NAPOLÉON ET SA CODB. — MOUVEMENT INTELLECTUEL ET UTTEEAIRB
Ce n'est point abaisser la majesté de l'histoire que de la faire descendre aux détails privés lorsqu'ils servent à caractériser un homme célèbre et une époque fameuse.
Napoléon était de moyenne taille; sa tête était grosse , son front large et élevé , ses yeux bleu-clair, ses cheveux châtain-noir, ses sourcils de couleur pareille, mais les cils de ses paupières plus pàles^ son regard était rapide comme l'éclair, doux ou sévère, terrible ou caressant , selon les pensées intérieures qui agitaient son âme ; iPavail le nez bien fait , la forme de la bouche gracieuse et d'une extrême mobilité ; ses mains , un peu petites , étaient néanmoins remarquablement belles et blanches ; il avait le pied un peu grêle ; ses jambes étaient assez courtes et sa démarche quelquefois embarrassée ; il était
moins bien à pied qu'a cheval ; en se promenant , soit dans ses appartements , soit dans ses jardins, il marchait un peu courbé , les mains croisées derrière le dos, et faisant assez fréquemment un mouvement de l'épaule droite qui lui donnait peu de dignité ; sa voix était digne, quoique accentuée ; il chantait mal et écrivait d'une façon illisible , comme s'il eût voulu dissimuler son ignorance de notre orthographe.
Dans son enfance et dans sa jeunesse , son visage était celui d'un adolescent italien, brun et vif; plus tard, au siège de Toulon, il fut atteint d'une maladie cutanée fort maligne, et dont il ne guérit jamais entièrement: il fut d'ailleurs vivement éprouvé par les fatigues de la guerre dans ses campagnes d'Italie et d'Egypte; aussi, à cette époque , ses joues étaient-elles creuses et pâles jusqu'à la lividité; alors aussi, ses longs cheveux plats descendaient sur ses joues et sur ses oreilles, et lui donnaient au premier abord l'apparence de la laideur. Parvenu au pouvoir, il perdit sa maigreur, son teint plombé s'éclaircit , et peu de figures étaient aussi dignes d'attention que la sienne dans les années qui suivirent F avènement à l'empire et précédèrent la campagne de W agram. Vers ce temps il avait atteint sa quarantième année, et un nouveau changement s'opéra dans sa personne : il prit beaucoup d'embonpoint; ses cheveux devinrent plus rares. On a constaté que de cette période aussi, date, dans ses facultés , une sorte d'affaiblissement qu'on doit toutefois attribuer plus à l'exagération de son orgueil^ t à l'habitude du succès qu'à tout autre motif, particulièrement à des causes physiques. Quand il était debout, il s'appuyait sur la hanche par un mouvement peu gracieux ; d'autres fois, et surtout pendant ses batailles, il
croisait les bras sur sa poitrine et affectait une sorte d'immobilité. 11 avait pour coutume de prendre chaque jour un bain fort prolongé , et personne n'ignore qu'il faisait du tabac un usage immodéré. Une habitude plus digne de lui était celle de se faire réveiller la nuit chaque fois qu'il arrivait une nouvelle fâcheuse : pour les bonnes nouvelles , il disait qu'on a toujours le temps de les apprendre , mais qu'on ne doit pas ajourner le moment de connaître un revers, afin d'être en mesure d'y parer. Il pouvait se passer fort longtemps de sommeil , et il lui arrivait souvent de se lever plusieurs fois dans la même nuit pour dicter des dépêches.
Il affectait de se distinguer de la foule de ses courtisans par une extrême simplicité de mise : beaucoup de grands hommes ont eu la même habitude , et c'a été de leur part une modestie plus orgueilleuse peut-être que la pompe même de la royauté. Napoléon , à l'armée et à la ville , portait sur son uniforme la redingote grise qu'il a rendue populaire à l'égal de son petit chapeau. Dans les grandes cérémonies où il fallait paraître avec majesté, il se couvrait des plus fastueux ornements dont les traditions monarchiques eussent transmis la coutume. Son grand manteau impérial, ouvert sur les côtés, comme celui de Gharlemagne, était entièrement parsemé d'abeilles d'or ; le plus riche diamant de la couronne de France , le régent , avait été enchâssé sur la garde dé sou épée.Sa maison militaire offrait le plus splendide aspect, et ses grands dignitaires, vêtus de pourpre ou d'hermine, lui eussent formé un cortège digne de sa puissance , s'ils avaient pu se dépouiller de leur gaucherie, de leur roideur et de leur grossièreté première.
