‹ Histoire de NapoleonChapitre 2 sur 33 · I.E GÉNÉRAL BONAPARTE · texte numérisé non relu

I.E GÉNÉRAL BONAPARTE

« Réunir Kellermann à moi , c'est vouloir tout perdre. Je ne puis pas servir volontiers avec un homme qui se croit le meilleur tacticien de l'Europe : d’ailleurs, je crois qu'un mauvais générai vaut mieux que deux bons. La guerre est comme le gouvernement , une affaire de tact. »

Puis il fait son entrée solennelle à Milan , où , tandis que le Directoire signe à Paris le traité de paix, négocié par Salicetti à la cour de Turin , que les négociations entamées avec Parme se terminent, et que celles avec Naples et Rome s'ouvrent, il se prépare à la conquête de la haute Italie.

• La clef de l’Allemagne , c’est Mantoue : c’est donc Mantoue qu’il faut enlever. Cent cinquante pièces de canon , prises au château de Milan , sont dirigées sur cette ville : Serrurier en emporte les dehors; le siège commence.

Alors le cabinet de Vienne sent toute la gravité de la situation : il envoie au secours de Beaulieu vingt-cinq mille hommes sous les ordres de Quasdanowitch, et trentecinq mille sous ceux de Wurmser. Un espion milanais est chargé des dépêches qui annoncent ce renfort , et s’engage à pénétrer dans la ville.

L’espion tombe dans une ronde de nuit commandée par l’aide de camp Dermoncourt, et est amené au général Dumas. Vainement on le fouille , on ne trouve rien sur lui. On est prêt à lui rendre la liberté , lorsque, par une de ces révélations du destin , le général Dumas devine qu’il a avalé ses dépêches : l’espion nie ; le général Dumas ordonne qu’il soit fusillé : l’espion avoue; il est remis à la

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garde de l’aide de camp Dermoncourt , qui , au moyen d’un vomitif administré par le chirurgien-major , devient possesseur d’une boulette de cire de la grosseur d’une bille de grès. Elle renferme la lettre de Wurmser, écrite sur parchemin avec une plume de corbeau. Cette lettre donne les plus grands détails sur les opérations de l’armée ennemie. La lettre est envoyée à Bonaparte. Quasdanowitch et Wurmser se sont divisés.: le premier marche sur Brescia , le second sur Mantoue. C’est la même faute qui a déjà perdu Provera et d’Argentau. Bonaparte laisse dix mille hommes devant la ville , se porte avec vingt-cinq mille au devant de Quasdanowitch , qu'il rejette dans les gorges du Tyrol après l'avoir battu à Salo et à Lonato ; puis aussitôt se retourne vers Wurmser , qui apprend la défaite de son collègue par la présence de l’armée qui l’a vaincu. Attaqué avec l'impétuosité française, il est battu à Castiglione. En cinq jours les Autrichiens ont perdu vingt mille hommes et cinquante pièces de canon. Cette victoire a donné le temps à Quasdanowitch de se rallier : Bonaparte revient à lui , le bat à San-Marco , à Serravalle et àRoveredo; puis il revient, après les combats de Bas-

sano , de Rimolano et de Cavalo , mettre une seconde fois

le siège devant Mantoue , où Wurmser est entré avec les débris de son armée.

Là, pendant que les travaux s’accomplissent , des États se forment autour de lui et se consolident à sa parole * Il fonde les républiques cispadane et transpadane , chasse les Anglais de la Corse , et pèse à la fois sur Gênes , Yenise et le saint-siège , qu’il empêche de se soulever. C’est au milieu de ces vastes combinaisons politiques qu'il apprend

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l'approche d’une nouvelle armée impériale , conduite par Alvinzi ; mais il y a une fatalité sur tous ees hommes : la même faute commise par ses prédécesseurs , Alvinzi la commet à son tour. Il divise son armée en deux corps : l’un , composé de trente mille hommes qui , guidés par lui, doivent traverser le Véronais et gagner Mantoue ; l’autre , composé de quinze mille hommes qui , sous le commandement de Davidowich, s’étendra sur l’Adige. Bonaparte marche à Alvinzi , le joint à Arcole , lutte trois jours corps à corps avec lui , et ne le lâche qu’après lui avoir couché cinq mille morts sur le champ de bataille fait huit mille prisonniers et pris trente pièces de canon ; puis, tout haletant d’Arcole , s’élance entre Davidowich , qui sort du Tyrol, et Wurmser, qui sort de Mantoue, rejette l’un dans ses montagnes, l’autre dans sa ville; apprend sur le champ de bataille qu’ Alvinzi et Provera vont faire leur jonction , met Alvinzi en déroute à Rivoli , réduit , par les combats de Saint-George et de la Favorite , Provera à rendre les armes ; enfin , débarrassé de tous ses adversaires , revient vers Mantoue , la cerne , la presse „ l’étouffe et la force de se rendre, au moment où une cin- * quième armée , détachée des réserves du Rhin , s’avance conduite par un archiduc. Aucun affront ne peut échapper à l’Autriche : les défaites de ses généraux vont remonter jusqu’au trône. Le 40 mars 4797 , le prince Charles est battu au passage du Tagliamento : cette victoire nous ouvre les États de Venise et les gorges du Tyrol. Les Français s’avancent au pas de course par la voie qui leur est ouverte , triomphent à Lavis , à Trasmis et à Clausen , entrent dans Trieste, enlèvent Tarvis , Gradisca et Villach ,

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s'urcharnent à la poursuite de l'archiduc , qu'ils «'abandonnent que pour occuper les routes de la capitale de l'Autriche , et enfin pénètrent jusqu'à trente lieues de Vienne. Là , Bonaparte fait une halte pour attendre les parlementaires. Il y a un an qu'il a quitté Nice , et, dans cette année, il a détruit six armées, pris Alexandrie, Turin, Milan, Mantoue, et planté le drapeau tricolore sur les Alpes du Piémont , de l’Italie et du Tyrol. Autour de lui ont commencé de briller les noms de Masséna , d’Augereau , de Joubert, de Marmont, de Berthier. La pléiade se forme , les satellites tournent autour de leur astre , le ciel de l'empire s’étoile !

Bonaparte ne s'était pas trompé : les parlementaires arrivent. Léoben est fixé pour le siège des négociations. Bonaparte n'a plusbesoin des pleins pouvoirs du Directoire. C’est lui qui a fait la guerre , c'est lui qui fera la paix, f Vu la position des choses, écrit-il, les négociations même avec l’Empereur sont devenues une opération militaire. * Néanmoins cette opération traîne en longueur ; toutes les astuces delà diplomatie l'enveloppent et le fatiguent. Mais un jour arrive où le lion se lasse d'être dans un filet. Il se lève au milieu d'une discussion , saisit un magnifique cabaret de porcelaine, le brise en morceaux et le foule aux pieds ; puis , se retournant vers les plénipotentiaires stupéfaits : « C’est ainsi que je vous pulvériserai tous , leur dit-il , puisque vous le voulez. » Les diplomates reviennent à des sentiments plus pacifiques ; on donne lecture du traité. Dans le premier article, l’Empereur déclare qu’il reconnaît la république française : « Bayez ce paragraphe , s’écrie Bonaparte ; la république française est comme le

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soleil sur l'horizon : aveugles sont ceux-là que son éclat if a point frappés î »

Ainsi , à l’âge de vingt-sept ans, Bonaparte tient d’une main l’épée qui divise les États , et de l’autre la balance qui pèse les rois. Le Directoire a beau lui tracer sa voie , il marche dans la sienne : s’il ne commande pas encore , il n’obéit déjà plus. Le Directoire lui écrit de se rappeler que Wurmser est un émigré : Wurmser tombe entre les mains de Bonaparte r qui a pour lui tous les égards dus au malheur et à la vieillesse : le Directoire emploie vis-à-vis du pape des formes outrageantes. Bonaparte lui écrit toujours avec respect et ne l’appelle que le très-saint-père : le Directoire déporte les prêtres, et les proscrit ; Bonaparte ordonne à son armée de les regarder comme des frères et de les honorer comme des ministres de Dieu : le Directoire essaye d’exterminer jusqu’aux vestiges de l’aristocratie , Bonaparte écrit à la démocratie de Gênes pour blâmer les excès auxquels elle s’est portée à l’égard des nobles , et lui fait savoir que , si elle veut conserver son estime , elle doit respecter la statue de Doria.

Le 15 vendémiaire an vi , de traité de Campo-Formio est signé , et l’Autriche , à laquelle on laisse Venise , renonce à ses droits sur la Belgique et à ses prétentions sur l’Italie. Bonaparte quitte l’Italie pour la France ; et le 15 frimaire de la même année (5 décembre 1797) , il arrive à Paris.

Bonaparte était resté absent deux ans, et, dans ces deux ans, il avait fait cent cinquante mille prisonniers , pris cent soixante et dix drapeaux, cinq cent cinquante pièces de canon , six cents pièces de campagne , cinq équipages de

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pont , neuf vaisseaux de 64 canons , douze frégates de 52, douze corvettes et dix-huit galères : de plus , après avoir, comme nous l’avons dit, emporté de France deux mille louis , il y avait ,• à plusieurs reprises, envoyé près de cinquante millions : contre toutes les traditions antiques et modernes, c’était l’armée qui avait nourri la patrie.

Avec la paix , Bonaparte avait vu arriver le terme de sa carrière militaire. Ne pouvant rester en repos , il ambitionna la place de l’un des deux directeurs qui allaient sortir. Malheureusement , il n’avait que vingt-huit ans : c'était une violation si grande et si prompte de la constitution de l’an ni qu’on n’osa pas meme en faire la proposition. Il rentra donc dans sa petite maison de la rue Chantereine, luttant d’avance , par les combinaisons de son génie , contre un ennemi plus terrible que tous ceux qu’il avait combattus jusqu’alors, l’oubli, < On ne conserve à Paris le souvenir de rien , disait-il ; si je reste longtemps oisif, je suis perdu. Une renommée, dans cette grande Babylone , en remplace une autre; et l’on ne m’aura pas vu plus de trois fois au spectacle qu’on ne me regardera même plus. >

C’est pour cela qu’en attendant mieux il se fit nommer membre de l’Institut.

Enfin, le 29 janvier 1798, il dit à son secrétaire: c Bourrienne , je ne veux pas rester ici , il n’y a rien à faire; ils ne veulent entendre à rien. Je vois que , si je reste , je suis coulé dans peu. Tout s’use ici : je n’ai déjà plus de gloire. Cette petite Europe n’en fournit pas assez : c’est une taupinière. Il n’y a jamais eu de grands empires et de grandes révolutions qu’en Orient , où vivent six cent

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millions d'hommes. Il faut aller en Orient, toutes les grandes renommées viennent de là. •

Ainsi, il lui faut dépasser toutes les grandes renommées. Il a déjà fait plus qif Annibal , il fera autant qu’ Alexandre et César ; et son nom manque aux pyramides , où sont inscrits ces deux grands noms.

Le 12 avril 1798, Bonaparte fut nommé général en chef de l’armée d’Orient.

Il n'a déjà , comme on le voit , qu’à demander pour obtenir : en arrivant à Toulon , il va donner la preuve qu’il n’a qu’à commander pour être obéi.

Un vieillard de quatre-vingts ans vient d’être fusillé la veille du jour où il arrive dans cette ville. Le 16 mai 1798,

il écrit la lettre suivante aux commissions militaires de la

neuvième division , établies en vertu de la loi du 19 fructidor :

< Bonaparte, membre de l’Institut national.

« J’ai appris, citoyens , avec la plus grande douleur, que des vieillards âgés de soixante et dix à quatre-vingts ans , de misérables femmes e'nceintes ou environnées d’enfants en bas âge , avaient été fusillés comme prévenus d’émigration.

« Les soldats de la liberté seraient-ils donc devenus des bourreaux?

« La pitié, qu’ils ont portée jusqu’au milieu des combats , serait-elle donc morte dans leurs cœurs ?

i La loi du 19 fructidor a été une mesure de salut public ; son intention a été d’atteindre les conspirateurs ,

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et non de misérables femmes , et non * des vieillards caducs.

« Je vous exhorte donc , citoyens , toutes les fois que la loi présentera à votre tribunal des vieillards de plus de soixante ans , ou des femmes , de déclarer qu’au milieu des combats vous avez respecté les vieillards et les femmes de vos ennemis.

< Le militaire qui signe une sentence contre une per- - sonne incapable de porter les armes est un lâche.

« Bonaparte. »

Cette lettre sauva la vie à un malheureux compris dans cette catégorie. Bonaparte s’embarque trpis jours après. Ainsi son dernier adieu à la France est l’exercice d’un acto royal , le droit de grâce.

Malte était achetée d’avance : Bonaparte se la fait livrer en passant; et, le 1 er juillet 1798, il touche la terre d’Égypte, près du fort Marabou, à quelque distance d’Alexandrie.

Dès qu’il apprit cette nouvelle , Mourad-Bey , que l’on venait chercher comme un lion dans son antre , appela à lui ses mameluks , laissa aller au courant du Nil une flottille de djermes , de canges et de chaloupes armées en guerre , et la lit suivre sur les bords du fleuve par un corps de douze à quinze cents cavaliers , que Desaix, qui commandait notre avant-garde , rencontra le 14 au village de Minieh-Salam. C’était la première fois , depuis le temps des croisades, que l’Orient et l’Occident se trouvaient face à face.

Le choc fut terrible : cette milice , couverte d’or ,

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rapide comme le vent, dévorante comme la flamme , chargeait jusque sur nos carrés , dont elle hachait les canons de fusil avec ses sabres trempés à Damas; puis, lorsque le feu partait de ces carrés comme d’un volcan, elle se déroulait, pareille à une écharpe d’or et de soie , visitait au galop tous ces angles de fer dont chaque face lui envoyait sa volée , et , lorsqu’elle voyait toute brèche impossible , elle fuyait enfin comme une longue ligne d’oiseaux effarouchés, laissant autour de nos bataillons une ceinture , mouvante encore, d’hommes et de chevaux mutilés, et elle allait se reformer au loin pour revenir tenter une nouvelle charge , inutile et meurtrière comme l’autre.

Au milieu de la journée , ils se rallièrent une dernière fois ; mais , au lieu de revenir sur nous, ils prirent la route du désert et disparurent à l’horizon dans un tourbillon de sable.

Ce fut à Gizeh que Mourad apprit l’échec- de Chébréiss : le même jour des messagers furent envoyés au Saïd , au Fayoum , au désert. Partout, beys, cheiks, mameluks, tout fut convoqué contre l’ennemi commun ; chacun devait venir avec son cheval et ses armes : trois jours après , Mburad avait autour de lui six mille cavaliers.

Toute cette troupe , accourue au cri de guerre de son chef, vint camper en désordre sur la rive du Nil, en vue du Caire et des pyramides, entre le village d’Embabeh , où elle appuyait sa droite, et Gizeh, la résidence favorite de Mourad, où elle étendait sa gauche : quant à celui-ci, il avait fait planter sa tente auprès d’un sycomore gigantesque dont l’ombre couvrait cinquante cavaliers. C’est dans cette position , qu’après avoir mis un peu d'ordre dans

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sa milice, il attendit l’armée française, qui remontait le Nil.

Le 23, au lever du jour, Desaix , qui marchait toujours à l’avant-garde , aperçut un parti de cinq cents mameluks, envoyés en reconnaissance, et qui se replièrent sans cesser d’être en vue. A quatre heures du matin , Mourad entendit de grandes acclamations : c’était l'armée tout entière qui saluait les pyramides.

A six heures, Français et mameluks étaient en présence.

Que l’en se figure le champ de bataille : c’était le même que Cambyse , l’autre conquérant qui venait de l’autre bout du monde , avait choisi pour écraser les Égyptiens. Deux mille quatre cents ans s’étaient écoulés : le Nil et les pyramides étaient toujours là : seulement le sphinx de granit , que les Perses mutilèrent au visage , n'avait plus que sa tête gigantesque hors du sable : le colosse dont parle Hérodote était couché , Memphis avait disparu , le Caire avait surgi : tous ces souvenirs, distincts et présents à l’esprit des chefs français, planaient vaguement au-dessus de la tête des soldats , comme ces oiseaux inconnus qui passaient autrefois au-dessus des batailles et qui présageaient la victoire.

Quant à l’emplacement , c’est une vaste plaine de sable, comme il en faut à des manœuvres de cavalerie un village , nommé Békir, s’élève au milieu ; Un petit ruisseau la limite un peu en avant de Gizeh. Mourad et toute sa cavalerie étaient adossés au Nil, ayant le Caire derrière eux.

Bonaparte vit , à cette disposition du terrain et de ses

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ennemis, qu'il lhi était possible, non-seulement de vaincre les mameluks, mais encore de les exterminer. Il développa sort armée en demi-cercle, formant de chaque division des carrés gigantesques, au centre desquels était placée l'artillerie. Desaix , habitué à marcher en avant , commandait le premier carré placé entre Embabeh et Gizeh; puis venaient la division Régnier, la division Kléber, privée de son chef , blessé à Alexandrie, et commandée par Dugua ; puis la division Menou , commandée par Yial ; enfin , formant l'extrême gauche appuyée au Nil et la plus rapprochée d'Embabeh, la divison du général Bon.

Tous les carrés devaient së mettre en mouvement en-

semble, marcher sur. Embabeh, et, village, chevaux, • mameluks , retranchements, tout jeter dans le Nil.

Mais Mourad n'était, pas homme à attendre derrière quelques buttes de sable. A peine les carrés eurent-ils pris place, que les mameluks sortirent de leurs retranchements en masses inégales , et , sans choisir, sans calculer, se ruèrent sur les carrés qu’ils trouvèrent le plus près d’eux : c’étaient les divisions Desaix et Régnier.

Arrivés à la portée du fusil , les assaillants se divisèrent

en deux colonnes : la première marchait tête baissée sur l’angle gauche de la division Régnier, la seconde sur l’angle droit de la division Desaix. Les carrés les laissèrent approcher à dix pas , puis ils éclatèrent : chevaux et cavaliers se trouvèrent arrêtés par une muraille de flammes; les deux premiers rangs des mameluks tombèrent comme si la terre eût tremblé sous eux ; le reste de la colonne , emporté par sa course , arrêté par ce rem-

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part Je fer et de feu , ne pouvant ni ne voulant retourner en arrière, longea, ignorant qu’il était, toute la face du carré Régnier, dont le feu le rejeta sur la division Desaix. Celle-ci , se trouvant alors prise entre ces deux trombes d’hommes et de chevaux qui tourbillonnaient autour d’elle, leur présenta le bout des baïonnettes de son premier rang, tandis que les deux autres s’enflammaient, et que ses angles, en s’ouvrant, laissaient passer les boulets impatients de se mêler à cette sanglante fête.

