‹ Histoire de Napoléon BonaparteChapitre 16 sur 24 · TRAFALGAR · texte numérisé non relu

TRAFALGAR

La paix qui intervint, et dout l'empereur des Français avait dicté les conditions , agrandit encore l'empire de plusieurs possessions importantes : l'ancien territoire de Venise, la Dalmatie et l'Albanie furent réunis au royaume d'Italie. Les pays d'Anspach , de Clèves et de Berg formèrent l'apanage du prince Murât ; la principauté de Neuchàte] récoihpensa les services de Berthier. La- Bavière eut un souverain; le duc de Wurtemberg prit à sou tour le titre de roi ; et ces deux nouveaux monarques , avec le margrave de Bade , accrurent le nombre des vassaux de Napoléon. Ce traité fut signé à Presbourg le 26 décembre; le lendemain 27, un décret de Napoléon annonça à l'Europe que la maison royale de Naples avait cessé de régner, et , à la suite d'une courte campagne , ce royaume fut conquis par l'armée française et donné par l'empereur à Joseph, l'aîné de ses frères. Sur ces entrefaites, Eugène de Beau harnais, vice-roi d'Italie et héritief présomptif de ce royaume , épousa la princesse royale de Bavière. Cette mémorable campagne , qui venait deVaccomplir en deux mois , avait ressuscité le vieil empire d'Occident et asservi à la puissance de Napoléon la plus grande monarchie qui se fût élevée depuis la mort de Cbarlemagne. Mais la fortuue nous fut contraire sur les mers : dix- huit vaisseaux français et quinze vaisseaux espagnols , commandés par les amiraux Villeneuve et Gravina , rencontrèrent la flotte anglaise près du cap de Trafalgar. L'amiral Nelson , sous les ordres duquel «elle était placée, ne se laissa point intimider par le nombre de ses adversaires ; il engagea un combat formidable,' à la nui te duquel les deux flottes combinées de France et d'Espagne furent détruites. Cette bataille coûta la vie aux trois amiraux , et la France dut renoncer , pour de

bien longues années , à disputer à l'Angleterre la domination de TOcéan.

L année 1806 vit rétablir le calendrier grégorien et abolir les dénominations que la république avait substituées aux jours et aux mois de Tannée. L'empereur revint triomphant à Paris; l'admiration du sénat et du peuple lui décerna le nom de Grand. Les canons conquis dans la campagne d* Austerlitz furent fondus pour élever à la gloire de la grande-armée la colonne impériale de la place Veudôme. Labasilique de Sainte-Geneviève fut rendue au culte catholique; celle de Saint-Denis fut consacrée à la sépulture des empereurs; et à la place des ossements de nos rois, que la fureur du peuple avait jetés au vent , Napoléon fit ériger trois autels expiatoires , honneur funèbre rendu à nos trois dynasties. D'autres décrets instituèrent les prix décennaux, magnifique récompense promise tous les dix ans à la littérature et aux arts. De nouveaux codes furent promulgués , de nouvelles principautés furent distribuées en fiefs aux sœurs et aux lieutenants de Napoléon , et enfin , pour assurer sa domination en Allemagne, l'empereur organisa les principautés

et les royaumes secondaires de cette contrée en une vaste association, offensive et défensive, qu'il plaça sous la tutelle de la France , et dont il se déclara le chef, en ajoutante ce titre celui de protecteur de la Confédération du Rhin. Ainsi reparut cette fameuse ligue du Rhin , si habilement opposée par Mazarin à l'Autriche ; cette œuvre de Napoléon avait été silencieusement élaborée à l'insu des ministres de Prusse, d'Autriche et de Russie. Le 1 er août 1806, quinze princes du midi et de l'ouest de l' Allemagne signifièrent à la diète de Ratisbonneque le Saint-Empire avait cessé d'exister : ce furent les rois de

Bavière et de Wurtemberg , l'électeur archi-chancelier , l'électeur de Bade , le duc de Berg et de Clèves , le landgrave de Hesse-Darmstadt, les princes de Nassau- Vsingcn et Nassau- Weilbourg, les princes de Hohenzollern- Hecbiugen et HoheuzoUern-Sigmaringen ; 1rs princes de SaliD'Salm et deSalm-Kirbourg, le prince d'hinbourg- Birstein, le duc d'Arenberg, le prince de Lichtenstein et le comte de La Leyen.