L'empereur avait pour les hommes sanguinaires delà
révolution, etsurtout pour les régicides, la plus profonde aversion. Il portait comme un fardeau terrible l'obligation de dissimuler avec eux ; mais quaud il parlait de ces juges sinistres, de ceux qu'il appelait lui-même les assassins de Louis XVI, c'était avec horreur, et il gémissait sur la nécessitéoùil était de. les employer et de se contraindre au point de les ménager, a Combien de fois , dit Bourrienne , n'a-t-il pas dit à Cambacérès , en lui pinçant légèrement l'oreille, pour adoucir par cette familiarité habituelle l'amertume du propos : Mon pauvre Cambacérès, je n'y peux rien, mais votre affaire est claire ;si jamais les Bourbons reviennent , vous serez pendu. Un sourire forcé contractait alors la figure plombée de Cambacérès d'une manière qu'il serait aussi difficile que désagréable de peindre. »
Quelle que fût sa passion pour le métier des armes, et malgré les torrents de sang que son ambition a fait couler, Napoléon était généralement porté à la clémence et aux satisfactions si douces de l'amitié. De son origine corse , il n'avait gardé qu'une disposition fréquente à l'emportement et à la colère; ses accès étaient terribles et ne permettaient à personne de demeurer exempt de crainte. Plus d'une fois, dans ces moments où il se montrait si fort au-dessous de sa propre grandeur, on l'a vu se livrer à des actes qui semblaient tenir à la fois de la brutalité du soldat et de la mutinerie de l'enfant gâté. Il lui est arrivé de frapper des subalternes ou d'adresser des propos dune haute inconvenance à des personnes qu'il aurait dû respecter. 11 faut dire toutefois que bien souvent ces colères étaient feintes et calculées. Quand l'un de ses ministres ou quelque autre grand personnage avait fait une faute grave et qui méritait des reproches sérieux ,
Napoléon avait toujours le soin d'admettre an tiers à la scène de réprimande : ce témoin ne manquait pasde transmettre au loin discrètement ce qu'il avait vu et entendu , • et , dit Napoléon , une terreur salutaire circulait de « veine en veine dans le corps social ; les choses en mar- < ebaient mieux , je punissais moins. » Peut - être cette justification ne doit - elle pas être acceptée sans réserve , et n'est -elle que le sentiment des reproches secrets que Napoléon s'adressait après avoir cédé à la colère.
« Un jour , dit M . de Las-Cases , dans une des grandes audiences» il attaqua un colonel avec la plus grande chaleur et tout à fait avec l'accent de la colère, sur de légers désordres commis par son régiment envers les habitants du pays qu'il venait de traverser en rentrant en France; et comme le colonel , pensant la punition fort au-dessus de la faute commise , cherchait à se disculper et y revenait souvent, l'empereur lui disait à voix basse, sans discontinuer la mercuriale publique : « C'est bien , mais • taisez-vous;je vous crois, mais demeurez tranquille. » Et plus tard, en le revoyant seul, il lui dit : « C'est que - je fustigeais en votre personne des généraux qui vous « entouraient , et qui , si je me fusse adressé directement « à eux , se seraient trouvés mériter la dernière dégrada - « tion , peut-être davantage. »
« Mais si l'empereur attaquait de la sorte en public, il lui arrivait parfois aussi de se voir attaqué à son tour. « Un jour, à Saint-Cloud, à la grande audience du dimanche, un sous-préfet ou autre fonctionnaire piémontais , l'air égaré et tout hors de lui , l'interpelle de la voix la plus élevée , lui demandant justice sur sa destitution , soutenant qu'il avait été faussement accusé et condamné. « Allez trouver mes ministres, lui ditl'em-
« pcrenr. — Non , sire, c'est par tous que je veux être « jugé. — Je ne le saurais ; je n'en ai point le temps ; j'ai « à m' occuper de tout l'empire , et mes ministres sont « institués pour s'occuper des individus. — Mais ils me
• condamneront toujours. — Et pourquoi? — Parce que
• tout le monde m'en veut. — Et pourquoi encore?— « Parce que je vous aime ; il suffit qu'on vous soit attaché « pour qu'on devienne en horreur à tout le inonde. « — Ce que vous dites là est bien fort , Monsieur , dit « l'empereur avec calme; j'aime à croire que vous vous
