NAPOLEON LÉGISLATEUR. — GRANDEURS DE LA PAIX
L'Autriche subissait la dure loi de la guerre ; elle avait été noyée dans le sang et morcelée; la Prusse, encore meurtrie de sa chute d'Iéna , dépouillée du tiers de ses provinces , ruinée et dévastée , rongeait son frein en silence et attendait une heure plus propice pour secouer le joug. La Confédération du Rhin se partageait en princes et en peuples : les premiers dociles aui caprices de Napoléon et fidèles à sa grandeur, tant qu'il en rejaillissait sur eux quelques rayons ; les autres frémissants sous la tyrannie et nourrissant à l'abri du chaume, dans les universités, dans les sociétés secrètes, un dernier espoir de vengeance; l'Espagne était un immense champ de bataille , un vaste cimetière où Ton s'égorgeait entre des tombes et sur des croix brisées ; le Portugal servait de
camp retranchée l'Angleterre; la Sardaigne et la Sieile étaient des foyers d'intrigpes contre la France; l'Italie, agitée par les passions les plms diverses , était emportée par la France comme un satellite dans l'espace; la Turquie, grâce à uue révolution de palais , se montrait favorable à la politique anglaise ; la Suisse était un grand fief impérial; la Hollande une proie déjà convoitée; le Danemark un allié timide, sollicitant les bienfaits d'une neutralité impossible; la Suède s'isolait du mouvement européen et redoutait pour son avenir le système continental imaginé par Napoléon ; la Pologne attendait une régénération que la politique devait lui refuser; la Russie, humiliée à Tilsitt, pleine du sentiment de sa force et de son orgueil, s'étonnait de l'indifférence de son chef et de ses hésitations à rompre la paix : pendant la dernière guerre d'Allemagne, elle avait attendu une occasion d'intervenir et de porter à Napoléon le coup de grâce; la victoire de Wagram l'avait contenue. Pour l'Angleterre , elle était plus que jamais debout et armée ; épuisée de sacrifices, elle avait recours aux emprunts, elle exagérait les ressources du crédit ; souveraine sans contrôle de l'empire des mers , elle était un infatigable levier employé sans relâche à soulever l'une après l'autre toutes les nations contre la France ; et la France , à son tour , gorgée de gloire et saturée de triomphes , lorsque sa folle vanité lui permettait de courts intervalles de raison, commençait à se préoccuper de l'avenir et à se demander si elle n'était créée que pour servir de réserve à l'ambition meurtrière d'un seul homme.
Mais cet homme, parvenu aux extrémités de la grandeur humaine , se voyait menacé d'être seul de sa race; il n'avait point d'enfant à qui léguer sa double couronne
et les quatre-vingts raillions de sujets ou de vassaux que la victoire avait rangés sous ses lois. Depuis longtemps cette pensée le préoccupait; mais elle finit par le dominer à ce point , qu'il conçut la pensée de rompre le mariage dont le lieu l'unissait à Joséphine, et de contracter une nouvelle alliance.
Cette créole, aux mœurs faciles , que le général Bonaparte avaitépousée moitié par affection , moitié par calcul, et parce qu'il lui supposait dans les rangs de la noblesse de cour une position qui ne lui avait jamais appartenu, Joséphine Tascher de laPagerie était alors âgée d environ quarante-cinq ans. Elle avait autrefois donné au général Bonaparte les plus graves sujets de plainte ; mais , vaincu par les larmes d'Eugène et d'Hortense, il avait consenti à pardonner- Aux Tuileries elle représentait jusqu'à un certain point les intérêts de l'émigration , et quelquefois même ceux des rois de l'Europe , ennemis de Napoléon. Sans avoir jamais bien vivement répondu à l'affection d'un homme si supérieur à elle et dont elle ne pouvait ni comprendre ni mesurer le génie, elle avait largement satisfait , dans cette union , les besoins effrénés de dépense et de luxe dont elle était animée. Elle prodiguait l'or à pleines mains , comme une femme fastueuse et légère , tantôt pour des futilités de toilette, tantôt pour soulager des infortunes plus ou moins réelles , mais dont la seule idée remuait chez elle , il faut le dire à sa louange , une sensibilité sincère , quoique peu réfléchie. Le peuple aimait Joséphine , parce que d'elle il ne connaissait que la bonté; l'ancienne noblesse trouvait en elle un appui et une source de grâces ; les parvenus se ralilaient à sa personne, parce qu'elle n'avait été étrangère ni à leurs épreuves passées , ni à la corruption du Directoire.
Depuis quelques années , Joséphine pressentait le coup qui allait la frapper. Elle connaissait les intrigues que dirigeait contre elle l'odieux Fouché , ministre de la police générale. Dans la famille de l'empereur elle ne rencontrait que des indifférents ou des ennemis, et c'était pour conj urer ces haines domestiques qu'elle avait contraint sa fille Hortenee à épouser Louis Bonaparte; cette union fut malheureuse.
Napoléon , qui avait conservé pour Joséphine des sympathies mêlées de pitié , hésitait beaucoup à lui notifier leur prochaine séparation. Il craignait pour l'impératrice les suites d'un si redoutable aveu , il redoutait une scène d'affliction et de larmes. Cependant, à la fin de novembre, comme il se trouvait avec Joséphine au palais de Fontainebleau , il lui dit quelques mots qui révélèrent à cette femme toute sa déchéance. Elle ne lui répondit que par des larmes -et un évanouissement, dont la sincérité a été révoquée en doute. Napoléon ayant mandé Eugène, vice-roi d'Italie , ce prince accepta la pénible tâche de porter sa mère au grand sacrifice qu'on exigeait d'elle ; et , quoique le divorce projeté mît en question ses propres droits et ses espérances , il s'acquitta de sa mission avec une résignation apparente. Le .15 décembre, en présence de l'archichancelier Cambacérès et de tous les princes et princesses de la famille impériale, Napoléon et Joséphine déclarèrent, celle-ci d'une voix émue jusqu'aux larmes , leur volonté de renoncer au lien qui les unissait depuis quinze ans. a Je me plais , dit la malheu- « reuse impératrice , à donner à notre auguste et cher « époux la plus grande preuve de dévouement et d'atta- « chement qui ait jamais été donnée sur la terre ; je tiens « tout de ses bontés ; c'est sa main qui m'a couronnée,
et, du haut de ce trône, je n'ai reçu que des témoignages d'affection et d'amour du peuple français. Je croîs reconnaître tous ces sentiments en consentant à la dissolution d'un mariage qui désormais est un obstacle au bien de la France , qui la prive du bonheur d'être un jour gouvernée par les descendants d'un grand homme , évidemment suscité par la Providence pour effacer les maux d'une terrible révolution, et pour rétablir l'autel, le trône et Tordre social... > Deux jours après, le sénat prononça le divorce ; mais, pour la première fois, une minorité imposante protesta dans cette assemblée contre la volonté du maître. De son côté aussi, rofficialité diocésaine de Paris déclara le mariage nul, parce qu'il n'avait point été contracté, selon le vœu du concile de Trente, en présence du curé ou du vicaire de l'un des époux , assisté de deux témoins. Le jugement condamnait en outre Napoléon à une amende de 6 francs envers les pauvres; mais il en fut relevé par l'officialité métropolitaine, qui confirma le jugement hors ce point : l'intervention du souverain pontife ne fut pas réclamée ; mais le pape, de son propre mouvement , et pour maintenir une seconde fois ce principe sacré : « L'homme ne doit point séparer ce que Dieu a uni , » déclara irrégulière la sentence de l'officialité de Paris et la condamna. Cette circonstance est grave, et sert à établir que tout nouveau mariage contracté par Napoléon , du vivant de Joséphine, était nul et non avenu aux yeux de Borne. Joséphine, à qui le titre d'impératrice fut conservé, se retira au château de Navarre , dans le département de l'Eure , puis à la Malmaison , séjour qu'elle avait si longtemps embelli ; elle emporta avec elle les regrets publics et la reconnaissance populaire ; Napoléon lui-même garda
un sincère attachement à cette épouse répudiée : une idée superstitieuse attachait d'ailleurs la fortune de l'empereur à celle de Joséphine , et les événements qui s'accomplirent plus tard réalisèrent en quelque sorte cette sinistre inquiétude de l'empereur et du peuple.
