NAPOLÉON A LUE D’ELBE
ET
LES CENf -JOURS.
Napoléon était roi de File d'Elbe.
En perdant l'empire du monde, il n’avait voulu, d’abord, en rien conserver que son malheur, c Un petit écu par jour et un cheval ,r avait-il dit; voilà tout ce qui m’est nécessaire. » Aussi, forcé par les instances de ceux qui l’entouraient , lorsqu’il pouvait prendre l’Italie, la Toscane, la Corse , avait-il jeté les yeux sur le petit coin de terre où ( nous le retrouvons.
Mais en négligeant ses intérêts, il avait longuement
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débattu les droits de ceux qui raccompagnaient. C'étaient, d’abord les généraux Bertrand et Drouot , l’un grand maréchal du palais , l’autre aide de camp de l’empereur ; c’était le général Cambronne , major du 1 er régiment de chasseurs de la garde ; c’étaient le baron Jermanowski , major des lanciers polonais, le chevalier Malet , les capitaines d’artillerie Cornuel et Raoul , les capitaines d’infanterie Loubers , Lamourette, Hureau et Combi ; enfin, les capitaines de lanciers polonais Balinski et Schoultz.
Ces officiers commandaient à 400 hommes, pris parmi les grenadiers et les chasseurs à pied de la vieille garde , qui avaient obtenu la permission d’accompagner en exil leur ancien empereur. En cas de retour en France , Napoléon avait stipulé pour eux la conservation de leurs droits de citoyens/
Ce fut le 3 mai 1814 , à six heures du soir, que la frégate The Undaunted mouilla dans la rade de Porto-Ferrajo.
Le général Dalesme, qui y commandait encore pour la France , se rendit à bord à l'instant même , pour rendre à Napoléon ses hommages respectueux.
Le comte Drouot , nommé gouverneur de l’île, se rendit
à terre pour se faire reconnaître en cette qualité , et se
faire rendre les forts de Porto-Ferrajo. Le baron Jermanowski , nommé commandant d’armes de la place , l'accompagnait , ainsi que le chevalier Bâillon , fourrier du palais, pour préparer le logement de Sa Majesté,
Le soir même , toutes les autorités, le clergé et les principaux habitants , se rendirent d’eux-mêmes en députation à bord de la frégate , ^et furent admis en présence de l’empereur.
NAPOLÉON A L'iLE DELBp.
Le lendemain 4 , au malin , un détachement de troupes porta dans la .ville le nouveau drapeau que l'empereur avait adopté , et qui était celui de File , c'est-à-dire , d'argent à la bande de gueules avec trois abeilles d’or en la bande. Il fut aussitôt arboré sur le fort de l'Étoile, au milieu des salves d’artillerie : la frégate anglaise le salua à son tour, ainsi que tous, les vaisseaux qui étaient dans le port.
Vers deux heures, Napoléon descendit à terre avec toute sa suite, Au moment où il mit le pied sur le sol de Plie, il fut salué par 101 coups de canon tirés par l'artillerie des forts, et auxquels la frégate anglaise répondit par 24 eoups et par les cris et les vivat de tout son équipage.
L’empereur portait l’un ifor me de colonel des chasseurs à cheval de la garde ; il avait substitué, à son chapeau, la cocarde rouge et blanche de l'ile à la cocarde tricolore.
Avant d’entrer dans la ville, il fut reçu par les autorités, le^clergé et les notables , précédés du maire r qui lui présenta les clefs dePorto-Ferrajo, sur un plat d’argent. Les troupes de la garnison étaient sous les armes et formaient la haie : derrière elles était entassée la population tout entière , non-seulement de la citadelle , mais des autres
villes et villages , qui était accourue de tous les coins de l’ile. Ils ne pouvaient croire qu’ils eussent pour roi , eux , pauvres pêcheurs , l'homme dont la puissance , le nom et les exploits, avaient rempli le monde. Quant à Napoléon, il était calme, affable et presque gai.
Après avoir répondu au maire, U se rendit avec son cortège à la cathédrale , oàl'on chanta un Te Deurn ; puis, à la sortie de l’église, il se rendit à l'hôtel de la mairie ,
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provisoirement destiné à lui servir de demeure. Le soir , la ville et le port furent spontanément illuminés.
Le général Dalesme publia, le même jour, la proclamation suivante , rédigée par Napoléon :
« Habitants de l’île d’Elbe ,
« Les vicissitudes humaines ont conduit au milieu de
vous l’empereur Napoléon : son propre choix vous le donne
pour souverain. Avant d’entrer dans vos murs , votre nou-'
veau monarque m’a adressé les paroles suivantes, que je m’empresse de vous foire connaître , parce qu’elles sont le gage de votre bonheur futur.
i Général , m’a dit l’empereur , j’ai sacrifié mes droits à l’intérêt de la patrie, et je me suis réservé la souveraineté et la propriété de File d’Elbe. Toutes les puissances ont consenti à cet arrangement. En faisant connaître aux habitants cet état de choses, dites-leur que j’ai choisi cette île pour mon séjour , en considération de la douceur de leurs mœurs et de leur climat ; assurez-les qu'ils seront l’objet constant de mon intérêt le plus vif. >
i Elbois, ces paroles n’ont «pas besoin de commentaires, elles formeront votre destinée. L’empereur vous a bien jugés : je vous dois cette justice , et je vous la rends.
« Habitants de File d’Elbe , je m’éloignerai bientôt de vous, et cet éloignement me sera pénible; mais l’idée de votre bonheur adoucit l’amertume de mon départ , et , en quelque lieu que je puisse être , je conserverai toujours le souvenir des vertus des habitants de File d’Elbe. lm .
t < Dalesme. >
NAPOLÉON A L’iLE d’eLBE.
Les 400 grenadiers arrivèrent le 26 mai : le 28 , le général Dalesme partit avec l’ancienne garnison: L*ile était entièrement livrée à son nouveau souverain.
Napoléon ne pouvait rester longtemps inactif. Après avoir consacré les premiers jours aux travaux indispensables de son installation, il monta à cheval le 18 mai et visita l’île tout entière : il voulait s’assurer par lui-même de l’état où se trouvait l’agriculture , et quels étaient les produits plus au moins certains de l’île, comme commerce, pêche, extraction de marbres et de métaux : il visita surtout avec une attention particulière les carrières et les mines qui en sont la principale richesse.
De retour à Porto-Ferrajo , après avoir vu jusqu’au dernier village et avoir donné partout aux habitants des preuves de sa sollicitude, il s’occupa d’organiser sa cour, et d’appliquer les revenus publics aux plus pressants besoins.. Ces revenus se composaient : des mines de fer dont on pouvait tirer un mfllion par an; de la pêche du thon, qui était affermée de quatre à cinq cent mille francs ; des salines, dont l’exploitation accordée à une société pouvait rapporter à peu près la même somme ; enfin, de l’imposition foncière et de quelques droits de douanes. Tous ces produits, réunis aux deux millions qu’il s’était réservés sur le grand-livre , pouvaient lui constituer à peu près quatre millions et demi de revenu.
Napoléon dit souvent qu’il n’avait jamais été si riche.
Il avait quitté l’hôtel de la mairie pour une jolie maison bourgeoise qu’il appelait pompeusement son palais de ville. Cette maison était située sur un rocher, entre le fort Falcone et le fort de l’Étoile, dans un bastion appelé le Bas -
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lion des Moulins; elle consistait en deux pavillons et un corps de logis qui les réunissait. De ses fenêtres , on dominait la ville et le port , couchés à ses pieds, de sorte qu’aucun objet nouveau ne pouvait échapper à l’œil du maître.
Quant à son palais des champs , il était situé à San-Martino. Avant son arrivée ce n’était qu’une chaumière , qu’il avait fait reconstruire et meubler avec goût : au reste , l’empereur n’y couchait jamais , c’était un but de promenade et voilà tout. Située au pied d’une montagne trèsélevée , côtoyée par un torrent , environnée d’une prairie, elle embrassait la ville placée en amphithéâtre devant elle , au pied de la ville le port , et à l’horizon , au delà de la surface vaporeuse de la mer , les rivages de la Toscane.
Au bout de six semaines , Madame mère arriva à l’ile d’Elbe, et quelques jours après la princesse Pauline. Cette dernière avait rejoint l’empereur à Fréjus et avait voulu s’embarquer avec lui ; mais elle était si souffrante alors, que le médecin s’y était opposé. Le capitaine anglais s’était i alors engagé à revenir prendre la princesse à un jour fixé : ce jour s’étant écoulé et la frégate n’ayant point paru , la
princesse avait profité d’un navire napolitain pour faire sa traversée. A ce premier voyage , elle ne resta que deux jours, et partit pour Naples; mais, le 1 er novembre, le brick V Inconstant la ramena de nouveau, pour ne plus quitter l’empereur. i
On comprend qu’en retombant d’une activité si grande i dans un repos si absolu, Napoléon avait eu besoin de se créer des occupations régulières. Aussi toutes ses heures \ étaient remplies. 11 se levait avec le jour , s’enfermait dans /
NAPOLÉON À LILE OELBE.
sa bibliothèque et travaillait à ses Mémoires militaires jusqu’à huit heures du matin : alors il sortait pour inspecter les travaux, s’arrêtait pour interroger les ouvriers, qui presque tous étaient des soldats de sa garde : il faisait vers les onze heures un déjeuner très-frugal : dans les grandes chaleurs, lorsqu’il avait fait de longues courses ou beaucoup travaillé , il dormait après déjeuner une heure ou deux , et ressortait habituellement sur les trois heures, soit à cheval,
soit en calèche , accompagné par le grand maréchal Ber-
trand et par le général Drouot , qui dans cette excursion ne le quittaient jamais ; sur la route il écoutait toutes les réclamations qu’on pouvait lui adresser , et ne laissait jamais personne sans l’avoir satisfait : à sept heures il rentrait, dînait avec sa sœur , qui habitait le premier étage de son palais de ville , admettait à sa table , tantôt l’intendant de l’ile , M. de Balbiani , tantôt le chambellan Yantini, tantôt le maire de Porto-Ferrajo, tantôt le colonel de la garde nationale , enfin , quelquefois , les maires de Porto- Longone et de Rio. Le soir , on montait chez la princesse Pauline.
