil. Quiciœ- RAT, t. H, p. 457.)
a. Déposition de Jean de Metz, /. /. : et ivit secum idem testis usque ad civitatem Tullensem.
3. Déposition de Bertrand de Poulangy : Et postquam ipsa Johanna fuit in peregrinagio in sanclo Nicolao et exstitit versus dominum ducem Lotharingiœ qui eam cum salvo conductu yoluerat yidere. (QuiciiFRAT, t. II, p. /|57.) La déposition de Catherine, femme de Henri le Roycr, t. II, p. 44?» ww* montre Jeanne d'Arc se rendant à Saint-Nicolas, sur la route de France. Ici il nous parait s'agir de Saint-Nicolas de Septfonds. Les deux textes peuvent se concilier comme nous TavoDS fait. Cf. G. w Braux, Jeanne d'Arc à Saint-Nicolas, 1889.
4. Le témoin dépose que Jeanne lui montra les quatre sous que venait de lui donner le duc de Lorraine, t. II, p. 444*
5. Déposition de Marguerite de Touroulde, chez qui Jeanne avait logé trois semaines à Bourges : Et audivit dici ab eadcm Johanna quod dux Lotharingia*, qui habebat quamdam infirmitalem, volait eam videre ; et cum eodem locuta fuerat ipsa Johanna, et eidem dixerat quod se maie regebat, ci ({uod numquam sanaretur uisi se emcndarct, eumdemque exhortaverat ut ipse reciperet suam bonan conjugem. (Quiciierat, t. III, p. 87.)
6. Il était interdit aux bâtards, surtout aux enfants de prêtres, de posséder en Lorraine.
7. DoM Calmet, t. III, Pr., col. 190. Conformément à ce qu'il annonce en ce testament, il hn d()nna des lettres spéciales le 16. L'acte à Paris, aux Archives nationales, KK, iii4i cité pv SiMÊoN LucF, o. /., p. C(^ note. M. Luce a lu à tort la rue Bouduté. Une copie moderne de cet acte A. D., B, 8ni, n° 38. Alison May ne ijarda pas cette maison; elle en donna la [wxipriêtë au chapitre
LA MAISON d'aLISON MAY. 'io'^
rue de la Boudièrc, c'esl-à-dire dans la partie de la Grande-Rue actuelle entre la place de Vaudéniont et la petite Carrière. Tel était l'engouement de Ciharles II pour elle qu'il voulait, dit-on, faire placer son imacje dans une
Saint^xeorges, le a août i4a^» et U reçut à cens pour a fr. Après sa mort, la maison devait être accensëe à ses héritiers et, à leur défaut, à Agnès et Jeannette, ses sœurs, comme il résulte de la pièce suivante : c Saichent luit que comme Aulison Mey de Nancey ail donner pour lousiours maix, pour et on nom de la chappelle que très hault, noible et puissant prince monsignour Charles duc de Lorrainne et marchis ait fondée ung chacun jours une haulte messe de nostre Oame, laquelle chappelle siet en Tenglise collegiaul monseigneur sainct George de Nancey a l'entrée du cuer a la senestremain, une maison avec lez usuaires davant et derrière appartenant a la dicte maison, séant en la ville de Nancey, et siet ycclle maison par davant en la rue de la Boudiere, entre une maison que fuit Euguenat le Tannour, que messire Tliiescellin chenoinne et elmonnier de la dicte englise sainct George tient ad présent d'une part, et une maison que fuit Jehan Morat le tannour, qu'estoit a Housson d'Escey le parmentier et qu'est a Wamairc parmentier monsignour le duc et a Aulison, femme audit Warnaire d'aultre part ; — et siet la dicte maison par derrière en la rue du Mollin entre Mengin Chechon le tannour d'une part et une partie de maison que fuit messire Humbert prestre, qu'estoit a Jehan Bertrand le courvizier et qu'est ad présent a la dicte Aulison d'aultre part ; — comme ceu et autres chozes apparent plus plennemenl par la lettre de la donnation que lez dis prevost et chappillre en ont par devers aulx sur ceu faictes. De la quelle messe lez dis prevost et chappiltres de la dicte englise sainct George ont la chierge de la faire deservir comme il appert par la fondation que faicte en est. De ceu est assavoir que lesdis prevost et chappiltres |)Our la dicte chappelle et pour la dicte englise sainct George ont recogneus et confesseis de lours pleinne voluntei qu'ilz ont laixier et ascencier pour lousiours maix