Napoléon jeta les yeux sur la grande- duchesse de Russie , sœur de l'empereur Alexandre ; mais cette princesse professait la religion grecque, et ce fut un sujet de difficultés dont la solution réclamait du temps. Impatient d'en finir, Napoléon fit demander la main de l'archiduchesse Marie-Louise, fille de l'empereur d'Autriche, et ce dernier prince consentit à cette union. Un sentiment vague, une prévision indéterminée, mais assez générale , voyait une source de malheurs pour la France dans l'alliance de son chef avec la maison d'Autriche, et ce mariage donnait lieu à des rapprochements avec la destinée de l'infortunée Marie-Antoinette.
Napoléon fit partir sa sœur, la reine de Naples , pour aller jusqu'à ttraunau , à la rencontre de la nouvelle impératrice : là, la fille de l'empereur d'Autriche quitta tous ses vêtements étrangers et fut complètement habillée d'objets sortis des manufactures françaises : l'étiquette convenue le prescrivait ainsi. La princesse traversa ensuite Munich , Augsbourg , Stuttgard , Carlsrube et Strasbourg. Elle fut reçue dans les cours étrangères avec un très- grand éclat, et de ce côté du Rhin avec une sorte d'euthousiasme ; à Strasbourg , elle trouva le premier page de l'empereur qui lui apportait une lettre, les fleurs les plus rares et des faisans de sa chasse; toute sa rout* jusqu'à Compiègne fut signalée par les hommages des populations. Le programme que Napoléon avait rédigé pour la circonstance de leur corn-
mune entrevue réglait ainsi le cérémonial : « Lorsque ■ LL. MM. se rencontreront dans la tente du milieu , « l'impératrice s'inclinera pour se mettre à genoux, et « l'empereur la relèvera. » Mais l'impatience de Napoléon ne laissa pas la fille des Césars subir cette humiliation ; Napoléon s'était échappé furtivement du palais de Compiègne, enveloppé dans sa redingote grise, et accompagné seulement du roi de Naples , Murât ; tous deux étaient montés dans une calèche sans armoiries , conduite par des gens sans livrées. Lorsqu'il rencontra l'impératrice au relais de poste de Courcelles , il se précipita vers la portière , l'ouvrit lui-même, et monta dans la voiture. La reine deNaples, voyant l'étonnement de Marie-Louise d'Autriche, lui dit : « Madame , c'est l'empereur. » Et il revint avec elle et sa sœur jusqu'à Compiègne. Le mariage civil eut lieu le 1 er avril, à Saiut-Cloud ; le lendemain , les deux époux reçurent la bénédiction nuptiale du grand-aumônier de France , le cardinal Fesch. On avait disposé en chapelle une salle de la galerie du Louvre , avec des tribunes pour les rois , les autres souverains et les ambassadeurs. Les cardinaux résidant à Paris, où ils avaient été tous appelés , se trouvaient au nombre de vingt-six; ils assistèrent tous à la cérémonie du mariage civil à Saint-Gloud. Mais il n'eu fut pas ainsi à la cérémonie religieuse , dans la salle du Louvre : treize d'entre eux , considérant que le pape , alors prisonnier à Savone , n'avait point approuvé le divorce . crurent devoir s abstenir de consacrer par leur présence le mariage du persécuteur de l'Église. Leur absence irrita beaucoup Napoléon : il déclara que ces treize cardinaux quitteraient la pourpre et ne pourraient s'habiller qu'en noir, puis il les exila dans quelques villes
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de la Champagne et à Saumur. Trois mois après , on affreux événement rappela aux Parisiens et à la France entière le grand désastre qui avait si fatalement inauguré le mariage de Louis XYI et de Marie -Antoinette. Le prince de Scli wartzenberg, donnant un bal à Marie-Louise, avait fait construire pour cette fête une immense salle de bois dans les jardins de l'ambassade d'Autriche; au milieu du bal, le feu prit à la gaze de quelques rideaux, et Hucendie se communiqua avec une effroyable rapidité au reste de la salle. Au plus fort du tumulte et de répouvante, Marie Louise, conservant un calme remarquable, vint s'asseoir sursoit trône, et Napoléon , s'étant élancé, la saisit dans ses bras et remporta à travers les flammes; il revint ensuite travailler à éteindre l'incendie, mais tous les secours furent inutiles : la foule , qui se pressait et s'étouffait elle-même par ses propres efforts, contribuait à l'horreur de cette scène; le parquet de la salle ne put résister aux secousses , il s'entr'ouvrit , et de nombreuses victimes furent écrasées ou dévorées par le feu. La princesse de Schwartzenberg périt victime de l'amour maternel. Les témoins de cet événement prédirent une issue funeste à la nouvelle union que la France contractait avec la maison d'Autriche.
Quelques jours après son mariage, Napoléon partit avec l'impératrice pour aller visiter quelques villes de son vaste empire ; ils séjournèrent successivement à Anvers, à Bruxelles, dans la Belgique, dans la Zélandc et dans l'île de Walcheren ; là , il se fit céder par son frère Louis Bonaparte le Brabant hollandais et une partie de la Gueldre. Peu de temps après avoir puni par cette exigence la résistance que son frère mettait à se conformer au système continental, il mit le sceau à
Tentière usurpation de la Hollande en confisquant ce royaume au profit de la France. Ce nouvel envahissement honora le roi dépossédé. Louis Bonaparte était un homme doux et honnête ; en acceptant la couronne que l'ambition de son frère lai avait imposée , il s'était sérieusement dévoué à la mission de faire le benheur de la Hollande. Témoin des affreux sacrifices que le système continental imposait à ses peuples , et voyant chaque jour dépérir la prospérité manufacturière et commerciale du pays dont il était roi , il avait voulu alléger le fardeau si lourd delà misère publique; aussi avait -il toléré dans plusieurs circonstances le commerce clandestin des marchands hollandais avec l'Angleterre; mais cette concession contrariait vivement la politique de Napoléon. De toutes les contrées de l'Europe, la Hollande était celle qu'il importait le plus de soumettre au système continental , à cause de ses innombrables affluents et de la diversité de ses relations commerciales. Napoléon , voyant ses espérances trompées par les généreux scrupules de son frère, envoya dans le royaume de Hollande une armée de vingt mille hommes destinée à y assurer le blocus des ports ; le roi Louis , ne pouvant plus désormais soustraire ses peuples à la tyrannie impériale , abdiqua la couronne en faveur de son fils et quitta secrètement la Hollande. Napoléon refusa de valider cette abdication , mais il agrandit son empire en confisquant les États de son frère. Le 22 juillet 1810, le Moniteur publia les étranges paroles que Napoléon adressait au jeune héritier dépossédé de la Hollande : « Venez , mon fils ,. je serai votre père ; vous n'y - perdrez rien. La conduite de votre père afflige mon
* cœur , sa maladie seule peut l'expliquer. Quand vous
• serez grand, vous payerez sa dette et la vôtre. N'ou-
« bliez jamais, dansquelquepositionquevousplaceutma « politique et l'intérêt de mon empire , que vos premiers ■ devoirs sont envers moi, vos seconds envers la France ; « tous vos autres devoirs , même ceux envers les peuples « que je pourrais vous confier , ne viennent qu'après. « Déclaration insensée et orgueilleuse , qui révélait à l'Europe la déchéance des peuples et rabaissement des rois. Ce ne fut pas la seule usurpation que cette année vit consommer : le 3 mai , la Bavière fut obligée de céder à Napoléon la partie méridionale du Tjrol , qui fut ajoutée au royaume d'Italie; le 12 novembre, un canton suisse, le Valais, fut incorporé à laFranceet forma le département du Simplon ; le 13 décembre, Hambourg , les villes anséatiques , le Lawen bourg, le pays- situé entre l'Elbe et le Weser, furent déclarés territoire de l'empire, et formèrent avec la Hollande onze départements français. Un décret donna à Amsterdam le rang de troisième ville de l'empire ; Rome était la seconde. Ces agrandissements successifs ne permettaient plus au monde d'ignorer que désormais, avec Napoléon, il n'y avait plus de sécurité pour les nationalités étrangères, plusde limites aux extensions de territoire que son ambition aurait méditées.
