‹ Histoire de NapoleonChapitre 3 sur 33 · IÎ · texte numérisé non relu

IÎ

négligé la gauche: c’était cependant le côté faible; il était, il est vrai, couvert de trois redoutes, mais il y avait, entre elles et la vieille route de Moscou , un intervalle de 300 toises garni seulement de quelques chasseurs.

Voilà ce que fera Napoléon :

Il gagnera avec son extrême droite , commandée par Poniatowski, la route de Moscou , coupera l’armée en deux, et, tandis que Ney, Davoust et Eugène contiendront la gauche, il refoulera tout le centre et la droite dans la Moskowa. C’est la même disposition qu’à Friedland : seulement à Friedland la rivière se trouvait à dos de l’ennemi et lui coupait toute retraite, tandis qu’ici la Moskowa borde sa droite , et il a derrière lui un terrain favorable s’il veut se retirer. N

Ce plan de bataille reçut une modification dans la journée. Ce n’est plus Bernadotte , mais Eugène, qui attaquera le centre; Poniatowski , avec toute sa cavalerie, se glissera entre le taillis et la grande route , et attaquera l'extrémité de l’aile gauche en même temps que Davoust et Ney l’aborderont de face : Poniatowski reçoit à cet effet , outre sa cavalerie , deux divisions du corps de Davoust. Cette distraction d’une partie de ses troupes met le comble à la mauvaise humeur du maréchal , qui est venu proposer un plan qu’il juge infaillible et qu’il a vu repousser. Ce plan consistait à tourner la position avant d’attaquer les redoutes, et à s’établir perpendiculairement sur l’exlrémi té de l’ennemi. La manœuvre était bonne, mais hasardeuse, en ce que les Russes, se voyant sur le point d’être coupés, ne se sentant point d’issue en cas de défaite, pouvaient décamper dans la nuit par la route de Mojaïsk , et ne nous

128 NAPOLÉON EMPEREUR

laisser le lendemain qu’un champ de bataille désert , et des redoutes vides : or, c’était ce que Napoléon craignait à Tégal d’une défaite.

A trois heures , Napoléon sort une seconde fois à cheval pour s’assurer que rien n’est changé : il arrive sur les hauteurs de Borodino, et, la lunette à la main, recommence ses observations. Quoique peu de personnes l’accompagnent , il est reconnu : un coup de canon , le seul qui fut tiré dans toute cette journée , part des lignes russes , et le boulet vient ricocher à quelques pas de l’empereur.

A quatre heures et demie , l’empereur revient vers son campement : il trouve M. de Beausset , qui lui appoïte des lettres de Marie-Louise et le portrait du roi de Rome par Gérard. Le portrait est exposé devant la tente, et autour de lui s’est formé un cercle de maréchaux , de généraux et d’officiers.

— Retirez ce portrait, dit Napoléon , c’est lui montrer trop tôt un champ de bataille.

Rentré dans sa tente. Napoléon dicte les ordres suivants :

— Il sera construit pendant la nuit deux redoutes , visà-vis de celles que l’ennemi a élevées , et qui ont été reconnues pendant la journée.

— La redoute de la gauche sera armée de 42 bouches à feu , et celle de la droite de 72.

— A la pointe du jour, la redoute de droite commencera à tirer. Celle de gauche commencera aussitôt qu’elle aura entendu tirer à sa droite.

— Le vice-roi jettera alors dans la plaine une masse considérable de tirailleurs qui fourniront une fusillade bien nourrie. v

NAPOLÉON EMPEREUR. 12

— Le troisième corps et le huitième , sous les ordres du maréchal Ney, jetteront aussi quelques tirailleurs eu avant.

— Le prince d’Ekmuhl restera en position.

— Le prince Poniatowski , avec le cinquième corps ,

se mettra en route avant la pointe du jour, afin d’avoir , avant six heures du matin , débordé la gauche de l'ennemi . |

— L’action engagée , l’empereur donnera ses ordres suivant l’exigence de la situation.

Ce plan arrêté , Napoléon dispose ses masses de manière à ne pas trop éveiller l’attention de l’ennemi : chacun reçoit ses instructions , les redoutes s’élèvent , l’artillerie se met en position : au point du jour, 120 bouches à feu accableront de boulets et d’obus les ouvrages que la droite sera chargée d’enlever.

A peine si Napoléon peut dormir une heure : à chaque instant il fait demander si l’ennemi est toujours là ; différents mouvements qu’il exécute font deux ou trois fois croire à sa retraite: il n’en est rien : seulement , il répare la faute sur laquelle Napoléon a bâti tout son plan de bataille, en faisant porter à sa gauche le corps entier de Touczkof , qui garnit tous les endroits faibles.