Trente-neuf articles composent l'acte de confédération. Séparés à perpétuité de l'empire germanique , chacun des rois et des priuces confédérés renoncera à ceux de ses titres qui expriment des rapports quelconques avec ledit empire. Indépendants de toute puissance étrangère à la confédération , les princes ne pourront prendre du service que dans les États confédérés ou alliés à la confédération . Les intérêts communs des États confédérés seront traités dans une diète qui siégera à Francfort-sur-le-Meiu , diète divisée en deux collèges, celui des rois et celui des princes. Hais de toutes ces dispositions la plus remarquable est l'article 35 , portant qu'il y aura entre l'empire français et les États confédérés du Rhin , collectivement et séparément, une alliance en vertu de laquelle toute guerre continentale, que l'une des parties contractantes aurait à soutenir, deviendra immédiatement commune à toutes les autres. Désormais le midi de l'Allemagne n'est plus en grande partie qu'un vaste contingent militaire de Napoléon et une portion du système fédéra tif français. Maître de la rive droite du Rhin , le Protecteur a pour garant du dévouement des protégés leur intérêt même ; caria France seule pourra conserver à ces États ce qu'elle leur a donné; 53,000 hommes, fournis par eux , seront l'avant-garde permanente de l'armée française.

Il ne manquait plus qu'une seule formalité : François II l'accomplit en renonçant à la dignité et aux prérogatives d'empereur électif d'Allemagne; il dépose ce titre que trois siècles ont respecté dans sa maison , mille six ans après le couronnement de Charlemagne par Léon III. Ce fut un grand jour pour la France que celui où l'empereur , venant ouvrir , le 2 mars 1806, la session législative , résuma ainsi les événements qui s'étaient passés : « Depuis votre dernière session , la plus

• grande partie de l'Europe s'est coalisée avec l'Angle- « terre ; mes armées n'ont cessé de vaincre que lorsque

• je leur ai ordonné de ne plus combattre. La maison de « Naples a perdu la couronne sans retour; la presqu'île « de l'Italie tout entière fait partie du grand empire ; j'ai *« garanti comme chef suprême les souverains et les con- « stitutions qui en gouverneut les différentes parties ; la « Russie ne doit le retour des débris de son armée qu'au « bienfait de la capitulation que je lui ai accordée; mai- « tre de renverser le trône impérial d'Autriche, je l'ai « raffermi... Les hautes destinées de ma couronne ne « dépendent pas des sentiments et des dispositions des « cours étrangères... Je désire la paix avec l'Angle-

• terre... »

Le 8 mars , la Prusse avait signé un traité qui reconnaissait la paix de Presbourgaux conditionsque Napoléon avait faites à l'Europe ; mais ce n'était là qu'une concession arrachée par la crainte : le même jour , l'empereur adopta la princesse Stéphanie , nièce de Joséphine, et la donna pour épouse à l'héritier du grand-duc de Bade, mêlant ainsi le sang de sa nouvelle dynastie à celui des vieilles maisons souveraines; le 30 mars , il rétablit en quelque sorte la féodalité en érigeant eu fiefs impériaux,

suas le titre de duchés , les provinces de Dalmatie , d'Istrie, de Frioul , de Cadorre , de Bel lu ne, de Conégliano , deTrévise, de Feltre, de Bassano, de Vicence, dePadoue etdeBovigo. Un mois plus tard il fonda l'Université impériale, et le cardinal Fesch, oncle de Napoléon, fut nommé , avec l'agrément du Saint-Siège, coadjuteur et successeur de l'électeur archi- chancelier d'Allemagne. Le 9 juin suivant, à la suggestion de l'empereur, les Etats de Hollande envoyèrent à Paris une ambassade extraordinaire ; elle vint demander à l'empereur, pour roi de Hollande, le prince Louis Bonaparte, frère de Napoléon et mari d'Hortense de Beau harnais. Déjà le maréchal Bernadotte et Talleyrand de Périgord , ministre des relations extérieures , avaient reçu la souveraineté , l'un de la principauté de Ponte-Corvo, l'autre de celle de Bénévent ; et Napoléon avait signifié sa volonté à l'Europe en ces termes : • Les duchés de Bénévent et de Ponte- « Corvo étaient un sujet de litige entre le roi de Naples et « la cour de Borne, nous avons cru convenable de mettre - un terme à ces difficultés en érigeant ces duchés en « fiefs immédiats de notre empire. » Ainsi l'usurpation marchait tête haute , et ne se donnait plus la peine de colorer, par les apparences du droit , les abus de la force. Au milieu de ces vastes déplacements de couronnes, et dans les rares intervalles que lui laissaient les soucis de la guerre, Napoléon poursuivait à l'intérieur des réformes pacifiques ; il couvrait son vaste empire de grandes routes et de canaux ; il organisait les haras, ajoutait une chaire de belles- lettres à l'école Polytechnique, une chaire d'économie rurale à l'école d'Alfort; il supprimait les maisons de jeu , et réglait par un décret l'état civil des Juifs habitants de l'empire : il semble qu'au fond de l'àme