Gustave- Adolphe IV avait cessé de régner sur la Suède. Ce roi , qui avait osé tirer l'épée dans l'assemblée des états , s'était vu contraint d'abdiquer à la suite d uue conjuration; son oncle , le duc de Sudermanie , lui avait succédé sous le nom de Charles XIII , par le vœu de la diète. Ce nouveau roi n'avait d'autre héritier que le prince d'Augustenbourg, son neveu et son fils adoptif; le 18 mai 1810, ce prince, étant à cheval au milieu des officiers de sa suite , fut frappé d'une apoplexie à laquelle il succomba ; d'autres disent qu'il fut empoisonné. Cet
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événement inattendu nécessita la convocation d'une nouvelle diète pour élire l'héritier du trône. 11 fallait à ce poste éminent un homme d'État et un homme de guerre capable de maintenir au dehors l'indépendance de la Suède, et au dedans l'ordre ébranlé par les révolutions ; ce fut alors qu'un parti détermina les suffrages en faveur du maréchal Bernadotte , prince de Ponte-Corvo et Ton des lieutenants de Napoléon. Bernadotte , au 1 8 brumaire, était à Paris ministre de la guerre , et avait vu avec déplaisir le renversement de la république opéré par Bonaparte . Ces deux hommes s'aimaient peu et se défiaient l'un de l'autre; le choix de la diète fut désagréable et pénible à Napoléon. L'empereur sentit qu'il n'aurait jamais dans le nouveau roi de Suède qu'un allié douteux , ou même un ennemi formé à l'art de la guerre dans les luttes de la révolution et de l'empire ; il n'osa pas cependant, bien qu'il en eût conçu le projet, s'opposer au départ de Bernadotte. L'élévation de ce général , né dans une condition obscure , encouragea encore les espérances du soldat. L'armée eu était venue à considérer le titre de roi comme le grade le plus élevé de la carrière militaire ; elle disait de ces heureux favoris de Napoléon : // a passe roi, comme elle aurait dit : Il a passé maréchal. Bernadotte, qui devait plus tard, en combattant contre les armées françaises, oublier les liens qui l'unissaient à sa patrie, préluda dignement à cette défection en abandonnant la religion dans le sein de laquelle il était né pour embrasser l'hérésie luthérienne.
Cette même année, une expédition contre la Sicile fut concertée entrcNapoléon et son beau-frère Joachim Murât. Elle eut pour résultat d'opérer une diversion , en appelant sur ce point de l'Italie une partie des forces de l' Angleterre;
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c'est à cela que se borna le succès ; Napoléon avait eu ses raisons pour faire manquer cette entreprise; il n'était point fâché que Murât reconnût que par lui.-mème il ne pouvait rien. Joachim se plaignit amèrement de cet abandon , et Napoléon ne lui laissa pas ignorer que , tout roi de Naples qu'il paraissait être, il n'était au fond qu'un préfet et un vassal chargé d'une mission provisoire.
Le colosse avait atteint le plus haut point de sa grandeur. Le nouvel empire d'Occident, soumis à la puissance de Napoléon , était borné au nord par le Danemark, au midi par la mer de Sicile et de Grèce, à l'orient par la Pologne, l'Autriche et la Turquie d'Europe; les autres contrées obéissaient à l'empereur, soit qu'elles fussent incorporées à la France, soit qu'elles eussent pour rois des frères de Napoléon , ses premiers sujets , soit qu'elles fussent enclavées dans la Confédération du Rhin. La France était formée de quatre nations diverses; on parlait quatre langues dans l'étendue de l'empire; il y avait un département des Bouchesdel'Elbe et un département du Trasimène ; nos proconsuls gouvernaient l'Épire et l'Illyrie ; Dantzick était une possession française d'où nous pouvions aspirer à dominer plus tard la mer Baltique; les rois et les princes souverains de l'Europe se pressaient aux Tuileries et y attendaient le lever de Napoléon. Du cercle polaire jusqu'au détroit de Charybde et de Sylla, et à l'exception de l'Espagne , que tourmentait la guerre, toutes les côtes de la Méditerranée et de l'Océan étaient fermées aux vaisseaux anglais.
Au dedans , tout ce qui restait des vestiges de la liberté républicaine avait été successivement effacé de nos lois, et, pour ainsi dire, de nos mœurs. Le sénat n'était
qu'une assemblée complaisante, uniquement vouée au devoir d'enregistrer les caprices de Napoléon ; un corps législatif, ombre dérisoire de représentation nationale, fonctionnait dans le silence , et n'avait pas même le droit de discuter les volontés du maître ; la liberté de la presse, entièrement éteinte , était placée sous la surveillance de censeurs impériaux qui ne laissaient rien passer de ce qui aurait pu réveiller dans le pays un autre sentiment que celui de la servitude; une police aussi puissante que ténébreuse enveloppait comme d'un réseau les pouvoirs publics, l'armée, les fonctionnaires, et pénétrait jusque dans le for intérieur des familles; l'art, la littérature, l'éloquence , la poésie ne pouvaient plus recevoir qu'une seule destination , celle de célébrer à l'envi l'éloge de l'empereur. La langue française épuisait en l'honneur de cet homme toutes les formules de l'adulation. Les corps constitués ne lui révélaient leur existence que par les flatteries les plus basses , et laissaient bien loin derrière eux l'humiliante abjection du sénat d'Héliogabale; tantôt c'était un préfet qui osait proférer ce blasphème : n Dieu fit Napoléon et se reposa ; » tantôt le président dune assemblée législative ne craignait pas de comparer, dans un rapprochement impie , la mère de l'empereur à la mère du Sauveur des hommes, et de lui dire : « La « conception que vous avez eue en portant dans votre • sein le grand Napoléon , n'a été assurément qu'une « inspiration divine. »
Comment cet homme , objet de flatteries aussi basses , n'aurait-il pas été saisi de vertige? de quel œil aurait-il vu un pouvoir balancer le sien? Aussi ne supportait-il qu'avec peine les formes établies par la constitution et les vains simulacres de liberté qu'elles maintenaient en-
core. Sa répugnance et son ambition éclatèrent au grand jour dans une circonstance qu'on a remarquée. Une députation du corps législatif ayant présenté ses félicitations à Joséphine sur la victoire remportée à Burgos patson époux , l'impératrice répondit eu ces termes : « Je « snis infiniment sensible à la démarche du corps légis- « latif , et très-satisfaite que le premier sentiment que « S. M. ait éprouvé après sa victoire ait été pour le « corps qui représente la nation. » A la lecture de cette phrase, l'ombrageuse susceptibilité de Napoléon s'irrita vivement, et il fit inséçer au Moniteur la note suivante, dans laquelle il exposait sa nouvelle doctrine sur la
hiérarchie des pouvoirs : « S. M. Tira pératrice n'a
« point dit cela; elle connaît trop bien nos institutions ; • elle sait trop bien que le premier représentant de la « nation , c'est l'empereur ; car tout pouvoir vient de « Dieu et de la nation... Ce serait une prétention chi- « mérique et même criminelle que de vouloir représenter « la nation avant l'empereur. Le corps législatif, im- « proprement appelé de ce nom , devait être appelé le « conseil législatif, puisqu'il n'a pas la faculté défaire « les lois, n'en ayant pas la proposition... • C'est ainsi que d'un seul trait de plume Napoléon effaçait les garanties constitutionnelles et détruisait toute l'économie des lois politiques.