en heritaige la dessudictc maison avec tous ses dis usuaires a la dicte Aulison et a ses hoirs yssans et procréez d'elle ; se nulz en avaient et après le trespassement d'elle et de ses hoirs, comme dessus est dit, ilz ont laixier et ascencier pour tousiours maix a Agnes et a Jcnnetle suers de la dicte Aulison et aux hoirs des dictes Agnes et Jeunette neiz et procréez en leaul mariaige. Et est fait cy dit laix et ascensement parmey ceu que la dicte Aulison et ses hoirs yssans d'elle comme dit est et les dictes Agnes et Jeunette sa suer et lours hoirs neiz et procréez en leaul mariaige que la dicte maison et ses dis usuaires tanront en paieront et renderont chacun an a tousiours maix la somme de dous frans de cens annuel et perpétuel, douzes gros monnoie coursable pour chacun frans, paiant chacun an a la dicte chappelle et a ceulx que seront tenus de la faire desservir scion le contenu de la dicte lettre de donnation, avec octz frans de cens que la dicte Aulisoo ait jai donnée a la dicte englise sainct Georges comme toutes les choses dessudictes apparent plus plennement par la lettres des oltz frans de cens et dez dis dous frans que les dis prevost et chappillre eu ont par de vers culx.Lesquelx deix frans de cens se doient paiier et paieront chacun an tant a la dicte englise comme a la dicte chappelle la moitié le jour de feste sainct Estenne londemain de Noël, et l'autre moitié le jour de feste sainct Jehan Baptiste sur la poinne du double ; laquelle maison en demouroil pour lez dis deix frans de cens et pour le double, s'il y encheoit, pour la démener aus us et coustumes du paiix. Et avec ceu ont promis lez dis prevost et chappiltre pour aulx et pour lours successours pour tousiours maix qu'ilz ne puent ne ne doient souffrir demourer nulz quclcuncques clienoinnes vicaires chappellains ne aultres personnes quelcuncques quel ([u'ilz soient en la dicte maison fors que la dicte Aulison, ses hoirs yssans d'elle et, après la dicte Aulison et ses dis hoirs, les dictes Agnes, Jennelte sa suer et lours hoirs neiz et procréez en loiaul mariaiges, parmey les dis deix frans de cens paiant chacun an par la forme et meniere dessus dicte. Et toutes lez chosez dessus dictes et une chescune d'icelles ont promis lez dis prevost et chappiltre pour aulx, pour lours successours, pour lours dictes englize et pour la dicte chappelle par lour serment donnei et soub l'obligation de tous lez biens de lour dicte englize en chiefz et en membrcz, meubles et heritaiges presens et advenir par tout, qu'ilz pourteront a tousiours maix bonne et leaul warentie de la dicte maison laixier et de ses usuaires a la dicte Aulison et a ses hoirs comme dis sunt et après le trespassement de la dicte Aulison et de ses hoirs, comme dit est, a la dicte Agnes, a Jeunette sa suer et a lours hoirs nez et procréez en leaul mariaige, contre tous et envers tous jusqucs a droit. En tesmoingnaige de veritey a la requeste dez dis prevost et chappiltres sunt ces présentes lettres seellees du seel du tabellion monsignour le duc de sa court de Nancey, saulf son droit et l'aultrui, et encor pour plus grant seurtei et pour estre lez choses dessus dictes plus fermes et estaubles, les dis prevost et chappiltres ont mis leur seelz pendant en cez présentes avec le seel dudit tabellionnaige de Nancey. Que furent faictes l'an de graice nostre Signour mil quaitres cens et vingts cinqs, le secon jour du moix d'aoust, presentz maistre Dédier de Ville, Soreillon, curey de Wahegney et maistre dez escoUes de Nancey et Aubertin de Nancey clerc fil le grand Jehan le tannour tcsmoingz ad ceu appelleis et requis. A. D., G, 359. Le parchemin replié portait autrefois trois sceaux. Il semble résulter de cette pièce (jue les bâtards de Charles I], Ferry de Bilstein, Jean Pillclipillc, Catherine et Isabelle ne sont pas les enfants d'Alison May, mais d'une autre maîtresse.