il rêvât le rôle de Cy rus, et ce ne fut pas sans orgueil qu'il \ it le sanhédrin des Israélites se réunir à Paris , et proclamer comme devant s'accomplir le terme des épreuves imposées à ce peuple; ce n'était là qu'une vaine fiction, une espérance dont personne n'était dupe; et Napoléon, le premier, se préparait d autant moins à relever le temple de Jérusalem , que son décret sur les Juifs renfermait contre ce peuple des dispositions dures et arbitraires, comme celle qui lui interdisait le commerce, et lui enjoignait de ne prendre pour noms patronymiques aucun des noms mentionnés dans l'Ancien Testament.

Guillaume Pitt , le plus implacable ennemi de Napoléon, était mort le 23 janvier 1806, après avoir dirigé pendant vingt- trois ans les conseils de la Grande-Bretagne. Orateur émineut, ministre habile et astucieux, il consacra ses immenses talents, sa fourberie, son influence , à soutenir une lutte acharnée et formidable contre la révolution française et Napoléon. Aucun de ces grands principes que les hommes vénèrent ne le dirigea dans cette politique. Il ne voulait que plonger l'Europe dans le chaos de la guerre continentale, espérant ainsi user les ressources et l'industrie de toutes les nations au profit de la Grande-Bretagne. Sa mort inopinée laissa l'Europe dans l'incertitude et l'Angleterre dans les angoisses. Son dernier soupir fut le cri de l'homme qui avait tout sacrifié à l'Angleterre, même l'humanité et l'honneur, et qui ignorait encore si ces sacrifices seraient fructueux : « mon pays ! » s'écria-t-il en prévoyant le triomphe de son rival , le célèbre Fox , ami de la France. Mais Fox mourut lui-même au bout de six mois , et la politique de la guerre , léguée par Pitt au peuple anglais , ne fut point interrompue.

Cependant la Prusse en était à regretter la déchéance à laquelle l'avaient réduite les succès de Napoléon. Son roi, prince pacifique et timide, se résignait à cette paix désastreuse en attendant des temps meilleurs ; mais cette sage lenteur soulevait autour de lui des mécontentements et des murmures. Il s'était formé à Berlin un parti dont la reine Louise était l'âme , et qui réclamait la guerre à grands cris. La jeune reine, dans tout l'éclat de sa beauté, parcourait à cheval, en costume militaire, les rues de Berlin, et appelait aux armes les sujets de son époux. A cet exemple , à ces excitations , une fièvre chevaleresque anima la Prusse tout entière. Les vieux soldats de Frédéric et la jeune noblesse prussienne furent épris d'un fol enthousiasme et s'armèrent pour secouer le joug de la France. Leurs bataillons ne formaient d'ailleurs que la grande avant- garde de la Russie.

Napoléon , selon sa coutume, ne laissa pas à ses ennemis le temps d'attaquer. Dès les premiers jours d'octobre il passa le Rhin à la tête de sa grande-armée. Le 10, le combat de Saaifeld ouvrit dignement la campagne; c'est dans cette affaire que le prince Louis de Prusse, l'un des auteurs de la guerre, fut tué par un soldat français.