Il avait établi la noblesse ; son premier soin en la reconstituant semble avoir été d'effacer sous des titres fastueux et sous des dénominations féodales les noms, odieux pour lui, des hommes que leurs excès révolutionnaires ou le meurtre de Louis XVI avaient rendus si tristement célèbres. Ainsi reparurent transformés en princes, ducs et comtes , Cambacérès , Fouehé, Merlin ,
Sièyes. Le farouche exécuteur des ordres de Robespierre, le mitrailleur de Lyon , Fouché, devenu duc d'Otrante, avait reçu la formidable mission d'organiser la police «le l'empire; il remplit cette tâche avec une pensée de trahison, car il détestait l'empereur et l'entourait chaque jour de nouveaux pièges. Fouché et Napoléon travaillèrent à envelopper la France dans les liens invisibles, mais puissants, d'une police qui rappelait celle du conseil des Dix et de l'aristocratie de Venise. Toutes les bouches se taisaient, bâillonnées par la crainte; toutes les démarches de la vie domestique étaient épiées; malheur à quiconque osait blâmer l'empereur, à quiconque paraissait un obstacle à ses desseins! 11 fallait, pour ne point lui faire ombrage, se résigner à être petit et obscur.
Napoléon avait la faiblesse de redouter Fouché et de le regarder comme nécessaire. Il avait d'ailleurs établi d'autres polices que celle de ce ministre, et toutes aboutissaient à lui. Fouché, pour se faire valoir, trouvait le moyen d'imaginer dçs conspirations et de les découvrir à temps : la délation se trouvait honorée, provoquée, récompensée; l'espionnage envahissait toutes les positions sociales et assiégeait chaque citoyen : on se serait cru à cette époque funeste que Tacite a ainsi flétrie : « Ce qu'il y a de déplorable dans ces temps malheureux, « c'est que les premiers mêmes de la république se li- « vraient aux plus basses délations, les uns ouvertement,
• beaucoup en secret ; et Ton était poursuivi également « par les siens et par des étrangers, par des amis et par
• des inconnus, pour des faits vieillis ou récents, sur « quelque objet et en quelque lieu que l'on parlât; au « palais, dans un festin , on était dénoncé ; tous se hâ-
• taient de se prévenir. Les délations nous ont arraché
« la douceur d'écouter et de parler, et nous eussions « perdu la douleur avec la voix , s'il était aussi bien en « notre pouvoir d'oublier que de nous taire. » ~
La révolution de 1789 avait débuté par détruire une Bastille , Napoléon en rétablit huit sous le nom de prisons d'État. Ce furent les châteaux de Saumur, de Ham, d'If, de Landskrown, de Pierre-Chàtel , deFénestrelle, de Cam piano et de Vinceunes. La détention arbitraire avait lieu sur Tordre du conseil privé et après le rapport du ministre de la police et de la justice. Le premier de ces ministres avait en outre le droit de mettre en surveillance les individus suspects.
A Tembastillement arbitraire il fallait un corollaire: Napoléon imagina d'exiler les personnes dont la présence et les opinions gênaient ses allures. Ses persécutions tombèrent sur des personnes d'un mérite reconnu ou d'une réputation dangereuse à ses yeux. Madame de Staël -Holstein, madame Bécamier, madame de Chevreuse , madame de Balbi , Benjamin Constant, et d'autres illustrations de l'époque reçurent leurs lettres d'exil et durent résider loin de la capitale. Un grand nombre de cardinaux , d'évêques et de prêtres fidèles furent emprisonnés ou internés, et durent cette épreuve à leur îvspeet pour l'Église, à la sainte hardiesse de leur opposition. Le secret des lettres était audacicusement violé, et l'empereur se faisait rendre compte de la correspondance interceptée par ses ordres.
Mais loin de nous la pensée de faire croire qu'il n'y eût dans ce grand pouvoir de Napoléon qu'un despotime personnel , institué uniquement dans l'intérêt de l'empereur. Ce fut, au contraire, un despotisme fécond, disons mieux , une gigantesque dictature exercée bien
souvent au profit de la France. Le moment nous semble venu de considérer en Napoléon le législateur et l'organisateur, et de le suivre dans ses lois, dans son gouvernement et dans sa cour.
Un seul corps politique avait conservé une organisation puissante et justement respectée, c'était le conseil d'État. Cette réunion, composée des hommes qui avaient le plus marqué dans les diverses assemblées législatives , dans la magistrature et l'administration, garda le privilège d'élaborer les lois et les grands décrets impériaux. Napoléon , chaque fois que les circonstances le lui permettaient, présidait ce conseil et prenait part à ses délibérations. Là, seulement, il permettait qu'on résistât à sa volonté suprême et qu'on opposât aux impatiences de son imagination déréglée les froides limites de la raison ou de l'expérience. Chaque conseiller d'État conservait le droit de combattre les propositions de l'empereur ou de réduire au néant ses théories. Parfois des éclairs de lumière jaillissaient des paroles de Napoléon; mais, quoi qu'en aient dit les flatteurs et les panégyristes , son rôle se bornait surtout à encourager les labeurs ou la pensée des autres, à les mettre en fermentation, à les forcer de produire ; ses idées personnelles étaient fort souvent d'une application impossible; elles portaient même le double cachet du manque de connaissances spéciales ou de l'opiniâtreté. Tantôt c'était un enfant gâté qui se révoltait contre les obstacles , tantôt un géant dont l'intelligence planait trop haut pour se faire une idée exacte des détails et des choses, et dont les élans demeuraient par cela même sans résultats pratiques. Lui-même était l'esclave de son génie aventureux; quand il avait adopté une idée , cette idée prenait des ailes et l'cmpor-
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tait dans l'espace , à travers les sphères. De tant d'efforts il ne restait bien souvent que le découragement ou la lassitude ; on r écoutait avec curiosité , bien que le talent de la parole lui manquât, mais parce que tout ce qui sortait de sa bouche, même les conceptions fausses ou bizarres, prenait , en passant par lui, une teinte poétique assez étrange pour commander impérieusement l'attention. Du reste, les hommes spéciaux se fatiguaient bientôt de ces rêves, et Ton se demandait souvent, avec un désappointement réel , comment cet homme, si puissant par les armes et si plein de génie, pouvait tomber à de telles profondeurs qu'il apparaissait souvent de lui des conceptions puériles ou des théories sans valeur : le cœur humain a de tels contrastes; mais, parmi les hommes que le monde a salués du nom de grands, aucun plus que Napoléon ne paya tribut à cette faiblesse de notre nature (l).
L'empereur, au conseil d'État, siégeait sur une estrade un peu élevée : à sa droite était rarchichancelier, à sa gauche l'architrésorier. On s'assemblait deux fois par semaine , et les séances , commencées à onze heures du matin , se prolongeaient quelquefois jusqu'à neuf heures du soir ; quand tous les membres du conseil étaient épuisés de fatigue, l'empereur montrait encore une grande abondance de verve. Chacun pouvait prendre la parole; on parlait de sa place et assis ; on ne pouvait pas lire , il fallait improviser. Quand Napoléon jugeait la discussion suffisamment éclaircie, il la résumait; puis il
(1) Mais, hélas 1 les Césars comme les Charlemagnes Ont deux versants , ainsi qiie les hautes montagnes : D'un côté le soleil et de l'autre la nuit!
Victor Hcgo. (Le Betour.)