Il y eut un moment où les deux divisions se trouvèrent complètement entourées et où tous les moyens furent mis en œuvre pour ouvrir ces carrés impassibles et mortels. Les mameluks chargeaient jusqu’à dix pas , recevaient le double feu de la fusillade et de l’artillerie ; puis, retournant leurs chevaux, qui s’effrayaient à la vue des baïonnettes, ils les forçaient d’avancer à reculons, les faisaient cabrer et se renversaient avec eux, tandis que les cavaliers démontés se traînaient sur leurs genoux ; rampaient comme des serpents, et allaient couper les jarrets de nos soldats. Il en fut ainsi pendant trois quarts d’heure que dura cette horrible mêlée. Nos soldats, à cette manière de combattre, ne reconnaissaient plus des hommes ; ils croyaient avoir affaire à des fantômes, à des spectres, à des démons. Enlin, mameluks acharnés, cris d’hommes, hennissements de chevaux , flammes et fumée , tout s’évanouit , comme si un tourbillon l’emportait : il ne resta entre les deux divisions qu’un champ de bataille sanglant , hérissé d’armes et d’étendards, jonché de morts et de mourants se plaignant et se soulevant encore comme une houle mal calmée.

En ce moment, tous les carrés, d’un pas régulier comme

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celui d’une parade, avançaient enfermant Embabeh dans leur cercle de fer : tout à coup la ligne du bey s’enflamma à son tour : trente-sept pièces d’artillerie croisèrent sur la plaine leurs réseaux de bronze. La flottille bondit sur le Nil, secouée par le recul des bombardes, et Mourad , à la

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tête de trois mille cavaliers, s’élança à son tour pour voir s’il ne pourrait pas mordre à ces carrés infernaux *: alors, la colonne qui avait donné d’abord , et qui avait eu le temps de se reformer, le reconnut , et de son côté aussi elle revint contre ses premiers et mortels ennemis.

Ce dut être une chose merveilleuse à voir, pour l’œil d’aigle qui planait au-dessus du eliamp de bataille , que ces six mille cavaliers , les premiers du monde , montés sur des chevaux dont les pieds ne laissaient pas de trace sur le sable , tournant comme une meute autour de ces carrés immobiles et enflammés , les étreignant de leurs replis , les enveloppant de leurs nœuds , cherchant à les étouffer quand ils ne pouvaient les ouvrir, se dispersant, se reformant pour se disperser encore , changeant de face comme les vagues qui battent un rivage; puis, revenant sur une seule ligne , et pareils à un serpent gigantesque dont on voyait parfois la tête , conduite par l’infatigable Mourad, se dresser jusqu’au-dessus des carrés. Tout à coup , les batteries des retranchements changèrent d’artilleurs, les mameluks entendirent tonner leurs propres canons et se virent enlevés par leurs propres boulets , leur flottille prit feu et sauta : tandis que Mourad usait ses griffes et ses dents contre nos carrés , les trois colonnes d’attaque s’étaient emparées des retranchements , et Marmont, commandant la plaine, foudroyait, des hau-

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teurs d’Embabeh, les mameluks acharnés contre nous.

Alors Bonaparte ordonna une dernière manœuvre , et tout fut fini : les carrés s’ouvrirent, se développèrent, se joignirent et se soudèrent comme les anneaux d’une chaîne; Mourad et ses mameluks se trouvèrent pris entre leurs propres retranchements et la ligne française. Mourad vit que la bataille était perdue ; il rallia ce qui lui restait d’hommes , et entre cette double ligne de feux , au galop aérien de ses chevaux , il s’élança tête baissée dans l’ouverture que la division Desaix laissait entre elle et le Nil, passa comme un tourbillon sous le dernier feu de nos soldats, s’enfonça dans le village de Gizeh , et reparut un instant après au-dessus de lui , se retirant vers la haute Égypte avec deux ou trois cents cavaliers, restes de sa puissance.

Ib avait laissé sur le champ de bataille trois mille hommes , quarante pièces d’artillerie, quarante chameaux chargés , ses tentes , ses chevaux , ses esclaves. On abandonna cette plaine couverte d’or, de cachemires et de soie, aux soldats vainqueurs, qui firent un butin immense, car tous ces mameluks étaient couverts de leurs plus belles armures , et portaient sur eux tout ce qu’ils possédaient en bijoux , en or et en argent.

Bonaparte coucha le même soir à Gizeh , et le surlendemain il entra au Caire par la porte de la Victoire.

A peine est-il au Caire que Bonaparte rêve , non-seulement la colonisation du pays dont il vient de s’emparer, mais encore la conquête de l’Inde par l’Euphrate. Il rédige pour le Directoire une note dans laquelle il demande des renforts , des armes , des équipages de guerre , des chirurgiens, des pharmaciens, des médecins, des fon-

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(leurs , des liquoristes , des comédiens , des jardiniers , des marchands de marionnettes pour le peuple , et une cinquantaine de femmes françaises ; il envoie à Tippoo- Saëb un courrier pour lui proposer une alliance contre les Anglais; puis , bercé de cette double espérance , il se met à la poursuite d’ibrahim , le plus influent des beys après Mourad, le culbute à Saheley’h, et, pendant qu’on le félicite de cette victoire , un messager lui apporte la nouvelle de la perte entière de sa flotte. Nelson a écrasé Brueys : la flotte a disparu comme dans un naufrage : plus de communications avec la France , plus d'espoir de conquérir l’Inde. Il faut rester en Égypte ou en sortir grands comme les anciens.

Bonaparte revient au Caire, célèbre l’anniversaire de la naissance de Mahomet et la fondation de la république. Au milieu de ces fêtes, le Caire se révolte , et tandis qu’il le foudroie du haut du Mokattam , Dieu lui vient eu aide et lui amène l’orage; tout s’apaise en quatre jours. Bonaparte part pour Suez , il veut voir la mer Rouge et mettre le pied en Asie à l’àge d’Alexandre. Il manque de mourir comme Pharaon : un guide le sauve.

Maintenant ses yeux se tournent vers la Syrie. L’époque d’un débarquement en Égypte est passée , et ne doit plus revenir qu’au mois de juillet suivant ; mais il reste, à craindre une expédition par Gaza et el Arych , car Djezzar- Pacha , surnommé le boucher , vient de s’emparer de çette dernière ville. 11 faut détruire cette avant-garde de la Porte Ottomane, renverser les remparts de Jaffa,, de Gaza et d’Acre , ravager le pays et en détruire toutes les ressources, afin de rendre impossible le passage d'une

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âfmée par le désert. Voilà le plan connu ; mais peutêtre cache-t-il quelqu'une de ces expéditions gigantesques comme Bonaparte en garde toujours au fond de sa pensée : nous verrons.

Il part à la tête de dix mille hommes , divise l'infanterie en quatre corps , qu'il met sous les ordres de Bon , de Kléber, de Lannes et de Régnier, donne la cavalerie à Murat , l'artillerie à Dammartin et le génie à Cafarelli- Dufalga. El Arych est attaqué et pris le 1 er ventôse; le 7, Gaza est occupé sans résistance; le 17, Jaffa, emporté d’assaut , voit sa garnison , composée de cinq mille hommes , passée au fil de l'épée ; puis la route continue triomphale ; on arrive devant Saint-Jean-d'Acre, et le 30 du même mois la brèche est ouverte : c'est là que doivent commencer les revers.

C'est un Français qui commande la place, un ancien camarade dè Napoléon : examinés ensemble à l'École militaire , ils ont été le même jour envoyés à leurs corps respectifs. Attaché au parti royaliste, Phelippeaux fait évader Sidney-Smith du Temple, il le suit en Angleterre, et le précède en Syrie : c'est contre son génie bien plus que , contre les remparts d’Àcre que Bonaparte vient se heurter : aussi , au premier coup d'œil , il voit que la défense est conduite par un homme supérieur ; un siège en règle est impossible , il faut emporter la ville : trois assauts successifs sont donnés sans résultat. Pendant un de ces assauts , une bombe tombe aux pieds de Bonaparte ; deux grenadiers se jettent aussitôt sur lui , le placent entre eux deux , élèvent leurs bras au-dessus de sa tête et le couvrent de toute part ; la bombe éclate , et , comme par

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miracle , ses éclats respectent leur dévouement , personne n’est blessé. Un de ces grenadiers s’appelle Daumesnil : il sera général en 1809, perdra une jambe à Moscou en 1812, et commandera Vineennes en 1814.

Cependant des secours arrivent de tous côtés à Djezzar ; les pachas de Syrie ont réuni leurs forces et marchent sur Acre ; Sidney-Smith accourt avec la flotte anglaise ; enfin, la peste, cet auxiliaire plus terrible que tous les autres, vient en aide au bourreau de la Syrie. 11 faut d’abord se débarrasser de l’armée de Damas. Bonaparte, au lieu de l’attendre ou de reculer à Son approche, marche au-devant d’elle, la joint et la disperse dans la plaine du mont Thabor, puis revient tenter encore cinq autres assauts, inutiles comme les premiers. Saint-Jean-d’Àcre est pour lui la ville maudite , il ne la dépassera pas.

Chacun s’étonne qu’il s’acharne ainsi à la prise d’une bicoque , qu’il y risque chaque jour sa vie , qu’il y perde ses meilleurs officiers et ses plus braves soldats ; chacun le blâme de cet acharnement qui semble sans but : le but, le voici , il l’explique lui-même , après un de ces assauts infructueux où Duroc a été blessé , car il a besoin que quelques grands cœurs comme le sien sachent qu’il ne joue pas un jeu d’insensé : < Oui , dit-il , je vois que cette misérable bicoque m’a coûté bien du monde et pris bien du temps , mais les choses sont trop avancées pour ne pas tenter un nouvel effort. Si je réussis, je trouve dans la ville les trésors du pacha et des armes pour trois cent mille hommes; je soulève et j’arme la Syrie , qu’a tant indignée la? férocité de Djezzar, dont, à chaque assaut , la population demande la chute à Dieu ; je marche sur Damas et

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‘ Alep ; en avançant dans le pays , je grossis mon armée de tous les mécontents ; j’annonce au peuple l’abolition de la servitude et du gouvernement tyrannique des pachas; j’aYrive à Constantinople avec des masses armées * je renverse l’empire turc, je fonde dans l’Orient un nouvel et grand empire qui fixe ma place dans la postérité, et je reviens à Paris par Andrinople et par Vienne , après avoir anéanti la maison d’Autriche. > — Puis, poussant un soupir, il continue : — « Si je ne réussis pas dans le dernier assaut que je veux tenter, je pars sur-le-champ ; le temps me presse. Je

ne serai point au Caire avant la mi-juin : les vents sont alors favorables pour aller du nord én Égypte : Constantinople enverra des troupes à Alexandrie et à Rosette , il faut que j’y sois. Quant à l’armée qui viendra plus tard par terre , je ne la crains pas cette année. Je ferai tout détruire jusqu’à l’entrée du désert ; je rendrai impossible le passage d’une armée d’ici à deux ans : on ne vit pas au milieu des ruines, >

C’est ce dernier parti qu’il est forcé de prendre. L’armée «e retire sur Jaffa : Bonaparte y visite l’hôpital des pestiférés; ce sera la plus belle composition du peintre Gros. Tout ce qui est transportable est évacué, par mer sur Damiette , et par terre sur Gaza et el Arych : une soixantaine restent , qui n’ont plus qu’un jour à vivre , mais qui dans une heure tomberont aux mains des Turcs. La meme nécessité au cœur de bronze, qui a fait passer au fil de l’épée la garnison de Jaffa , élève encore la voix. Le pharmacien R*** fait distribuer, dit-on , une potion aux mourants : au lieu des tortures que leur réservent les Turcs , ils auront au moins une douce agonie.

tir

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Enfin, le 26 prairial, après une marche longue et pénible, l’armée rentre au Caire. Il était temps. Mourad- Bey , échappé à Desaix , menace la basse Égypte ; une seconde fois il atteint les Français au pied des pyramides : Bonaparte ordonne tout pour une bataille ; cette fois , c’est lui qui prend la position des mameluks, et qui s’adosse au fleuve ; mais le lendemain matin , Mourad-Dey a disparu : Bonaparte s’étonne ; le même jour , tout lui est expliqué; la flotte qu’il avait devinée a débarqué à Aboukir, juste à l’époque qu’il a prédite ; Mourad , par des chemins détournés , est allé rejoindre le camp des Turcs.

En arrivant , il trouve le pacha plein dë hautaines espérances : lorsqu’il a paru , les détachements français , trop faibles pour le combattre , se sont repliés pour se concentrer. « Eli bien ! dit Mustapha-Pacha au bey des mameluks , ces Français tant redoutés , dont tu n’as pu soutenir la présence , je me montre , et les Voilà qui fuient devant moi.

— Pacha , répondit Mourad-Bey ; rends grâce au prophète qu’il convienne aux Français de se retirer, car s’ils se retournaient , tu disparaîtrais devant eux comme lapoussière devant l’aquilon . »

Il prophétisait , le fils du désert : à quelques jours de là Bonaparte arrive ; après trois heures de combat, les Turcs plient et prennent la fuite; Mustapha-Pacha tend^ d’une main sanglante son sabre à Murat ; deux cents hommes se rendent avec lui, deux mille restent sur le champ de bataille , dix mille sont noyés ; vingt pièces de canon , les tentes, les bagages tombent entre nos mains; le fort d’Aboukir est repris ; les mameluks sont rejetés au delà du

LC GÉNÉRAL BONAPARTE.

désert , et les Anglais et les Turcs ont cherché un asile sur leurs vaisseaux.

Bonaparte envoie un parlementaire au vaisseau amiral ; il doit traiter du renvoi des prisonniers , qu’il est impossible de garder , et inutile de fusiller comme à Jaffa : en échange , l’amiral envoie à Bonaparte du vin , des fruits et la Gazette de Francfort Au 10 juin 1799.

Depuis le mois de juin 1798, c’est-à-dire depuis plus d’un an, Bonaparte est sans nouvelles de France : il jette les yeux sur le journal, le parcourt rapidement , et s’écrie :

« Mes pressentiments ne m’ont pas trompé, l’Italie est perdue ; il faut que je parte ! > En effet, les Français en sont arrivés au point où il les désire , assez malheureux pour le voir arriver , non pas comme un ambitieux , mais comme un sauveur.

Gantheaume appelé par lui arrive aussitôt : Bonaparte lui donne l’ordre de préparer les deux frégates le Muiron et la Carrère, et deux petits bâtiments , la Revanche et la Fortune , avec des vivres pour quatre à cinq cents hommes et pour deux mois. Le- 22 août , il écrit à l’armée : « Les nouvelles d’Europe m’ont décidé à partir pour la France; je laisse le coiïïmandement au général Kléber : l’armée aura bientôt de mes nouvelles. Je ne puis en dire davantage. Il m’en coûte de quitter les soldats auxquels je suis le •plus attaché ; mais ce ne sera que momentanément. Le général que je leur laisse a la confiance de l’armée et la mienne. >

Le lendemain, il s’embarque sur le Muiron. Gantheaume veut prendre la haute mer ; Bonaparte s’y oppose. « Je veux , dit-il , que vous longiez autant que possible les côtes

56 LE GÉNÉRAL BONAPARTE

d’Afrique: vous suivrez celte route jusqu’au sud de la Sardaigne. J’ai une poignée de braves; j’ai un peu d’artillerie ; si les Anglais se présentent , je m’échoue sur les sables; je gagnerai par terre Oran, Tunis ou un autre port , et là je trouverai le moyen de me rembarquer. » Pendant vingt et un jours, les vents de l’ouest et du nord-ouest repoussent Bonaparte vers le port d’où il vient de sortir. Enfin , on sent les premières brises d’un vent d’est , Gantheaume lui ouvre toutes ses voiles : en peu de temps on dépasse le point où fut autrefois Carthage , on doiible la Sardaigne , dont on longe la côte occidentale ; le d er octobre , on entre dans le port d’Ajaccio , où Ton change pour 17,000 fr. de sequins turcs contre de l’argent français, — c’est tout ce que Bonaparte rapporte d’Égypte ; — enfin , le 7 du même mois, on quitte la Corse et l’on fait voile sur la France , dont on n’est plus qu’à soixante et dix lieues. Le 8 , au soir , on signale une escadre de quatorze vaisseaux ; Gantheaume propose de virer de bord et de retourner en Corse : « Non , s’écrie impérieusement Bonaparte, faites force de voiles ; tout le monde à son poste ; au nord-ouest , au nord-ouest , marchons 1 » Toute la nuit se passe en inquiétudes ; Bonaparte ne quitte pas le pont; il fait préparer une grande chaloupe , y met douze matèlots , ordonne à son secrétaire de faire un choix de ses papiers les plus importants, et prend vingt hommes, avec lesquels il se fera échouer sur les côtes de la Corse. Au jour, toutes ces précautions deviennent inutiles, toutes les terreurs se dissipent , la flotte fait voile vers le nord-est. Le 8 octobre, au point du jour , on aperçoit Fréjus ; à huit heures on entre en rade. Aussitôt le bruit se répand

LE GÉNÉRAL BONAPARTE. 57

que l’une des deux frégates porte Bonaparte ; la mer se couvre d’embarcations ; toutes les mesures sanitaires que Bonaparte se proposait de violer sont oubliées par le peuple, en vain lui fait-on observer le danger qui le menace : « Nous aimons mieux , répond-il , la peste que les Autrichiens. > Bonaparte est conduit , entraîné , porté ; c’est une fête, une ovation, un triomphe. Enfin, au milieu de l’enthousiasme , des acclamations , du délire , César met le pied sur cette terre où il n’y a plus de Brutus.

Six semaines après, la France n’a plus de directeurs , mais trois consuls ; et parmi ces trois consuls , il y en a un au dire de Sieyes , qui sait tout , qui fait tout , qui peut tout.