Le lendemain, l'armée française couronnait les hauteurs qui dominent le plateau d'Iéna ; l'armée prussienne avait pris à la hâte ses positions; la reine Louise, suivie de l'élite de la jeunesse de Berlin, parcourait les rangs à cheval et vêtue en Amazone ; elle portait un casque en acier poli , une cuirasse luisante d'or et une tunique d'-étoffc d argent ; partout sur ses pas les vétérans de Frédéric inclinaient les drapeaux , qu'elle avait brodés de ses mains .royales. L'empereur, de sou côté, prenait, dans le silence de la réflexion, toutes les dispositions qui pouvaient

décider de la victoire. Quand il eut donné ses ordres , il dit à ses soldats : « Le corps qui se laisserait percer se

• déshonorerait ; ne redoutez pas cette célèbre cavalerie, « opposez-lai des carrés fermes et la baïonnette. Soldats, « quand on ne craint pas la mort, on la fait entrer dans « les rangs ennemis. » Cette courte harangue excite au plus haut degré l'enthousiasme de l'armée , et de toutes parts ou s'écrie : « En avant ! en avant ! — Qu'y a-t-il? « reprend Napoléon avec un visage impassible et sévère; «- c'est sans doute un conscrit de la dernière levée qui ose « donner ces ordres; qu'il attende d'avoir commandé

* dans trente batailles rangées. » Puis il donne le signal de l'attaque, et nos régiments se jettent sur l'ennemi, le dispersent, tournent ses positions et le chassent devant eux, la baïonnette dans les reins. Vers uuc heure la bataille était gagnée , l'armée prussienne fuyait de tontes parts, la jeune reine et son état- major se dérobaient à grand 'peine à la poursuite de notre cavalerie. Dès le soir les autorités de Berlin annonçaient au peuple de cette ^ville les événements de la journée , et les résumaient en ce peu de lignes : « Notre armée a été entièrement dé- « truite à Téna ; le roi est sauvé. • L'armée française avait tué ou pris cinquante mille hommes; trois cents bouches à feu, six cents drapeaux et tous les magasins de l'ennemi étaient tombés en son pouvoir. Ainsi fut lavé dans le sang des armées prussiennes le honteux outrage que les généraux de Louis XV avaient subi à Bosbach La colonne que Frédéric TI avait élevée pour éterniser cette déplorable défaite fut ei^evée par les ordres de Napoléon , et transportée à Paris.

Napoléon entra sans résistance à Weimar. Quelques* jours après il campait à Berlin avec sa garde. Un de

ses premiers soins fut de visiter le tombeau de Frédéric, lorsqu'il fut arrivé près du monument funèbre , il enleva l'épée et les insignes de ce célèbre monarque , et s'écria: « Je les enverrai aux Invalides ; mes vieux soldats de la guerre de Hanovre accueilleront avec un respect religieux tout ce qui appartient à l'un des premiers capitaines dont l'histoire conservera le souvenir. » Dépouiller un peuple des trophées de sagloireou de ses monuments historiques , c'est donner un funeste exemple qui doit peser plus tard sur les auteurs du sacrilège. Le peuple qui agit ainsi envers les autres doit se promettre de n'être jamais vaincu lui-même. Et qui pourrait compter ainsi avec la fortune?

Napoléon avait établi son quartier impérial à Postdam ; Spandau s'était rendu aux Français ; le maréchal Ney bloquait Magdebourg; le maréchal Soult poursuivait l'ennemi au delà de l'Elbe; Bernadotte occupait Brandebourg, et Murât complétait par de brillants faits d'armes les avantages obtenus à Iéna. Napoléon se signala alors par un acte de clémence qui dut paraître bien étrange à l'ombre de l'implacable Frédéric. Le prince de Laatzfeld , gouverneur civil de Berlin , était connu pour avoir été l'un des plus ardents provocateurs de la guerre. Pendant qu'il venait offrir ses hommages à Napoléon victorieux, l'empereur lisait une lettre de lui qu'on avait interceptée, et qui informait en secret l'ennemi de toutes les dispositions de l'armée française. C'était violer la capitulation, et ce crime, d'après les lois militaires, mérile la mort. La princesse de Laalzfeld accourut tout en larmes se jeter aux pieds de l'empereur, et protester de l'innocence de son mari. Pour toute réponse , Napoléon lui montra la lettre du prince. La

princesse la lut et tomba évanouie ; quand elle rouvrit les yeux , Napoléon lui dit : « Madame , cette lettre est la seule preuve qui existe contre votre mari , jetez-la au feu. » La princesse ne se fit pas répéter l'ordre , et sauva les jours du coupable.

