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hommes sur le champ de bataille

NAPOLÉON EMPEREUR. 131

C’est à cette bataille que Moreau a les deux jambes emportées par un des premiers boulets tirés par la garde impériale, et pointé par Napoléon lui-même.

Alors s’opère la réaction habituelle : le lendemain de cette terrible boucherie , un agent de l’Autriche se présente à Dresde , porteur de paroles amies. Mais , tandis qu’on échange les premières négociations , on apprend que l’armée de Silésie , qu’on a laissée à la poursuite de Blücher, a perdu 25,000 hommes ; que celle qui marchait sur Berlin a été battue par Bernadotte ; enfin , que presque tout le corps de Vandamme, qui poursuit les Russes et les Autrichiens , avec une armée moindre d’un tiers que la leur , a été refoulé par cette masse , qui , s’étant arrêtée un instant dans sa fuite, a reconnu l’infériorité de son

ennemi-

Ainsi , cette fameuse campagne de 1814 , où Napoléon doit être vainqueur partout où il sera , et vaincu partout où il ne sera pas, commence en 1812.

A ces nouvelles , les négociations sont rompues.

Napoléon , remis à peine d’une indisposition que l’on croit un empoisonnement , marche aussitôt sur Magdehourg : son intention est de faire une pointe sur Berlin , et de s’en emparer en repassant l’Elbe àWittemberg: plu^ sieurs corps sont déjà arrivés dans cette ville , lorsqu’une lettre du roi de Wurtemberg annonce que Ja Bavière a changé de parti , et que , sans déclaration de guerre , sans avertissement préalable , les deux armées autrichienne et bavaroise , cantonnées sur les bords de l’Inn , se sont réunies; que 80,000 hommes , sous les ordres du général de Vrède , sont en marche vers le Bhin ; enfin , que le Wur-

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lemberg , toujours constant de cœur dans son alliance , mais contraint par une pareille masse, a été forcé d’y joindre son contingent. Dans quinze jours , 100,000 hommes cerneront Mayence.

L’Autriche a donné l’exemple de la défection , et l’exemple est suivi.

Le plan de Napoléon, médité deux mois , et pour lequel tout était déjà disposé, forteresses et magasins, est changé en une heure : au lieu de rejeter les alliés entre l’Elbe et la Saale, en manœuvrant sous la protection des places et des magasins de Torgau , Wittemberg , Magdebourg et Hambourg , d’établir la guerre entre l’Elbe et l’Oder , où l’armée française possède Glogau , Custrin et Stettin , Napoléon se décide à se retirer sur le Rhin. Mais auparavant , il faut qu’il batte les alliés , pour leur ôter la possibilité de le poursuivre dans sa retraite : aussi nfarche-t-il à eux au lieu de les fuir , et le 16 octobre , il les rencontre à Leipsick. Les Français et les alliés se retrouvent en face , les Français avec 157,000 combattants et 600 pièces de

canon , les alliés avec 550,000 hommes et une artillerie

double de la nôtre.

. . Le même jour , on se bat huit heures : l’armée française est victorieuse ; mais un corps d’armée qu’on attend de Dresde , pour compléter la défaite des ennemis , n’arrive pas : nous n’en couchons pas moins sur le champ de bataille.

Le 17 , l’armée russe et autrichienne reçoit un renfort.

Le 18 , elle attaque à son tour.

Pendant quatre heures le combat se soutient avec avantage : mais tout à coup, 30,000 Saxons, qui occupent

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une des positions les plus importantes de la ligne , passent à l’ennemi et tournent 60 bouches à feu. Tout semble perdu , tant la défection est inouïe , tant le changement est terrible.

Napoléon accourt avec la moitié de sa garde , attaque les Saxons , les chasse devant lui , leur reprend une partie de t son artillerie , et les foudroie avec les canons chargés par eux-mêmes. Les alliés font un mouvement rétrograde : ils ont perdu dans ces deux journées 150,000 hommes de leurs meilleures troupes. Cette nuit encore, nous couchons sur le champ de bataille.

Le canon a , sinon rétabli un entier équilibre , du moins fait disparaître la grande disproportion , et une troisième bataille se présente avec toutes chances favorables, lorsqu'on vient annoncer à Napoléon qu’il ne reste plus dans les parcs que 16,000 coups à tirer ; on a tiré 220,000 pendant les deux dernières batailles : il faut songer à la retraite. Le résultat des deux victoires est perdu : on a sacrifié inutilement 50,000 hommes.