A quatre heures , Rapp entre dans la tente de l’empereur, et le trouve le front appuyé entre ses deux mains : il relève la tête.

— Eh bien ! Rapp ? demande-t-il.

— Sire , ils sont toujours là.

— Ce sera une. terrible bataille! Rapp, croyez- vous . à la victoire ?

NAPOLÉON EMPEREUR

— Oui , sire r mais sanglante !

— Je lésais, répond Napoléon : mais j’ai 80,000 liommeg, j’en perdrai 20,000, j’entrerai avec 60,000 dans Moscou ; les traîneurs nous y rejoindront , puis les bataillons de marche, et nous serons plus forts qu’avant la bataille.

On voit que dans le nombre de ses combattants Napoléon ne compte ni sa garde , ni sa cavalerie : dès ce moment , son parti est bien pris de gagner la bataille sans elles ; ce sera une affaire d’artillerie.

En ce moment , des acclamations retentissent : le cri de Vive V empereur court sur toute la ligne; aux premiers rayons du jour, on vient de lire aux soldats la proclamation suivante , l’une des plus belles, des plus franches et des plus concises de Napoléon.

« Soldats!

« La voilà cette bataille que vous avez tant désirée : désormais la victoire ne dépend que de vous : elle est nécessaire : elle amènera d’abondance , et nous assurera de bons quartiers d’hiver et un prompt retour vers la patrie. Soyez les hommes d’Austerlitz, de Friedland, de Witepsk et de Smolensk , et que la postérité la plus reculée dise en parlant de nous?

« 11 était à celte grande bataille sous les murs de Moscou, i

A peine les cris ont-ils cessé , que Ney, toujours impatient, fait demander la permission de commencer l’attaque : tout prend aussitôt les armes ; chacun se dispose pour cetle grande scène qui va décider du sort de l’Europe;

NAPOLÉON EMPEREUR. ISI

les aides de camp partent comme des flèches dans toutes les directions. .

Gompans , qui a si bien préludé la surveille , se glissera le4ong du taillis , entamera l’affaire en enlevant la redoute qui défend l’extrême gauche de Rapp , et Dessaix le secondera en s’avançant à couvert dans le taillis même: la division Friant restera en réserve. Dès que Davoust sera maître de la redoute, Ney s’avancera en échelons pour s’emparer de Semenofskoë : ses divisions ont beaucoup souffert à Valoutina , et comptent à peine 15,000 combattants; 10,000 Westphaliens devront les renforcer et former la seconde ligne : la jeune et la vieille garde formeront la troisième et la quatrième. Murat divisera sa cavalerie^ A gauche de Ney, en face du centre ennemi v se trouvera le corps de Montbrun. Nansouti et Latour-Maubourg se trouveront placés de manière à suivre les mouvements de notre droite. Enfin Groùchy secondera le vice-roi qui , renforcé par les divisions Morand et Gérard, enlevées à Davoust , commencera par s’emparer de Borodino , y laissera la division Delzons , et , passant avec les trois autres la Kalouga , sur les trois ponts jetés dans la matinée, attaquera la grande redoute du centre située sur sa rive droite. Une demi-heure suffit pour porter tous ces ordres : il est cinq heures et demie du matin : la redoute de droite commence son feu , celle de gauche lui répond , tout s’ébranle, tout marche , tout se porte en avant ( 1 ).

(1) Napoléon a fait lui-même la critique de ce plan :

Cette première disposition était une faute grave, dit-il , et fut Cause de la tournure peu décisive que prit la bataille. 11 eût fallu jeter Davoust avec quatre de ses divisions dans la trouée, entre la

NAPOLÉON EMPEREUR

Davoust s'élance avec ses deux divisions : la gauche d'Eugène , composée de la brigade Plausonne , qui devait rester en observation en se bornant à occuper Borodino , se laisse emporter, malgré les cris de son général, dépasse le village et va se heurter aux hauteurs de Gorki , où les Russes l'écrasent par un feu de front et de flanc : alors le 92e régiment accourt de lui-même à l’aide du 106 e , en recueille les débris et les ramène , mais détruit à moitié et ayant perdu son général.

En ce moment, Napoléon, jugeant que Poniatowski a eu le temps d’opérer son mouvement , lance Davoust sur la première redoute : les divisions Compans et Dessaix le suivent, poussant 30 canons devant elles. Toute la ligne ennemie prend feu comme une traînée de poudre.