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concluait et mettait aux voix : l'ardeur, s'animant par" degrés, devenait parfois extrême, et souvent les discussions se prolongeaient outre mesure lorsque l'empereur se laissait aller à des distractions ; alors , d'ordinaire , il promenait sur la salle un œil incertain , ou mutilait le bras de son fauteuil à coups de canif. Quelquefois aussi , lorsqu'il venait au conseil précisément après avoir mangé et souvent après de grandes fatigues du matin, il posait son bras sur la table, et, penchant la tète, se laissait aller au sommeil. La discussion n'en continuait pas moins , et l'empereur, à son réveil , la reprenait au point où elle se trouvait.
On sentait, au surplus, qu'il ne fallait pas toujours abuser de la tolérance avec laquelle Napoléon supportait la contradiction : c'eût été la querelle de l'agneau contre le lion, que celle de l'homme qui eût osé sérieusement lui résister. Après une séance dans laquelle un de ses interlocuteurs avait chaudement soutenu une opinion contraire à la sienne, il lui dit à demi- voix : « Comment ■ avez- vous pu parler avec cette opiniâtreté? Je me suis « surpris portant la main à la tempe, et c'est un signe « terrible ; prènez-y garde ! » Dans une autre circonstance il chassa du conseil l'un de ses membres, fils d'un ancien ministre , lui reprochant d'avoir contribué à faire circuler la bulle d'excommunication ou de n'avoir pris aucune mesure pour en arrêter la publicité. L'estime publique vengea M. Portalis de cette violence; ce fut d'ailleurs au conseil d État le seul exemple d'une aussi brutale sévérité.
Le conseil d'État était non-seulement uncorps politique, mais chacun des membres qui le composaient pouvait être revêtu d'une autorité spéciale. L'empereur envoyait
les conseillers d'État en mission dans les provinces les plus reculées, imitant ainsi Gharlemagne dans l'institu • tion de ses missi dominki. Les instructions que leur donnait Napoléon étaient vastes et pour ainsi dire sans limites : ils devaient examiner toutes les branches du service, constater l'état des caisses des bauts employés des finances, s'entendre avec les généraux et les inspecteurs aux revues pour le service militaire, avec tous les agents principaux des perceptions directes ou indirectes, pour les revenus de l'État , et enfin avee les préfets et les ingénieurs des ponts et chaussées, pour bien apprécier les réparations urgentes qu'exigeaient les routes et les canaux , les besoins et les améliorations que réclamaient les localités départementales. Ces conseillers en mission devaient aussi interroger l'opinion des lieux qu'ils visitaient sur la politique du gouvernement , de telle sorte que de leurs assertions rapprochées et comparées, il résultait pour Napoléon un ensemble de documents qui lui montraient la France , tant sous les rapports politiques et moraux, que sous celui des parties matérielles de l'administration. Mais , en cette occasion , une pareille mesure, excellente par elle-même, devint funeste à l'État. L'empereur ne goûtait guère la vérité lorsqu'elle contrariait ses vues ou ses actes ; on craignait de la lui faire connaître; on la farda pour la lui présenter sous le jour qui lui plaisait davantage. On croyait ainsi faire sa cour au maître, et l'on ne se trompait point.
L'institution du conseil d'État avait été en quelque sorte glissée dans les mœurs et dans les lois. Dans l'origine , cette assemblée ne devait avoir pour attributiou que de résoudre les difficultés administratives : elle fut peu à peu investie d'une grande puissance, à mesure que
se développa , au-dessus d'elle , le despotisme impérial. Le conseil d'État devint jugé en matière de contributions , de travaux publics; il fut chargé de juger les conflits , les appels comme d'abus , les atteintes à la liberté des cultes, la police du roulage, la navigation intérieure , les contestations sur les biens communaux, les contraventions relatives à la voirie, les affaires de haute police administrative, la comptabilité nationale et les décisions du Conseil des prises. On lui donna juridiction sur les décisions desévèques, sur l'Université, sur les dotations de la couronne. L'empereur créa des auditeurs au conseil d'Etat, dont le nombre fut porté à trois cent cinquante. Ce fut comme une pépinière d'hommes instruits et éclairés , formés à l'école des grandes affaires politiques , et qui devaient conserver pour les successeurs de Napoléon la tradition du droit et la jurisprudence administrative. Plus tard, l'empereur crut reconnaître la nécessité d'établir un degré intermédiaire entre les fonctions d'auditeurs et celles de conseiller d'État , et il institua les maîtres des requêtes.
C'est dans le sein du conseil d'Etat que furent agitées toutes les grandes questions d'ordre intérieur et d'administration publique. On y élabora patiemment les codes de l'empire : il est tel projet de loi, le décret sur l'Université entre autres , qui fut revu vingt fois et subit toujours de nouvelles épreuves ou de nouveaux amendements. C'est à la suite de ces discussions savantes et approfondies que les lois arrivaient au corps législatif; cette assemblée, érigée en grand jury, les consacrait ou les repoussait par un vote silencieux.
Comme législateur, Napoléon n'inventa point, mais coordonna les règles du droit civil et du droit criminel.
î» i NAPOLÉON LÈGISLATEIR.
Ainsi qu'on Fa vu plus haut, au code publié sous le consulat , et qui contenait les dispositions relatives à la personne, à la famille et à la propriété, d'autres codes succédèrent sous l'empire : ce furent le code de commerce, dont une expérience de trente ans a démontré les défectuosités , mais qui n'en est pas moins , sous de nombreux rapports, un modèle de clarté et de précision ; le code de procédure civile, qui laisse subsister dans nos coutumes une série de formalités gênantes et fiscales dont la chicane profite seule au détriment des parties en litige; le code d'instruction criminelle, qui, gravement modifié de nos jours, établissait alors des juridictions exceptionnelles et attribuait au pouvoir ou à l'action publique des droits incompatibles avec les prérogatives d'un peuple libre ; le code pénal , enfin , assemblage de dispositions rigoureuses , et qui semblait avoir eu pour but de faire rétrograder Y humanité ; ce code a été depuis lors l'objet d'une révision attentive dont les auteurs ont peut-être dépassé le but , mais qui , pour l'honneur de la France, a fait disparaître de nos lois la confiscation et la marque , que Napoléon y avait maintenues. L'analyse de ces travaux législatifs dépasserait les limites que nous nous sommes imposées ; lions nous bornerons à remarquer que les codes impériaux avaient été rédigés par des hommes suffisamment versés dans la science du droit, mais généralement hostiles aux idées religieuses. L'état civil des personnes fut tenu en dehors de l'Église; la naissance et les funérailles des citoyens furent l'objet de règles de pure police , dont les ordonnateurs oublièrent volontiers que la religion doit présider à l'origine comme au dernier acte de la vie humaine ; le mariage, considéré comme un contrat exclusivement civil, fut expressément classé
parmi les actes que la puissance séculière doit seule régler et consacrer ; il fut stipulé qu'il était légal et valide par le seul fait de l'intervention du magistrat , et que la bénédiction religieuse ne devrait , dans tous les cas , que suiyre et jamais précéder l'union contractée devant l'autorité municipale : le divorce fut maintenu , et néanmoins soumis à des conditions qui le rendaient plus difficile et plus rare; la puissance paternelle fut considérablement amoindrie et diminuée , et le lien de la faYnille , le plus sofcial de ceux qu'il appartient au législateur, de former, fut a la fois détendu et relâché. Quant au régime hypothécaire, les règles qui le constituèrent, et qui subsistent encore, furent aussi gênantes par la multitude des formalités stériles que peu propres à garantir la propriété foncière et agricole des envahissements calculés de l'expropriation et de l'usure. D'autres dispositions introduites dans ces mêmes lois ont pour résultat de porter atteinte à la sanctification du dimanche et à l'indépendance légitime de l'autorité ecclésiastique. Le code pénal , entre autres , renfermait à cet égard des prescriptions dignes d'une époque où le chef de l'État portait le poids de l'excommunication pontificale. Enfin , une dernière réflexion à faire sur ces codes c'est que, comme leur promulgation eut lieu à des dates assez éloignées , de 1803 à 181 1 , on peut s'apercevoir, à mesure que ces lois furent rendues, que la pensée despotique de Napoléon y imprima une empreinte de plus en plus profonde. Ainsi, dans le code d'instruction criminelle , les garanties que la Constituante avait autrefois introduites disparurent presque toutes, L'interrogatoire, la procédure et même la direction du débat judiciaire furent organisées contre l'accusé j les lois anglaises veu-
lent que le juge soit en quelque sorte l'appui des prévenus, qu'il veille sur eux , qu'il les avertisse des fautes qu'ils commettent contre leur intérêt; en France, d'après les lois impériales, la mission du juge devint à la fois soupçonneuse et sévère ; elle consista à épier les secrets intimes de l'accusé , à lui arracher un aveu qui échappe souvent à l'ignorance ou à la faiblesse; le jury, institution à laquelle nos mœurs ne sont point faites encore , fut maintenu , mais réformé. Quelles que fussent d'ailleurs les précautions prises à cet égard , elles ne parurent pas suffisantes à Napoléon , et la cour d'assises d'Anvers ayant un jour, sur la réponse du jury, acquitté des accusés prévenus de dilapidation , l'empereur fit casser par un sénatus-consulte cet arrêt que ses propres lois déclaraient inviolable. Quand l'arbitraire en est venu à cet excès , Tordre social manque de garanties , et les lois écrites ne sont plus qu'un piège tendu aux petits et aux faibles, lorsque leur but est de circonscrire dans le cercle du droit la puissance du fort.