Nous sommes arrivés au 18 brumaire.

Le premier soin de Bonaparte , en arrivant à la suprême magistrature d’un État tout saignant encore de la guerre civile et étrangère , et tout épuisé de ses propres victoires, fut de tenter d’asseoir la paix sur des bases solides : en conséquence, le 5 nivôse an vin de la république, mettant de côté toutes les formes diplomatiques dont les souverains enveloppent d’habitude leur pensée , il écrivit directement et de sa main au roi George III , pour lui proposer une alliance entre la France et l’Angleterre. Le roi resta muet , Pitt se chargea de répondre : c’est dire que Vaillance fut refusée.

Bonaparte , repoussé par George III , se tourna vers Paul I er . Connaissant le caractère chevaleresque de ce

prince, il pensa qu’il fallait vis-à-vis de lui agir en chevalier ; il rassembla dans l’intérieur de la France les troupes russes prises en Hollande et en Suisse , il les fil habiller à neuf et les renvoya dans leur patrie , sans leur demander ni rançon , ni échange. Bonaparte ne s’était pas trompé en comptant sur cette démarche pour désarmer Paul I er . Celui-ci , en apprenant la courtoisie du premier consul , retira les troupes qu’il avait encore en Allemagne, et déclara qu’il ne faisait plus partie de la coalition.

La France et la Prusse étaient en bonne intelligence , „ et le roi Frédéric-Guillaume avait scrupuleusement observé les conditions du traité de 4795. Bonaparte envoya Duroc auprès de lui pour le déterminer à étendre le cordon de ses troupes jusque sur le bas Rhin , afin d’avoir une ligne moins considérable à défendre. Le roi de Prusse y consentit, et promit d’employer son intervention auprès de la Saxe , du Danemark et de la Suède , pour qu’ils observassent la neutralité.

Restaient donc l’Angleterre, l’Autriche et la Bavière. Mais ces trois puissances étaient loin d’être prêtes à recommencer les hostilités. Bonaparte eut donc le temps , sans les perdre de vue , de jeter les yeux sur l’intérieur.

Le siège du nouveau gouvernement était aux Tuileries. Bonaparte habitait le palais des rois , et peu à peu les anciens usages de la cour reparaissaient dans ces appartements dont les avaient chassés les conventionnels : au reste , il faut le dire , le premier des privilèges de la couronne que s’arrogea Bonaparte fut celui de faire grâce. M. Defeu, émigré français pris dans le Tyrol, avait été conduit à Grenoble et condamné à mort. Bonaparte ap-

BONAPARTE PREMIER CONSUL. (il

prend cette nouvelle , fait écrire par son secrétaire sur un bout de papier : — Le premier consul ordonne de suspendre le jugement de M. Defeu , — signe cet ordre laconique , l’expédie au général Férino , et M. Defeu est sauvé.

Puis commence à se faire jour cette passion , qui tient chez lui la première place après celle de la guerre, la passion des monuments. D’abord il se contente de faire balayer les échoppes qui encombrent la cour des Tuileries ; bientôt , en regardant par une des fenêtres, offusqué qu’il est de l’interruption du quai d’Orsay, où la Seine , en débordant tous les hivers , empêche les communications avec le faubourg Saint-Germain , il écrit ces mots : « Le quai de l’École de Natation sera achevé dans la campagne prochaine , » et les envoie au ministre de l’inté-

rieur, qui se hâte d’obéir. Le concours journalier des personnes qui traversent la Seine sur des batelets , entre le Louvre et les Quatre-Nations , indique en cet endroit la nécessité d’un pont : le premier consul envoie chercher MM. Percier et Fontaine, et le pont des Arts s’étend d’une rive à l’autre comme une construction magique. La place Vendôme est veuve de la statue de Louis XIV : une colonne fondue avec les canons conquis sur les Autrichiens , dans une campagne de trois mois , la remplacera. La halle au blé incendiée sera reconstruite en fer : des lieues entières de quais retiendront , d’un bout à l’autre de la capitale , les eaux de la rivière dans leur lit : un palais sera bâti pour la bourse : l’église des Invalides sera rendue à sa destination première , brillante comme au jour où elle étincela

pour la première fois au feu du soleil de Louis XIV :

quatre cimetières, qui rappelleront les nécropolis du Caire, seront placés aux quatre points cardinaux de Paris : enfin , si Dieu lui prête temps et puissance , une rue sera percée, qui s'étendra de Saint-Germain l’Auxerrois à la barrière du Trône ; elle aura cent pieds de large ; elle sera plantée d’arbres comme les boulevards , et bordée d’arcades comme la rue de Rivoli ; mais pour cette rue il faut qu’il attende encore , car cette rue doit s’appeler la rue Impériale .

Pendant ce temps , la première année du dix-neuvième siècle préparait ses merveilles guerrières ; la loi du recrutement s’exécutait avec enthousiasme , un nouveau matériel militaire s’organisait , les levées d’hommes, à mesure qu’elle s’opéraient , étaient dirigées depuis la rivière de Gênes jusqu’au bas Rhin. Une armée de réserve se réunissait au camp de Dijon , et se composait en grande partie de l’armée de Hollande qui venait de pacifier la Vendée.

De leur côté , les ennemis répondaient à ces préparatifs par des armements pareils. L’Autriche pressait l’organisation de ses levées , l’Angleterre prenait à sa solde un corps de douze mille Bavarois , et l’un de ses plus habiles agents recrutait pour elle dans la Souabc, dans la Franconie et dansl’Odenwald : enfin six mille Wurtembergeois, les régiments suisses et le corps noble d’émigrés sous les ordres du prince de Condé , passaient du service de Paul I er à la solde de George III. Toutes ces troupes étaient destinées à agir sur le Rhin : l’Autriche envoyait ses meilleurs soldats en Italie , car c’était là que l’intention des alliés était d’ouvrir la campagne.

Le 1 7 mars 1800, au milieu d’un travail sur l’institution

des écoles diplomatiques fondées par M. de Talleyrand , Bonaparte se retourne tout à coup vers son secrétaire , et avec un sentiment de gaieté visible :

— Où croyez-vous que je battrai Mêlas ? lui demandet-il.

— Je n’en sais rien , lui répond le secrétaire étonné.

— Allez dérouler dans mon cabinet la grande carte d’Italie , et je vous le ferai voir.

Le secrétaire s’empresse d’obéir : Bonaparte se munit

d’épingles à têtes de cire rouge et noire , se couche sur l’immense carte , pique son plan de campagne , place sur tous les points où l’ennemi l’attend ses épingles à tête noire, aligne ses épingles à tête rouge sur toute la ligne où il espère conduire ses troupes, puis il se retourne vers son secrétaire , qui l’a regardé faire en silence :

— Eh bien? lui dit-il.

— Eh bien , lui répond celui-ci, je n’en sais pas davantage.

— Vous êtes un nigaud. Regardez un peu. Mêlas est à Alexandrie où il a son quartier général ; il y restera tant que Gènes ne sera pas rendue. Il a dans Alexandrie ses magasins , ses hôpitaux , son artillerie , ses réserves ; — indiquant le Saint-Bernard , — je passe les Alpes ici , je tombe sur ses derrières avant qu'il ne se doute que je suis en Italie , je coupe ses communications avec l’Autriche , je le joins dans les plaines de la Scrivia , — plaçant une épingle rouge à San-Giuliano , — et je le bats ici.

C’était le plan de la bataille de Marengo que le premier consul venait de tracer. Quatre mois après, il était accompli en tout point ; les Alpes étaient franchies , le quar

lier général était à San-Giuliano, Mêlas était coupé, il ne restait plus qu’à le battre ; Bonaparte venait d’écrire son nom à côté de ceux d’Annibal et de Karl le Grand.

- * Le premier consul avait dit vrai. Il avait roulé du sommet des Alpes comme une avalanche : le 2 juin il était devant Milan , où il entrait sans résistance , et dont incontinent il bloquait le fort. Le même jour, Murat était envoyé à Plaisance et Lannes à Montebello/: tous deux allaient combattre, sans s’en douter encore, l’un pour une couronne , l’autre pour un duché.

Le lendemain de l’entrée de Bonaparte à Milan , un espion qui l’a servi dans ses premières campagnes d’Italie se fait annoncer : le général le reconnaît au premier coup d’œil : il est au service des Autrichiens , Mêlas l’envoie pour surveiller l’armée française ; mais il veut en finir avec le métier dangereux qu’il exerce , et demande mille louis pour trahir Mêlas : en outre, il lui faut quelques renseignements exacts à rapporter à son général.

— Qu’à cela ne tienne , dit le premier consul , peü m’importe que l’on connaisse mes forces et ma position , pourvu que je connaisse les forces et la position de mon ennemi : dis-moi quelque chose qui en vaille la peine , et les mille louis sont à toi.

Alors l’espion lui dit le nombre des corps, leur force , leur emplacement , les noms des généraux , leur valeur , leur caractère ; — le premier consul suit sa parole sur la carte qu’il crible d’épingles ; — au reste Alexandrie n’est pas approvisionnée, Mêlas est loin de s’attendre à un siège , il a beaucoup de malades et manque de médicaments. En échange, Berthier remet à l’espion une note à

peu près exacte sur la situation de l’armée française. Le premier consul voit clair dans la position de Mêlas, comme si le génie des batailles l’avait fait planer au-dessus des plaines de la Serivia.

Le 8 juin, dans la nuit, un courrier arrive de Plaisance; c’est Murat qui l’envoie. Il est porteur d’une lettre interceptée. La dépêche est de Mêlas; elle est adressée au conseil aulique de Vienne ; elle annonce la capitulation de Gênes, qui a eu lieu le 4 : après avoir mangé jusqu’aux selles de ses chevaux , Masséna a été forcé de se rendre.

On réveille Bonaparte au milieu de la nuit, en vertu de son précepte : — Laissez-moi dormir pour les bonnes nouvelles, réveillez-moi pour les mauvaises . — Bah, vous ne savez pas l’allemand , dit-il d’abord à son secrétaire ; puis, forcé de reconnaître que celui-ci a dit la vérité, il se lève , passe le reste de la nuit à donner des ordres et à envoyer des courriers, et à huit heures du matin tout est prêt pour parer aux conséquences probables de cet événèment inattendu.

Le même jour le quartier général est transporté à Stradella, où il reste jusqu’au 42 et où Desaix le rejoint le 44. Le 43, en marchant sur la Serivia, le premier

consul traverse le champ de bataille de Montebello , et trouve les églises encore pleines de morts et de blessés

— Diable, dit-il à Lannes qui lui sert de cicerone, il paraît que l’affaire a été chaude..

— Je crois bien , répond celui-ci , les os craquaient dans ma division , comme la grêle qui tombe sur les vitrages.

Enfin, le 15au soir, le premier consul arrive à Torre di Golifolo. Quoiqu’il soit tard et qu’il soit écrasé de fatigue , il ne veut point se mettre au lit qu’on ne se soit assuré si les Autrichiens ont un pont sur la Bormida. A une heure du matin l’officier chargé de cette misson revient , et répond qu’il n’en existe pas. Cet avis tranquillise le premier consul ; il se fait rendre un dernier compte de la position des troupes et se couche , ne croyant pas à un engagement pour le lendemain.

Nos troupes Occupaient les positions suivantes :

La division Gardanne , et la division Chambarliac , formant le corps d’armée du général Victor , étaient campées à la cassine de Pedra-Bona , en avant de Marengo , et à distance égale du village et de la rivière.

Le corps du général Lannes s’était porté en avant du village de San-Giuliano , à droite de la grande route de Tortone , à six cents toises à peu près du village de Marengo.

La garde des consuls était placée en réserve derrière les troupes du général Lannes , à une distance de cinq cents toises environ.

La brigade de cavalerie aux ordres du général Kellermann, et quelques escadrons de hussards et de chasseurs, formaient la gauche , et remplissaient sur la première ligne les intervalles des divisions Gardanne et Chambarliac.

Une seconde brigade de cavalerie , commandée par le général Champeaux , formait la droite et remplissait sur la seconde ligne les intervalles de l’infanterie du général Lannes.

Enfin le 12 e régiment de hussards et le 21 e régiment de chasseurs, détachés par Murat, sous les ordres du général Rivaud , occupaient le débouché de Sale , village situé à l’extrême droite de la position générale.

Tous ces corps , réunis et échelonnés obliquement , la gauche en avant , formaient un effectif de dix-huit ou dixneuf mille hommes d’infanterie et de deux mille cinq cents chevaux , auxquels devaient se joindre dans la journée du lendemain les divisions Mounier et Boudet qui , d’après les ordres du général Desaix , occupaient en arrière , et à dix lieues à peu près de Marengo , les villages d’Acqui et de Castel-Novo.

De son côté, pendant la journée du 15, le général Mêlas avait achevé de réunir les troupes des généraux Haddik , Kaim et Ott. Le même jour il avait çassé le Tanaro, et était venu bivouaquer en avant d’Alexandrie, avec trente-six mille hommes d’infanterie , sept mille de cavalerie , et une artillerie nombreuse , bien servie , et bien attelée.

A cinq heures, Bonaparte fut réveillé par le bruit du canon.

Au même instant , et comme il achevait de s’habiller , un aide de camp du général Lannes accourt , à grande course de cheval , et lui annonce que l’ennemi a passé la Bormida , qu’il a débouché dans la plaine , et que l’on se bat.

L’officier d’état-major ne s’était pas assez avancé : il y avait un pont sur la rivière.

Bonaparte monte aussitôt à cheval , et se rend en toute hâte sur le point où la bataille est engagée.

Il y trouve l'ennemi formé sur trois colonnes : Tune , celle de gauche , composée de toute la cavalerie et de l’infanterie légère, se dirige, vers Castel-Ceriolo , par le chemin de Sale , tandis que les colonnes du centre et de la droite ,. appuyées l’une à l’autre , et composées des corps d’infanterie des généraux Haddik , Kaim , O’Reilly , et de la réserve des grenadiers aux ordres du général Ott, s’avancent par la route de Tortone et par le chemin de Fragarolo en remontant ta Bormida. 1

Aux premiers pas que ces deux colonnes avaient faits , elles étaient venues se heurter aux troupes du général Gardanne , postées , comme nous l’avons dit , à ta ferme et sur le ravin de Pedra-Bona. C’était le bruit de 1a nombreuse artillerie qui marchait devant elles , et à 1a suite de laquelle elles déployaient des bataillons trois fois supérieurs en nombre à ceux qu’elles attaquaient , qui avait réveillé Bonaparte , et qui attirait le lion sur le champ de bataille.

Il arrivait au moment où 1a division Gardanne , écrasée, commençait à se replier , et où le général Victor faisait avancer à son secours 1a division Chambarliac. Protégées par ce mouvement , les troupes de Gardanne opèrent leur retraite en bon ordre, et viennent couvrir le village de Marengo.

Alors les troupes autrichiennes cessent de marcher en colonne, et, profitant du terrain qui s’élargit devant elles, se déploient en lignes .parallèles , mais numériquement bien supérieures, a celles des généraux Gardanne et Chambarliac. La première de ces lignes était commandée par le général Haddik , ta seconde par le général Mêlas en

Cf)

personne, tandis que le corps de grenadiers du général Ou se formait un peu en arrière , à la droite du village de Castel-Ceriolo.

Un ravin, creusé comme un retranchement , formait un demi-cercle autour du village de Marengo. Le général Victor y établit en ligne les divisions Gardanne et Ghambarliac, qui vont être attaquées une seconde fois. Elles sont à peile rangées en bataille que Bonaparte leur fait donner l’ordre de défendre Marengo le plus longtemps possible; le général en chef avait compris que la bataille devait porter le nom de ce village.

Au bout d’un instant , l’action s’engage de nouveau sur tout le front de la ligne , des tirailleurs se fusillent de chaque côté du ravin , et le canon gronde , se renvoyant la mitraille à portée de pistolet. Protégé par celle artillerie terrible , l’ennemi , supérieur en nombre , n’a qu’à s’étendre pour nous déborder. Le général Rivaud , qui commande l’extrême droite de la brigade Gardanne , se porte alors en avant, place hors du village, sous le feu le plusardent de l’ennemi , un bataillon en rase campagne et lui ordonne de se faire tuer sans reculer d’un pas : c’est un point de mire pour l’artillerie . autrichienne dont chaque boulet porte ; mais pendant ce temps le général Rivaud forme sa cavalerie en colonne, tourne le bataillon protecteur, tombe sur trois mille Autrichiens qui s’avancent au pas de charge, les repousse , et , tout blessé qu’il est par un biseaien , les force, après les avoir mis en désordre, à aller se reformer derrière leur ligne ; puis il vient se remettre en bataille à la droite du bataillon , qui est resté ferme comme une muraille.

En ce moment , la division du général Gardanne, sur laquelle s'épuise depuis le matin tout le feu de l'ennemi, est rejetée dans Marengo , où la première ligne des Autrichiens la suit, tandis que la seconde ligne empêche la division Ghambarliac et la brigade Rivaud de lui porter du secours : d'ailleurs , repoussées elles-mêmes, elles sont bientôt forcées de battre en retraite de chaque côté du village. Derrière lui elles se rejoignent : le gé^ral Victor les réforme, et; leur rappelant l'importance que le premier consul accorde à la possession de Marengo , il se met à leur tête , pénètre à son tour dans les rues que les Autrichiens n’ont pas eu le temps de barricader , reprend le village , le reperd , le reprend une fois encore , puis enfin, écrasé sous la supériorité du nombre, il est forcé de l’abandonner une dernière fois, et, appuyé par les deux divisions de Lannes qui arrive à son secours , il reforme sa ligne parallèlement à l’ennemi qui, à son tour, débouche de Marengo et se développe , présentant un immense front de bataille. Aussitôt Lannes , voyant les deux divisions du général Victor ralliées et prêtes à soutenir de nouveau le combat, s’étend sur la droite, au momènt où les Autrichiens vont nous déborder*. Cette manœuvre le met en face des troupes du général Kaim qui viennent d'emporter Marengo : les deux corps , l’un exalté par son commencement de victoire , l’autre tout frais de son repos , se heur- / tent avec rage , et le combat , un instant interrompu par la double manœuvre des deux armées , recommence sur toute la ligne , plus acharné que jamais.