Quant à Madame mère , elle habitait une maison à part , que le chambellan Yantini lui avait cédée.
Cependant l’ile d’Elbe était devenue le rendez-vous de tous les curieux de l’Europe ; et bientôt l’affluence des étrangers fut si grande que l’on fut obligé de prendre des mesures pour éviter les désordres inséparablesde la réunidn de tant d’individus inconnus, parmi lesquels se trouvaient bon nombre d’aventuriers venant chercher fortune. Les
produits du sol furent bientôt insuffisants , et il fallut s’en procurer sur le continent : le commerce de Porto-Ferrajo
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s’en accrut , et cet accroissement améliora la situation générale. Ainsi, dans son exil même , la présence de Napoléon était une source de prospérité pour le pays qui le possédait : son influence s’était étendue jusqu’aux dernières classes de la société : une atmosphère nouvelle enveloppait l’ile.
Parmi ces étrangers, les plus nombreux étaient des Anglais ; ils paraissaient attacher le plus grand prix à le voir et à l’entendre. De son côté , Napoléon les recevait avec bienveillance. Lord Bentinck, lord Douglas et plusieurs autres seigneurs de la haute aristocratie , rapportèrent en Angleterre un précieux souvenir de la manière dont ils avaient été reçus. .
De toutes les visites que recevait l’empereur , les plus agréables étaient celles d’un grand nombre d’officiers de toutes les nations, Italiens, Français, Polonais, Allemands, qui venaient lui offrir leurs services. 11 leur répondait qu’il n’avait ni places, ni grades à leur donner. — Eh bien! nous servirons comme soldats disaient-ils. Et, presque toujours , il les incorporait dans les grenadiers. Ce dévouement à son nom était ce qui le flattait le plus.
Le 15 août arriva : c’était la fête de l’empereur : elle fut célébrée avec des transports difficiles à décrire ; et ce dut être , habitué comme il l’était aux fêtes officielles, un spectacle entièrement neuf pour lui. La ville donna un bal à 4 l’empereur et à la garde : une vaste tente, élégamment ornée , fut construite sur la grand’place , et Napoléon ordonna de la laisser ouverte de tous les côtés, pour que le peuple entier prît part à la fête.
Ce que l’on entreprenait de travaux de tous côtés était
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chose incroyable. Deux architectes italiens, MM. Bargini, romain, et Bettarini, toscan, traçaient les plans des constructions arrêtées : mais, presque toujours, l’empereur en changeait les dispositions d’après ses idées, et en devenait le seul créateur et le véritable architecte. Ainsi, il changea le tracé de plusieurs routes commencées , il alla chercher une fontaine dont l’eau lui paraissait de meilleure qualité que celle que l’on buvait à Porto-Ferrajo , et en dirigea le cours jusqu’à la ville.
Quoiqu’il suivit probablement de son regard d’aigle les événements européens, Napoléon était donc, en apparence, enlièrement soumis à sa fortune. Personne même ne doutait qu’avec le temps il ne s’habituât à cette vie nouvelle , entouré comme il l’était par l’amour de tous ceux qui s’approchaient de lui ; lorsque les souverains alliés se chargèrent eux-mêmes de réveiller le lion, qui probablement ne dormait pas.
Napoléon habitait déjà depuis plusieurs mois son petit empire, s’occupant à l’embellir par tous les moyens que lui suggérait son génie ardent et inventif, lorsqu’il fut secrètement averti que l’on venait de débattre son éloignement. La France, par l’organe de M. de Talleyrand, réclamait à grande force, au congrès de Vienne, cette mesure, comme indispensable à sa sûreté, représentant sans cesse combien ü était dangereux, pour la dynastie régnante, que Napoléon résidât si près des côtes d’Italie et de Provence. Elle faisait surtout remarquer au congrès que, s’il se lassait de son exil , l’illustre proscrit pouvait en quatre jours passer à Naples, et, de là, avec l’aide de son beau-frère Murat qui y régnait encore , descendre à la tête d’une armée dans
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les provinces do la haute Italie, déjà mécontentes, les soulever au premier appel , et renouveler ainsi la lutte mortelle qui venait à peine 'de se terminer.
Pour appuyer cette violation du traité de Fontainebleau, on arguait de la correspondance du général Excelmans avec le roi de Naples , correspondance qui venait d’être saisie, et qui faisait soupçonner une conspiration flagrante dont le centre était à l’île d’Elbe, et dont les ramifications s’étendaient en Italie et en France. Ces soupçons furent bientôt appuyés d’une autre conspiration que l’on découvrit à Milan, et dans laquelle se trouvaient impliqués plu- . sieurs officiers généraux de l’ancienne armée italienne. L’Autriche ne voyait pas non plus d*un œil tranquille ce dangereux voisinage :1a Gazette d* Augsbourg, son organe, s’expliquait , au reste , ouvertement à cet égard : on y lisait textuellement ces paroles :
« Si inquiétants que soient les événements de Milan, on doit néanmoins se tranquilliser, en pensant qu’ils pourront peut-être contribuer à éloigner le plus tôt possible un homme qui, sur le rocher de l’ile d’Elbe, tenait dans ses mains les fils de ces trames ourdies par son or , et qui , aussi longtemps qu’il resterait à proximité des côtes d’Italie , ne laisserait pas les souverains de ces pays jouir tranquillement de leurs possessions. »
Cependant, le congrès, malgré la conviction générale, n’osait pas, sur des preuves si faibles, prendre une détermination qui se trouvait en contradiction manifeste avec les principes de modération si fastueusement émis par les souverains alliés : il décida que , pour n’avoir pas l’air de violer les traités existants , il serait fait des ouvertures à
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Napoléon , et qu’on tâcherait de le déterminer à quitter volontairement File d’Elbe, sauf, dans le cas où il s’y refuserait, à employer alors la violence. On s’occupa donc immédiatement du choix d’une autre résidence. Malte fut désignée , mais l’Angleterre y vit des inconvénients : de prisonnier , Napoléon pouvait devenir grand maître.
Elle proposa Sainte-Hélène.
La première idée de Napoléon fut que ces bruits étaient répandus par ses ennemis eux-mêmes, afin de le porter à quelque acte de désespoir qui permît de violer vis-à-vis de lui les promesses faites. En conséquence , il fit partir à l’instant même pour Vienne un agent discret , adroit et fidèle, avec mission de découvrir quelle confiance il pouvait avoir dans les avis qu’on lui avait donnés. Cet homme était recommandé au prince Eugène Beauharnais, qui, se . trouvant alors à Vienne , et dans l’intimité de l'empereur Alexandre , devait savoir ce qui se passait au congrès. Cet agent se procura bientôt tous les renseignements nécessaires, et les fit parvenir à l’empereur. En outre, il organisa une correspondance active et sûre, à l’aide de laquelle Napoléon devait être mis au courant de tout ce qui se passerait.
Outre cette correspondance avec Vienne , Napoléon avait conservé des communications avec Paris , et chaque nouvelle qui en arrivait lui indiquait une réaction puissante contre les Bourbons.
Ce fut alors, placé qu’il était dans cette double position, que lui vinrent les premières idées du projet gigantesque qu’il mit bientôt à exécution.
Napoléon fit pour la France ce qu’il avait fait pour
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Vienne. Il envoya des émissaires munis d’instructions secrètes , pour s’assurer plus positivement de la vérité , et nouer , s’il y avait lieu , des intelligences avec ceux de ses amis qui lui étaient restés dévoués et avec ceux des * chefs de l’armée qui , se trouvant les plus maltraités , devaient être les plus mécontents.
Ces émissaires, à leur retour, confirmèrent la vérité des nouvelles auxquelles Napoléon n’osait croire : ils lui donnèrent en même temps l’assurance qu’une sourde fermentation régnait dans le peuple et dans l’armée, que tous les mécontents, et le nombre en était immense, tournaient les yeux de son côté et imploraient son retour ; enfin qu’une explosion était inévitable , et qu’il était impossible aux Bourbons de lutter longtemps encore contre l’animadversion qu’avaient soulevée l’impéritie et l’imprévoyance de leur gouvernement.
Il n’y avait donc plus de doute : . d’un côté , le danger ; de l’autre, l’espérance : une prison éternelle sur un rocher au milieu de l’Océan, ou l’empire du monde.
Napoléon prit sa résolution avec sa rapidité habituelle : en moins de huit jours , tout fut décidé dans son esprit. Il ne s’agissait plus que d’aviser aux préparatifs d’une pareille entreprise sans éveiller les soupçons du commissaire anglais chargé de venir de temps à autre visiter l’ile d’Elbe , et sous la surveillance indirecte duquel on avait placé toutes les démarches de l’ex-empereur.