À deux heures du matin , le mouvement rétrograde commencé et est dirigé sur Leipsick , l’armée se retirera derrière l’Elster , afin de se trouver en communication avec Erfurth , d’où elle attend les munitions qui lui manquent. Mais sa retraite ne s’est pas opérée si mystérieusement que l’armée alliée ne s’éveille au bruit : elle croit d’abord qu’elle va être attaquée et se met sur ses gardes ; mais bientôt elle apprend la vérité : les, Français vainqueurs se retirent : elle ignore pour quelle cause , mais elle profite de leur retraite. Au point du jour, les alliés attaquent l’arrière-garde, pénètrent avec elle dans Leipsick. Nos sol-

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dats so retournent, font face à l'ennemi , combattent pied à pied , pour donner le temps à l'armée de passer le seul pont de l'Elster sur lequel s'effectue la retraite, Tout à coup une détonation terrible se fait entendre : on s'inquiète, on#’informe , et l'on apprend qu'un sergent , sans en avoir reçu l’ordre de son chef, a fait sauter le pont. 40,000 Français , poursuivis par 200,000 Russes et Autrichiens , sont séparés de l’armée par une rivière torrentueuse : il faut qu'ils se rendent ou qu'ils se fassent tuer. Une partie se noie , l'autre s'ensevelit sous les décombres du faubourg de Ranstad.

Le 20 , l’armée française arrive à Weissenfels et commence à se reconnaître. Le prince Poniatowski , les généraux Vial, Dumoutier etRochambeau, sont noyés ou tués; le prince de la Moskowa , le duc de Raguse , les généraux Souham, Compans , Latour-Maubourg et Friedrichs , sont blessés; le prince Émile de Darmstadt , le comte de Hoehberg, les généraux Lauriston, Delmas, Rozniecki, Krasinski, Valory, Bertrand, Dorsenne, d'Etzkq, Colomy, Bronikowski , Siwowitz , Malahowski , Rautenstrauch et Slockhorn , sont prisonniers ; nous avons laissé dans . l'Elster et dans les faubourgs de la ville 10,000 morts , 15,000 prisonniers , 150 pièces de canon et 500 chariots.

Quant à ce qui restait encore de troupes de la confédération , elles avaient déserté dans le trajet de Leipsick à Weissenfels.

A Erfurth, où elle arriva le 23, l’armée française était réduite à ses propres forces , 80,000 hommes à peu près. ,

Le 28 , en arrivant à Schluchtern , Napoléon obtient

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de» renseignements positifs sur les mouvements de Tannée austro-bavaroise : elle a fait des marches forcées , elle est arrivée sur le Mein.

Le 50, l'armée française la rencontre rangée en bataille devant Hanau, et interceptant le chemin de Francfort. Elle lui passe sur le ventre en lui tuant 6,000 homnîts , et traverse le Rhin les 5 , 6 et 7 novembre.

Le 9 , Napoléon est de retour à Paris.

Là , les défections le poursuivent. De l'extérieur elles vont s'étendre dans l'intérieur j, Après la Russie l’Allemagne , après l'Allemagne l’Italie , après l'Italie la France.

La bataille d'Hanau avait donné lieu à de nouvelles conférences. Le baron de Saint-Aignan , le prince de Metternich , le comte Nesselrode et! lord Aberdeen , s’étaient réunis à Francfort. Napoléon obtiendrait la paix en abandonnant la confédération du Rhin , en renonçant à la Pologne et aux départements de l’Elbe : la France resterait dans Ses limites naturelles , les Alpes et le Rhin : puis on discuterait en Italie une frontière qui nous séparât de la maison d’Autriche.

Napoléon souscrivit à ces bases , et fit mettre sous les yeux du sénat et du corps législatif les pièces relatives aux négociations , déclarant qu’il était disposé à faire les sacrifices demandés. Le corps législatif , mécontent de ce que Napoléon lui avait imposé un président , sans présentation de candidats , nomma une commission de cinq membres pour examiner ces actes. Ces cinq rapporteurs , connus par leur opposition au système impérial , étaient MM. Laine , Gallois , FlaugergueS , Raynouard et Maine de Birau. Ils firent une adresse dans laquelle ils laissèrent reparaître ,

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après onze ans d’oubli , le mot de liberté : Napoléon déchira l’adresse , et renvoya le corps législatif. Pendant . ce temps , les véritables intentions des souverains alliés se faisaient jour , au milieu de leurs protocoles trompeurs. Iln’avaient, comme à Prague, voulu que gagner du temps: ils rompirent de nouveau les conférences , en indiquant un prochain congrès à Châtillon-sur-Seine. (Tétait à la fois un défi et une insulte. Napoléon accepta l’un , et s’apprêta à se venger de l’autre; et, le. 25 janvier 1814, il partit de Paris , laissant sa femme et son fils sous la protection des officiers de la garde nationale.

L’empire était envahi par tous les points. Les Autrichiens s’avançaient en Italie ; les Anglais avaient passé la Bidassoa et paraissaient sur la cime des Pyrénées ; Schwartzemberg, avec la grande armée, forte de 150,000 hommes, débouchait par la Suisse ; Blücher étaifentré parF rancfort, avec 150,000 Prussiens ; Bernadotte avait envahi la Hollande et pénétrait en Belgique * avec 100,000 Suédois et Saxons. 700,000 hommes, formés, par leurs défaites même, à la grande école de la guerre napoléonienne, s’avancaient au cœur de la France, négligeant toutes les places fortes , et se répondant les uns aux autres par un seul cri : Paris ! Paris ! ;

* Napoléon reste seul contre le monde entier. Il a 150,000 hommes, à peine, à opposer à ces masses immenses. Mais il a retrouvé , sinon la confiance , du moins lé génie de ses jeunes années la campagne de 1814 sera son chef-d’œuvre stratégique.