Après une lutte d’une heure , pied à pied , baïonnette à baïonnette, le corps d’armée du général Kaim plie et

recule : le général Champeaux , à la tête du \ er et du 8 e régiments de dragons , charge sur lui et augmente son désordre ; le général Watrin , avec le 6 e léger , les 22 e et 40 e de ligne, se met à leur poursuite, et les rejette à près de mille toises derrière le ruisseau de la Barbotte. Mais le mouvement qu'il vient de faire Ta séparé de son corps d’armée , les divisions du général Victor vont se trouver compromises par sa victoire même , et il est obligé de revenir prendre le poste qu’il a laissé un instant découvert.

En ce moment Kellermann faisait à l'aile gauche ce que Watrin venait de faire à l’aile droite ; deux de ses charges de cavalerie avaient percé à jour la ligne ennemie ; mais après la première ligne il en avait trouvé une seconde , et n’osant s’engager, à cause de la supériorité du nombre, il avait perdu le fruit de cette victoire momentanée.

A midi , cette ligne , qui ondulait comme un serpent de flamme sur une longueur de près d’une lieue , fut enfoncée vers son centre , après avoir fait tout ce qu’il était humainement possible de faire , et se mit en retraite, non pas vaincue , mais foudroyée par le feu de l’artillerie , et écrasée par le choc des masses. Le corps , en reculant , découvrait les ailes: les ailes furent donc forcées de suivre le mouvement rétrograde du centre; et le général Watrin, d’un côté, le général Kellermann, de l’autre, donnèrent l’ordre à leurs divisions de reculer.

La retraite se fit aussitôt par échiquier, sous le feu de quatre-vingts pièces d’artillerie qui précédaient la marche des bataillons autrichiens. Pendant deux lieues , l’armée tout entière , sillonnée par les boulets , décimée par la

mitraille , broyée par les obus , recula sans qu’un seul homme quittât son rang pour fuir, exécutant les divers mouvements commandés par le premier consul avec la régularité et le sang-froid d'une parade. En ce moment la première colonne autrichienne qui , ainsi que nous l’avons dit , s’était dirigée sur Castel-Ceriolo et n’avait point encore donné, parut, débordant notre droite. C’eût été trop d’un pareil renfort ; Bonaparte se décida à utiliser la garde consulaire qu’il avait gardée en réserve avec deux régiments de grenadiers. Il la fit avancer à trois cents toises de l’extrême droite , lui ordonna de se former en carré, et d’arrêter Elsnitz et sa colonne, comme une redoute de granit .

Le général Elsnitz fit alors la faute dans laquelle Bonaparte avait espéré qu’il tomberait. Au lieu de négliger ces neuf cents hommes , qui n’étaient pas à craindre sur les derrières d’une armée victorieuse , et de passer outre pour venir en aide aux généraux Mêlas et Kaim, il s’acharna après ces quelques braves, qui usaient toutes leurs cartouches presque about portant, sans être entamés, et qui , lorsqu’ils n’eurent plus de munitions, reçurent l’ennemi sur la pointe de leurs baïonnettes.

Cependant, cette poignée d’hommes ne pouvait tenir longtemps ainsi, et Bonaparte allait leur faire donner l’ordre de suivre le mouvement rétrograde du reste de l’armée , lorsque l’une des divisions de Desaix , celle du général Mounier, apparut sur le derrière de la ligne française. Bonaparte frémit de joie , c’était la moitié de ce qu’il attendait. Aussitôt il échange quelques paroles avec le général Dupont, chef de l’état-major ; le général Dupont

s'élance au-devant d'elle, en prend le commandement, se trouve un instant enveloppé par la cavalerie du général

Elsnitz , passe à travers ses rangs , va heurter d'une atteinte terrible la division du général Kaim qui commençait à entamer le général Lannes , pousse l'ennemi jusqu’au village de Castel-Ceriolo, y jette une de ses brigades aux ordres du général Carra Saint-Cyr, qui en débusque les chasseurs tyroliens et les chasseurs du loup, prisa l'improviste par cette brusque attaque , lui ordonne , au nom du premier consul , de se faire tuer là avec tous ses hommes plutôt que de reculer, puis , dégageant au retour le bataillon de la garde consulaire et les deux régiments de grenadiers qui ont fait aux yeux de toute l'armée une si belle défense, il se joint au mouvement rétrograde qui continue de s’opérer avec le même ordre et la même précision.

11 était trois heures du soir. Des dix-neuf mille hommes qui avaient commencé à cinq heures du matin la bataille , il restait à peine , sur un rayon de deux lieues , huit mille hommes d'infanterie, mille chevaux et six pièces de canon en état de faire feu; un quart de l'armée était hors de combat , et plus de l’autre quart, par le défaut de voilures, était occupé à transporter les blessés que Bonaparte avait donné l’ordre de pas abandonner. Tout reculait , à l'exception du général Carra Saint-Cyr, qui , isolé dans le village de Castel-Ceriolo , se trouvait déjà à plus d'une lieue du jcorps d'armée : une demi-heure encore, il était évident pour tous que la retraite allait se changer en déroute, lorsqu’un aide de camp, envoyé au-devant de la division Desaix , sur laquelle repose à cette heure , nonseulement la fortune de la journée , mais les destinées de

la France , arrive ventre à terre , annonçant que la tête de ses colonnes paraît à la hauteur de San-Giuliano. Bonaparte se retourne , aperçoit la poussière qui annonce son arrivée, jette un dernier coup d’œil sur toute la ligne , et crie : — Halte!

Le mot électrique court sur le fronfrde bataille : tout s’arrête.

En ce moment Desaix arrive , devançant d’un quart d’heure sa division : Bonaparte lui montre la plaine jonchée de morts , et lui demande ce qu'il pense de la bataille. Desaix embrasse tout d’un coup d’œil : < Je pense qu’elle est perdue , » dit-il; puis tirant sa montre ; c mais il n’est que trois heures et nous avons encore le temps d’en gagner une autre.

— C’est mon avis, répondit laconiquement Bonaparte, et j’ai manœuvré pour cela. »

En effet , ici va commencer le second acte de la journée, ou plutôt la seconde bataille de Marengo, comme Desaix l’a appelée.

Bonaparte passe sur le front de la ligne, qui a pivoté en arrière , et qui s’étend maintenant de San-Giuliano à Castel-Ceriolo.

— Camarades, s’écrie-t-il au milieu des boulets qui soulevèrent la terre sous les jambes de son cheval , c’est avoir trop fait de pas en arrière , le moment est venu de marcher en avant : souvenez-vous que mon habitude est de coucher sur le champ de bataille.

Les cris de : Vive Bonaparte , vive le premier consul , s’élèvent de tous côtés , et s’éteignent dans le bruit des tambours qui battent la charge.

Les differents corps d armée étaient alors échelonnés dans Tordre suivant;

Le général Carra Saint-Cyr occupait toujours, malgré les efforts que l’ennemi avait faits pour le reprendre , le village de Castel-Ceriolo , pivot de toute l’armée ;

Après lui venaitla seconde brigade de la division Mounier , et les grenadiers de la garde consulaire , qui , pendant deux heures, avaient tenu seuls contre le corps d’armée tout entier du général Elsnitz;

Puis les deux divisions de Lannes ;

. Puis la division Boudet , qui n’avait pas encore combattu , et à la tête de laquelle se trouvait le général Desaix, qui disait en riant qu’il lui arriverait malheur, les boulets autrichiens ne le connaissant plus depuis deux ans qu’il était en Égypte ;

Enfin les deux divisions Gardanne et Chambarliac , les plus maltraitées de toute la journée , et dont il restait à peine quinze cents hommes.

Toutes ces divisions étaient placées diagonalement en arrière les unes des autres.

La cavalerie se tenait sur la seconde ligne , prête à charger entre les intervalles des corps ; la brigade du général Champeaux s’appuyait à la route de Tortone ; celle du général Kellermann était au centre , entre le corps de Lannes et la division Boudet.

Les Autrichiens , qui n’ont pas vu les renforts qui nous sont arrivés , et qui croient la journée à eux , continuent d’avancer en bon ordre. Une colonne de cinq mille grenadiers , commandée par le général Zach , débouche par la grande route , et marche au pas de charge sur la division

76 BONAPARTE PREMIER CONSÜLr

Boudet , qui couvre San-Giuliano. Bonaparte l’ait mettre en batterie quinze pièces de canon qui viennent d’arriver et que masque la division Boudet : puis , par un même cri poussé sur une étendue d’une lieue , il ordonne à toute la ligne de marcher en avant : c’est l’ordre général ; voici les ordres particuliers :

Carra Saint-Cyr quittera le village de Caslel-Ceriolo , renversera ce qui voudra s’opposer à lui , et s’emparera des ponts sur la Bormida pour couper la retraite aux Autrichiens ; le général Marmont démasquera l’artillerie lorsqu’on ne sera plus qu’à portée de pistolet de l’ennemi ; Kellermann , avec sa grosse cavalerie , fera dans la ligne opposée une de ces trouées qu’il sait si bien faire ; Desaix, avec ses troupes fraîches , anéantira la colonne de grenadiers du général Zach ; enfin Champeaux , avec sa cavalerie légère, donnera aussitôt que les prétendus vainqueurs battront en retraite.

Les ordres sont suivis aussitôt que donnés : nos troupes, d’un seul mouvement , ont repris l’offensive ; sur toute la ligne la fusillade éclate et le canon gronde; le terrible pas de charge se fait entendre, accompagné delà Marseillaise ; chaque chef, parvenu sur le revers du défilé, est prêt à entrer en plaine ; la batterie démasquée par Marmont vomit le feu ; Kellermann s’élance avec ses cuirassiers et traverse les deux lignes ; Desaix saute les fossés, franchit les haies, arrive sur une petite éminence , et tombe au moment où il se retourne pourvoir si sa division le suit. Sa mort , au lieu de diminuer l’ardeur de ses soldats , la double ; le général Boudet le remplace , s’élance sur la colonne de grenadiers , qui le reçoit à la baïonnette. En ce moment

Kellermann , qui , comme nous l’avons dit , a déjà traversé les deux lignes, se retourne , voit la division Boudet aux prises avec cette masse immobile qu’elle ne peut faire reculer , la charge en flanc , pénètre dans son intervalle , l’ouvre , l’écartelle , la brise : en moins d’une demi-heure les cinq mille grenadiers sont enfoncés , culbutés , dispersés ; ils disparaissent comme une fumée , foudroyés , anéantis ; le général Zach et son état-major sont faits prisonniers , c’est tout ce qu’il en reste.

Alors l’ennemi à son tour veut faire donner son immense cavalerie ; mais le feu continuel de la mousqueterie , la mitraille dévorante et la terrible baïonnette, l'arrêtent court. Murat manœuvre sur les flancs avec deux pièces d’artillerie légère et un obusier qui lui envoient la mort en courant. En ce moment un caisson saute dans les rangs autrichiens et augmente le désordre ; c’est ce qu’attend le général Champeaux avec sa cavalerie : il s’élance , cache son petit nombre par une manœuvre habile , et pénètre au plus profond des ennemis : les divisions Gardanne et Chambarliac, qui ont la retraite de toute la journée sur le cœur, tombent sur eux avec toute l’ardeur de la vengeance : Lannes se met à la tête de ses deux corps d’armée et les devance en criant : Montebello ! Montebello ! Bonaparte est partout.

Alors tout plie , tout recule , tout se débande : les généraux autrichiens veulent vainement soutenir la retraite, la retraite se change en déroute ; les divisions françaises franchissent en une demi-heure la plaine qu’elles ont défendue pied à pied pendant quatre heures : l’ennemi ne s’arrête qu’à Marengo où il se reforme sous le feu des tirai I-

leurs que le général Carra Saint-Cyr a jetés depuis Castel- Ceriolo jusqu’au ruisseau de la Barbotta. Mais la division Boudet , les divisions Gardanne et Chambarliac , le poursuivent à son tour de rue en rue , de place en place , de maison en maison : Marengo est emporté ; les Autrichiens se retirent vers la position de Pedra-Bona , où ils sont attaqués , d’un côté par les tr#is divisions acharnées après, eux , et de l’autre par la demi-brigade de Carra Saint-Cyr. A neuf heures du soir la Pedra-Bona est emportée , et les divisions Gardanne et Chambarliac ont repris leur poste du matin. L’ennemi se précipite vers les ponts pour passer la Bormida ; il y trouve Carra Saint-Cyr qui l’y a précédé : alors il cherche des gués , traverse la rivière sous le feu de toute notre ligne , qui ne s’éteint qu’à dix heures du soir : les débris de l’armée autrichienne regagnent leur camp d’Alexandrie, l’armée française bivouaque devant les retranchements de la tête du pont.

La journée avait coûté aux Autrichiens quatre mille cinq

cents morts , huit mille blessés , sept mille prisonniers ,

douze drapeaux et trente pièces d’artillerie.

Jamais peut-être la fortune ne s’était montrée dans la même journée sous deux faces si diverses : à deux heures de l’après-midi, c’était une défaite et ses désastreuses conséquences; à cinq heures, c’était la victoire redevenue iidèle au drapeau d’Arcole et de Lodi ; à dix heures, c’était l’Italie reconquise d’un seul coup , et le trône de France en perspective.

Le lendemain matin le prince de Lichtenstein se présenta aux avant-postes : il apportait au premier consul les propositions du général Mêlas. Elles ne convenaient pas à

Bonaparte ,. qui lui dicta les siennes , qu’il remporta en échange. L’armée du général Mêlas devait sortir libre , et avec les honneurs de la guerre , d’Alexandrie , mais aux conditions que tout le monde connaît, et qui remettaient l’Italie tout entière sous la domination française.

Le prince de Lichtenstein revint le soir ; les conditions avaient paru dures à Mêlas , qui , à trois heures , regardant la journée comme gagnée , avait abandonné le reste de notre défaite aux généraux , et était revenu se reposer à Alexandrie : mais aux premières observations que lit l’envoyé , Bonaparte l’interrompit.

— Monsieur, lui dit-il , je vous ai dit mes dernières volontés , portez-les à votre général , et revenez promptement , car elles sont irrévocables : songez que je connais votre condition aussi bien que vous ; je ne fais pas la guerre depuis hier ; vous êtes bloqués dans Alexandrie , vops avez beaucoup de blessés et de malades , vous manquëz de * vivres et de médicaments , j’occupe tous vos derrières , vous avez perdu , en tués ou en blessés , l’élite de votre armée; je pourrais exiger davantage, et ma position m’y autorise ; mais je modère mes prétentions par respect pour les cheveux blancs de votre général.

— Ces conditions sont dures, monsieur, répondit le prince, surtout celle de rendre Gènes, qui a succombé, il y a quinze jours à peine , après un si long siège. *

— Que ce ne soit pas cela qui vous inquiète, reprit le premier consul en montrant au prince la lettre interceptée, votre empereur n’a pas su la prise de Gênes , et il n’y aura qu’à ne pas la lui dire.

. Le même soir , toutes les conditions imposées par le

premier consul étaient accordées , et Bonaparte écrivait à ses collègues :

« Le lendemain de la bataille de Marengo , citoyens consuls , le général Mêlas a fait demander aux avant-postes qu’il lui fût permis de m’envoyer le général Skal : on a arreté dans la journée la convention que vous trouvez cijointe. Elle a été signée , dans la nuit , par le général Bertliier et le général Mêlas. J’espère que le peuple français sera content de son armée,

< Bonaparte. > *

Ainsi se trouva accomplie la prédiction que le premier consul avait faite à son secrétaire , quatre mois aupara vaut , dans le cabinet des Tuileries.

Bonaparte revint à Milan , où il trouva la ville illuminée et dans la joie la plus vive. Masséna, qu’il n’avait pas vu depuis la campagne d’Égypte , l’y attendait , et reçut le commandement de l’armée d’Italie, en récompense de sa belle défense de Gênes.

Le premier consul revint à Paris au milieu des acclamations des peuples. Son entrée dans la capitale eut lieu le soir ; mais , lorsque , le lendemain, les Parisiens apprirent son retour , ils se portèrent en masse aux Tuileries avec de tels cris et un si grand enthousiasme que le jeune vainqueur de Marengo fut forcé de se montrer sur le balcon.

Quelques jours après , une nouvelle affreuse vint attrister la joie publique. Kléber était tombé au Caire , sous le poignard de Soliman-el-Àlebi , le même jour où Desaix

tombait dans les plaines de Marengo , sous les balles des Autrichiens.

La convention signée par Berthier et le général Mêlas , dans la nuit qui suivit la bataille , avait amené un armistice conclu le S juillet , rompu le 5 septembre, et renouvelé après le gain de la bataille de Hohenlinden.

Pendant ce temps les conspirations marchaient. Ceracchi , Aréna , Topineau-le-Brun et Demerville , avaient été arrêtés à l’Opéra , où ils s’approchaient du premier consul pour l’assassiner. La machine infernale avait éclaté , rue Saint-Nicaise , vingt-cinq pas derrière sa voiture, et Louis XVIII écrivait à Bonaparte lettres sur lettres pour qu’il lui rendît son trône (1).