Ce commissaire était le colonel Campbell, qui avait accompagné l’empereur lors de son arrivée. Il avait à sa disposition une frégate anglaise , avec laquelle il allait incessamment de Porto-Ferrajo à Gênes, de Gênes à
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Livourne , et de Livourne à Porlo-Ferrajo. Son séjour dans cette dernière rade était ordinairement d’une vingtaine de jours , pendant lesquels le colonel descendait à terre , et allait faire , en apparence , sa cour à Napoléon.
Il fallait aussi tromper les agents secrets qui pouvaient se trouver dans l’ile, détourner l'instinctive et clairvoyante sagacité des habitants ; enfin , donner entièrement le change sur ses intentions.
A cet effet, Napoléon fit continuer avec activité les travaux commencés: il fit faire le tracé de plusieurs nouvelles routes qu’il se proposait d’établir dans tous les sens , en travers et autour de File ; il fit réparer et rendre propre au roulage celle de Porto-Ferrajo à Porto-Longone ; et, comme les arbres étaient fort rares dans File , il fit venir du continent une grande quantité de mûriers qu’il planta des deux côtés du chemin. Puis, il s’occupa activement de faire achever sa petite maison de San-Martino , dont les travaux s’étaient ralentis ; il commanda en Italie des statues et des vases , y acheta des orangers et des plantes rares ; enfin , il parut y donner tous ses soins, comme à une demeure qu’il devait habiter longtemps.
A Porlo-Ferrajo, il fit démolir les vieilles masures qui entouraient son palais et un long bâtiment qui servait de logement aux officiers, jusqu’à la hauteur d’une terrasse , dont les dimensions furent augmentées de manière à en faire une place d’armes , et à y passer en revue deux bataillons. Une ancienne église abandonnée fut accordée aux habitants pour la construction d’un théâtre , où devaient venir les meilleurs acteurs d’Italie- Toutes les rues furent réparées. La porte de Terre n’était praticable que
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pour des mules : on l’élargit , et , à l’aide d’une terrasse , la route devint facile au transport de toutes sortes de charrois.
Pendant ce temps, et pour donner plus de facilité encore à l’exécution de son projet, il faisait faire au brick V Inconstant, qu’il s’était réservé en toute propriété , et auchébec VE toile, qu’il avait acheté, de fréquents voyages à Gênes , à Livourne , à Naples , sur les côtes de Barbarie et même en France , afin d’habituer à leur vue les croisières anglaises et françaises. En effet, ces navires parcoururent successivement, en tous sens et à plusieurs reprises , le littoral de la Méditerranée , avec le pavillon elbois, sans être aucunement inquiétés. C’était ce que voulait Napoléon.
Ce fut alors qu’il s’occupa sérieusement des préparatifs de son départ. Il fit porter la nuit et avec le plus grand secret , . à bord de V Inconstant , une grande quantité d’armes et de munitions : il fit renouveler les habits de sa garde, son linge et sa chaussure : il rappela les Polonais, qui se trouvaient détachés à Porto-Longone et dans la petite île de la Pianosa , où ils gardaient le fort : il accéléra l'organisation et l’instruction du bataillon de chas- %
seurs , qu’il formait avec des hommes recrutés seulement en Corse et eti Italie, Enfin, dans les premiers jours de février, tout se trouva prêt pour profiter delà première occasion favorable qu’amèneraient les nouvelles que l’on attendait de France.
Ces nouvelles arrivèrent enfin : c'était un colonel de l’ancienne armée qui en était porteur. Il repartit presque aussitôt pour Naples
NAPOLÉON A l/lLE D’ELBE.
Malheureusement, le colonel Campbell et sa frégate étaient en ce moment dans le port. Il fallut attendre , sans marquer la moindre impatience, et en l’entourant des égards ordinaires, que le temps de sa station habituelle s’écoulât. Enfin , dans l’après-midi du 24 février, il fit demander la permission de présenter ses hommages à l’empereur : il venait prendre congé de lui et demander ses commissions pour Livourne. Napoléon le reconduisit jusqu’à la porte , et les gens de service purent entendre ces derniers mots qu’il lui adressa : < Adieu , monsieur le colonel : je vous souhaite un bon voyage. Jusqu’au revoir. *
A peine le colonel était-il sorti que Napoléon fit demander le grand maréchal : il passa une partie de la journée et de la nuit enfermé avec lui , se coucha à trois heures du matin , et se leva au point du jour.
Au premier coup d’œil qu’il jeta sur le port , il vit la frégate anglaise occupée à appareiller. Dès lors , comme si une puissance magique avait enchaîné son regard à ce bâtiment, il ne le quitta plus des yeux : il lui vit déployer l’une après l’autre toutes ses voiles , lever son ancre , se mettre en marche , et , par un bon vent de sud-est , sortir du port et cingler vers Livourne.
Alors , il monta sur la terrasse avec une lunette, et continua de suivre la marche du bâtiment qui s’éloignait: vers midi, la frégate ne sembla plus qu’un point blanc sur la mer; à une heure, elle avait disparu tout à fait.
Aussitôt , Napoléon donna ses ordres. Une des principales dispositions fut un embargo de trois jours , mis sur tous les bâtiments qui se trouvaient dans le port : les plus
NAPOLÉON A L’iLE D’ELBE.
petits bateaux furent assujettis à celte mesure , qui fut exécutée à l’instant même.
Puis , comme le brick V Inconstant et le chébec l'Etoile n’étaient pas suffisants pour le transport , on traita avec les patrons de trois ou quatre navires marchands que l’on choisit parmi les meilleurs voiliers. Le soir même, tous les marchés étaient passés, et les bâtimçnts à la disposition de l’empereur.
Dans la nuit du 25 au 26 , c’est-à-dire du samedi au dimanche , Napoléon convoqua les principales autorités et les plus notables habitants , dont il composa une espèce de conseil de régence ; puis , nommant le colonel de la garde nationale , Lapi , commandant de l’île , il confia la défense du pays à ses habitants , en leur recommandant sa mère et sa sœur : enfin , sans indiquer précisément le but de l’expédition qu’il allait tenter , il rassura d’avance ceux auxquels il s’adressait sur le succès qu’elle devait obtenir , promit , en cas de guerre , d’envoyer des secours pour défendre l’ile , et leur enjoignit de ne jamais la rendre à aucune puissance que sur un ordre émané de lui.
Le matin, il pourvut à quelques détails concernant sa maison, prit congé de sa famille, et ordonna rembarquement.
A midi , la générale battit.
A deux heures, le rappel lui succéda. — Ce fut alors que Napoléon annonça lui-même à ses vieux compagnons d’armes à quelles destinées nouvelles ils étaient appelés. Au nom de la France, à l’espoir d’un prochain retour dans la patrie , un cri d’enthousiasme retentit , des larmes coulèrent : les soldats rompirent leurs rangs , se jetant dans
NAPOLÉON A LILE D'ELBE.
les bras les uns des autres , courant comme des insensés , et se jetant à genoux devant Napoléon comme devant un dieu. „
Madame mère et la princesse Pauline regardaient , en pleurant , cette scène des fenêtres du palais.
A sept heures , rembarquement était terminé.
A huit heures , Napoléon passa du port sur un canot : quelques minutes après , il était à bord de V Incons la fit.
Au moment où il y mit le pied , un coup de canon se fit entendre : c'était le signal du départ.
Aussitôt la petite flottille appareilla, et, par un vent sud-sud-est assez frais , sortit de la rade , puis du golfe , se dirigeant vers le nord-ouest , et longeant à une certaine distance les côtes d'Italie.
Au moment même où elle mettait à la voile , des émissaires partaient pour Naples et Milan , tandis qu'un officier supérieur se dirigeait vers la Corse , afin d’y tenter un soulèvement qui préparerait un refuge à l'empereur, en cas de non-succès en France.
Le 27, au point du jour, chacun monta sur le pont, pour s'assurer du chemin qu'on avait fait pendant la nuit. . L’étonnement fut grand et cruel lorsqu'on s'aperçut qu'on avait fait tout au plus six lieues : à peine avait-on doublé le cap Saint-André que le vent avait molli, et qu'un calme désespérant lui avait succédé.
Lorsque le soleil eut éclairé l'horizon , on aperçut vers l'ouest, sur les côtes de la Corse, la croisière française, composée de deux frégates : la Fleur de Lis et la Mel j pomène .
Celte vue répandit l’alarme sur tous les bâtiments : elle
NAPOLÉON, À L’iLE d’£LBE.
fut si grande sur le brick V Inconstant, qui portait l’empereur, la position semblait tellement critique t le danger si imminent , que l’on commença d’agiter la question de retourner à Porto-Ferrajo et d’y attendre un vent favorable. Mais l’empereur fit à l’instant même cesser le conseil et l’indécision , en ordonnant de continuer la route , et en promettant que le calme cesserait. En effet, comme si le vent eût été à ses ordres , il fraîchit vers les onze heures , et , à quatre heures , on se trouva à la hauteur de Livourne , entre Capraja et la Gorgone.
Mais alors une nouvelle alarme plus sérieuse que la première se répandit par toute la flottille : on découvrit tout à coup au nord , sous le vent , à cinq lieues environ , une frégate ; une autre apparut en même temps sur les côtes de
la Corse ; enfin, dans l’éloignement , on vit poindre un autre
bâtiment de guerre qui venait vent arrière sur la flottille.