• trompez. • Et il passa tranquillement au voisin... Une autre fois , à une parade , un jeune officier , aussi tout hors de lui , sort des rangs pour se plaindre qu'il est maltraité, dégradé, qu'on a été injuste à son égard, qu'on lui a fait éprouver des passe-droits, et qu'il y a plus de cinq ans qu'il est lieutenant sans pouvoir obtenir de l'avaucement. « Calmez-vous, lui dit l'empereur, moi je
• lai bien été sept ans , et vous voyez qu'après tout cela « n'empêche pas de faire son chemin. » Tout le monde de rire, et le jeune officier, subitement refroidi , d'aller reprendre son rang. »
Il permettait à ses soldats, particulièrement à ceux du corps d'élite qu'il appelait la vieille garde , d'user envers lui d'une grande liberté de parole. Ces vieux compagnons d'armes , gardant les coutumes de la république , se permettaient souvent de le tutojer, mais ils ne le faisaient que dans les occasions où ils allaient donner leur vie pour sa gloire : c'étaient les gladiateurs saluant César avant de mourir. L'armée, enorgueillie de son chef, le servait avec un dévouement fanatique , avec un amour dont l'histoire n'offre pas d'exemple. Quaud il passait sur un champ de bataille pavé de morts et de mourants ,
les blessés retrouvaient à sa vue une sorte de vie galvanique, et , se soulevant, expiraient heureux eu criant: Vite l'empereur! Pour lui , il acceptait ces sacrifices avec un visage impassible , comme s'ils lui étaient naturelle* ment dus. Parfois , cependant , il descendait de cheval et donnait au corps des ambulances les ordres nécessaires pour le transport de ces malheureux. Un jour, après la terrible affaire dePulstuk, en Pologne, il vit un Busse, tout mutilé par le canon et horriblement défiguré par l'explosion d'un caisson, qui se traînait dans la boue; ce spectacle faisait horreur. « Relevez cet homme , ». dit Napoléon au baron de Saint - Aignan , l'un des officiers de sa suite ; et comme M. de Saint- Aignan semblait hésiter à la vue de ce misérable : « Allez , lui répéta l'em- - pereur, et sachez qu'il est là-haut un Dieu qui ne laisse « pas les bonnes actions sans récompense. »
Sévère lorsque la nécessité du commandement l'exigeait , rigoureux même à l'excès lorsqu'il fallait effrayer par des exemples, il savait dans l'occasion se montrer humain et clément. Dans l'une des nuits qui servirent d'intermède au sanglant combat d'Arcole , il surprit un factionnaire endormi à son poste; sans mot dire, il saisit le fusil de ce soldat et fit lui-même le service, ta sentinelle ,8'étant réveillée, se crut perdue. « Ne crains rien , " lui dit son général ; après deux journées aussi péui-
* blés, il est bien permis à un brave comme toi de se « livrer au sommeil ; mais une autre fois choisis mieux
* ton temps. »
En parcourant le champ de bataille de Wagram , l'empereur s'arrêta sur remplacement qu'avaient occupé les deux divisions de Macdonald ; il présentait le tableau d'une perte qui avait égalé leur valeur. La terre était
labourée de boulets; l'empereur reconnut parmi les morts un colonel dont il avait eu à se plaindre, et qui n'avait reconnu ses bontés que par l'ingratitude. En le voyant noyé dans son sang , Napoléon s'écria : « Je sois « fâché de n'avoir pu lui parler avant la bataille pour lui « dire que j'avais tout oublié. »
A quelques pas de là il trouva un jeune sous- officier de cavalerie qui vivait encore, quoiqu'il eût la tête traversée d'un biscaïen ; mais la chaleur et la poussière avaient coagulé le sang presque aussitôt, de sorte que le cerveau n'avait reçu aucune im pression de l'air. L'empereur mit pied à terre , lui tàta le pouls , et, avec son mouchoir , se mit à lui déboucher les narines, qui étaient pleines déterre ; comme il approchait un peu d'eau-de-vie de ses lèvres, le blessé ouvrit les yeux et parut d'abord insensible aux soins dont il était l'objet ; puis , les ayant ouverts de nouveau , il les arrêta sur l'empereur qu'il reconnut, et alors son visage fut baigné de larmes. C'est par de tels actes que Napoléon travaillait à se faire pardonner, par les victimes de son