• Soldats , dit l'empereur à son armée, vous avez justifié mon attente et répondu dignement à la confiance du peuple français. Vous avez supporté les privations et les fatigues avec autant de courage que vous avez montré d'intrépidité et de sang -froid au milieu des combats. Vous êtes les dignes défenseurs de ma couronne et de la gloire d'un grand peuple ; tant que vous serez animés de cet esprit , rien ne pourra vous résister. La cavalerie a rivalisé avec l'infanterie et l'artillerie...

c Une des premières puissances de l'Europe , qui osa naguère nous proposer une honteuse capitulation , est anéantie. Les forêts , les défilés de la Franconie, la Saale , l'Elbe , que nos pères n'eussent pas traversés en sepf ans , nous les avons traversés en sept jours , et livré dans l'intervalle quatre combats et une grande bataille. Nous avons précédé à Postdam et à Berlin la renommée de nos victoires... Toutes les provinces de la monarchie prussienne jusqu'à l'Oder sont en notre pouvoir...

« Soldats, les Busses se vantent de venir à nous ; nous marcherons à leur rencontre , nous leur épargnerons la moitié du chemin; ils retrouveront Austerlitz au milieu de la Prusse. Une nation qui a aussitôt oublié la générosité dont nous avons usé envers elle après cette bataille où son empereur, sa cour, les débris de son armée n'ont dû leur salut qu'à la capitulation que nous

• leur avons accordée , est une nation qui ne saurait

• lutter avec succès contre nous . .

« Soldats, je ne puis mieux exprimer les sentiments que « j'ai pour vous, qu'en vous disant que je vous porte dans

• mon cœur l'amour que vous me montrez tous les jours. » Ces paroles annonçaient de nouveaux efforts et de nouveaux triomphes, et l'armée française se montra digne du langage de son chef. Murât, Mortier, Davout, Lasalle et Bernadotte poursuivirent leur route victorieuse. Le maréchal Soult contribua puissamment à la prise de Lubeck , qui fut enlevé à la suite d'un combat sanglant. Le 7 novembre , ce lieutenant de Napoléon et avec lui Bernadotte; complétèrent à Batkan la destruction de l'armée prussienne. Seize mille hommes s'étaient rendus à Murât le 98 octobre ; un pareil nombre de combattants , commandés par vingt généraux et formant les débris de cent soixante-dix bataillons, capitulèrent à Magdebourg, et subirent les conditions que leur dicta le maréchal Ney. La nouvelle de ce grave événement fut apportée en toute hâte à Berlin par le baron de Saint* Àignan, aide -decamp du prince de NeuchàteJ. Quelques heures après, Napoléon érigeait la Saxe en royaume , et frappait d'une contribution de cent soixante millions la malheureuse Prusse et ses alliés,

U lui restait à envahir la Silésie et la Pologne prussienne; le roi fugitif s'était retranché derrière la Vistule, et y attendait Tannée impériale de Russie; celle-ci s'avançait lentement et comme sans se douter des malheurs du peuple qu'elle venait secourir ; Jérôme Bouaparte profita de ces relards pour se rendre maître de Glogau , capitale de la Haute-Silésie , et le corps d'armée de Davout entra vainqueur à Posen.

14i CAMPAGNE DE POLOGNE.

Mais déjà Napoléon avait lancé sur l'Angleterre le célèbre décret de Berlin, qui déclarait les Iles -Britanniques en état de blocus et interdisait à l'Europe toul commerce avec l'Angleterre. Ce décret remua le monde; il renfermait en lui le germe de la déchéance de Napoléon. Pour en assurer l'exécution Adèle, il fallait sacrifier à la politique d'un seul homme les intérêts commerciaux de l'empire français et de l'Europe , et l'accomplissement d'une telle pensée était une chimère impossible à réaliser. Forcée de se soustraire à cette mesure de mort , l' Angleterre n'avait d'autre ressource que de perpétuer la guerre sur le continent, et de susciter à Napoléon un peuple ennemi partout où il se trouvait un peuple en état de combattre.