(1) Une première lettre, datée du 20 février 1800, était ainsi conçue : « Quelle que soit leur conduite apparente, des hommes tels que vous, monsieur, n’inspirent jamais d’inquiélude. Vous avez accepté une place éminente, et je vous en sais gré. Mieux que personne vous savez ce qu’il faut de force et de puissance pour faire le bonheur d’une grande nation. Sauvez la France de ses propres fureurs, vous aurez rempli le vœu de mon cœur; rendêz-lui son roi, et les générations futures béniront votre mémoire. Vous serez toujours trop nécessaire à l’Etat pour que je puisse acquitter, par des places importantes, la dette de mon aïeul et la mienne. Srgné Louis. » Celte lettre, étant demeurée sans réponse, fut suivie d’une autre que voici : « Depuis longtemps, général, vous devez savoir que mon estime vous est acquise. Si vous doutiez que je fusse susceptible de reconnaissance , marquez votre place, fixez le sort de vos amis. Quant à mes principes, je suis Français. Clément par caractère, je le serais encore par raison. Non, le vainqueur de Lodi, de Castiglione, d’Arcole, le conquérant de l’Italie et de l’Égypte , ne peut pas préférer à la gloire une vaine célébrité. Cependant vous perdez un temps précieux. Nous pouvons assurer la gloire de la France. Je dis nous , parce que j’ai

Eiifin , le 9 février 1801 , le traité de Lunéville fut signé ; il rappelait toutes les clauses du traité de Gampo- Formio > cédait de nouveau à la France tous les États situés sur la rive gauche du Rhin , indiquait l'Adige comme la limite des possessions autrichiennes , forçait l’empereur d’Autriche à reconnaître les républiques cisalpine »

besoin de Bonaparte pour cela , et qu'il ne le pourrait sans moi. Général , l'Europe vous observe, la gloire vous attend, et je suis impatient de rendre la paix à mon peuple. Signé Louis. » Bonaparte répondit , le 24 septembre suivant : « J’ai reçu, monsieur, votre lettre. Je vous remercie des choses honnêtes que vous m’y dites. Vous ne devez pas souhaiter votre retour en France, il vous faudrait marcher sur cent mille cadavres. Sacrifiez votre intérêt au repos et au bonheur de la France. L'histoire vous en tiendra compte. Je ne suis point insensible aux malheurs de votre famille, et j'apprendrai avec plaisir que vous êtes environné de tout ce qui peut contribuer à la tranquillité de votre retraite.

« Signé Bonaparte. »

Rappelons ici, pour compléter l'histoire de ces négociations, la fameuse lettre par laquelle, trois ans plus tard, Louis XV11I maintenait ses prétentions au trône de France : « Je ne confonds point monsieur Bonaparte avec ceux qui l'ont précédé ; j'estime sa valeur, ses talents militaires; je lui sais gré de plusieurs actes d'administration , car le bien qu'on fera à mon peuple me sera toujours cher. Mais il se trompe s'il croit m'engager à transiger sur mes droits : loin de là , il les établirait lui-même, s'ils pouvaient être litigieux , par la démarche qu'il fait en ce moment. J'ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et [sur moi; mais je connais les obligations qu'il m'a imposées par le rang où il lui a plu de me faire naître. Chrétien, je remplirai ces obligations jusqu'à mon dernier soupir; fils de saint Louis, je saurai, à son exemple, me respecter jusque dans les fers ; successeur de François br je veux du moins pouvoir dire comme lui : u Nous avons tout perdu, fors l'honneur. >»

batave et helvétique , et enfin abandonnait la Toscane à la France.

La république était en paix avec le monde entier, excepté avec l'Angleterre , sa vieille et éternelle ennemie. Bonaparte résolut de lui imposer par une grande démonstration. Un camp de deux cent mille hommes fut réuni à Boulogne, et une immense quantité de bateaux plats , destinés à transporter cette armée , furent rassemblés dans tous les ports du nord de la France. L’Angleterre s’effraya, et le 25 mars 4802 le traité d’Amiens fut signé.

Pendant ce temps , le premier consul marchait insensiblement vers le trône , et Bonaparte se faisait peu à peu Napoléon. Le 45 juillet 4804 , il signait un concordat avec le pape; le 24 janvier 4802, il acceptait le titre de président de la république cisalpine ; le 2 août suivant , il était nommé consul à vie; le 24 mars 4804, il faisait fusiller le duc d’Enghien dans les fossés de Yincennes.

Ce dernier gage donné à la révolution , cette grande question fut posée à la France :

Napoléon Bonaparte sera-t-il empereur des Français ?

Cinq millions de signatures répondirent affirmativement, et Napoléon monta sur le trône de Louis XVI.

Cependant trois hommes protestaient au nom des lettres, cette éternelle république qui n’a pa$ de Césars , et ne reconnaît pas de Napoléons.

Ces hommes étaient Lemercier , Ducis et Chateaubriand.

NAPOLÉON EMPEREUR

Les derniers moments du consulat avaient été employés à déblayer les avenues du trône , par des supplices ou par des grâces. Une fois arrivé à l’empire , Napoléon s’occupa de le réorganiser.

La noblesse féodale avait disparu , Napoléon créa une noblesse populaire : les différents ordres de chevalerie étaient tombés dans le discrédit , Napoléon institua la Légion d’honneur : depuis douze ans , la plus haute distinction militaire était le généralat, Napoléon créa des maréchaux. #

Ces maréchaux étaient les compagnons de ses fatigues : la naissance et la faveur ne furent pour rien dans leur nomination. Ils avaient tous pour père le Courage

NAPOLÉON EMPEREUR

et pour mère la Victoire. Ces élus étaient Berthier, Murat, Moncey, Jourdan , Masséna , Augereau, Bernadotte, Soult , Brune, Lannes, Mortier, Ney, Davoust, Kellermann , Lefèvre , Pérignon et Serrurier. Après un intervalle de trente-neuf ans, trois vivent encore, qui ont vu se lever le soleil de la république et se coucher l'astre de l’empire : le premier est , à l’heure où nous écrivons ces lignes , gouverneur des Invalides, le second président du conseil des ministres , et le troisième roi de Suède : seuls et derniers débris de la pléiade impériale , les deux premiers se sont maintenus à leur hauteur et le troisième a grandi encore.

Le 2 décembre 1804 le sacre eut lieu dans l’église de Notre-Dame ; le pape Pie VII était venu exprès de Rome pour poser la couronne sur la tête du nouvel empereur. Napoléon se rendit à l’église métropolitaine escorté par sa garde , traîné dans une voiture à huit chevaux , ayant près de lui Joséphine. Le pape, les cardinaux , les archevêques, les évêques et tous les grands corps de l’État , l'attendaient dans la calhédrale , sur le parvis de laquelle il s’arrêta quelques instants pour écouter une harangue et y répondre.

La harangue terminée, il entra dans l’église et monta sur un trône préparé pour lui , la couronne en tête et le sceptre à la main.

Au moment désigné dans le cérémonial , un cardinal , le grand aumônier et un évêque , vinrent le prendre et le conduisirent au ped de l’autel ; le pape alors s’approcha de lui, et lui faisant une triple onction sur la tête et sur les deux mains, il prononça à haute voix les paroles suivantes :

— Dieu tout-puissant , çui avez établi Hazaèl pour

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gouverner la Syrie et qui avez fait Jéhu roi d’Israël en leur manifestant vos volontés par l’organe du prophète Élie, vous qui avez également répandu l’onction sainte des rois sur la tête de Saül et de David par le ministère du prophète Samuel , répandez, par mes mains, les trésors de vos grâces et de vos bénédictions sur votre serviteur Napoléon, que, malgré notre indignité personnelle* nous consacrons aujourd’hui empereur en votre nom.

Alors le pape remonta lentement et majestueusement sur son trône. On apporta au nouvel empereur les saints Évangiles ; il étendit la niain dessus , et prêta le serment prescrit par la nouvelle constitution ; puis , aussitôt le serment prêté , le chef des hérauts d’armes cria d’unevoix forte :

— Le très-glorieux et très- auguste empereur de6 Français est couronné et intronisé.

— Vive l’empereur !

L’église retentit aussitôt du même cri ; une salve d’artillerie y répondit de sa voix de bronze , et le pape entonna le Te Deum .

Tout était fini , à compter de cette heure , avec la république ; la révolution s'était faite homme .

Mais ce n’était assez d’une couronne : on eût cru que le géant ayant les cent bras de Gérion en avait aussi les trois têtes. Le 17 mars 1805 , M. de Melzi , vice-président de la consulte d’État de la république cisalpine , vint lui offrir d’adjoindre le royaume d’Italie à l’empire français ; et le 26 mai, il alla recevoir à Milan , dans le dôme dont Galéas Visconti avait posé la première pierre et dont lui-même devait sculpter les derniers ^fleurons , la couronne de fer

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des vieux rois lombards qui avait été portée par Charlemagne et qu’il posa sur sa tête en disant : « Dieu me l’a donnée , malheur à qui la touche. >

De Milan , où il laisse Eugène avec le litre de vice-roi. Napoléon se rend à Gênes , qui renonce à sa souveraineté, et dont le territoire réuni à l’empire forme les trois départements de Gênes , de Montenotte et des Apennins. La république de Lucques, englobée dans ce partage ^devient principauté de Piombino : Napoléon se prépare , en faisant un vice-roi de son beau-fils et une princesse de sa sœur , à faire (Jps rois de ses frères.

Au milieu de toute cette organisation de choses détruites. Napoléon apprend que , pour se soustraire à la descente dont elle est menacée, l’Angleterre a décidé de nouveau l’Autriche à faire la guerre à la France. Ce n’est pas tout. Paul I er , notre chevaleresque allié , a été assassiné ; Alexandre a hérité de la double couronne de pontife et d’empereur. Un de ses premiers actes comme souverain a été de faire , le d 1 avril d 805 , un traité d’alliance avec le ministère britannique ; et c’est à ce traité , qui soulève l’Europe pour une troisième coalition, que l’Autriche a accédé , le 9 août.

Cette fois encore , ce sont les souverains alliés qui ont forcé l’empereur de déposer le sceptre , et le général de reprendre l’épée. Napoléon se rend au sénat le 23 septembre , obtient une levée de 80,000 hommes , part le lendemain , passe le Rhin le d er octobre , entre le 6 en Bavière, délivre Munich le d2 , prend Ulm le 20, occupe Vienne le d3 novembre, fait sa jonction avec l’armée d’Italie le 29 , et le 2 décembre , anniversaire de son cou-

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ronnemenl , il est en face des Russes et des Autrichiens , dans les plaines d’Austerlitz.

Dès la veille , Napoléon avait reconnu la faute qu'avaient faite ses ennemis , en concentrant toutes leurs forces sur le village d’Austerlitz pour tourner la gauche des Français. Vers le milieu du jour , il était monté à cheval avec les maréchaux Soult , Bernadotte etBessières, et parcourant les rangs de l’infanterie et de la cavalerie de la garde , qui étaient sous les armes , dans la plaine de Schlapanilz , il s’était avancé jusque sqrla ligne des tirailleurs de la cavalerie de Murat qui échangeaient quelques coups de carabine avec ceux de l’ennemi. De là il avait observé , au milieu des balles, les mouvements des différentes colonnes ; et , illuminé par une de ces révélations subites qui étaient une des facultés de son génie, il avait deviné le plan entier de Kutusoff. Dès ce moment Kutusoff fut battu dans sa pensée , et en rentrant dans la baraque qu’il s’était fait construire au milieu de sa garde , sur un plateau qui dominait toute la plaine , il dit en se retournant et en jetant un dernier regard sur l’ennemi : « Avant demain au soir toute cette armée sera à moi. »

Vers les cinq heures de l’après-midi , la proclamation suivante fut mise à l’ordre de l’armée :

« Soldats,

î L’armée russe se présente devant vous pour venger

l’armée autrichienne d’Ulm; ce sont ces mêmes bataillons

que vous avez battus à Hollabrünn , et que depuis vous

avez constamment poursuivis jusqu’ici. Les positions que

nous occupons sont formidables , et pendant qu ils mar-

ou

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cheront pour tourner ma droite , ils me présenteront le ilanc.

c Soldats , je dirigerai moi-même vos bataillons. Je me tiendrai loin du feu , si avec votre bravoure accoutumée vous portez le désordre et la confusion dans les rangs ennemis ; mais si la victoire était un moment indécise , vous verriez votre empereur s’exposer aux premiers coups ; car la victoire ne saurait hésiter dans cette journée surtout , où il y va de l’honneur de l’infanterie française, qui importe l ant à l’honneur de toute la nation.

< Que sous le prétexte d’emmener les blessés on ne dégarnisse point les rangs, et que chacun soit bien pénétré de celte pensée qu’il faut vaincre ces stipendiés de l’Angleterre , qui sont animés d’une si grande haine contre le nom français.

t Cette victoire finira notre campagne , et nous pourrons reprendre nos quartiers d'hiver , où nous serons joints par les diverses armées qui se forment en France , et alors la paix que je ferai sera digne de mon peuple , de vous et de moi. »

Laissons maintenant parler Napoléon lui-même : écoutons César qui raconte Pharsale.

« Le 30, les ennemis bivouaquèrent à Hogieditz. Je passai cette journée a parcourir à cheval les environs. Je reconnus qu’il ne tenait qu’à moi de bien appuyer ma droite et de déjouer leurs projets , en occupant en force le plateau de Pratzen , depuis le Santon jusqu’à Kresenowith , pour l’arrêter de front. Mais cela n’eût amené qu’un

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choc à chances égales , et je voulais quelque chose de mieux. La tendance des alliés à gagner ma droite était manifeste. Je crus pouvoir frapper à coup sûr en leur laissant la liberté de manœuvrer pour étendre leur gauche , et je ne plaçai sur les hauteurs de Pratzen qu’un détachement de cavalerie.

< Le 1 er décembre , l’ennemi , débouchant d’Austerlitz , vint en effet se placer en face de nous dans la position de Pratzen , la gauche s’étendant vers Aujest. Bernadette, arrivé de Bohême , entra en ligne, et Davoust atteignit l’abbaye de Raigern avec une de ses divisions; celle de Gudin bivouaqua à Nicolsbourg.

« Les rapports que je recevais de tous côtés , sur la marche des colonnes ennemies , me confirmèrent dans mon opinion. A neuf heures du soir je parcourus ma ligne, autant pour juger la direction des feux de l’ennemi que pour animer mes troupes. Je venais de leur faire lire une proclamation ; elle ne leur promettait pas seulement la victoire, elle leur expliquait même la manœuvre qui devait nous la procurer. C’était la première fois, sans doute,, qu’un général mettait toute son armée dans la confidence de la combinaison qui devait lui assurer la victoire : je ne craignais pas que l’ennemi en fût instruit , il n’y aurait pas ajouté foi. Cette tournée donna lieu à un des événements les plus touchants de ma vie. Ma présence devant le front des corps d’armée communiqua de proche en proche un élan électrique qui gagna l’extrémité de la ligne avec la rapidité de l'éclair. Par un mouvement spontané , toutes les divisions d’infanterie , hissant des bottes de paille allumées au bout de grandes perches , me don-

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nèrent une illumination, dont le coup d'œil, à la fois imposant et bizarre , avait quelque chose de majestueux : c'était le premier anniversaire de mon couronnement.

< L’aspect de ces feux me rappela le souvenir des fagots de sarment avec lesquels Annibal trompa les Ro-. mains , et les bivouacs du camp de Liegnitz qui avaient sauvé l’armée de Frédéric en donnant le change à Daunn et à Laudon. A mon passage devant chaque régiment , les cris de : Vive l’empereur ! retentissent, et , répétés de loin en loin par chaque corps à mesure que j’avançais, ils vont porter dans le camp ennemi les preuves de l'enthousiasme qui anime mes soldats. Jamais scène guerrière ne présenta une pompe plus solennelle , et chaque soldat partageait la confiance que son dévouement devait m’inspirer.

c Cette ligne, que je parcourus jusqu’à minuit , s’étendait depuis Kobelnitz jusqu'au Santon : le corps de Soult en formait la droite ; placé entre Sokolnitz et Pontonitz , il se trouvait aussi en face du centre de l’ennemi ; Bernadotte bivouaquait derrière Girskowitz , Murat à gauche de ce village , et Lannes était à cheval sur la chaussée de Brunn : mes réserves s’établirent en arrière de Soult et de Bernadotte.

« En plaçant ma droite sous les ordres de Soult , en face du centre ennemi , il était clair que ce serait sur lui que tomberait le plus grands poids de la bataille. Mais, pour que son mouvement obtînt le résultat que je m’en promettais, il fallait commencer par éloigner de lui les troupes ennemies qui débouchaient vers Blasowitz et parla chaussée d’Austerlitz; il était probable que les empereurs et le quartier général se trouvaient là , et qu’il fallait y frapper avant

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tout pour revenir ensuite sur leur gauche par un changement de front : c’était d’ailleurs le moyen de couper celte gauche de la route d'Olmülz.

« Je me décidai donc à seconder d'abord le mouvement du corps de Bernadotte sur Blasowitz avec mes gardes et la réserve de grenadiers , pour refouler la droite de l'ennemi , et revenir ensuite sur la gauche , qui se trouverait d’autant plus compromise à mesure qu’elle s’avancerait au delà de Telnitz.

« Mon projet était bien arrêté dès la veille, puisque je l'annonçai à mes soldais : l’essentiel était de saisir le bon moment. J'avais passé la nuit au bivouac , les maréchaux s'étaient rassemblés autour de moi pour recevoir mes derniers ordres.

« Je montai à cheval à quatre heures du matin : la lune était couchée , la nuit froide et assez obscure , quoique le temps fût serein. Il m'importait de savoir si l'ennemi n'avait fait aucun mouvement de nuit qui pût déranger mes projets. Les rapports des grandes gardes confirmaient que tout le bruit allait de la droite ennemie à sa gauche ; les feux paraissaient plus étendus vers Àujesl. Au point du jour, un brouillard léger obscurcit un peu l’horizon, surtout dans les bas-fonds. Tout à coup ce brouillard tombe; le soleil commence à dorer de ses rayons les sommités des hauteurs , tandis que les vallons étaient encore enveloppés d’un nuage vaporeux : nous découvrions très distinctement les hauteurs de Pratzen , naguère couvertes de troupes , et abandonnées actuellement par la gauche de l’ennemi. Il est constant qu'il a suivi son projet d'étendre sa ligne au delà de Telnitz : cependant je découvre avec la même

NAPOLEON EMPEREUR

facilité une autre marche , du centre vers la droite , dans la direction d’Holibitz ; dès lors rien de plus sûr que l’ennemi offre de lui-même son centre dégarni à tous les coups qu’il me plaira de lui porter. Il était huit heures du matin, les troupes de Soult étaient massées sur deux lignes de bataillons en colonnes d’attaque , dans le fond de Puntowitz : je demande au maréchal combien de temps il lui faut pour gagner les hauteurs de Pratzen , il me promet d’y être en moins de vingt minutes. — Attendons encore , a lui répondis-je. . . quand l’ennemi fait un faux mouvement . 3

il faut se garder de l’interrompre.

c Bientôt la fusillade s’engage plus vivement du côté de Sokelnitz et de Telnitz ; un aide de camp m’annonce que l’ennemi en débouche avec des forces menaçantes , a, c’était ce que j’attendais : je donne le signal ; aussitôt Murat , Lannes , Bernadotte , Soult , s’élancent au galop ; je monte aussi à cheval pour me transporter au centre : en passant devant les troupes je les excite de nouvaau en leur disant : — L’ennemi vient se livrer imprudemment à vos coups , terminez la campagne par un coup de tonterre. Les cris de : Vive l’empereur! attestent que l’on m’a compris et deviennent le véritable signal de l’attaque.