Il n’y avait plus à tergiverser , il fallait sur-le-champ
prendre un parti : la nuit allait venir et l’on pouvait, à la faveur de l’obscurité, échapper aux frégates; mais le bâtiment de guerre avançait toujours et l’on ne tarda point à le reconnaître pour un brick français. La première idée qui se présenta alors à l’esprit de tout le monde fut que l’entreprise avait été découverte ou vendue, et qu’on allait se trouver en. face de forces supérieures. L’empereur seul soutint que le hasard avait rassemblé ces trois bâtiments, étrangers l’un à l’autre , dans une position qui semblait hostile; certain qu’il était qu’une expédition, conduite avec tant de mystère , ne pouvait avoir été prévue assez à temps pour qu’on eût pu mettre une escadre tout entière à sa poursuite.
NAPOLÉON A L’iLE D’ELBE.
Malgré cette conviction , il ordonna d’ôter les sabords et décida qu’en cas d’attaque on irait droit à l’abordage, bien certain qu’avec son équipage de vieux soldats il enlèverait le brick d’emblée , et pourrait ensuite continuer sa route tranquillement, en se dérobant par une contre-marche de nuit à la poursuite des frégates. Cependant , toujours dans l’espoir que c’était le hasard seul qui avait réuni sur ce point les trois bâtiments que l'on avait en vue , il ordonna aux soldats et à toutes les personnes qui pouvaient éveiller les soupçons, de descendre sous le pont : des signaux transmirent aussitôt le même ordre aux autres navires. Ces dispositions prises , on attendit l’événement.
A six heures du soir les deux batiments se trouvèrent en présence , et à portée de la voix : bien que la nuit commençât à descendre avec rapidité , on reconnut le brick français le Zéphyr , capitaine Andrieux. Au reste , il était facile de voir à sa manœuvre qu’il se présentait avec des intentions toutes pacifiques : ainsi se vérifiaient les prévisions de l’empereur.
En se reconnaissant , les deux bricks se saluèrent selon l’usage , et tout en continuant leur marche échangèrent quelques paroles. Les deux capitaines se demandèrent le lieu de leur destination. Le capitaine Andrieux répondit qu’il allait à Livourne ; la réponse de V Inconstant fut qu’il allait à Gênes, et qu’il se chargerait volontiers de commissions pour le pays. Le capitaine Andrieux remercia , et demanda comment se portait l’empereur : à cette question, Napoléon ne put résister au désir de se mêler à une conversation si intéressante pour lui , il prit le porte-voix des mains du capitaine Chotard , et répondit : A merveille .
ISO NAPOLÉON A L’iLE D’ELBE.
Puis, ccs politesses échangées, les deux bricks continuèrent leur route , se perdant réciproquement dans la nuit.
», On continua de marcher sous toutes voiles, et par un temps très-frais, de sorte que le lendemain 28 , on doubla le cap Corse. Ce jour encore , on reconnut un bâtiment de guerre de 7 4 , au large, et se dirigeant sur Bastia : mais celui-là ne causa aucune inquiétude ; dès le premier moment , on reconnut qu’il n’avait point de mauvaises intentions.
Avant de quitter Pile d’Elbe, Napoléon avait rédigé deux proclamations ; mais lorsqu’il voulut les faire mettre au net, personne, pas même lui, ne les put déchiffrer : il les jeta alors à la mer et en dicta aussitôt deux autres, l’une adressée à l’armée , l’autre au peuple français : tous ceux qui savaient écrire furent aussitôt transformés en secrétaires, tout devint pupitre, tambours, bancs, bonnets , et chacun.se mit à l’ouvrage. Au milieu de ce travail, on aperçut les côtes d’Antibes : elles furent saluées par des cris d’enthousiasme.
Le 1 er mars , à trois heures, la flottille mouilla au golfe*. Juan : à cinq heures Napoléon mit pied à terre , et le bivouac fut établi dans un bois d’oliviers, où l’on montre encore celui au pied duquel s’assit l’empereur. Vingt-cinq grenadiers et un officier de la garde furent , à. l’instant même , envoyés à Antibes , pour tâcher de rallier à eux la garnison : mais , entraînés par leur enthousiasme , ils entrèrent dans la ville en criant : Vive l'empereur l On ignorait le débarquement de Napoléon , on les prit pour des insensés , le commandant fit lever le pont et les vingtcinq braves[se trouvèrent prisonniers. *
NAPOLÉON A L’iLE D’ELBE.
Un pareil événement était un échec véritalle : aussi quelques officiers proposèrent- ils à Napoléon de marcher sur Antibes et de l’enlever de vive force , afin de prévenir le mauvais effet que pourrait produire sur l’esprit public • la résistance de cette place. Napoléon répondit que c’était sur Paris et non sur Antibes qu’il fallait marcher, et* joignant l’exemple à la parole , il leva le bivouac au lever de la lune.
La petite armée atteignit Cannes au milieu de la nuit, traversa Grasse vers les six heures du matin, et fit halte sur une hauteur qui domine la ville. A peine Napoléon y était-il établi qu’il fut entouré des populations environnantes, chez lesquelles le bruit de son miraculeux débarquement s’était déjà répandu : il les reçut comme il eût fait aux Tuileries, écoutant les plaintes, recevant les pétitions, promettant de faire justice. L’empereur croyait trouver à Crasse une route qu’il avait commandée en 1813, mais la route n’était pas faite ; il fallut donc qu’il se décidât à laisser dans la ville sa voilure et les quatre petites pièces d’artil- • lerie qu’il avait qjnenées de l’ile d’Elbe. On prit par des sentiers de montagnes encore couverts de neige , et le soir on alla coucher , après avoir fait vingt lieues , au village de Cérénon : le 3 mars, on arriva -à Barême, le 4, à Digne ; le 5 , à Gap : dans cette ville on s’arrêta le temps nécessaire à l’impression des proclamations , que , dès le lendemain, on répandit par milliers sur la route.
Cependant , l’empereur n’était pas sans inquiétude. Jusqu’alors il n’avait eu affaire qu’aux populations , et leur enthousiasme n’était pas douteux ; mais aucun soldat ne s était présenté, aucun corps organisé ne s’était rallié à
NAP01.É0N A L’iLE d’eLBE.
la petite armée , et c’était avant tout sur les régiments envoyés à sa rencontre que Napoléon désirait que sa présence opérât. Le moment tant craint et tant désiré arriva enfin , entre Lamure et Vizille ; le général Cambronne , marchant à l’avant-garde avec 40 grenadiers, rencontra un bataillon envoyé de Grenoble pour fermer la route : le chef du détachement refusa de reconnaître le général Cambronne, et celui-ci envoya prévenir l’empereur de ce qui arrivait.
Napoléon suivait la route , dans une mauvaise voiture de voyage que l’on s’était procurée à Gap, lorsqu’il apprit cette nouvelle : il fit aussitôt approcher son cheval , monta dessus et s’avança au galop, jusqu’à cent pas à peu près des soldats qui formaient la haie , sans qu’un seul cri ni une seule acclamation saluassent sa personne.
Le moment de perdre ou de gagner la partie était venu. La disposition du terrain ne permettait pas de reculer : à gauche de la route, une montagne à pic; à droite, une petite prairie, de trente pas de large à peine , bordée par un précipice ; en face, le bataillon sous le§ armes, s’étendant du précipice «à la montagne.
; ^Napoléon s’arrêta sur un petit monticule, à dix pas d’un ruisseau qui traverse la prairie , puis , se retournant vers le générai Bertrand en lui jetant la bride de son cheval aux mains : — On m’a trompé, lui dit-il ; mais n’importe, , en avant ! — A ces mots, il met pied à terre, traverse le ruisseau , marche droit au bataillon qui reste toujours immobile, et, s'arrêtant à vingt pas de la ligne, au moment où l’aide de camp du général Marchand tire son épée et ordonne de faire feu. — Eh quoi ! mes amis , leur dit-il .
NAPOLÉON A I.’jLE d'E! RE.
ne ine reconnaissez-vous point? Je suis votre empereur. S’il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son général , ' il le peut , me voilà. — Ces paroles étaient à peine prononcées, que le cri de : Vive V empereur ! s’élance de toutes les bouches : l’aide de camp ordonne une seconde fois de faire feu, mais sa voix est étouffée au milieu des clameurs : en même temps, et tandis que quatre lanciers polonais se mettent à sa poursuite, les soldats se débandent, s’élancent en avant, entourent Napoléon , tombent à ses pieds, lui baisent les mains, arrachent la cocarde blanche, lui substituent la cocarde tricolore , et tout cela avec des cris , des acclamations, un délire qui font venir les larmes aux yeux de leur ancien général. Bientôt il se rappelle qu’il n’y a pas un instant à perdre , il ordonne de faire demitour à droite , prend la tête de la colonne , et , précédé de Cambronne et de ses quarante grenadiers, suivi du bataillon qu’on a envoyé pour lui fermer le passage, il arrive au haut de la montagne de Vizille d’où il voit, une demi-lieue plus bas, l’aide de camp, toujours poursuivi par les quatre lanciers sur lesquels il gagne , grâce à son cheval frais , s’enfoncer dans la ville , puis bientôt reparaître à l’autre extrémité, et ne leur échapper qu’en prenant un chemin de traverse où leurs chevaux, écrasés de fatigue, ne peuvent pas le suivre.*
Cependant cet homme qui fuit et ces quatre hommes qui le poursuivent, en passant comme l’éclair à travers les rues de Vizille, ont tout dit par leur seule présence : le matin on a vu passer l’aide de camp à la tête de son bataillon , et voilà qu’il repasse seul et poursuivi : ce qu’on a dit .est donc vrai , Napoléon s’avance donc, entouré de
*84 NAPOLEON A t’iLE I>’ELBE.
l’amour du peuple et des soldais : chacun sort, s’interroge, s’excite : tout à coup on aperçoit le cortège au milieu de la côte de Lamure ; hommes , femmes , enfants, chacun s’élance au-devant de lui , la ville tout entière l’entoure avant qu’il ne soit arrivé à ses portes, tandis que les paysans descendent des montagnes, bondissant comme des chamois, et faisant retentir de rocher en rocher le cri de : Vive V empereur!