Les forces russes montaient à cent soixante mille hommes ; mais de nouveaux renforts votés par le sénat permettaient à l'armée de Napoléon de garder l'offensive. Un seul combat d'avant -garde chassa le généralissime russe Beningsen de Varsovie, et l'armée française occupa cette ville capitale de ta Pologne. Là , au moins , elle trouva de puissants auxiliaires : l'amour de la patrie et le sentiment national, retrempés par de longs malheurs. Le général polonais Dembrowski, qui depuis longtemps servait dans l'armée française, avait adressé à ses compatriotes des proclamatious qui les firent accourir de tous côtés. Dans un grand nombre de villes, les Polonais s'insurgèrent et désarmèrent les garnisons prussiennes. On se disait qu'a. Berlin l'empereur avait laissé entrevoir, quoique d'une manière évasive, le rétablissement de la nationalité polonaise : • la France, avait-il dit aux députés du duché de Posen , n'a jamais reconnu le partage de la Pologne ; il faut que tous les Polonais 8' unissent et

prouvent au monde qu'un même esprit anime toute leur nation. » Ces paroles, transmises aux, Polonais , avaient suffi pour faire lever dans ce pays une armée de quarante mille hommes , qui se rangea sous les drapeaux de l'empereur.

Cependant, malgré le bon accueil que l'on faisait à nos soldats, les sables et les boues produisirent sur eux une impression fâcheuse; ils ne signalèrent pas moins leur courage aux combats de Gzarnawoo, de Golymin et de Pulstuck. Mais il fallait acheter chèrement chacun de ces avantages ; l'acharnement de la guerre donnait une sombre couleur à cette lutte, tandis que la boue, le dégel , la pluie désespéraient notre armée , et ne lui permettaient pas de recueillir le fruit de ses sacrifices. L'empereur avait pris ses quartiers d'hiver , les Busses tentèrent de le surprendre. Un moment déconcertée, l'armée française sut néanmoins faire face à l'ennemi.

Le 8 février 1 807, elle soutint le choc de l'armée russe; sous les murs de Preussich-E)lau; ce fut une journée sanglante et qui donna à l'Angleterre l'espérance de voir un jour la victoire infidèle à Napoléon. On combattait sur un vaste champ de bataille formé de marais boueux et de ravins couverts de neige. Les Busses occupaient des positions inabordables et défendues par l'artillerie autant que par les difficultés du terrain; mais l'armée française , jetée à quatre cents lieues de Paris et séparée du Bhin par des contrées ennemies, était placée dans la nécessité de vaincre ou de perdre en une seule journée le fruit de cinq mois de victoires. On se battit de part et d'autre avec une fureur désespérée; trois cents bouches à feu , de chaque côté , vomirent la mort pendant douze heures : les maréchaux Davout , Soult. Ney et Augereau

soutinrent les efforts de l'ennemi , mais ne réussirent point à gagner du terrain; le 24 e régiment de ligne, commandé par Sémélé , fut anéanti ; Àugereau tomba blessé d'une balle; d'Hautpoul périt en chargeant à )i tète des cuirassiers; et pour comble de misère, une neige épaisse, tombant sur les deux armées, le* força de combattre et de s'égorger au hasard. Il se fit , tant que dura le jour, un affreux carnage ; mais la nuit suspendit la mêlée. Napoléon assembla ses généraux et tint conseil; on résolut d'abandonner le lendemain le champ de bataille ; mais , lorsque le jour fut venu , il se trouva que les Russes eux-mêmes avaient battu en retraite, laissant sur le terrain leurs blessés et leurs morts : c'est ainsi que l'affaire d'Eylau fut inscrite au nombre de nos victoires; mais personne ne s'y trompa , et lorsque la nouvelle de cet affreux massacre parvint à Paris, tous les cœurs furent glacés de tristesse, et l'on commença à charger de malédictions Fauteur de la guerre. Napoléon parcourut le champ de bataille , et fit porter des secours aux blessés des deux nations ; mais le nombre de ces malheureux était si grand , que deux jours après le combat beaucoup attendaient encore leur tour et poussaient, abandonnés sur la neige, de lamentables gémissements. L'année française, hors d'état de poursuivre l'ennemi, et paralysée par la saison, reprit ses cantonnements d'hiver : le quartier impérial fut porté d'Eylau à Osterode. L'armée s'appuyait sur la Vistule et sur Varsovie ; son repos fut d'ailleurs de courte durée , et signalé par des combats glorieux chaque fois que l'ennemi osa la menacer. Une diversion utile à la France, et qui fut ménagée par les envoyés de Napoléon, fut la double guerre que déclarèrent alors à la Russie les deux empires de Turquie et de

Perse. L'honneur de cette diversion appartint surtout au général Séba6tiani , compatriote de l'empereur.