Napoléon avait trouvé dans les institutions révolutionnaires de la Convention et de la Constituante le double principe de l'unité du pouvoir et delà centralisation administrative; son génie habitué au commandement militaire devait s'accommoder d'un système gouvernemental simple et régulier, qui gradue les attributions et la responsabilité de chacun et fait rayonner sans relâche la lumière et la vie du centre à tous les points de la circonférence. 11 conçut l'idée de faire manœuvrer un vaste empire comme un régiment, et de ne souffrir aucun retardement , aucun obstacle , aucune temporisation lorsqu'il avait commandé. Ce fut ce prodigieux instinct de hiérarchie et d ordre qui le mit en état de régénérer une
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lent que le juge soit en quelque sorte l'appui des prévenus, qu'il veille sur eux, qu'il les avertisse des fautes qu'ils commettent contre leur intérêt; en France, d'après les lois impériales , la mission du juge devint à la fois soupçonneuse et sévère ; elle consista à épier les secrets intimes de l'accusé , à lui arracher un aveu qui échappe souvent h l'ignorance ou à la faiblesse; le jury, institution à laquelle nos mœurs ne sont point faites encore, fut maintenu , mais réformé. Quelles que fussent d'ailleurs les précautions prises à cet égard , elles ne parurent pas suffisantes à Napoléon , et la cour d'assises d'Anvers ayant uu jour, sur la réponse du jury, acquitté des accusés prévenus de dilapidation, l'empereur fit casser par un sénat us-consulte cet arrêt que ses propres lois déclaraient inviolable. Quand l'arbitraire en est venu à cet excès , l'ordre social manque de garanties , et les lois écrites ne sont plus qu'un piège tendu aux petits et aux faibles, lorsque leur but est de circonscrire dans le cercle du droit la puissance du fort.
Napoléon avait trouvé dans les institutions révolutionnaires de la Convention et de la Constituante le double principe de l'unité du pouvoir et de la centralisation administrative; son génie habitué au commandement militaire devait s'accommoder d'un système gouvernemental simple et régulier, qui gradue les attributions et la responsabilité de chacun et fait rayonner sans relâche la lumière et la vie du centre à tous les points de la circonférence. 11 conçut l'idée de faire manœuvrer un vaste empire comme un régiment , et de ne souffrir aucun retardement , aucun obstacle , aucune temporisation lorsqu'il avait commandé. Ce fut ce prodigieux instinct de hiérarchie et d ordre qui le mit en état de régénérer une
grande nation dont toutes les forces s'étaient éparpillées dans l'individualisme républicain ou dans l'anarchie. La société était ébranlée, il entreprit de lui rendre la vigueur ; il avait tout à faire pour organiser et constituer; le bonheur qu'il eut de relever les autels renversés par la tourmente témoigne que, dans ses vues, la force du sabre ne fut pas le seul élément de son élévation , et qu'il parut vouloir installer son trône sur une base immuable; mais il existait d'autre ruines à rassembler et à restaurer; après dix ans de secousses épouvantables endurées par le pays , il s'était trouvé, au 18 brumaire , en face de bourreaux et de victimes , et non en présence d'une société normale; on se fuyait, on se craignait ; il y avait bien çà et là des parvenus ridicules lorsqu'ils n'étaient pas atroces ; et des graudeurs pauvres lorsqu'elles n'étaient pas orphelines ; des généraux sortis naguère de l'atelier ; des savants et des artistes encore meurtris ou tachés par la révolution ; des jeunes filles élevées dans l'exil ou à la porte des clubs ; des femmes devenues tristement célèbres , au déclin de la monarchie ou sous le Directoire , par l'éclat de leurs fautes ou de leurs scandales ; mais tout cela formait un tout sans cohésion et sans autre sentiment réciproque que la jalousie, la vengeance ou la haine. Napoléon ne recula pas devant la tâche difficile de rassembler ces éléments disparates pour en faire une société, et l'énergie de son ascendant fut si grande, qu'il atteignit son but. Il voulut forcer ce monde si étrangement divers à se concerter, à se voir, à se réformer, et il y réussit; les salons se rouvrirent, la gaieté revint ; la décence même, quand elle ne put pas être replacée au fond des choses, parut au moins à la surface.
Napoléon avait créé une nouvelle noblesse, et la victoire avait vieilli , même avant leur baptême, ces illustrations de la cour impériale ; d'anciens montagnards , des terroristes exaltés , des régicides s'étaient empressés de cacher leurs antécédents républicains sous les titres fastueux de barons et de comtes dont les affublait l'empereur; des bommes du plus haut lignage, dont les ancêtres avaient pris part aux croisades et décerné la couronne à Hugues-Capet, venaient à leur tour solliciter les grâces de cet homme et recevoir la clef de chambellan de cette main encore rougie du sang d'un Condé. Luimême hâtait , dans les loisirs de la paix , cette fusion qu'il avait commencée sur les champs de bataille ; il mêlait les grandes races aux jeunes familles de sa création , le vieux blason des pairs de Charles VII au blason, plus ou moins écartelé, de ses compagnons d'armes; il avait établi les majorats, et si , par respect pour le territoire français , il ne lui avait demandé aucune parcelle pour en former des fiefs , son royaume d'Italie et les portions allemandes de son empire lui fournissaient des principautés , des duchés, des comtés et des baronnies, qui d'ailleurs , à rencontre de ce qui se passait sous l'ancienne monarchie , ne constituaient aux titulaires que de simples revenus, et ne leur attribuaient aucune juridiction et aucun droit de suzeraineté. C'était la noblesse de Charlemagne réduite par Richelieu et Louis XVI aux seules vanités des gens de cour.