Napoléon fait halte à Vizille. Vizille est le berceau de la liberté française : 1814 n’a pas été parjure à 1789 : l’empereur est reçu par une population ivre de joie. Mais Vizille n’est qu’une ville sans porte , sans murailles , sans garnison ; il faut marcher sur Grenoble : une partie des habitants accompagne Napoléon.
A une lieue de Vizille, on aperçoit sur la route un officier d’infanterie, qui accourt, tout couvert de poussière; comme le Grec de Marathon , il est prêt à tomber de ' fatigue: il apporte de riches nouvelles.
Vers deux heures de l’après-midi , le 7 e régiment d’infanterie, commandé par le colonel Labédoyère, est parti de Grenoble pour s’avancer contre l’empereur. Mais , a une demi-lieue de la ville, le colonel , qui marchait à cheval en tête de son régiment , a fait tout à coup voile lace et a commandé une halte. Aussitôt un tambour s’est approché du colonel, lui présentant sa caisse : le colonel y a plongé la main , en a tiré une aigle, et, se levant sur ses étriers , afin que tout le monde pût le voir : « Soldats l s’est-il écrié , voici le signe glorieux qui vous guidait dans nos immortelles journées. Gelui qui nous conduisit si souvent à la victoire s’avance vers nous pour venger notre
NAPOLÉON A L'iLE D'ELBE. 185
humiliation et nos revers. Il est temps de voler sous son drapeau qui ne cessa jamais d’être le nôtre. Que ceux qui m’aiment me suivent ! Vive l’empereur ! * — Tout le régiment a suivi.
L’officier a voulu être le premier à apporter cette nouvelle à l’empereur, et il a pris les devants; mais le régiment tout entier est derrière iuk *
Napoléon pique son cheval et pousse en avant ; toute sa petite armée le suit, criant et courant. Arrivé au haut d’une colline , il aperçoit le régiment de Labédoyère , qui s’avance au pas accéléré. À peine a-t-il été aperçu , que les cris de : Vive V empereur ! retentissent. Ces cris sont entendus par les braves de l’ile d’Elbe, qui y répondent. Alors, personne ne conserve plus de rang, chacun court, chacun s’élance : Napoléon se jette au milieu du renfort qui lui arrive : Labédoyère s’élance à bas de son cheval , pour embrasser les genoux de Napoléon ; celui-ci le reçoit dans ses bras, le presse sur sa poitrine : c Colonel, lui dit l’empereur, c’est vous qui me replacez sur le trône. » Labédoyère est fou de joie. Cet embrassement lui coûtera la vie , mais qu’importe? On a vécu un siècle quand on a entendu de telles paroles. »
On se remet en route à l’instant , car Napoléon n’est pas tranquille tant qu’il n’est pas à Grenoble. Grenoble a une garnison qui, dit-on, doit tenir. Vainement les soldats répondent-ils à l’empereur de leurs camarades ; l'empereur, tout en paraissant convaincu comme eux , ordonne de marcher sur la ville. * v
Napoléon arrive à huit heures du soir sous les murs de Grenoble.
186 NAPOLÉON A l/lLE I>’eLBE.
Les remparts sont couverts par le 5° régiment du génie, composé de 2,000 vieux soldats,, par le 4° régiment d’artillerie de ligne , dans lequel Napoléon a servi , par deux bataillons du v 5 e de ligne et par les hussards du 4°. Au reste, la marche de l’empereur a été si rapide qu’elle a déjoué toutes les mesures ; on n’a pas eu le temps de coirper les ponts : mais les portes sont fermées et le commandant refuse de les ouvrir.
Napoléon comprend qu’un moment d’hésitation le perd : la nuit lui enlève le prestige de sa présence : tous les yeux le cherchent sans doute, mais personne ne le voit. Il ordonne à Labédoyère de haranguer les artilleurs : alors le colonel monte sur tin tertre et crie d’une voix forte :
« Soldats, nous vous ramenons le héros que vous avez suivi dans tant de batailles : c’est à vous de le recevoir et de répéter avec nous l’ancien cri de ralliement des vainqueurs de l’Europe : Vive V empereur! j>
En effet , ce cri magique est à l’instant même répété , non-seulement sur les remparts, mais encore dans tous les quartiers de la ville : chacun alors se précipite vers les portes ; mais les portes sont fermées , et le commandant
en a les clefs. De leur côté , les soldats qui accompagnent Napoléon s’approchent : on se parle , on se répond , on se donne la main à travers les guichets, maison n’ouvre pas. L’empereur frémit d’une impatience qui n’est pas sans inquiétude. 1
Tout à coup , les cris : Place ! place ! se font entendre : c’est la population tout entière du faubourg Très-Cloître, qui s’avance avec des poutres, pour enfoncer les portes. Chacun se range : les béliers commencent leur ofiiee ; les
NAPOLÉON A 1,’lLE I>’ELBE.
portes gémissent, s’ébranlent, s’ouvrent : 6,000 hommes débordent à la fois.
Ce n’est plus de l’enthousiasme : c’est de la fureur, c’est de la rage. Ces hommes se précipitent sur Napoléon, comme s’ils allaient le mettre en pièces : en un instant , il est enlevé de son cheval , entraîné , emporté avec des cris frénétiques ; jamais , dans aucune bataille , il n’a couru danger pareil ; tout le monde tremble pour lui, car lui seul peut comprendre que le Ilot qui l’emporte est tout d’amour.
Enfin , il s’arrête dans un hôtel : son état-major le rejoint et l’entoure. À peine chacun commence-t 7 il à respirer qù’on entend un nouveau tumulte : ce sont les habitants de la ville qui , ne pouvant lui en apporter les clefs, viennent lui en offrir les portes.
' La nuit n’est qu’une longue fête pendant laquelle soldats , bourgeois et paysans , fraternisent ensemble. Cette nuit, Napoléon l’emploie à faire réimprimer ses proclamations. Le 8 , au matin , elles sont affichées et répandues de tous côtés ; des émissaires sortent de la ville et les portent sur tous les points , annonçant la prise de possession delà capitale du Dauphiné , et la prochaine intervention de l’Autriche et du’roi de Naples. C’est à Grenoble
seulement que Napoléon est certain d’arriver jusqu’à Paris.
Le lendemain, le clergé, l’état-major, la cour, les tribunaux et toutes les autorités civiles, et militaires, viennent offrir leurs félicitations à l’empereur. L’audience finie , il passe la garnison , forte de 6,000 hommes , en revue , et s’achemine aussitôt sur Lyon.
LES CENT-JOURS
Le lendemain, après avoir rendu trois decrets, qui signalent le retour entre ses mains du pouvoir impérial , il se remet en route, et va coucher à Bourgoin. La foule et l'enthousiasme vont toujours augmentant : on dirait que la France tout entière l’accompagne , eb s’avance avec lui vers la capitale.
Sur la route de Bourgoin à Lyon, Napoléon apprend que le duc d’Orléans, le comte d’Artois et le maréchal Macdonald , veulent défendre la ville, et qu’on va couper le pont Morand et le pont de la Guillotière. Il rit de ces dispositions auxquelles il ne croit pas, car il connaît le patriotisme des Lyonnais , et ordonne au 4 e hussards de pousser une. reconnaissance jusqu’à la Guillotière. ' Le régiment est accueilli aux cris de : Vive V empereur! Ces cris arrivent jusqu’à Napoléon , qui le suit à la distance d’un quart de lieue à peu près : il met son cheval au galop , et arrive seul et confiant au moment où on l’attend le moins, au milieu de cette population , dont il change, par sa présence , l’exaltation en folie.
Dans le même instant , soldats des deux partis se jettent sur les barricades qui les séparent , et travaillent avec une égale ardeur à les démolir : au bout d’un quart d’heure , ils sont dans les bras l’un de l’autre. Le duc d’Orléans et le général Macdonald sont forcés de se retirer : le comte d’Artois s’enfuit, ayant pour toute escorte un seul volontaire royal qui ne l’a point abandonné.
A cinq heures du soir , la garnison tout entière s’élance au-devant de l’empereur.
Une heure après , l’armée prend possession de la ville.
À huit heures, Napoléon fait son entrée dans la seconde capitale du royaume. •
Pendant quatre jours qu’il y resta, il eut constamment vingt mille âmes sous ses fenêtres.
Le 13 , l’empereur partit de Lyon et coucha à Maçon* L’enthousiasme allait toujours croissant. Ce n’étaient plus seulement quelques individus isolés , c’étaient les magistrats qui venaient le recevoir aux portes, des villes.
Le 17 , ce fut un préfet qui le reçut à Auxerre : c’était la première autorité supérieure qui hasardât une pareille démonstration.