Cependant le retour d'une température moins contraire avait permis à l'empereur de reprendre ses opérations. Pendant que la capitulation de Dantzick complétait rabaissement de la monarchie prussienne , l'armée russe commençait un mouvement offensif et préludait à ses attaques par les combats de Spanden , de Vormditlcu , deWolfsdorff et de Glottau. Sur tous ces points elle fut repoussée avec perte. Sur ces entrefaites, Mortier envahissait la Poméranie. Cependant, le 10 juin, l'armée française se dirigea sur Heilsberg , et enleva les divers camps de l'ennemi sur tous les points. L'armée russe opposa une résistance meurtrière, et nous tua beaucoup de monde : le lendemain on s'attendait à un engagement plus sérieux encore; mais l'ennemi abandonna les positions qu'il avait fortifiées depuis quatre mois. Le 12 au matin, les Français entrèrent à Heilsberg, et les divers corps de l'armée se mirent en marche dans différentes directions pour déborder l'ennemi et lui couper la retraite sur Kœnigsberg. Le 13, Murât se porta sur cette ville avec sa cavalerie; les maréchaux Soult, Lannes, Mortier et Ney, manœuvrèrent dans le même sens, et tous ensemble, dociles aux ordres de l'empereur, se concentrèrent vers Friedland. Le 14, l'armée russe, reprenant l'offensive, déboucha hardiment sur le pont de cette ville, et le canon retentit dès trois heures du matin : « C'est un jour de

• bonheur, dit Napoléon; c'est l'anniversaire de Ma-

• rengo! »

Différentes actions eurent lieu. L'ennemi fut contenu et ne put dépasser le village de Posthenem. Il réussit cependant à déployer toute son armée. Sa gauche s'appuyait

sur Friedlahd, et sa droite se déployait jusqu'à une lieue et demie de cette ville. L'empereur, après avoir reconnu la position, ordonna au maréchal Ney de se rendre maître de Friedland par une brusque attaque. L'intrépide lieutenant de Napoléon exécuta ce mouvement avec ardeur: la division Dupont, l'un des corps placés sous ses ordres, marcha sur la garde impériale russe, la culbuta et en fit un affreux carnage. L'ennemi épuisa ses réserves pour défendre la ville , mais elle fut emportée et jonchée de cadavres. Lannes, qui commandait le centre, et Mortier, qui couvrait la droite , se montrèrent dignes de leur passé et de leur chef. À onze heures du soir on se battait encore; enfin l'armée russe, battue sur tous les points, abandonna un champ de bataille couvert de morts. En dix jours elle avait eu soixante mille hommes tués, blessés ou faits prisonniers : elle avait perdu son artillerie et ses magasins sur une ligne de quarante lieues; la campagne était terminée et la paix conquise. « Soldats, dit « l'empereur à ses compagnons d'armes , l'ennemi s'est « aperçu trop tard que notre repos était celui du lion... « Des bords de la Vistule nous sommes arrivés sur ceux « du Niémen avec la rapidité de l'aigle. Vous célébràtesà « Austerlitz l'anniversaire du couronnement ; vous avez « cette année diguement célébré celui de la bataille de « Marengo... Vous avez été dignes de vous et de moi; « vous rentrerez en France couverts de vos lauriers , et « après avoir obtenu une paix glorieuse. »