H avait donc, comme les rois des deux premières races, ses douze pairs et ses leudes bénéficiaires; les premiers étaient ses maréchaux ; les autres , ses hauts fonctionnaires. Par un instinct de domination exclusive qu'il eût été plus digne de Fon génie de surmonter, il
NAPOLÉON LÉGISLATEUR. îi»
réduisait ses ministres à n'èlre que de simples commis , assez dépourvus d'influence et subordonnés, dans le travail, à un ministre intermédiaire ou secrétaire d'État placé plus près de sa personne: ce fut longtemps M. Maret, ducde Bassano. Au-dessous des ministres et dans Tordre de la puissance politique, sinon des préséances, venaient les préfets des départements , la plus forte de ses conceptions administratives : « Les préfets, a-t-il dit lui- « même, avec toute l'autorité et les ressources locales
• dont ils se trouvaient investis , étaient eux-mêmes des « empereurs au petit pied; et comme ils n'avaient de
- force que par l'impulsion première dont ils n'étaient
- que les organes, que toute leur influeucene dérivait
• que de leur emploi , du moment qu'ils n'en avaient
• point de personnelle, qu'ils ne tenaient nullement au
- sol par eux administré , ils avaient tous les avantages « des anciens grands agents absolus sans en avoir les
- inconvénients. » Il dit encore : « H avait bien fallu
• créer toute cette puissance ; je me trouvais dictateur;
• la force des circonstances le voulait ainsi : il fallait donc
• que tous les filaments, issus de moi , fussent en har~
• morne avec la cause première, sous peine de manquer
• de résultat. Le réseau gouvernant, dont je couvris le ■ sol , requérait une furieuse tension , une prodigieuse « force d'élasticité, si l'on voulait faire rebondir au loin " les terribles coups qu'on nous ajustait sans cesse (1). »
Un ordre émané de l'empereur descendait avec une incroyable rapidité du souverain aux préfets, des préfets aux sous-préfets , de ceux-ci aux maires, et de ces derniers aux plus obscurs agents; l'immense empire se
(l) Mémorial de Sainte-Hélène.
trouvait donc enveloppé et enfermé dans la main de Napoléon ; combinaison dune simplicité admirable et qui fournissait aux gouvernants, en temps de guerre, de merveilleuses ressources; en temps de paix, il devait en résulter des inconvénient bien graves : les mœurs et les intérêts ne s'effacent pas par un décret ; tant que la loi suprême du salut public les comprime, ils se taisent et souffrent en silence ; mais, quand la nécessité ne les étreint plus, ils se réveillent dans leur isolement, et chacun suit une pente naturelle vers l'isolement et Tégoïsme, chacun d'eux réclame une satisfaction particulière et se révolte contre une désastreuse uniformité. Napoléon n'eut pas le temps de subir cette expérience. Peut-être est-il vrai de dire que, pour lui, l'excès de centralisation ne fut point un système définitif et pour toujours arrêté, mais seulement un moyen de gouverner et d'organiser.
L'empereur, obéissant à une pensée de régularité et d'ordre, avait su établir un système fiscal fort simple. Le ministre du trésor concentrait toutes les ressources et contrôlait toutes les dépenses de l'empire. L'économie fut introduite dans toutes les branches du service. Les fonHs et les douanes, précédemment régies par des administrations collectives , furent soumises à des directions générales : il en avint de nrfme de l'enregistrement, le crédit public commença à revivre ; la banque de France fut créée et favorisée; une loi imposa aux receveurs généraux et particuliers, aux agents de change et aux notaires l'obligation de fournir des cautionnements ; la caisse d'amortissement fut fondée ; le droit de passe et de taxe sur les routes fut supprimé et remplacé par rétablissement d'octrois municipaux; la propriété foncière fut puissamment favorisée : les changements politiques
NAPOLÉON LÉGISLATEUR. Ml
survenus depuis 17 39 ayant créé environ dix millions de propriél aires territoriaux , il était indispensable d'assurer leurs droits et de fortifier leurs garanties ; Napoléon fit commencer l'importante opération du cadastre, qui se poursuit encore ; il régla la propriété des mines , et créa pour ce service un corps d'ingénieurs ; comme il attachait une grande gloire à l'extinction de la mendicité , il poursuivit la solution de ce problème , et créa de nombreux dépôts destinés à servir de refuge aux pauvres ; il institua la Société maternelle , rétablit l'institution des Sœurs de la Charité , et rendit aux hospices les biens que la république leur avait enlevés. Six maisons destinées à recevoir les orphelines de la Légion d'honneur lurent successivement établies , et de nouvelles succursales furent ajoutées à l'hôtel des Invalides; l'agriculture fut constamment améliorée et encouragée; unechaire d'économie rurale fut créée à l'école d' Alfort ; mais la guerre , en arrachant 1 élite de la population à la charrue, paralysait ces louables intentions.
L'industrie fut plus heureuse : l'école des arts et métiers de Chàlons fut établie ; les sciences concoururent aux progrès de l'art manufacturier ; la chimie et la mécanique furent employées à perfectionner toutes les branches de l'économie industrielle ; des manufactures de coton furent introduites , et leurs produits remplacèrent pour nous les tissus étrangers ; les mérinos furent élevés et répandus dans tout l'empire ; pour se soustraire au hlocus dont l'Angleterre frappait nos provenances coloniales, on imagina de suppléer au café par la chicorée , à l'indigo par le pastel, aux soudes étrangères par des soudes artificielles; la garance fut substituée à la cochenille , le sucre de betteraves au sucre exotique , les
%n NAPOLÉON LÉGISLATEUR.
soieries de Lyon , de Tours et de Turin furent protégées ; des prix élevés encouragèrent noblement toutes les inventions utiles. Main , chose étrange et qui a droit de surprendre, Napoléon méprisa la découverte des machines à vapeur et ne comprit pas la valeur de cette puissance nouvelle introduite dans le monde. Fulton , qui avait construit sur un petit modèle un navire mu par la vapeur, n'obtint de Napoléon que le sourire du dédain; on le prit pour un songe-creux, et quelques années plus tard cet homme , ainsi méconnu , portait son invention à l'étranger et commençait la révolution industrielle qui changera la face extérieure du monde.
Napoléon organisa l'Université impériale, mais le système qu'il imposa à l'instruction porta l'empreinte de cette volonté exclusive et despotique qui présidait à tous les actes de son règne. L'Université était régie et gouvernée par un grand maitre nommé par l'empereur et révocable à volonté. Au dessous du grand maître il y avait un conseil de T Université, des consens académiques , des inspecteurs et des professeurs - T la hiérarchie de cette or ganisation enseignante com pjfenait dix- neuf degrés qu'il fallait successivement franchir, vil n'y aurait pas d'état
- politique fixe, disait-il au conseil d'État, s'il n'y a
• pas un corps enseignant avec des principes fixes. Tant « qu'on n'apprendra pas , dès l'enfance, s'il faut être ré-
• publicain ou monarchique , catholique ou irréligieux ,
• l'État ne formera pas une nation ; il reposera sur des
- bases incertaines et vagues , il sera constamment exposé
- aux désordres et aux changements. » Dans une autre circonstance il s'exprimait ainsi : «... Je désire qu'il y ait « un corps d'instruction publique qui soit la pépinière
« des professeurs , des recteurs et des maîtres d'études,
« et qu'on leur donne de grands motifs d'émulation ;
- il faut que les jeunes gens aient la perspective d'un ■ grade à l'antre jusqu'aux dernières places de l'État.
• Les pieds de ce grand corps seront dans les bancs des « collèges, et la tète dans le sénat... Je sens que les
• Jésuites ont laissé , sous le rapport de l'enseignement,
- un très-grand vide ; je ne veux pas les rétablir, mais je
• me crois obligé d'organiser l'éducation de la génération « nouvelle de manière à pouvoir surveiller ses opinions
• politiques et morales.. . Mon but principal , dans l'éta-
• blissement d'un corps enseignant, est d'avoir un moyen « de diriger les opinions politiques et morales ; cette in- « stitution sera une garantie contre le rétablissement des
- moines. . . Quant à moi , j'aimerais mieux confier l'édu-
• cation publique à un ordre religieux que de la laisser < telle qu'elle est... On doit faire en sorte que les jeunes « gens ne soient ni trop bigots ni trop incrédules... C'est
• une chose digne de remarque que l'instruction , à sa
- naissance, a toujours été accompagnée d'idées reli- « gieuses... On prétend que les écoles primaires tenues « par les Frères ignorautins pourraient introduire dans « l'Université un esprit dangereux ; on propose de les « laisser en dehors de la juridiction... Je ne conçois pas
- l'esprit de fanatisme dont quelques personnes sont ani-
• mées contre les Frères ignorantius , c'est un véritable
• préjugé; partout on me demande leur rétablissement;
- ce cri général démontre assez leur utilité. Quant aux
- écoles protestantes , elles subiront le sort commun ; on
• les détachera de la juridiction religieuse pour les faire
• entrer dans le corps civil. La moindre chose qui puisse
• être demandée par les catholiques, c'est sans doute
« l'égalité, car trente millions d'hommes méritent au- « tant de considération qu'un million. •
Telle était la pensée de l'empereur sur l'instruction publique ; c'était ainsi que sur cette question , comme dans toutes les autres , il confisquait la France au profit de sa dictature. On peut dire cependant qu'il entrevoyait la vérité, mais que les nécessités du rétablissement de Tordre exagéraient chez lui le besoin de l'unité et le sentiment du pouvoir.