L’infanterie marche sans tirer, elle se hâte pour arriver sur le feu de l'ennemi et l'éteindre. Compans est blessé, Rapp accourt pour remplacer Compans ; il s'élance au pas de course et la baïonnette en avants au moment où il touche à la redoute , il tombe atteint d'une balle : c’est sa

redoute de la gauche et le bois d’Oustiza, le faire suivre par Murat avec sa cavalerie, le faire appuyer parNey et ses Westphaliens en les dirigeant vers Semenofskoé, tandis que la jeune garde eût marché en échelons au centre des deux attaques et que Poniatowski, lié à Davoust, eût débordé la droite de Touczkof dans le bois d’Oustiza. Nous eussions tourné et accablé, dès le principe, la gauche de l’ennemi avec une masse irrésistible, nous l'eussions forcé à un changement de front parallèle à la grande route de Moscou et à la Moskowa , qu’il aurait eue à dos : il n’y avait dans cette trouée que quatre faibles régiments de chasseurs, embusqués dans le taillis, en sorleque le succès ne semblait pas douteux, etegy (Joui ?ri , Vie politique et militaire de Napoléon , t. v, pag. 230 et suivantes.)

NÀEOU-0? I EMPEREUR.

vingt-deuxième blessure : Dessaisie rem place et est frappé à son tour ; le cheval de Davoust est tué par un boulet ; le prince d’Ekmuhl roule dans la boue, on le croit tué ; il se relève et remonte à cheval, il en est quitte pour une contusion :

Rapp se fait porter devant Pémpereur.

— Eh quoi ! Rapp , dit Napoléon ; encore blessé !

— Toujours, sire; Votre Majesté sait que c’est mon habitude.

— Que fait-on là-haut?

— Des merveilles 1 Mais il faudrait la garde pour tout achever.

— Je m’en garderai bien , reprend Napoléon avec un mouvement qui ressemble à de l’effroi : je ne veux pas la faire démolir ; je gagnerai la bataille sans elle.

Alors Ney , avec ses trois divisions , se jette dans la plaine, et, s’avançant par échelons , se porte, à la tête de la division Ledru, sur cette redoute fatale qui a déjà fait la division Compans veuve de ses trois généraux : il y entre par la gauche , tandis que les braves qui ont commencé l’attaque escaladent par la droite.

Ney et Murat lancent la division Razout sur les deux autres redoutes : elle est sur le point de s’en emparer, quand elle est chargée par les cuirassiers russes. Il y a un moment d’incertitude : cependant l’infanterie s’arrête, mais ne recule pas ; la cavalerie de Bruyère vient à son aide ; les cuirassiers russes sont repoussés; Murat et Razout s^élancent, les retranchements sont à eux.

^t)eux heures se sont passées à ces attaques : Napoléon s’étonne de ne pas entendre le canon de Poniatowski , et

de ne voir aucun mouvement qui annonce chez l’ennemi

NAPOLÉON EMPEREUR

une diversion. Pendant ce temps Kutusoff, qui a pu aisément découvrir les grosses masses prêtes à fondre sur sa gauche , y a fait filer le corps de Bagawout : une de ses divisions marche à Oustiza i l'autre se jette dans le taillis.

En ce moment Poniatowski revient , il n'a pas pu trouver de passage dans la forêt ; Napoléon l'envoie former l'extrême droite de Davoust.

Cependant la gauche de la ligne russe est forcée et la plaine ouverte : les trois redoutes sont à Ney, à Murat et à Davoust; mais Bagration continue de garder une attitude menaçante , et reçoit renfort sur renfort; il faut se hâter de le culbuter derrière le ravin de Semenofskoë , ou bien il pourra reprendre l'offensive. Tout ce qu’on peut traîner d'artillerie dans les redoutes y est amené, et va appuyer leur mouvemeut. Ney se jette en avant , suivi de d5 à 20,000 hommes.

Au lieu de l'attendre , Bagration , qui craint d'être refoulé par le choc , se précipite à la tête de sa ligne , et marche à lui baïonnettes basses. Les deux masses se rencontrent , la mêlée s'engage corps à corps, c'est un duel entre 40,000 hommes. Bagration est grièvement blessé ; les troupes russes , privées un moment de direction , s’ébranlent pour fuir : Konownitzin en prend le commandement , les ramène derrière le ravin de Semenofskoë , et , protégé par une artillerie bien placée , arrête l’élan tle nos colonnes. Murat et Ney sont épuisés ; tous deux ont t fait des efforts surhumains ; ils envoient demander des renforts â Napoléon. L'empereur ordonne â la jeune garde de marcher : elle se met en mouvement ; mais presque j aussitôt , en portant les yeux sur Borodino , et en voyant

Page 1