Avant de la raconter, voyons ce qui se passait à l’armée des alliés.

« S’il faut en croire la disposition projetée par Weyrother, leur dessein était d’agir tactiquement sur le même plan qu’ils auraient d'abord voulu exécuter par des manœuvres stratégiques , c’est-à-dire , d’opérer un effort par leur gauche renforcée, pour gagner ma droite , me couper la route de Vienne et me refouler, battu, sur Brqnn. Bien

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que ma destinée ne fût pas attachée à cette route , et que je lui eusse préféré, comme je r ai déjà dit, celle de Bohême , il est certain toutefois que ce projet ne laissait pas que d’offrir des chances en faveur des alliés ; mais , pour qu’il réussît , il ne fallait pas isoler cette gauche agissante , il était essentiel , au contraire , de la faire suivre successivement par le centre et la droite qui se fussent prolongés dans la même direction : Weyrother, ainsi qu’il l’avait fait à Rivoli , manœuvra par les deux ailes , ou du moins , si ce ne fut pas son projet , il agit de manière à le faire croire.

« La gauche , sous Buxhowden , composée de l’avantgarde de Kienmayer et des trois divisions russes Doetoroff, Langeron et Pribichefski , comptait trente mille hommes : elle dut s’avancer en trois colonnes des hauteurs de Pratzen , par Aujest , sur Telnitz et Sokelnitz, franchir le ruisseau qui forme deux lacs à la gauche , et se rabattre sur Turas.

c La quatrième colonne , sous les ordres de Kolowrath, avec laquelle marchait le quartier général , formait le centre ; elle devait s’avancer par Pratzen vers Kobelnitz , un peu en arrière de la troisième ; elle se composait de douze bataillons russes , sous Miloradowich , et de quinze bataillons autrichiens de nouvelles levées.

< La cinquième , formée de quatre-vingts escadrons , sous le prince Jean de Lichtenstein , devait quitter le centre, derrière lequel elle avait passé la nuit, et seconder la droite en marchant vers la chaussée de Brunn.

< La sixième , à l’extrême droite , composée de l’avantgarde de Bagration , comptait douze bataillons , quarante

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escadrons , destinés à attaquer, sur la grande roule de Brunn , les hauteurs du Santon et de Bosenitz.

« La septième, composée des gardes , sous le grandduc Constantin , formerait la réserve de l'aile droite sur la chaussée de Brunn.

« On voit que l'ennemi voulait déborder ma droite , qu’il supposait étendue jusqu'à Melnitz, tandis que mon armée était massée entre Schlapanitz et la route de Brunn, prêle à tout événement.

« D’après celte disposition , Buxhowden , déjà plus avancé que le reste de l’armée, s’était encore mis en mouvement avant les autres colonnes : outre cela, la cavalerie de Lichtenstein avait remarché du centre vers la droite , en sorte que les hauteurs de Pratzen , clef de tout le champ de bataille , se trouvaient dégarnies.

< A l’instant où j’en donne le signal, toutes mes colonnes s’ébranlent : Bernadotte franchit le défilé de Girskovitz et s'avance vers Blasowitz , soutenu à gauche par Murat; Lannes marche, à la même hauteur, des deux côtés de la chaussée de Brunn ; ma garde et mes réserves suivent à quelque distance le corps de Bernadotte, prêtes à donner sur le centre , si l’ennemi veut y reporter ses forces.

« Soult part comme l’éclair, des ravins de Kobelnitz et Puntowitz , à la tête des divisions Saint-Hilaire et Vandamme, soutenues par la brigade Levasseur. Deux autres brigades de la division Legrand sont laissées en flanqueurs, pour masquer et disputer les défilés de Telnilz et de Sokelnitz à Buxhowden. Comme il est évident qu'il les forcera, le maréchal Davoust reçoit l’ordre de partir de Raygcrn avec la division Friant et les dragons du

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généra! Bourcier , pour contenir les têtes de colonne russes, jusqu’à ce qu’il nous convienne de les attaquer plus sérieusement.

c A peine Soult a-t-il gravi la hauteur de Pratzen , qu’il donne inopinément sur la colonne de Kolowrath ( la 4 e ) , qui marchait au centre derrière la troisième et qui , se croyant garantie par celle qui la précédait , s’avançait en colonne de route par pelotons : l’empereur Alexandre , Kutusoff et son état-major, sont avec elles. Tout ce qui arrive d’inattendu, au milieu d’un quartier général, étonne et déconcerte. Miloradowich , qui marchait en tête, trouve à peine le temps de mener au combat les bataillons à mesure qu’ils se forment , il est renversé , et les Autrichiens qui le suivent éprouvent le même sort. L’empereur Alexandre s’expose et montre du sang-froid , pour rallier les troupes; mais, grâce aux ridicules dispositions de Weyrother, il n’a pas sous la main une seule division disponible pour servir de réserve : les troupes alliées sont poussées jusque vers Hostiradeck. La brigade Kaminski , qui appartenait à la troisième colonne assaillie ainsi sur son flanc droit, vient réunir ses efforts à ceux de Kutusoff, et rétablir un instant les affaires : toutefois , le secours ne peut résister aux efforts combinés de Saint-Hilaire, de Vandamme et de Levasseur. La ligne de Kolowrath , menacée d’être précipitée dans le vallon marécageux de Birnbaun , se replie sur Waschau , comme le prescrivait la disposition : toute l’artillerie de cette colonne, embourbée dans la glaise à demi gelée, nous est abandonnée, et l’infanterie , privée de canons et de cavalerie , ne peut plus rien contre Soult victorieux.

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« Au moment où ce coup décisif se frappait , les deux colonnes de droite ‘de Buxhowden s'étaient croisées et encombrées autour de Sokelnitz, d'où elles débouchèrent néanmoins malgré les efforts de la division Legrand ; Buxhowden lui-même débouchait également de Telnitz , les efforts de quatre bataillons seuls ne pouvant l’arrêter.

« Dans cet instant , Davoust arrivait de Baygern , et la division Friant repoussait sur Telnitz les avant-gardes de l’ennemi. Le combat prenant une tournure plus sérieuse vers Sokelnitz, Davoust ne laisse devant Telnitz que les dragons de Bourcier, et remonte le ruisseau jusqu'à Sokelnitz, avec la division Friant; un combat des plus chauds s’engage sur ce point; Sokelnitz , pris et repris , reste un moment aux Russes ; Langeron et Pribichefski débouchent même contre les hauteurs de Marxdorf. Nos troupes , disposées en croissant , chargent plusieurs fois leurs flancs avec succès; cette lutte, assez sanglante, n’est pourtant qu’accessoire ; il suffit de contenir l’ennemi sans le repousser ; il n’y aurait même pas eu d’inconvénient à le laisser engager un peu plus*

« Tandis que les choses prenaient une tournure si favorable à notre droite , nous n’obtenions pas moins de succès au centre et à la gauche : il arriva ici au grand-duc Constantin et à la garde russe ce qui était arrivé au quartier général et à la quatrième colonne ; ils devaient être en réserve , et se trouvèrent assaillis les premiers.

« Bagration s’étendait par la droite vers Dwaroschena , pour déborber et attaquer la position du Santon : la cavalerie de Lichtenstein, rappelée du centre pour le seconder, s’était croisée en route avec les autres colonnes, de sorte

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que le grand-due et ses gardes , arrivant vers Krug avant elle, se trouvèrent en première ligne au moment où Bernadotte s’avançait sur Blasowitz , et Lannes sur les deux côtés de la chaussée de Brunn : le combat s’engagea aussitôt avec vivacité.

< Arrivé enfin , après une longue promenade , à la droite du grand-duc , le prince de Lichtenstein commençait à se former, quand les uhlans de la garde russe , entraînés par une valeur intempestive , se jetèrent entre les divisions de Bernadotte et de Lannes , pour atteindre la cavalerie légère de Kellermann qui se repliait devant eux : victimes de cette ardeur, ils furent chargés par les réserves de Murat, culbutés , et ramenés sous le feu de nos deux lignes d’infanterie qui en coucha par terre la moitié.

« Cependant, nos progrès du côté de Pratzen avaient forcé Kutusoff de rappeler Lichtenstein au secours de son centre ; et ce prince , également menacé à droite et à gauche , ne savait à qui entendre et où porter les premiers secours : il se hâta d’envoyer quatre régiments de cavalerie , qui arrivèrent pour être témoins de la défaite de Kolowrath ; le général Ouwarow fut établi , avec trente escadrons , entre Bagration et le grand-duc ; le reste de la cavalerie se plaça à sa gauche.

« De son côté , le grand-duc, voyant les colonnes d’infanterie française pénétrer dans Blasowitz et en déboucher , prend le parti de descendre des hauteurs pour leur épargner la moitié du chemin : le mouvement lui semble nécessaire autant pour sa propre sûreté que pour dégager le centre , dont on commence à être inquiet.

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< Tandis qu’un furieux combat d’infanterie s’engageait entre les gardes russes et la division d’Erlon , le grandduc ordonne aux gardes à cheval de charger le flanc droit de celui-ci , qui se trouvait formé par le 4 e régiment de ligne détaché de la division Yandamme pour couvrir l'intervalle. Les cuirassiers russes se jettent sur ce régiment, enfoncent un bataillon , mais payent de leurs plus braves l’honneur d’avoir enlevé l’aigle à ce bataillon. Cette échauffourée isolée n’était point dangereuse; toutefois, dans l'incertitude si l’ennemi la soutiendrait, je jugeai nécessaire de porter sur ce point le maréchal Bessières avec la cavalerie de ma garde. 11 fallait en finir : je lui ordonne de charger. La ligne russe, après la plus honorable défense , est obligée de céder aux efforts réunis de Bernadotte et de Bessières, L’infanterie des gardes, hors d’état de résister plus longtemps, se replie sur Krzenowitz. Les chevaliers gardes , qui arrivaient en cet instant d’Austerlitz, se flattent en vain de rétablir les affaires; ce régiment d’élite ne pouvait plus rien ; chargé lui-même

par mes grenadiers à cheval que je lance sous les ordres ii de Rapp , il est enfoncé , et tout le centre prend alors le chemin d’Austerlitz.

< Dans ces entrefaites, Murat et Lannes avaient atta-

qué avec succès le corps de Bagralion et la cavalerie d’Ouwarow qui le soutenait. Nos cuirassiers avaient enfoncé la gauche de cette aile , pressée par les divisions Suchet et Caffarelli : partout la victoire couronnait nos combinaisons. »

< Certain que Bernadotte , Lannes et Murat , seraient n plus que suffisants pour achever l’ennemi de ce côté , je

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me rabattis à droite avec mes gardes et la réserve d’Oudinot , pour aider Soult à détruire l’aile gauche prise à revers et compromise au milieu des lacs. Il était deux heures quand Soult , enflammé par notre approche , réunit les deux divisions Saint-Hilaire et Legrand pour emporter Sokelnitz à revers , tandis que les troupes de Davoust l’assaillaient de front. Vandamme de son côté se précipite sur Aujest ; ma garde et mes grenadiers suivent , afin de renforcer au besoin ces différentes attaques.

« La division Pribichefski , entourée dans Sokelnilç , met bas les armes; quelques fuyards seulement portent la nouvelle de ce désastre. Langeron, poussé à son tour, n’est guère plus heureux , et la moitié de sa troupe seulement parvient à rejoindre Buxhowden. Celui-ci , qui avait perdu cinq ou six heures avec la colonne de Doctoroff , dans une escarmouche inutile vers Telnitz, au lieu de se rabattre dès dix heures sur Sokelnitz , juge enfin qu’il est temps de songer à son propre salut : il se met en marche vers deux ou trois heures pour revenir sur Aujest 4 et sortir de la souricière où il se trouvait engagé , en longeant le fond entre les lacs et les hauteurs. Il débouchait du village en colonne, lorsque Vandamme se jette avec impétuosité sur son flanc, pénètre dans Aujest et coupe la colonne en deux. Buxhowden , hors d’état de revenir sur ses pas , continue sa route avec les deux bataillons de sa lele, pour rejoindre Kulusoff : mais Doctoroff* et Langeron , avec les vingt-huit baladions restants , se trouvent pressés dans le gouffre , entre les lacs et les hauteurs couronnées par Sainl-IIilaire, Vandamme et mes réserves* La tête de la colonne du côté d’ Aujest, escortant l’arlil-

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lerie , veut fuir à travers les canaux formés par le dessèchement du lac , le pont se rompt sous le poids des canons : ces braves gens » pour sauver leurs pièces , cherchent à traverser l'extrémité du lac gelé; mais la glace sillonnée par nos boulets , enfonçant sous le poids de cette masse, engloutit hommes et canons : plus de deux mille se noyèrent. Doctoroff n'avait qu’un parti à prendre , celui de longer , sous notre feu , la rive du lac jusqu’à Telnitz, et de gagner une digue qui sépare le lac dp ce nom de celui de Melnitz : il parvint , non sans éprouver une perte énorme , à gagner Satschann , protégé par la cavalerie de Kienmayer qui lit des efforts dignes d’éloges. Ils prirent ensemble le chemin de Czeitsch, à travers les montagnes , vivement poursuivis par les nôtres. Le peu d’artillerie que l’ennemi avait sauvé du centre et de la gauche fut abandonnée dans celte retraite , exécutée par des chemins horribles , que la pluie de la veille et le dégel rendaient impraticables.

« La position de l’ennemi était cruelle : je l'avais ga^ gné sur la route de Wischau , qu’il ne pouvait d’ailleurs pas suivre parce qu’elle était déjà ravagée , et que les débris de sa gauche n'auraient plus été en état de l'atteindre : il fut donc forcé de prendre le chemin de la Hongrie ; mais Davoust * dont une division arrivait à Nicolsbourg , pouvait , par une marche de flanc , le devancer à Gading , tandis que nous le pressions vivement en queue. L’armée alliée , affaiblie de 25,000 hommes , tués , blessés ou prisonniers, et de 180 pièces de canon, outre une quantité de fuyards isolés, se trouvait dans le plus grand désordre. >

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Voilà le récit de Napoléon lui-même : il est clair, simple et grave , comme il convient à une pareille affaire. Ses prévisions ne l’avaient point trompé un instant : la bataille se déroula comme sur un échiquier, et un seul coup de tonnerre foudroya, comme il l’avait dit, la troisième coalition.

Le surlendemain , l’empereur d’Autriche vint en personne redemander cette paix qu’il avait rompue : l’entrevue des deux empereurs eut lieu près d’un moulin , à côté de la grande route et en plein air.

— Sire, dit Napoléon en s’avançant au-devant de François II , je vous reçois dans le seul palais que j’habite depuis deux mois.

— Vous tirez si bon parti de votre habitation qu’elle doit vous plaire, répondit celui-ci.

Dans cette entrevue , on convint d’un armistice , et les principales conditions de la paix furent réglées : les Russes, que l’on pouvait écraser jusqu’au dernier , eurent part à la trêve sur la prière de l’empereur François, et sur la simple parole de l’empereur Alexandre qu’il évacuerait l’Allemagne et la Pologne autrichienne et prussienne. La convention fut suivie, et il se retira par journées d’étapes. ,

La victoire d’Austerlitz fut à l’empire ce que celle de Marengo avait été au consulat : la sanction du passé , la puissance de l’avenir. Le roi Ferdinand de Naples, ayant violé pendant la dernière guerre le traité de paix avec la France, fut déclaré déchu de la royauté des Deux-Siciles, que Joseph reçut à sa place. La république Batave, érigée en royaume , fut donnée à Louis : Murat reçut le grand-

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duché de Berg : le maréchal Berthier fut fait prince de Neufchàtel , et M. de Talleyrand prince de Bénévent : la Dalmatie, llstrie, le Frioul, Cadore, Conégliano, Bellune, Trévise, Fellre, Bassano, Vicence, Padoue et Rovigo, devinrent des duchés ; et le grand empire , avec ses royaumes secondaires, ses fiefs, sa confédération du Rhin et sa médiation suisse, fut taillé en moins de deux années sur celui de Charlemagne.

Ce n’était pas un sceptre que Napoléon avait dans sa main , c’était un globe.

La paix de Presbourg dura un an à peu près. Pendant cette année, Napoléon fonda l’université impériale et fit promulguer l’ensemble du code de procédure civile. Interrompu au milieu de ces travaux administratifs par l'altitude hostile de la Prusse , dont la neutralité pendant, les dernières guerres avait laissé les forces intactes, Napoléon est bientôt obligé de faire face à une quatrième coalition. La reine Louise a rappelé à l’empereur Alexandre qu’ils ont juré sur le tombeau du grand Frédéric une alliance indissoluble contre la France, l’empereur Alexandre oublie son second serment pour ne se souvenir que du premier; et Napoléon reçoit l’ordre , sous peine de guerre , de faire repasser le Rhin à ses soldats.

Napoléon fait venir Berthier et lui montre l’uUimalum de la Prusse.

— On nous donne un rendez-vous d’honneur, lui dit-il, un Français n’y a jamais manqué; et puisqu'une belle reine veut être témoin du combat , soyons courtois , et pour ne pas la faire attendre, marchons sans nous coucher jusqu’en Saxe.

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Et eette fois , par galanterie, il renouvelle et dépasse en rapidité la campagne d’Austerlitz. Commencée le 7 octobre 1806 , par les corps de Murat , de Bernadette et de Davoust , celle-ci se contmue les jours suivants par les •combats d’Auerstædt, de Schelitz, de Saalfeld , et se termine le 14 par la bataille d’Iéna. Le 16 , quatorze mille Prussiens mettent bas les armes à Erfurth ; le 25 , l’armée française fait son entrée à Berlin. Sept jours ont livré la monarchie de Frédéric à ce grand faiseur et défaiseur de trônes, qui a donné des rois à la Bavière, au Wurtemberg et à la Hollande , qui a chassé les Bourbons de Naples et la maison de Lorraine de l’Italie et de l’Allemagne.