Cependant, grâce à d'autres dispositions qui intervinrent successivement, l'école normale, projetée par la Convention, fut définitivement réglée; un décret pourvut au sort des enfants trouvés , un autre remit en activité et transféra à la villa Medici l'école française des beauxarts de Borne; on y envoya quinze élèves. La littérature et les arts reçurent de notables encouragements; néanmoins l'empereur n'aimait point les gens de lettres; il disait d'ailleurs qu'il n'y avait point pour elles d'autres encouragements que les places de l'f nstitut , parce qu'elles donnaient aux poètes un caractère dans l'État. Mais les lettres sont indépendantes et capricieuses; on ne parvient point à les discipliner, alors même qu'on surcharge de faveurs de cour ceux qui les cultivent. C'était là d'ailleurs un genre de gloire interdit à Napoléon et toujours exposé à rencontrer sa jalousie.
H aimait les grands monuments et les travaux gigantesques. Son imagination orientale s'était encore exaltée au spectacle des Pyramides , et il eût désiré , comme les Pharaons , laisser aux siècles à venir de pareils témoignages de sa puissance. Sa pensée enfantait donc sans relâche des édifices et des créations dont l'accomplissement dépassait souvent la limite du possible. Si la guerre n'eût
GRANDEURS DE LÀ PAIX. t»5
point absorbé les pi as précieuses ressources de son génie , il eût renouvelé la face de la France. Il avait relevé les ruines de Lyon et construit à Anvers de formidables arsenaux maritimes ; l'immense digue de Cherbourg avait été réparée et continuée , et ce même point de nos côtes avait vu creuser dans le roc vif un large bassin capable d'abriter de grandes flattes; Boulogne , Wimereux , Ambleteuse, É tapies, le Havre, Dieppe, Calais, Gra vélines, Dunkerque et d'autres ports avaient reçu de notables agrandissements; les arsenaux de la Meuse, ceux de Rotterdam et d'Helvoet-Sluys furent réparés à leur tour ; la navigation du Zuyderzée et le port d'Amsterdam eurent leur part de ces améliorations créatrices ; de grands travaux furent commencés aux embouchures du Weser , de Lems et de l'Elbe ; un arsenal maritime fut construit à Gènes ; le port de Venise et celui de la Spezzia furent fortifiés et agrandis ; Corfou , grâce à de pareils ouvrages, devint pour nous la clef de la Grèce ; le dessèchement des marais Pontins fut projeté et entrepris ; trente et un millions furent dépensés pour les ponts et chaussées , cinquante-quatre millions pour les canaux , quatorze pour les dessèchements , deux cent soixante-dix-sept pour les routes de Paris à Mayence , à Amsterdam , à Hambourg , à Bayonne , pour les entreprises gigantesques du mont Genèvre et de la Corniche; plus de cent millions furent appliqués à des vues d'utilité publique ; des ponts furent jetés sur la Sesia , sur la Scrivia , sur la Saône , sur la Loire , sur le Pô ; les digues de l'Escaut et du Pô furent réparées; le canal de Saint-Quentin acheva de réunir le Rhône à l'Escaut, Anvers à Marseille ; le canal de Mons à Condé assura un débouché aux houillères du département de Jemmapes; les canaux du Rhône au Rhin , de
la Saône à la Loire furent continués à grands frais ; la capitale manquait d'eau circulant dans ses divers quartiers , de halles , de marchés , de moyens d'ordre et de police pour les principaux besoins de sa consommation : alors on creusa le canal de FOurcq , qui conduit à Paris les eaux de trois rivières ; on éleva des halles ; on construisit des abattoirs , on assainit les rues et les places publiques ; les églises de Sainte-Geneviève et de Saint- Denis, le palais de l'archevêché et la métropole furent restaurés ; de vastes quais , sans rivaux , furent pour ainsi dire étendus sur les deux rives de la Seine ; on prit soin de bâtir des greniers d'abondance et de réserve ; on ouvrit de nouveaux musées qui renfermèrent les dépouilles artistiques enlevées aux nations vaincues , et que la victoire devait plus tard nous ravir : époque sans nom , où Paris se peuplait de chefs-d'œuvre , où des rues entières, les plus belles dont la capitale puisse s'enorgueillir , naissaient comme par enchantement ; les palais, les lycées, les marchés , remplaçaient partout des établissements incommodes ou insalubres ; la Seine se couvrait de ponts hardis; on commençait les travaux de l'Arc-de-Triomphe et de la Madeleine ; on élevait la Bourse , on construisait des prisons ; la flèche des Invalides reparaissait dans les airs, brillante d'or comme sous le règne du grand roi; on déblayait l'immense vide du Carrousel , on restaurait le Louvre, les Tuileries , Versailles, Saint-Denis , Fontaibleau , Compiègne , Lacken , toutes les vieilles résidences royales ; sur la place Vendôme une colonne de bronze , digne rivale de la colonne Trajane , portait dans les nues la statue de l'empereur, et déroulait en spirale l'histoire de la campagne d'Austerlitz gravée en lettres ineffaçables , écrite en relief avec les canons conquis aux
ennemis de la France. Chaque partie de l'empire ressentait l'influence de ce génie réparateur; Bordeaux, Rayonne, Tarin, Ajaccio, Alexandrie, Milan, Aix-la- Chapelle , Bruges , Ostende , Brest , Orléans et beaucoup d'autres cités non moins puissantes, lui devaieut un développement nouveau, des embellissements, des créations utiles. Au milieu des sables du Poitou et sur le théâtre de cette Vendée qu'il avait pacifiée , l'empereur élevait Napoléonville ( Bourbon- Vendée) ; il encourageait l'industrie; partout où il passait, on le voyait jeter des ponts , ouvrir des routes , percer le flanc des montagnes et abaisser les barrières que la nature a mises entre les nations occidentales; à l'exemple des souverains pontifes, il travaillait à restaurer et à désencombrer Borne , et pendant que cette entreprise se poursuivait par ses ordres , pendant que le Bhin , le Weser et l'Elbe , devenus fleuves français, nous rattachaient par tous les points le nord et l'Allemagne; la France et l'Italie, comme deux grandes sœurs, étendaient d'un pays à l'autre des mains amies qui se rencontraient dans les Alpes , sur les sommets du mont Genis et du Simplon : et toujours avide d'imiter Charlemagne, Napoléon s'attachait de préférence à vivifier les portions les plus éloignées de son empire, comme s'il eût été pressé du besoin de faire oublier à ses nouveaux sujets les désastres et les humiliations de la conquête.
Voilà par quels travaux , par quelles puissantes traces de son passage, Napoléon voulut perpétuer son souvenir dans l'esprit des peuples ; sa passion pour les monuments parut égaler sa passion pour la guerre; mais , comme il dédaignait tout ce qui est petit et mesquin , il préférait les grandes constructions , comme il aimait les grandes
batailles. Rien ne lai paraissait trop beau, trop majestueux pour embellir la capitale d'un pays dont il voulait faire le premier pays du monde , et nulle conquête n'était pour lui une oeuvre achevée, tant qu'il y manquait le monument destiné à en transmettre le souvenir aux races futures.