L'armée française avait atteint les frontières de la Bassie; Kœnigsberg était tombé en son pouvoir; partout l'ennemi découragé fuyait et jetait les armes. Tl était temps de suspendre sa marche. La paix fut conclue à Tilsitt, entre l'empereur du nord et l'empereur du midi. Le 25 juin,

ces deux puissants souverains eurent une entrevue sur un large radeau établi sur le Niémen, et, après s'être solennellement embrassés, posèrent les bases de la pacification de l'Europe. Napoléon dicta les articles du traité ; la victoire lui en donnait le droit. 11 consentit à rendre au roi de Prusse une grande partie de ses États ; mais ce monarque dut reconnaître la confédération du Rhin et céder au vainqueur tous les domaines de la Prusse situés entre le Rhin et l'Elbe ; il lui fallut en outre donner Dantzick à la France et renoncer à toute souveraineté sur les provinces. polonaises attachées à la Prusse depuis le trop célèbre démembrement de 1793; les portions allemandes enlevées, à son royaume composèrent un royaume de Westphalie , qui fut donné à Jérôme Bonaparte , le plus jeune des frères de Napoléon ; les autres, jointes à ce qui restait de la vieille Pologne, formèrent un État souverain qui prit le nom de grand-duché de Varsovie, et fut placé sous la puissance du nouveau roi de Saxe : la Hollande reçut des agrandissements, et tous les princes que Napoléon avait élevés au trône furent reconnus pour légitimes. Ce traité , connu sous le nom de paix de Tilsitt , porte la date du 12 juillet. Quelque avantageux qu'il parût pour la fortune de Napoléon, des esprits sérieux y ont vu l'occasiou d'adresser à sa politique des reproches mérités. 11 ne s'agit point d'accuser l'empereur de ses manques de procédés envers la reine de Prusse; les intérêts des États doivent être pesés dans une balance moins sentimentale, et si Napoléon faillit aux convenances envers une princesse malheureuse, ce dont nous le blâmons justement, nous croyons cependant qu'il se serait montré par trop chevaleresque en négligeant pour la belle Louise Wilhelmine de Prusse les graves intérêts du peuple fran-

çais. Sa taule fat d'humilier la Prusse , de l'outrager, et cependant de la laisser encore assez forte pour lui susciter plus tard de redoutables embarras. Il fallait ou lui pardonner, ce qui eût été peut-être bien généreux , ou la rayer de la carte en saisissant cette occasion de mettre pour longtemps l'Autriche et l'Allemagne dans ses in* térèts; par- dessus tout, puisqu'il le pouvait, puisqu'il était le maître , il fallait faire revivre la Pologne , la reconstituer sur ses grandes bases , au lieu de se contenter de la création d'un grand-duché de Varsovie, sorte de résurrection avortée qui ne satisfit point la Pologne et ne rassura guère les puissances copartageantes.

Quoi qu'il en soit, le 27 juillet 1807, soixante coups de canon annonçaient à la capitale de la France que l'empereur était de retour. Quelques jours plus tard, au bruit des acclamations des peuples et du désespoir de l'Angleterre, il ouvrait la session législative et parlait en ces termes aux députés de l'empire : «... De nouvelles guerres, de nouveaux triomphes , de nouveaux traités de paix ont changé la face de l'Europe politique... Dans tout ce que j'ai fait, j'ai eu uniquement en vue le bonheur de mes peuples, plus cher à mes yeux que ma propre gloire... Français!... je me suis senti fier d'être le premier parmi vous... Vous êtes un bon et grand peuple!... »

Vaines déclarations que les événements devaient si promptement démentir ! Peu de jours après avoir prononcé ces paroles, Napoléon fit abolir le tribunat par un sénatus-consulte. L'ombre même de la liberté lui était devenue insupportable. Si quelque chose égala l'audace de l'empereur , ce fut la basse servilité avec laquelle le tribunat remercia l'empereur d'avoir aboli la représenta-

tion populaire. Ces législateurs déchus de leur mandat et dépouillés de leur toge ne trouvèrent de paroles que pour bénir la main qui les frappait. Ainsi parvenait-on à rendre croyable ce que Tacite nous a transmis du sénat de Caligula et de Domitien ; ainsi chaque victoire de Napoléon était un pas de plus vers le pouvoir despotique. Un mois ne s'était pas écoulé depuis la suppression du tribunat , qu'un décret impérial établissait la censure des livres : quelques jours après, l'indépendance de Tordre judiciaire fut abolie ; la France n'avait plus d'autre garantie et d'autre sauvegarde que la volonté d'un homme.

Page 1