3o4 IIISTOUIE DE NANCY.
chapelle qu'il avail fondée à la coIIéf|iaIe Saint-Georyes ' ; il ordonna au sculpteur de donner ses traits à l'une des bergères qui devaient figurer dans un bas-relief représentant l'Adoration des Mages ^. Lie scandale était grand, et il n'est point étonnant que Jeanne, interrogée par le duc, lui ait répondu (lu'elle n'était point sorcière, qu'elle ne savait rien sur sa maladie ; s'il veut guérir, qu'il prie Dieu et observe ses commandements.
Charles II suivit-il les conseils de Jeanne d'Arc? Peut-être essaya-l-il de se débarrasser du péché ; mais le péché fut le plus fort. Quand il mourut, deuxannées plus tard, Alison May était encore toute-puissante. Il y eut contre la maltresse insolente un soulèvement populaire, aussitôt qu'on apprit le décès du duc. « Mort il fut, incontinent elle fut prinse », dit la Chronique de Lor^ raine^. On la promena avec ignominie sur une charrette par les carrefours de la ville. On lui jeta de la boue au visage ; puis secrètement on fit périr la maîtresse jadis toute puissante. Marguerite de Bavière du moins fut étrangère à ces représailles ; elle vécut d uis la retmitc, tout adonnée à ses œuvres de charité ; elle fonda des hôpitaux à Einville et à Sierck et contribua à créer le monastère des Clarisses de Pont-à-Mousson et la chartreuse de Rethel-».
Jeanne ne réussit donc pas à faire renoncer Charles II à ses amours illégitimes. Elle fut un peu plus heureuse sur un autre point, sans l'être complètement. Elle cherchait à gagner le duc de Lorraine à la cause du roi légitime de France. (!!harles malade ne pouvait plus monter à cheval lui-même. Mais il avait auprès de lui son gendre, René d'Anjou, âgé alors de vingt ans, et qui venait de s'illustrer dans des expéditions contre le comte de Vaudénionl et la ville de Metz. Qu'il lui donne ordre de conduire Jeanne en France auprès du dauphin, et la Pucelle priera Dieu avec ardeur pour sa guérison^! Jeanne n'obtint rien immédiatement; mais, aussitôt après ses premières victoires, René, de l'assentiment du duc Charles, se déclara pour la France; il arriva sans doute trop tard pour assister au sacre de Reims; mais, le 3 août 1429, il envoya au régent d'Angleterre Bedford déclaration quHl ne voulait plus entretenir aucun rapport fivec les Anglais^, et bientôt il réunit ses troupes à celles du Fran(;ais Barbazaii, pour chasser les ennemis des places qu'ils occupaient encore en Champagne?.
1. Jka>- tt'AucT, ms. cité, f^ 353 v^ : a £t au uoui de la glorieuse vierge Marie feit édifier ea Teglise de saincl George de Nanccy une chapelle, laquelle il dota et enrichit grandement pour oootiiiucr le service divia en icelle, tous les jours au malin et a heure déterminée avecq chantres et choses faictes en musique, Ics(iuelz il aymoit grandement, b
2. C'est du moins une tradition (}ui avait cours à Nancy. (Lionnois, I, g6, et Lepaok, La CollègiaU Saint-Georges, l. c, p. i88). Deux autres figures représentaient le duc et sa femme légitime Marguerite de Bavière. CF. Bai>el, Jeanne d'Arc à Nancy, Orléans, 1890, pp. 35 et 36.