D’un coup d’œil , il a tout vu, tout embrassé , et, autant qu’il est au pouvoir d'un homme, il a, paré à tout.

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Maison est chargé d’arrêter Bernadotte en Belgique; Àugereau marchera au-devant des Autrichiens , à Lyon ; Soult maintiendra les Anglais derrière la Loire ; Eugène défendra l’Italie ; pour lui , il se chargera de Blücher et de Schwartzemberg.

Il se jette entre eux avec 60,000 hommes, court d’une armée à l’autre , écrase Blücher à Champaubert , à Montmirail , à Château-Thierry et à Montereau. En dix jours , Napoléon a remporté cinq victoires, et les alliés ont perdu 90,000 hommes..

Alors , de nouvelles négociations se renouent à Ghâtillen-sur-Seine : mais les souverains alliés , de plus en plus exigeants, proposent des conditions inacceptables. Ce n’était plus seulement les conquêtes de Napoléon qu’il s’agissait d’abandonner, c’était les limites de la république qu’il fallait échanger contre celles de la vieille monarchie.

Napoléon répondit par un de ces élans de lion qui lui étaient si familiers. Il bondit de Mery-sur-Seine à Craone, de Craone à Reims, et de Reims à Saint-Dizier. Partout où il rencontre l’ennemi , il le chasse , le culbute , l’écrase, Mais, derrière lui, l’ennemi se reforme, et, toujours vaincu , avance toujours.

. C’est que partout où Napoléon n’est pas , sa fortune est absente. Les Anglais sont entrés à Bordeaux ; les Autrichiens occupent Lyon ; l’armée de Belgique , réunie aux débris de l’armée de Blücher, reparaît sur ses derrières. Ses généraux sont mçus, paresseux, fatigués. Chamarrés de cordons , écrasés de titres , gorgés d’or, ils ne veulent plus se battre. Trois fois les Prussiens, qu’il croit tenir à sa merci , lui échappent ; la première fois , sur la rive

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gauche de la Marne , par une gelée subite qui raffermit les boues au milieu desquels ils devaient périr; la seconde fois, sur l’Aisne, par la reddition de Soissons, qui leur ouvre un passage en avant au moment où ils ne peavent plus reculer en arrière ; enfin , à Craone , par la négligence du duc dé Raguse , qui se laisse enlever une partie de son matériel par une surprise de nuit. Tous ces présages n’échappent point à Napoléon , qui sent que , malgré ses efforts y -la France lui échappe des mains. Sans espoir d’y conserver un trône , il veut au moins y obtenir une tombe, et fait , mais inutilement , tout ce qu’il peut pour se faire

tuer , à Arcis-sur-Aube et à Saint-Dizier. 11 a fait un pacte

avec les boulets et les balles.

Le 29 mars, il reçoit à Troyes, où il a poursuivi Winzingerode, la nouvelle que les Prussiens et les Russes marchent en colonnes serrées sur Paris.

Il part aussitôt , arrive le 1 er avril à Fontainebleau , et apprend que Marmont a capitulé la veille , à cinq heures du soir , et que , depuis le matin , les alliés occupent la capitale.

Trois partis lui restaient à prendre.

Il avait encore à ses ordres 50,000 soldats, les plus braves et les plus dévoués de l’univers. Il ne s’agissait , pour être sûr d’eux , que de remplacer les vieux généraux, qui avaient tout à perdre , par les jeunes colonels , qui avaient tout à gagner : à sa voix, encore puissante, la population pouvait s’insurger. Mais alors , Paris était sacrifié; les alliés le brûlaient en se retirant; et il n’y a qu’un peuple comme les Russes que l’on puisse sauver par un pareil remède.

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Le. second était de gagner l’Italie, en ralliant les 25,000 hommes d’Augereau, les 18,000 du général Grenier, les 15,000 du maréchal Suchet , et les 40,000 du maréchal Soult. Mais ce parti n’amenait aucun résultat: la France restait occupée par l’ennemi , et les plus grands malheurs pouvaient résulter pour elle de cette occupation.

Restait le troisième , qui était de se retirer derrière la Loire , et de faire la guerre de partisans.

Les alliés vinrent fixer ses irrésolutions, en déclarant que l’empereur Napoléon était le seul obstacle à la paix générale.

Cette déclaration ne lui laissait plus que deux ressources :

Sortir de la vie à la manière d’Annibal :

Descendre du trône à la manière de Sylla.

Il tenta , dit-on , la première : le poison de Cabanis fut impuissant.

Alors, il se décida à recourir à la seconde ; et, sur un chiffon de papier, aujourd’hui perdu , il écrivit ces lignes, les plus importantes peut-être qu’une main mortelle ait jamais tracées :

< Les puissances alliées ayant proclamé que l’empereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe , l’empereur Napoléon , fidèle à son serment, déclare qu’il renonce pour lui et ses héritiers au trône de France et d’Italie , parce qu’il n’est aucun sacrifice personnel , même celui de la vie , qu’il ne soit prêt a faire à la France. >

Pendant un an le monde sembla vide.

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