Dans la soirée , on annonça le maréchal Ney ; il venait, honteux de sa froideur en 1814, et de ses serments à Louis XYHI , demander une place dans les rangs des gre-, nadiers. Napoléon lui ouvrit les bras , l’appela le brave des braves , et tout fut oublié.
Encore un embrassement mortel.
Le 20 mars , à deux heures de l’après-midi , Napoléon arriva à Fontainebleau. Ce château gardait de terribles souvenirs : dans une de ses chambres, il avait pensé perdre la vie : dans l’autre , il avait perdu l’empire. 11 n’y fit qu’une halte d’un instant , et continua sa marche triomphale sur Paris.
Il y arriva le soir, comme à Grenoble , comme à Lyon, à la fin d’une de ses longues journées , et à la tête des troupes qui gardaient les faubourgs. Il aurait pu , s’il eût voulu , y rentrer avec deux millions d’hommes.
A huit heures et demie du soir , il entra dans la cour des Tuileries. Là , on se précipite sur lui, ainsi qu’on a fait à Grenoble ; mille bras s’étendent , le saisissent , l’em-
it)0 LES rCENT-JOUnS.*
portent , avec des cris et un délire dont 'on n’a point d’idée : la foule est telle qu’il n’y a pas moyen de la maîtriser; c’est un torrent auquel il faut laisser son cours. Napoléon ne peut dire que ces paroles : Mes amis, vous m’étouffez! » Dans les appartements, Napoléon trouve une autre foule , foule dorée et respectueuse , foule de courtisans , de généraux, de maréchaux. Ceux là n’étouffent point Napoléon : ils se courbent devant lui.
Messieurs , leur dit l’empereur, ce sont les gens désintéressés qui m’ont ramené dans ma capitale : ce sont les sous-lieutenants et les soldats qui ont tout fait ; c’est au peuple , c’est à l’armée que je dois tout. #
La nuit même , Napoléon s’occupa de tout réorganiser. Cambacérès fut nommé à la justice , le duc de Vicence aux affaires étrangères ; le maréchal Davoust à la guerre , le duc de Gaëte aux tinances , Decrès à la marine , Fouché à la police , Carnot à l’intérieur; le duc de Bassano fut replacé à la secrétairerie d’Etat , le comte Mollien rentra au trésor , le duc de Rovigo fut nommé commandant général de la gendarmerie , M. de Montalivet devint intendant de la liste civile. Letort et Labédoyère furent faits généraux , Bertrand et Drouot furent maintenus dans leurs places de grand maréchal du palais et de major général de la garde, enfin , tous les chambellans, écuyers, maîtres des 'Cérémonies de 1814 furent rappelés.
Le 26 mars , tous les grands corps de l’empire furent ' appelés à exprimer à Napoléon les vœux de la France.
Le 27 mars, on eût dit que les Bourbons n’avaient jamais existé , et toute la nation crut avoir fait un rêve ! En effet , la révolution avait été terminée en un jour
LES CENWÜURS.
et n’avait pas coûté une goutte de sang : nul n avait, celle fois, à reprocher a Napoléon la mort d’un père, d’un frère ni d’un ami. Le seul changement visible qui se soit opéré , c’est que les couleurs flottantes sur nos villes sont changées, et que les cris de : Vive V empereur! s’élèvent retentissants d’un bout à l’autre de la France.
* Cependant , la nation est fière du grand acte de spontanéité qu’elle vient d’accomplir : la grandeur de l’entreprise qu’elle a si bien secondée semble effacer , par son résultat gigantesque, les revers de ses trois dernières années , et elle est reconnaissante à Napoléon de ce qu’il est remonté sur le trône.
Napoléon w examine sa position et la juge.
Deux voies sont ouvertes devant lui :
Tout tenter pour la paix , en se préparant à la guerre ;
Ou commencer la guerre par un de ces mouvements imprévus , par un de ces coups de foudre soudains , qui ont fait de lui le Jupiter Tqnnant de l’Europe.
Chacun de ces deux partis a ses inconvénients.
Tout tenter pour la paix, c’est donner le temps aux alliés de se reconnaître : ils compteront leurs soldats et les nôtres , et ils auront autant d’armées que nous de divisions ; nous nous retrouverons un contre cinq. Qu’importe ! nous avons quelquefois vaincu ainsi.
Commencer la guerre , c’est donner raison à ceux qui disent que Napoléon ne veut pas la paix. Puis , l’empereur n’a sous la main que 40,000 hommes. C'est assez, il est vrai , pour reconquérir la Belgique et entrer à Bruxelles : mais une fois arrivé à Bruxelles , on se trouvera enfermé dans un cercle de places forlcs qu’il faudra enlever les
402 „ LES CENT-JOÜRS.
unes après les autres , et Maastricht, Luxembourg et Anvers , ne sont pas de ces bicoques que Ton emporte en un coup de main. D’ailleurs , la Vendée remue , le due d’Angoulême marche sur Lyon et les Marseillais sur Grenoble. 11 faut prendre à temps cette inflammation d’entrailles qui tourmente la France , afin qu’elle se présente devant l’ennemi dans toute sa puissance et avec toute sa force.
Napoléon se décide donc pour le premier de ces deux partis. La paix , qu’il refusait à Châtillon en 1814 , après l’envahissement de la France , peut être acceptée en 1 815, après le retour de l'île d’Elbe. On peut s’arrêter quand on monte , jamais quand on descend.
Pour montrer son bon vouloir à la nation , il écrit donc cette circulaire aux rois de l’Europe :
« Monsieur mon frère , .
« Vous aurez appris, dans le cours du mois dernier,
mon retour sur les côtes de France , mon entrée à Paris ,
et le départ de la famille des Bourbons. La véritable nature de ces événements doit être maintenant connue de Votre Majesté : ils sont l’ouvrage S’une irrésistible puissance , l’ouvrage et la volonté unanime d’une grande nation qui connaît ses devoirs et ses droits. L’attente qui m’avait décidé au plus grand des sacrifices avait été trompée : je suis venu, et du point où j’ai touché le rivage , l’amour de mes sujets m’a porté jusque dans ma capitale. Le premier besoin de mon cœur est de payer tant d’affection par une honorable tranquillité. Le rétablissement du trône impérial étant nécessaire au bonheur des Français ,
LES CENT-JOURS
ma plus douce pensée est de le rendre en même temps
utile à l’affermissement du repos de l’Europe. Assez de
gloire a illustré tour à tour les drapeaux des diverses nations ; les vicissitudes du sort ont assez fait succéder de grands revers à de grands succès : une plus belle arène est aujourd’hui ouverte aux souverains , et je suis le premier à y descendre. Après avoir présenté au monde le spectacle de grands combats , il sera plus doux de ne connaître désormais d’autre rivalité que celle des avantages de la paix , d’autre lutte que la lutte sainte de la félicité des peuples. La France se plaît à proclamer avec franchise ce noble but de tous ses vœux. Jalousé de son indépendance , le principe invariable de sa politique sera le respect le plus absolu pour l’indépendance des autres nations. Si tels sont, comme j’en ai l’heureuse confiance ; les sentiments personnels de Votre Majesté , le calme général est assuré pour longtemps , et la justice , assise aux confins des États , suffit seule pour en garder les frontières. >
Cette lettre , qui propose une paix dont le résultat sera le respect le plus absolu pour l’indépendance des autres nations , trouve les souverains alliés en train de se partager l’Europe. Dans cette grande traite des blancs, dans cette publique adjudication des âmes , la Russie prend le grand-duché de Varsovie; la Prusse dévore une partie du royaume de Saxe , une partie de la Pologne , de la Westphalie , de la Franconie , et , comme un immense serpent dont la queue touche à Memel , espère allonger, en suivant la rive gauche du Rhin , sa tête jusqu’à Thionville ; l’Autriche réclame son Italie , telle qu’elle était avant le
LES CENT-JOURS
traité de Campo-Formio, ainsi que tout ce que son aigle
double tète a laissé tomber de ses serres après les traités
successifs de Lunéville, de Presbourg et de Vienne ; le stathouder de Hollande, élevé au grade de roi, demande que Ton confirme l’adjonction à ses États héréditaires , de la Belgique , du pays de Liège et du duché de Luxembourg ; enfin , le roi de Sardaigne presse la réunion de Gènes à son État continental , dont il est absent depuis quinze ans. Chaque grande puissance veut, comme un lion de marbre , tenir sous sa griffe , au lieu de boule , un petit royaume. La Russie aura la Pologne , la Prusse aura la Saxe, l’Espagne aura le Portugal, l’Autriche aura l’Italie : quant à l’Angleterre , qui fait les frais de toutes ces révolutions, elle en aura deux au lieu d’un, — la Hollande et le Hanovre.
Le moment était , comme on le vQit, mal choisi. Cependant , cette ouverture de l’empereur aurait peut-être pu avoir quelque résultat, si le congrès eût été dissous, et qu’on eût pu traiter avec les souverains alliés , un à un : mais , placés comme ils l’étaient en face les uns des autres, leur amour-propre s’exalta , et Napoléon ne reçut aucune réponse à sa lettre.
L’empereur ne fut point étonné de ce silence : il Pavait prévu , et ne perdait pas de temps pour se mettre en mesure de faire la guerre. Plus il entrait avant dans l’examen de ses moyens offensifs, plus il se félicitait de n’avoir pas cédé à son premier mouvement : tout était désorganisé en France : à peine restait-il un noyau d’armée. Quant au matériel militaire , poudre , fusils, canons , tout semblait avoir disparu.