Le 27 , Napoléon , de son quartier de Postdam , adresse à ses soldats la proclamation suivante qui résume toute lu campagne :

« Soldats ,

« Vous avez justifié mon attente et répondu dignement a la confiance du peuple français : vous avez supporté les privations et les fatigues avec autant de courage que vous avez montré d’intrépidité et de sang-froid au milieu des combats; vous êtes les dignes défenseurs de l’honneur de ma couronne et de la gloire du grand peuple : tant que vous serez animés de cet esprit, rien ne pourra vous résister. La cavalerie a rivalisé avec l’infanterie et l’artillerie , je ne sais désormais à quelle arme donner la préfé rence : vous êtes tous de bons soldats. Voici le résultat de nos travaux : une des premières puissances de l’Europe, qui osa naguère nous proposer une honteuse capitulation t

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est anéantie ; les forêts , les défilés de la Franeonie , la Sale , l’Elbe , que nos pères n’eussent point passés en sept ans, nous les avons franchis en sept jours , et nous avons livré, dans l’intervalle, .quatre combats et une grande bataille ; nous avons précédé à Postdam et à Berlin la» renommée de nos victoires ; nous avons fait 60,000 prisonniers, pris 65 drapeaux, parmi lesquels ceux des gardes du roi de Prusse, 600 pièces de canon, 3 forteresses, plus de 20 généraux : cependant , plus de la moitié de vous regrettent de n’avoir pas encore tiré un coup de fusil.

Toutes les provinces de la monarchie prussienne jusqu’à l’Oder sont en notre pouvoir. Soldats, les Russes se vantent de venir à nous , nous marcherons à leur rencontre , nous leur épargnerons la moitié du chemin ; ils retrouveront Austerlitz au milieu de la Prusse. Une nation qui a aussitôt oublié la générosité dont nous avons usé avec elle après cette bataille , où son empereur , sa cour, les débris de son armée , n’ont dû leur salut qu’à la capitulation que nous leur avons accordée , est une nation qui ne saurait lutter avec succès contre nous. Cependant , tandis que nous marchons au-devant des Russes, de nouvelles armées, formées dans l’intérieur de l’empire, viennent prendre notre place pour garder nos conquêtes. Mon peuple tout \ entier s’est levé , indigné de la honteuse capitulation que les ministres prussiens , dans leur délire , nous ont proposée : nos routes et nos villes frontières sont remplies de conscrits qui brûlent de marcher sur vos traces. Nous ne serons plus désormais les jouets d’une paix traîtresse , et nous ne poserons plus les armes que nous n’ayons obligé les Anglais, ces éternels ennemis de notre nation, à

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renoncer au projet de troubler le continent et d’usurper le royaume des mers. Soldats , je ne puis mieux vous exprimer mes sentiments , qu’en vous disant que je vous porte dans mon cœur l’amour que vous me montrez tous les jours.

Pendant que le roi de Prusse , en vertu de l’armistice signé le 16 novembre , livre aux Français toutes les places qui lui restent , Napoléon fait halte , et se retourne vers l’Angleterre , qu’il frappe d’un décret à défaut d’autres armes. La Grande-Bretagne est déclarée en état de blocus ; tout commerce et toute correspondance avec les îles britanniques sont interdits, aucune lettre en langue anglaise n’a plus cours à la poste ; tout sujet du roi George, de quelque état et de quelque condition qu’il soit, trouvé en France, ou dans les pays occupés par nos troupes et par celles de nos alliés, est déclaré prisonnier ; tout magasin, toute propriété, toute marchandise , appartenant à un Anglais , sont reconnus de bonne prise ; le commerce des marchandises appartenant à l’Angleterre , ou provenant de ses fabriques ou colonies , est prohibé ; enfin , aucun bâtiment , venant d’Angleterre ou des colonies anglaises , ne sera reçu dans aucun port.

Puis , quand il a ainsi , pontife politique et suprême , frappé d’interdit un royaume tout entier, il nomme le général Hullin gouverneur de Berlin , conserve au prince d’Hatzfeld son commandement civil , et marche au-devant des Russes, qui , comme à Austerlitz, accourent au secours de leurs alliés , et qui , comme à Austerlitz , arrivent quand ils sont anéantis. Napoléon ne prend que le temps d’envoyer

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à Paris , où ils sont déposés à l’hôtel des Invalides , Tépée du grand Frédéric , son cordon de l’Aigle noire , sa ceinture de général et les drapeaux que portait sa garde dans la fameuse guerre de sept ans ; et , quittant Berlin le 25 novembre , il marche au-devant de l’ennemi.

En avant de Varsovie , Murat , Davoust e^Hines, rencontrent les Russes. Après un léger engagement Benigsen évacue la capitale de la Pologne , et les Français y font leur entrée ; le peuple polonais se soulève tout en faveur des Français , offre sa fortune , son sang , sa vie , et ne demande en retour que son indépendauce. Napoléon apprend ce premier succès à Posen , où il s’est arrêté pour faire un roi : ce roi est le vieil électeur de Saxe , dont il affermit la couronne.

L’année i806 se termina par les combats de Pultusk et de Golymin, et l’année 1807 s’ouvrit parla bataille d'Eylau. Bataille étrange et sans résultat, dans laquelle les Russes perdirent 8,000 hommes etles F rançais 1 0,000, où chacun des deux partis s’attribua la victoire , et où le czar fit chanter un Te Deum pour avoir laissé entre nos inains 1 5,000 prisonniers , 40 pièces de canon et 7 drapeaux. Mais aussi , c’était la première fois qu’il y avait lutte réelle entre lui et Napoléon : il avait résisté , donc il était vainqueur.

Ce mouvement d’orgueil fut court. Le 26 mai, Dantzick est pris ; quelques jours après , les Russes sont battus à Spanden, àDomitten, à Altkirchen, à Wolfesdorff, à Guusladt , à Heilsberg. Enfin , le 1 3 juin au soir , les deux armées se trouvent en bataille devant Friedland. Le lendemain matin , quelques coups de canon se font entendre ,

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et Napoléon marche à l'ennemi en criant : « Ce jour est une époque heureuse : c’est l’anniversaire de Marengo. »

Gomme à Marengo, en effet, la bataille fut suprême et définitive. Les Russes furent écrasés : Alexandre laissa 60,000 hommes , couchés sur le champ de bataille , noyés dans l’Aile ou prisonniers : 120 pièces de canon et 25 drapeaux furent les trophées de la victoire ; et les débris de l’armée vaincue , n’espérant pas même résister , coururent se mettre à couvert en passant la Pregel , et en détruisant tous les ponts.

Malgré cette précaution, les Français passèrent la rivière le 16, et marchèrent aussitôt sur le Niémen, dernière barrière qui restât à franchir à Napoléon pour porter la guerre sur le territoire même de l’empereur de Russie. Alors le czar s’effraye , le prestige des séductions britanniques s’évanouit. Il est dans la même position qu’après Austerlitz , sans espoir de recevoir de secours ; il prend la résolution de s'humilier une seconde fois. Cette paix, qu’il a refusée si opiniâtrément et dont il pouvait dicter les articles , il vient la demander lui-même , et recevoir les conditions de son vainqueur. Le 21 juin , un armistice est signé , et le 22 , la proclamation suivante est mise à l’ordre de l’armée.

< Soldats !

« Le 5 juin nous avons été attaqués dans nos cantonnements par l’armée russe : l’ennemi s’est mépris sur les causes de notre inactivité ; il s’est aperçu trop tard que notre repos est celui du lion : il se repent de l’avoir oublié.

«. Dans les journées de Guustadt , d’Heilsherg , dans

tiO

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celle à jamais mémorable de Friedland , dans dix jours de campagne enfin, nous avons pris 120 pièces de canon ^ 70 drapeaux, tué, blessé ou fait' prisonniers 60,000 Russes , enlevé à l’armée ennemie tous ses magasins , ses hôpitaux, ses ambulances, la place de Kœnigsberg, les bâtiments qui étaient dans son port , chargés de toute espèce de munitions , 160,000 fusils-, que l'Angleterre envoyait pour armer nos ennemis.

i Des bords de la Vistule nous sommes arrivés sur ceux du Niémen avec la rapidité de l’aigle. Vous célébrâtes à Austerlitz l’anniversaire du couronnement, vous avez cette année dignement -célébré celui de Marengo, qui mit fin à la guerre de la seconde coalition. Français, vous avez été dignes de vous et de moi. Vous rentrerez en France , couverts de tous vos lauriers , et après avoir obtenu une paix qui porte avec elle la garantie de sa durée : il est temps que notre patrie vive en repos à l’abri de la maligne influence de l’Angleterre. Mes bienfaits vous prouveront ma reconnaissance et toute l’étendue de l’amour que je vous porte. * . .

Dans la journée du 24 juin, le général d’artillerie La Riboissière fit établir sur le Niémen un radeau , et sur ce radeau un pavillon destiné à recevoir les deux empereurs : chacun devait s’y rendre de la rive qu’il occupait.

Le 25 , à une heure de l’après-midi , l’empereur Napoléon, accompagné du grand-duc de Berg, Murat, des miréchauxPBerthier et Bessières, du général Durocetdu grand écuyer Caulaincourt, quitta la rive gauche du fleuve

NAPOLÉON EMPEREUR

fil

pour se rendre au pavillon préparé. En même temps , l'empereur Alexandre , accompagné du grand-duc Constantin , du général en chef Benigsen, du prince Labanow* du général Ouwarow et de l’aide de camp général coiiite deLiéven , quitta la rive droite.

Les deux bateaux arrivèrent en même temps. En mettant le pied sur le radeau, les deux empereurs s’embrassèrent.

Cet embrassement était le prélude de la paix de Tilsrtl, qui fut signée le 9 juillet 1807.

La Prusse paya les frais de la guerre : les royaumes de Saxe et de Weslphalie furent érigés , comme deux forteresses, pour la surveiller : Alexandre et Frédéric-Guillaum e reconnurent' solennellement Joseph , Louis et Jérôme , comme leurs frères. Bonaparte premier consul avait créé des républiques, Napoléon empereur les changeait en fiefs. Héritier des trois dynasties qui avaient régné sur la France, il voulut augmenter encore la succession de Charlemagne ; et l’Europe fut forcée de le regarder faire.

, Le 27 juillet de la même année , après avoir terminé cètte splendide campagne par un trait de clémence, Napoléon était de retour à Paris , n’ayant plus d’ennemi que l’Angleterre , sanglante et blessée, il est vrai, des défaites de ses alliés , mais toujours constante dans sa haine , mais toujours debout aux deux extrémités du continent, en Suède et en Portugal.

Par le décret de Berlin sur le blocus continental , l’Angleterre avait été mise au ban de l’Europe. Dans les mers du Nord , la Russie et le Danemark , dans l’Océan et dans la Méditerranée, la France , la Hollande et l’Espagne, lui-

112 NAPOLÉON EMPEREUR

avaient fermé leur» ports , et s'étaient engagées solennel- * lement à ne faire aucun commerce avec elle. Restaient donc seulement , comme nous l'avons dit , la Suède et le * Portugal ; Napoléon se chargea du Portugal et Alexandre f

de la Suède. Napoléon décida , par un décret en date du i

27 octobre 1807, que la maison de Bragance avait cessé i

de régner, et Alexandre, le 27 septembre 1808, s’engagea 1 à marcher contre Gustave IV. a

Un mois après , les Français étaient à Lisbonne. i

L'envahissement du Portugal n'était qu'un aohemine~ s ment à la conquête de l'Espagne , où régnait Charles IV, i

tiraillé par deux pouvoirs opposés , le favori Godoy , et le i

prince des Asturies , Ferdinand. Offusqué d’un armement i maladroit fait par Godoy, au moment de la guerre de i Prusse , Napoléon n’avait jeté qu’un regard sur l'Espagne, t regard rapide et inaperçu , mais qui lui avait suffi cepen- i

dant pour y voir un trône à prendre. Aussi , à peine en <

possession du Portugal, ses troupes pénétrèrent dans la Péninsule , et , sous prétexte de guerre maritime et de blocus , occupèrent d’abord les côtes , puis les principales places, puis enfin formèrent autour de Madrid un cercle t qu’elles n’avaient qu'à resserrer pour être en trois jours maîtresses de la capitale. Sur ces entrefaites , une révolte j éclata contre le ministre , et le prince des Asturies fut proclamé roi, sous le nom de Ferdinand VII, à la place de son père : c’était tout ce que demandait Napoléon. ,

Aussitôt les Français en tient à Madrid ; l'empereur , accourt à Bayonne , appelle à lui les princes espagnols , force Ferdinand VII à rendre la couronne à son père et l’envoie prisonnier à Valençay . Bientôt le vieux Charles IV

NAPOLÉON EMPEREUR

ir»

abdique en faveur de Napoléon et 8e relire à Compiègne : la couronne de Charles-Quint est décernée à Joseph par une junte suprême , par le conseil de Castille et par la municipalité de Madrid. Le trône de Naples est vacant par cette mutation : Napoléon y nomme Murat. Il y a cinq couronnes dans sa famille , sans compter la sienne.

Mais, en étendant son pouvoir, Napoléon étendait sa lutte. Les intérêts de la Hollande compromis par le blocus , l'Autriche humiliée par la création des royaumes de Bavière et de Wurtemberg , Rome trompée dans ses espérances par le refus de restituer au saint-siège les provinces . que le Directoire avait réunies à la république cisalpine , enlin l'Espagne et le Portugal violentés dans leurs affections nationales , étaient autant d'échos où retentissait à la fois lappel incessant de l'Angleterre. Une grande réaction s'organisa de tous les côtés en même temps , quoiqu'elle n'éclatât qu'à des époques différentes.

Ce fut d'abord Rome qui donna l'exemple : le 3 avril , le légat du pape quitta Paris. Aussitôt , le général Miollis reçut l’ordre d'occuper militairement Rome. Le pape menaça nos troupes d'excommunication , et nos troupes lui répondirent en s’emparant d'Ancône , d’Urbin , de Macerala et de Camerino.

Puis l'Espagne : Séville , dans une junte provinciale , reconnut Ferdinand VII pour roi , et appela aux armes toutes les provinces espagnoles qui n'étaient pas occupées ; les provinces 8’insurgèrent f\e général Dupont mit bas les armes ,«et Joseph fut forcé de quitter Madrid.

Puis le Portugal : les Portugais se soulevèrent le 1 G juin

à Oporto; Junot, n'ayant pas assez de troupes pour con-

NAPOLÉON EMPEREüK.

server sa conquête , fut forcé de l’évacuer, par la convention de Cintra , et derrière lui Wellington l’occupa avec 25,000 hommes.

Napoléon jugea les choses assez graves pour nécessiter sa présence. Il savait bien que l’Autriche armait mystérieusement , mais elle ne pouvait pas être prête avant un an : il savait bien que la Hollande se plaignait de la ruine de son commerce ; mais , tant qu’elle sc bornerait à se plaindre , il était décidé à ne pas s’occuper d’elle ; il lui restait donc plus de temps qu’il ne lui en fallait pour reconquérir le Portugal et l’Espagne.

Napoléon parut aux frontières de la Navarre et de la Biscaye avec 80,000 vieux soldats venus de l’Allemagne : la prise de Burgos fut le signal de son arrivée. Elle fut suivie de la victoire de Tudela; puis les positions de la Somma-Sierra furent emportées à la pointe de la lance ; et le 4 décembre , Napoléon fit son entrée solennelle à Madrid , précédé de cette proclamation :

€ Espagnols!

< Je ne me présente pas chez vous comme un maître , mais comme un libérateur. J’ai aboli le tribunal de l'inquisition , contre lequel le siècle et l'Europe réclamaient : les

prêtres doivent guider les consciences, mais ne doivent exercer aucune juridiction extérieure et corporelle sur les citoyens. J’ai supprimé les droits féodaux, et chacun pourra établir des hôtelleries*, des fours , des moulins , des madragues, des pêcheries, et donner un libre essor à son industrie : l’égoïsme, la richesse et la prospérité d’un petit nombre d’hommes nuisaient plus à votre agri-

NAPOLÉON EMPEREUR

culture que les chaleurs de la canicule. Comme il n’y a qu'un Diem, il ne doit y avoir dans un État qu'une justice : toutes les justices particulières avaient été usurpées et étaient contraires aux droits de la nation : je les ai détruites. La génération présente pourra varier dans son opinion , trop de passions ont été mises en jeu : mais vos neveux me béniront , comme votre régénérateur ; ils placeront au nombre de vos jours mémorables ceux où j’ai paru parmi vous , et de ces jours datera la prospérité de l'Espagne. * #

. L'Espagne conquise était muette : l'inquisition répondit par ce catéchisme : «

Dis-moi , mon enfant , qui es-tu ? — Espagnol par la grâce de Dieu. — Que veux-tu dire par là? — Homme de bien. — Quel est l'ennemi de notre félicité? — L'empereur des Français. — Combien a-t-il de natures? — Deux : la nature humaine et la nature diabolique. — Combien y a-t-il d'empereurs des Français? — Un véritable, en trois personnes trompeuses. — Comment les nomme-t-on ? — Napoléon , Murat et Manuel Godoy. — Lequel des trois est le plus méchant ? — Ils le sont tous trois également.

— De qui dérive Napoléon ? — Dïi péché. — Murat? — . De Napoléon. — Et Godoy ? — De la formation des deux.

— Quel est l'esprit du premier? — L'orgueil et le despotisme. — Du second ? — La rapine et la cruauté. — Du troisième? — La cupidité , la trahison et l'ignorance. — Que sont les Français ? — D'anciens chrétiens devenus hérétiques. — Est-ce un péché que de mettre un Français à mort? — Non , mon père : on gagne le ciel en tuant un

iiü NAPOI.ÉON KMPERfcUR.

de ccs chiens d'hérétiques. — Quel supplice mérite un ! Espagnol qui manque à ses devoirs? — La mort et Tin- i

lamie des traîtres. — Qui nous délivrera de nos ennemis? !