LES CENT -JOURS-
Pendant trois mois , Napoléon travailla seize heures par jour. A sa voix , la France se couvrit de manufactures , d’ateliers , de fonderies , et les armuriers seuls de la capitale fournirent jusqu’à 3,000 fusils en vingt-quatre heures, tandis que les tailleurs confectionnaient , dans le meme intervalle, jusqu’à 15 et meme 1,800 habits. En même temps , les cadres des régiments de ligne sont portés de deux bataillons à cinq ; ceux de la cavalerie sont renforcés de deux escadrons ; deux cents bataillons de gardes nationales sont organisés ; vingt régiments de marine et quarante régiments de jeunes gardes sont mis en état de service ; les anciens soldats licenciés sont rappelés sous les drapeaux; les conscriptions de 1814 et de 1815 sont levées ; les soldats et officiers en retraite sont engagés à rentrer en ligne. Six armées se forment , sous les noms d’armées du Nord, de la Moselle , du Rhin , du Jura, des Alpes , des Pyrénées , tandis qu’une septième , sous le nom d'armée de réserve, se réunit sous les murs de Paris
et de Lyon , que l’on va fortifier..
En effet , toute grande capitale doit être à l’abri d’un coup de main , et plus d’une fois la vieille Lutèce a du son salut à ses murailles. Si, en 1815, Vienne eût été défendue, la bataille d’Ulm n’eût pas décidé de la guerre ; si, en 1806, Berlin eût été fortifiée, l’armée, battue à Iéna , s’y fût ralliée , et l’armée russe l’y eût rejointe ; si , en 1808, Madrid eût été en état de défense , l’année française n’eût point , même après les victoires d’Espinosa , de Tudela , de Burgos et de Somma-Sierra , osé marcher sur cette capitale, en laissant derrière elle l’armée anglaise et l’armée espagnole , vers Salamanque et Valladolid ;
LES CENT-JOURS
enfin , si , en 1814, Paris eût tenu huit jours seulement , l’armée alliée était étouffée entre ses murailles et les
80.000 hommes que Napoléon réunissait à Fontainebleau. Le général du génie Ilaxo est chargé de celte grande
œuvre : il fortifiera Paris : le général Léry fortifiera Lyon.
Donc , si les souverains alliés nous laissent seulement jusqu’au 1 er juin, l'effectif de notre armée sera porté de 200,000 hommes à 414,000 hommes ; et , s’ils nous laissent jusqu’au 1 er septembre , non-seulement cet effectif sera doublé , mais encore toutes les villes seront fortifiées jusqu’au centre de la France et serviront , en quelque sorte , d’ouvrages avancés à la capitale. Ainsi , 1815 rivalise avec 1793, et Napoléon a obtenu le même résultat que le comité de salut publie , sans avoir besoin de le presser avec les douze guillotines qui faisaient partie des bagages de l’armée révolutionnaire.
C’est qu’aussi , il n’y a pas un instant à perdre : les alliés , qui se disputent la Saxe et Cracovie , sont restés
l’arme au bras et la mèche allumée. Quatre ordres sont
donnés , et l’Europe marche de nouveau contre la France. Wellington et Blücher rassemblent 220,000 hommes. Anglais, Prussiens, Hanovriens, Belges et Brunswickois, entre Liège et Courtray ; les Bavarois , les Badois , les Wurlembergeois , se présent dans le Palatinat et dans la Forêt Noire ; les Autrichiens s’avancent à marches forcées pour les rejoindre; les Russes traversent la Franconie et la Saxe , et , en moins de deux mois , seront arrivé^ de la Pologne aux bords du Rhin, 900,000 hommes sont prêts,
300.000 vont l’être. La coalition a le secret de Cadmus; à sa voix , les soldats sortent de terre.
LES CENT-JOURS
Cependant, à mesure que Napoléon voit grossir les armées ennemies , il sent de plus en plus le besoin de s’appuyer sur ce peuple qui lui a manqué en 1814. Un instant il hésite s’il ne laissera pas de côté la couronne impériale pour ressaisir l’épée du premier consul : mais , né au milieu des révolutions, Napoléon a peur d’elles; il craint l’emportement populaire, parce qu’il sait que rien ne le peut dompter. La nation s’est plainte de manquer de liberté, il lui donnera l’acte additionnel: 1790 a eu sa fédération, 1815 aura son champ de mai : peut-être la France s’y trompera-t-elle. Napoléon passe en revue les fédérés , et , le 1 er juin , sur l’autel du Champ-de-Mars, il fait serment de fidélité à la nouvelle constitution. Le même jour, il ouvre les chambres.
Puis , débarrassé de toute cette comédie politique qu’il joue à regret , il reprend son véritable rôle et redevient général. lia 180,000 hommes disponibles pour ouvrir la campagne. Qu’en fera-t-il? Marchera-t-il au-devant des Anglo-Prussiens, pour les joindre à Bruxelles ou à Naniur ? Attendra-t-il les alliés sous les murs de Paris ou de Lyon? Sera-t-il Annibal ou Fabius ?
S’il attend les alliés, Napoléon gagne jusqu’au mois d’août , et alors il aura complété ses levées , terminé ses préparatifs , organisé tout sort matériel : il combattra avec toutes ses ressources une armée affaiblie des deux tiers par les corps d’observation quelle aura été forcée de laisser derrière elle.
Mais la moitié de la France , livrée à l’ennemi , ne comprendra pas la prudence de cette manœuvre. On peut faire le Fabius quand on a , comme Alexandre, un empire
LES CENTWOURS.
qui couvre la septième partie dif globe , ou lorsque, comme Wellington , on manœuvre sur l’empire des autres., D’ailleurs, toutes ces temporisations ne sont pas dans le génie de l’empereur.
Au contraire, en transportant les hostilités en Belgique , on étonnera l’ennemi qui nous croit hors d’état d’entrer en campagne : Wellington etBlücher peuvent être battus, dispersés, anéantis, avant que le reste des troupes alliées n’ait eu le temps de les rejoindre. Alors, Bruxelles se declarera , les bords du Rhin reprendront les armes, l’Itàlie, la Pologne et la Saxe se soulèveront ; et ainsi , dès le commencement de la campagne, le. premier coup, s’il est bien frappé, peut dissoudre la coalition.
11 est vrai aussi qu’en cas de revers , on attire l’ennemi en France dès le commencement de juillet , c’est-à-dire près de deux mois plus tôt qu’il n’y viendrait de lui-même. ,
Mais , est-ce après 8a marche triomphale du golfe Juan à Paris que Napoléon peut douter de son armée et prévoir une défaite? 3
De ces 1 80,000 hommes , l’empereur doit distraire un quart pour garnir Bordeaux, Toulouse, Chambéry, Béfort, Strasbourg , et comprimer la Vendée , ce vieux cancer politique mal extirpé par Hoche et par Kléber : il reste donc avec 125,000 hommes, qu’il concentre de Philippeville à Maubeuge. 11 a 200,000 hommes devant lui , c’est vrai ; mais s’il attend seulement six semaines encore ,
11 aura à la fois l’Europe tout entière sur les bras. Le
12 juin, il part de Paris; le 14, il porte son quartier général à Beaumont , où il campe au milieu de 60,000 hommes, jetant à sa droite 16,000 hommes sur
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Philippeville , et à sa gauche 40,000 hommes vers Solresur- Sambre. Dans cette position , Napoléon a devant lui la Sambre , à sa droite la Mçuse , à sa gauche et derrière lui les bois d'Àvesne , de Chimay et de Gedine.
De son côté, l’ennemi , placé entre la Sambre et l’Escaut , s’échelonne sur un espace de vingt lieues à peu près.
L’armée prusso-saxonne , commandée en chef par Blücher , forme l’avant-garde. Elle compte 120,000 hommes et 500 bouches à feu. Elle se divise en quatre grands corps ; le premier, commandé par le général Ziéthen , qui a son quartier général à Charleroy et Flcurus , et qui forme le point de concentration ; le second , commandé par le général Pirsch , cantonné aux environs de Namur ; le troisième commandé par le général Thielmal , et qui borde la Meuse aux environs de Dinant ; le quatrième , commandé par le général Bulow , et qui , placé en arrière des trois premiers, a établi son quartier général à Liège. Disposée ainsi, l’armée prusso-saxonne a la forme d’un fera cheval dont les deux extrémités s’avancent, d’un côté, comme nous l’avons dit , jusqu’à Charleroy, et de l’autre jusqu’à Dinant, et sont éloignées, l’une de trois lieues, l’autre d’une lieue et demie seulement de nos avant-postes.
L’armée anglo-hollandaise est commandée en chef par Wellington ; elle compte 104,200 hommes , et forme dix divisions : ces divisions sont séparées en deux grands corps d’infanterie et un corps de cavalerie. Le premier corps d’infanterie est commandé par le prince d’Orange , dont le quartier général est à Braine-le-Comte ; le second corps est commandé par le lieutenant-général Hill, dont le
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quartier général est à Bruxelles; enfin la cavalerie, qui stationne autour de Grammont, est commandée par le lord Uxbridge ; quant au grand parc d’artillerie, il est cantonné à Gand.
La seconde armée présente la même disposition de lignes que la première : seulement le fer à cheval est retourné, et, au lieu que ce soient les extrémités, c’est le centre qui se trouve le plus rapproché de notre front de bataille , dont il est entièrement séparé par l’armée prussosaxonne.