— La confiance entre nous autres et les armes. i

Cependant l'Espagne , pacifiée en apparence , obéis- i sait à peu près tout entière à son nouveau roi : les prépa- i ratifs hostiles de l'Autriche rappelaient d'ailleursNapoléon i à Paris. De retour le 23 janvier 4809, il fit aussitôt j demander des explications à l'ambassadeur autrichien, et, quelques joftrs après les avoir repoussées comme insuffi- » santés , il apprit que , le 9 avril , l'armée de l’empereur i

François avait passé l'Inn et pnvahi la Bavière. Cette fois , . !

c'était l'Autriche qui nous devançait et qui était prête a

avant la France : Napoléon fit un appel au sénat. j

Le 14, le sénat répondit par une loi qui ordonnait une j

levée de 40,000 hommes ; le 17, Napoléon était à Dona- t

wert au milieu de son armée , le 20 il avait gagné la ba- \

taille de Tann , le 21 celle d'Abensberg , le 22 celle d’Ek- \

muhl , le 23 celle de Ratisbonne , et le 24 il adressait •< cette proclamation à son armée : , ü

€ Soldats ! . , j

< Vous avez justifié Aon attente. Vous avez suppléé au t nombre par votre bravoure ; vous avez glorieusement <

marqué la différence qui existe entre les légions de César 5

et les cohues armées de Xercès. En quatre jours nous e avôns triomphé dans les batailles de Tann , d'Abensberg, d’Ekmuhl , et dans les combats de Peyssing , de Lands- 1 * hutt et de Ratisbonne. 100 pièces de canon , 40 drapeaux, 30,000 prisonniers , voilà les résultats de la rapidité de ,

JD •

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votre marche et de votre courage. L'ennemi, enivré par un cabinet parjure , paraissait ne plus conserver aucun souvenir de vous : son réveil a été prompt ; vous lui avez apparu plus terribles que jamais. Naguère il a traversé Tlnn et envahi le territoire de nos alliés : aujourd'hui , défait, épouvanté, il fuit en désordre; déjà mon avantgarde a dépassé l’Inn ; avant un mois , nous serons à Vienne. >

Le 27 r , la Bavière et le Palalinat étaient évacués ; le 3 mai les Autrichiens perdaient le combat d’Ébersberg , le 9 Napoléon était sous les murs de Vienne , le 1 1 elle ouvrait ses portes, le 45 Napoléon y faisait son entrée. -

C’était encore le temps des prophéties.

400,000 hommes , sous les ordres du prince Charles , s étaient retirés sur la rive gauche du Danube : Napoléon les poursuit et les atteint le 21, à Essling, où Masséna échange son titre de duc contre celui de prince. Pendant le combat, les ponts du Danube sont emportés jfcr une crue subite : en quinze jours Bertrand y jette trois nouveaux ponts ; le premier, de soixante arches , sur lequel trois voitures peuvent passer de front ; le deuxième# ur pilotis, et de huit pieds de largeur; le troisième enfin sur des bateaux ; et le bulletin du 3 juillet , daté de Vienne , annonce qu’il n’y a plus de Danube , comme Louis XIV avait annoncé qu’il n’y avait plus de Pyrénées.

^En effet , le 4 juillet le Danube est franchi , le 5 la bataille d’Enzersdorff est gagnée , enfin, le 7, les Autrichiens laissent 4,000 morts et 9,000 blessés sur le champ de bataille de Wagram,.et 20,000 prisonniers, 10 dra-

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peaux , quarante pièces de canon , entre les mains de leurs vainqueurs.

Le 11, le prince de Lichtenstein se présenta aux avantpostes pour demander une suspension d’armes : c’était une ancienne connaissance : le lendemain de Marenge , il s’était déjà présenté, chargé d’une mission pareille. Le 12, cette suspension fut conclue à Znaim. Aussitôt les conférences commencèrent : elles durèrent trois mois , pendant lesquels Napoléon habita Schœnbrunn , où il échappa comme par miracle au poignard de Staps. Enfin, le 44 octobre, la paix fut signée.

L’Autriche cédait à la France tous les pays situés à la droite de la Save , le cercle de Goritz , le territoire de Montefeltro, Trieste , la Carniole et le cercle de Villach : elle reconnaissait la réunion des provinces illyriennes à l’empire français , ainsi que toutes les futures incorporations que la conquête ou les combinaisons diplomatiques pourraient amener tant en Italie qu’en Portugal et en Espagrie , et renonçait irrévocablement à l’alliance de l’Angleterre pour accepter le système continental avec toutes ses exigences.

Ainsi , tout commençait à réagir contre Napoléon , mais rien ne lui résistait encore : le Portugal avait communiqué avec les Anglais, il avait envahi le Portugal : Godoy avait manifesté des sentiments hostiles par un armement maladroit, mais peut-être inofiensif, il avait forcé Charles IV d’abdiquer : le pape avait fait de Rome le rendez-vous général des agents de l’Angleterre , il traita le pape comme un souverain temporel et le déposa : la nature refusait des enfants à Joséphine , il épousa Marie-Louise et eut in*

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fils: la Hollande, malgré ses promesses, était devenue un entrepôt de marchandises anglaises, il déposséda Louis de son royaume et le réunit à la France.

Alors l’empire eut 150 départements ; il s’étendit de l’océan breton aux mers de la Grèce, duTagejusqu’à l’Elbe, et 120 millions d’hommes, obéissant à une seule volonté, soumis à un pouvoir unique et conduits dans une même voie, crièrent vive Napoléon, e n huit langues différentes.

Le général est au zénith de sa gloire, et l’empereur à l’apogée de sa fortune. Jusqu’à ce jour nous l’avons vu monter sans cesse. Il va faire une halte d’un an au sommet de ses prospérités; ear il faut bien qu’il prenne haleine pour redescendre. .

Le 1 er avril 4810,, Napoléon épousa Marie-Louise t archiduchesse d’Autriche : onze mois après , cent et un coups de canon annoncèrent au monde la naissance d’un héritier du trône.

Un des premiers effets de l’alliance de Napoléon avec la maison de Lorraine fut d’amener un refroidissement entre lui et l’empereur de Russie , qui , s’il faut en croire le docteur O’Méara , lui avait fait offrir sa sœur la grandeduchesse Anne. Dès 1810, ce dernier, qui voyait l’empire de Napoléon - s’approcher de lui comme un océan qui monte , avait augmenté ses armées et renoué ses relations avec la Grande-Bretagne. Toute l’année 1811 se passa en négociations infructueuses, qui, au fur et à mesure qu’elles échouaient , rendaient une guerre prochaine de plus en plus probable : aussi chacun* de son côté en commença-t-il les préparatifs, avant même qu’elle fût déclarée. La Prusse, par traité du 24 février, et l’Autriche,

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par traité du 14 mars, fournirent à Napoléon, Tune 20,000 et l’autre 50,000 hommes : de leur côté, l’Ilalie et la confédération du Rhin coopérèrent à cette grande entreprise, l’une pour 25,000 et l’autre pour 80,000 combattants. Enfin , un sénatus-consulte divisa la garde nationale en trois bans , pour le service de l’intérieur : le premier de ces trois bans, affecté au service actif, mettait, outre l’armée gigantesque qui s’acheminait vers le Niémen, 100 cohortes de 1,000 hommes chacune , à la disposition re«*. - J

mars, Napoléon partit de Paris, ordonnant au Bassano de faire attendre au prince Kourakin , ssadeur du czar, ses passe-ports le plus longtemps possible : cette recommandation qui , au premier abord , avait l’apparence d’un espoir pacifique, n’avait d’autre but , dans le fait , que de laisser Alexandre incertain sur les véritables dispositions de son ennemi , afin que celui-ci pût le surprendre en tombant à l’improviste sur son armée. C’était la tactique habituelle de Napoléon , et cette fois , comme toujours , elle lui réussit. Aussi le Moniteur se contenta-t-il d’annoncer que l’empereur quittait Paris pour faire l’inspection de la grande armée réunie sur la Vistule, et que l’impératrice l’accompagnerait jusqu’à Dresde , pour voir son illustre famille.

Après y être resté quinze jours, et y avoir fait jouer, selon la promesse qu’il leur avait faite à Paris, Talma et mademoiselle Mars devant un parterre de rois , Napoléon uitta Dresde et arriva à Thorn le 2 juin : le 22 , il annonça son retour en Pologne par la proclamation si datée du quartier général de Wilkowski :

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< Soldats!

f La Russie a juré éternelle alliance à la France et guerre à l'Angleterre , elle viole aujourd’hui ses serments; elle ne veut donner aucune explication de son étrange conduite , que les aigles françaises n’aient repassé le Rhin, laissant par là nos alliés à sa discrétion. Nous croit-elle donc dégénérés? Ne serions-nous plus les soldats d’Austerlitz? Elle nous place entre le déshonneur et la guerre , le choix ne saurait être douteux. Marchons en avant , passons le Niémen , portons la guerre sur le territoire de la Russie : élle sera glorieuse aux armées françaises. La paix que nous conclurons mettra un terme à la funeste influence que le cabinet moscovite exerce depuis cinquante ans sur les affaires de PEùrope. >

L’armée à laquelle Napoléon adressait ces paroles était la plus belle , la plus nombreuse et la plus puissante à laquelle il eût jamais commandé. Elle était divisée en quinze corps , commandés chacun par un duc , par un prince ou , par un roi , et elle formait une masse de quatre cent mille hommes d’infanterie , de soixante et dix mille cavaliers , et de mille bouches à feu.

11 lui fallut trois jours pour traverser le Niémen : les 23, 24 et 25 juin furent employés à cette opération.

Napoléon s’arrêta un instant , pensif et immobile sur la rive gauche de ce fleuve , où , trois ans auparavant , l’empereur Alexandre lui avait juré une amitié éternelle. Puis , le franchissant à son tour : « La fatalité entraîne les Russes , dit-il ; que les destins s’accomplissent ! >

Ses premiers pas , comme toujours , furent ceux d’un

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géant : au bout de deux jours d'une marche habile , Farinée russe , surprise en flagrant délit , était culbutée et voyait un corps d'armée tout entier séparé d'elle. Alors Alexandre , reconnaissant Napoléon à ces coups rapides, terribles et décisifs , lui fit dire que , s'il voulait évacuer le terrain envahi et retourner au Niémen , il était prêt à traiter : Napoléon trouva cette démarche si étrange qu'il n'y répondit qu'en entrant le lendemain à Wilna.

, Là, il resta une vingtaine de jours, y établit un gouvernement provisoire , tandis qu'une diète se réunissait à Varsovie , pour s'occuper de reconstruire la Pologne 4 puis il se remit à la poursuite de l'armée russe. « .

Au second jour de marche , il commença de s’effrayer du système de défense adopté par Alexandre. Les Russes avaient tout ruiné dans leur retraite , moissons , châteaux, chaumières. Une armée de 500,000 hommes s’avançait dans des déserts qui n'avaient pu nourrir jadis Charles XII et ses 20,000 Suédois. Ru Niémen à la Willia, on marcha à la lueur de l'incendie , sur des cadavres et sur des ruines. Dans les derniers jours de juillet , l'armée arriva àWitepsk, déjà étonnée d'une guerre qui ne ressemblait à nulle autre, dans laquelle on ne rencontrait pas d'ennemis, et où il semblait qu'on n'avait affaire qu'aux génies de la destruction. Napoléon lui-même , stupéfait de ce plan de campagne , qui n'avait pas pu entrer dans ses prévisions , ne voyait devant lui que des déserts immenses dont il lui. faudrait une année pour atteindre le bout, et où, chaque étape qu'il faisait l'éloignait de la France,, puis de ses alliés, puis enfin de toutes ses ressources. En arrivant à Witepsk , il se jeta accablé dans un fauteuil; puis, faisant

napoléon - empereur.

venir le comte Daru : « Je teste ici , lui dit-il : je veux m’y reconnaître , y rallier, y reposer mon armée , et organiser la Pologne. La campagne de 1812 est finie , celle de 1813 fera le reste. Pour vous , monsieur, songez à nous faire vivre ici , car nous ne ferons pas la folie de

Charles XII. — Puis , s’adressant à Murat : — Plantons

nos aigles ici, ajouta-t-il; 1815 nous verra à Moscou, 1814 à Saint-Pétersbourg : la guerre de Russie est une guerre de trois ans. *

Ce fut en effet la résolution qu’il parut avoir prise ; mais , effrayé à son tour de cette inaction , Alexandre lui montre enfin ces Russes , qui jusqu’alors lui ont échappé , pareils à des fantômes. Réveillé comme un joueur au bruit de l’or, Napoléon n’y peut tenir et s’élance à leur poursuite : le 14 août, il les joint et les batàKrasnoi ; le 18, il les chasse de Smolensk qu’il laisse en flammes , et le 30, il s’empare de Viazma dont il trouve tous les magasins détruits. Depuis qu’on â mis lepiedsurle territoire russe, tous les symptômes d’une grande guerre nationale ont éclaté.

Enfin , Napoléon apprend dans cette ville que l’armée russe a changé de chef et s’apprête à livrer bataille dans une position qu’elle retranche à la hâte. L’empereur Alexandre, cédaût à la voix publique, qui attribue les désastres de la guerre au mauvais choix de ses généraux, vient de déférer le commandement suprême au général Kutusoff, vainqueur des Turcs. Si l’on en croit le bruit public , le prussien Pfulil a causé les premiers malheurs de la campagne, et l’étranger Barclay de Tolly, avec son système éternel de retraite , qui paraît suspect aux purs Moscovites , les a empirés. Dans une guerre nationale c’est

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un Russe qu’il faut pour sauver la patrie, et tous sont d’accord, depuis le czar jusqu’au dernier serf, que le vainqueur de Routschouck et le négociateur de Bucharest est seul capable de sauver la Russie. De son côté , le nouveau général , persuadé que , pour conserver sa popularité ^

dans l’armée et dans la nation , il doit nous livrer une bataille avant de nous laisser arriver à Moscou , est résolu »

de l’accepter dans la position qu’il occupe , près de Borodino , et où il est joint le 4 septembre par 10,000 miliciens H; de Moscou , à peine organisés* .

Le même jour, Murat joint entre Gjatz et Borodino le général Konowitzin , chargé par Kutusoff de tenir sur un vaste plateau que protège un ravin. Konowitzin suit strictement l’ordre donné , et tient jusqu’à ce que des masses , ï

doubles des siennes, le poussent ou plutôt le fassent p

glisser en arrière : on suit sa trace sanglante jusqu’au couvent fortifié de Kolostkoï : là , il essaye encore de tenir *

un instant ; mais, débordé de tous c&és , il est obligé de i\

se remettre en retraite sur Golowino , à travers lequel il fi

ne fait que passer. Notre avant-garde débouche de ce village presque pêle-mêle avec l’arrière-garde russe. Un li

instant après, Napoléon apparaît à cheval, et, de la hauteur t

où il est parvenu , domine toute la plaine : les villages saccagés , les seigles foulés aux pieds , les bois infestés de \ Cosaques, lui indiquent que la plaine qui s’étend devant lui est choisie par Kutusoff pour son champ de bataille. Derrière cette première ligne , trois villages sur une ligne d’une lieue : leurs intervalles coupés de ravins , semés de * taillis , fourmillent d'hommes : toute l’armée russe est là qui attend , et la preuve , c’est qu'elle a fait construire

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une redoute en avant de sa gauche, près du village de Schardino.

Napoléon embrasse l'horizon d'un coup d’œil. Il suit depuis quelques lieues les deux rives de la Kalouga : il sait qu a Borodino cette rivière fait un coude à gauche , et , quoiqu'il ne voie pas les hauteurs qui la forcent à celle déviation , il les devine , et comprend que là se trouvent les principales positions de l'armée russe. Mais la rivière , en protégeant l'extrême droite de l’ennemi, laisse à découvert son centre et sa gauche : là seulement il esl vulnérable ; c'est donc là qu’il faut frapper.

Mais d’abord , il est important de le débusquer de la redoute qui protège sa gauche comme un ouvrage avancé ; de là , on sera à même de mieux reconnaître sa position.

Le général Compans reçoit l'ordre de l’enlever ; trois fois il s’en empare , trois fois il en est repoussé ; enfin une quatrième fois il y rentre et s’y établit.

C'est de là que Napoléon peut enfin embrasser, dans les deux tiers de son étendue à peu près , le champ de bataille où il va avoir à manœuvrer. .

.Le reste de la journée du 5 est employé à des observations respectives : des deux côtés se prépare une bataille suprême. Les Russes la passent tout entière dans les pompes du culte grec , et invoquent par leurs chants le . secours tout puissant de saint Newski. Les Français, habitués aux Te Deum et non aux prières , rappellent leurs hommes détachés , serrent leurs niasses , préparent leurs armes, disposent leurs parcs. Des deux cptés les forces . numériques se balancent : les Russes ont 130,000 hommes, et nous 125,000.

îi.

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L’empereur campe derrière l’armée d’Italie , à la gauche de la roule. La vieille garde se forme en carré autour de sa tente , les feux s’allument : ceux des Russes forment un demi-cercle vaste et régulier : ceux des Français sont fai- a blés , inégaux , sans ordre ; aucune place n’a encore été fixée aux différents corps, et le bois manque. Pendant toute la nuit une pluie froide et fine tombe , l’automne se déclare. Napoléon fait réveiller onze fois le prince de Neufchâtel t pour lui donner des ordres , et chaque fois il lui demande si l’ennemi paraît toujours disposé à tenir : c’est que plusieurs fois réveillé en sursaut par la crainte que les Russes ne lui échappent , il a cru entendre des bruits de départ : il s’est trompé , et la clarté du jour efface la lueur des , bivouacs ennemis. ' ‘

A trois heures du matin , Napoléon monte à cheval , et , perdu dans le crépuscule, avec une-faible escorte, il longe, à demi-portée de boulets , toute la ligne ennemie.

Les Russes couronnent toutes les crêtes, ils sont à cheval sur la route de Moscou et le ravin de Gorka , au fond duquel coule un petit ruisseau , et enfermés entre la vieille route de Smolensk et la Moskowa. Barclay-de-Tolly, avec trois j corps d’infanterie et un de cavalerie, forme la droite, depuis la grande redoute bastionnée jusqu’à la Moskowa : Bagration forme la gauche , avec li s septième et huitième corps, depuis la grande redoute jusqu’au bois taillis qui s’étend entre Semenofskouë et Oustiza.

Toute forte qu’elle était, cette position était défectueuse : la faute en était au général Benigsen qui, remplissant les fonctions de major-général de l’armée , avait po^lé toute son attention sur la droite , défendue naturellement ,

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