Napoléon est arrivé , dans la soirée du 14, à deux lieues des ennemis, sans qu’ils aient encore la moindre connaissance de sa marche : il passe une partie de la nuit courbé sur une grande carte des environs , et entouré d’espions qui lui apportent des renseignements certains sur les différentes positions de l’ennemi : lorsqu’il les a entièrement reconnues , il calcule, avec sa rapidité ordinaire, qu’ils ont tellement étendu leurs lignes, qu’il leur faut trois jours pour se réunir ; en les attaquant à l’improviste il peut diviser les. deux armées et les battre séparément. D’avance il a concentré en un seul corps 20,000 chevaux : c’est le sabre de cette cavalerie qui coupera par le milieu le serpent dont il écrasera ensuite les tronçons séparés.
Le plan de bataille est tracé : Napoléon expédie ses différents ordres , et continue d’examiner le terrain et d’interroger les espions. Tout le confirme dans l’idée qu’il connaît parfaitement la position de l’ennemi, et que l'ennemi , au contraire , ignore complètement . la sienne , quand tout à coup un aide de camp du général Gérard arrive au galop : il apporte la nouvelle que le lieutenant
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général Bourmont , les colonels Clouet et Willoutrey , du quatrième corps , sont passes à l'ennemi . Napoléon l'écoute avec la tranquillité d’un homme habitué aux trahisons ; puis, se retournant vers Ney , qui est debout près de lui :
— Eh bien ! vous entendez, maréchal ; c’est votre protégé , dont je ne voulais pas, dont vous m’avez répondu, et que je n’ai placé qu'à votre considération : le voilà passé à l'ennemi.
— Sire, lui répondit le maréchal, pardonnez-moi; mais je le croyais si dévoué, que j’en eusse répondu comme de moi-même.
— Monsieur le maréchal , reprend Napoléon en se levant et en lui appuyant la main sur le bras , ceux qui sont bleus restent bleus, et ceux qui sont blancs restent blancs.
Puis il se rassied , et fait à l’instant même à son plan d’attaque les changements que cette défection nécessite.
A la pointe du jour , ses colonnes se mettront en mouvement. L’avant-garde de la gauche, formée delà division d’infanterie du général Jérôme Bonaparte , repoussera l’avant-garde du corps prussien du général Ziéthen , et s’emparera du pontdeMarchiennes : la droite, commandée par le général Gérard, surprendra de bonne heure le pont du Châtelet, tandis que la cavalerie légère du général Pajol, formant l’avant-garde du centre, s’avancera, soutenue par le troisième corps d'infanterie , et s’emparera du pont de Charleroy. A dix heures, l’armée française aura passé la Sambre et sera sur le territoire ennemi.
Tout s’exécute comme Napoléon l’a ordonné. Jérôme culbute Ziéthen et lui fait 500 prisonniers ; Gérard s’em-
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pare du pont du Châtelet et repousse l’ennemi plus d’une lieue au delà de la rivière; il n’y a que Vandamme qui est en retard, et qui, à six heures du matin, n’a pas quitté encore son camp, c II nous rejoindra, dit Napoléon : chargez , Pajol , avec votre cavalerie légère ; je vous suis avec ma garde. > •
Pajol part , et culbute tout ce qui se présente : un carré d’infanterie veut tenir , le général Desmichels se précipite sur lui à la tête des 4 e et 9? régiments de chasseurs , l’enfonce, l’écartelle, le taille en morceaux et lui fait quelques centaines de prisonniers. Pajol arrive, en sabrant, devant Charleroy, y entre au galop ; Napoléon le suit. A trois heures , Vandamme arrive : un chiffre mal fait est cause de son retard ; il a pris un quatre pour un six. Il est le premier puni de son erreur, puisqu’il n’a point combattu. Le soir même , toute l’armée française a passé la Sambre ; l’armée de Bliicher est en retraite sur Fleurus, laissant entre elle et l’armée anglo-hollandaise un vide de quatre lieues.
Napoléon voit la faute et s’empresse d’en profiter : il donne à Ney l’ordre verbal de partir, avec 42,000 hommes, par la chaussée de Bruxelles à Charleroy , et de ne s’ar- • rêter qu’au village des Quatre-Bras, point important, situé à l’intersection des routes de Bruxelles , de Nivelles , de Charleroy et de Namur. Là , il contiendra les Anglais , tandis que Napoléon battra les Prussiens avec les 72,000 hommes qui lui restent. Le maréchal part à l’instant même.
Napoléon, qui croit ses ordres exécutés, se remet en marche le 10 juin au matin, et découvre l’armée prus-
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sienne rangée en bataille entre Saint-Amand et Sombref, et faisant face à la Sambre : elle est composée des trois corps qui étaient cantonnés à Charleroy , à Narnur et à Dinant. Sa position est détestable, car elle prête son flanc droit à Ney , qui , s’il a suivi les instructions reçues , doit être à cette .heure aux Quatre-Bras , c'est-à-dire à deux lieues sur ses derrières. Napoléon fait scs dispositions en conséquence ; il range son armée sur une même ligne que celle de Blücher , pour l'attaquer de front , et envoie un officier de confiance à Ney pour lui ordonner de laisser un détachement en observation aux Quatre- Bras , et de se rabattre en toute hâte sur Bry pour tomber sur les derrières des Prussiens. Un autre officier part en même temps pour arrêter le corps du comte d'Erlon , qui forme l'arrière-garde et qui , par conséquent , ne doit être encore qu'à Villers-Perruin : il lui fera faire un à-droite et le ramènera sur Bry. Cette nouvelle instruction avance les affaires d'une heure et double les chances , puisque , si l'un manque , l'autre ne manquera pas , et que , si tous deux arrivent à la distance où ils doivent se suivre * l'armée prussienne tout entière est perdue. Les premiers ’ coups de canon que Napoléon entendra du côté de Bry ou de Yagnele seront le signal de l'attaque de front. Ces dispositions prises , Napoléon fait halte et attend.
Cependant -, le temps s’écoule et Napoléon n'entend rien. Deux heures, trois heures, quatre heures de l’aprèsmidi arrivent : même silence. Cependant la journée est trop précieuse pour la perdre ; celle du lendemain peut amener une jonction ; alors ce sera un nouveau plan à faire et une chance perdue à regagner : Napoléon donne l’or-
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dre de l’attaque : d’ailleurs , la bataille occupera les Prussiens , et ils feront moins attention à Ney , qui arrivera sans doute au canon. .<
Napoléon entame le combat par une vaste attaque sur la gauche : il espère ainsi attirer de ce côté la majeure partie des forces de l’ennemi , et l’éloigner de sa ligne de retraite pour le moment où Ney arrivera par l’ancienne chaussée Brunehaut , qui est la route de Gembloux. Puis, il dispose tout pour enfoncer son centre , et le couper ainsi en deux, en renfermant la plus forte partie de l’armée dans le triangle de fer qu’il a disposé dès la veille. Le combat s’engage et dure deux heures sans que l’on reçoive aucune nouvelle de Ney ni de d’Erlon; cependant ils ont dû être prévenus à dix heures du matin , et l’un n’avait que deux lieues , l’autre deux lieues et demie à faire. Napoléon sera obligé de vaincre seul. 11 donne l’ordre d’engager ses réserves pour opérer sur le centre lejnouvement qui doit décider du succès de la journée. En ce moment on lui annonce qu’une forte colonne ennemie se montre dans la plaine d’IIeppignies , menaçant son aile gauche. Comment cette colonne est-elle passée entre Ney et d’Erlon, comment Blücher a-t-il exécuté la manœuvre que lui , Napoléon , avait rêvée , c’est ce qu’il ne peut comprendre. N’importe il arrête ses réserves pour les opposer à cette nouvelle attaque , et le mouvement sur le centre est suspendu.
Un quart d’heure après , il apprend que cette colonne est le corps de d’Erlon , qui a enfilé la route de Saint- Amand au lieu de celle de Bry. Il reprend alors sa manœuvre interrompue , marche sur Ligny , l’emporte au
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pas de charge , et met l’ennemi en retraite. Mais la nuit arrive, et toute Farinée de Blücher défile par Bry, qui devrait être occupé par Ney et 20,000 hommes. Néanmoins la journée est gagnée : quarante pièces de canon tombent à notre pouvoir ; 20,000 hommes sont hors de combat ; et Farmée prussienne est tellement démoralisée , que , des 70,000 hommes dont elle se compose, à peine si à minuit les généraux ont pu en rallier 50,000 (1). Blücher lui-même a été renversé de cheval , et ne s’est échappé sur le cheval d’un dragon, et couvert de meurtrissures, qu’à la faveur de l’obscurité.
Pendant la nuit, Napoléon reçoit des nouvelles de Ney : les fautes de 1814 recommencent en 1815 : Ney, au lieu de marcher dès le point du jour , comme il en a reçu l’ordre, sur les Quatre-Bras, qui ne sont occupés que par
10.000 Hollandais, et de s’en emparer, n’est parti dé Gosselies qu’à midi , de sorte que , comme les Quatre- Bras étaient désignés par Wellington pour le rendez-vous successif des différents corps d’armée, ces corps y étaient arrivés de midi à trois heures, et qu’ainsi Ney avait trouvé 30,000 hommes au lieu de 10,000. Le maréchal, qui, en face du danger, retrouvait toujours son énergie habituelle, et qui, d’ailleurs, se croyait suivi des