ambition , jusqu'à leurs propres souffrances. Bien souvent, dans les pénibles campagnes d'Allemagne et de Pologne, il lui arrivait de s'approcher des bivouacs et de causer avec ses vieux soldats , qu'il appelait ses grognards ; alors il mangeait de leur pain . goûtait de leur soupe, et témoignait pour leur bien-être une sollicitude fort active. Ces militaires , souvent découragés par les privations et les fatigues , reprenaient toute leur énergie en voyant l'empereur s'asf ocier à leur pénible existence. Nul ne songeait à se plaindre de la rapidité des marches et de la profondeur des marais, lorsque l'empereur , mouillé comme eux par la pluie , couvert comme eux de boue jusqu'aux genoux , les
précédait, leur donnait l'exemple de la patience et du dévouement , et supportait quelquefois des semaines et des mois de guerre laborieuse sans avoir d'autre palais qu'une tente , d'autre lit que celui des camps. Il est vrai de dire que dans beaucoup d'occasions il ne craignait pas de recourir, pour capter l'esprit des troupes , à une sorte de charlatanisme dont le soldat est toujours dupe. Au moment d'une revue , il se faisait donner, par le colonel , les noms et les numéros de chaque militaire reconnu pour le plus brave de la compagnie ; il ordonnait qu'on y ajoutât une note succincte sur la famille et les services de cet homme ; puis , lorsqu'il était muni de ces renseignements , il s'approchait du soldat désigné , l'appelait par son nom, lui demandait des nouvelles de son vieux père , lui citait les occasions dans lesquelles il avait fait éclater son courage , et le soldat de s'exalter jusqu'au délire pour son empereur, et le reste de la troupe d'admirer comment il pouvait se faire que Napoléon les connût tous par leurs noms et n'oubliât aucun de leurs traits de bravoure. On conçoit quelle influence de pareilles scènes exerçaient sur le moral de l'armée. Hais ces excitations ne s'adressaient pas seulement aux simples militaires, les régiments en avaient leur part. Après chaque victoire , on décorait l'aigle du corps qui s'était le plus distingué, et les régiments les plus intrépides recevaient des surnoms glorieux , tels que ceuxci. tin contre dix, le terrible , Y 'invincible, Y indomptable. Aussi, quand cet homme, que tant de prestige environnait , se présentait à ses soldats au moment de l'attaque , sa vue remuait jusque dans leurs entrailles le dévouement et l'héroïsme , tandis que les armées ennemies, averties par cet élan et par les clameurs des nôtres
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de l'approche de l'empereur, se trouvaient paralysées et glacées , comme tremble un faible troupeau aux rugissements du lion.
Il était doué d'un courage froid et calme, et savait conserver au milieu des plus grands dangers une présence d'esprit qui lui permettait de donner de? ordres utiles et de veiller à leur exécution. Quand il fallait payer de sa personne , il s'exposait comme le plus obscur des grenadiers; dans les autres circonstances il n'oubliait pas que de sa vie dépendait le salut de ses armées, et il agissait alors plutôt en général qu'en soldat. Il avait reçu trois blessures dans le cours de ses campagnes , mais toutes étaient légères. Superstitieux comme Font été d'autres conquérants, il comptait sur sa fortune et aimait à s'entendre proclamer l'homme des destins. Il croyait à son étoile ou affectait d'y croire , afin de donner aux autres une conBance plus grande en son avenir. Un jour il discutait l'un des plus hasardeux desseins qu'il eût projetés , et ne pouvait parvenir à convaincre son interlocuteur de la réussite de ses plans. Ayant enfin ouvert une fenêtre , il montra le ciel et dit à la même personne : • Voyez* vous cette étoile? — Non, reprit « l'autre. — Voyez- vous cette étoile? répéta-t-il encore. « — Non, sire. — Eh bien ! je la vois, moi qui vous « parle! » et il ne donna plus d'autre raison. Il attachait un grand prix à des rapprochements de dates et s'imaginait avoir des jours fastes et néfastes.
Il aimait à la fois la pompe du luxe et l'économie : plus large dans ses dépenses que Cromwell, lequel n'aimait pas à voir brûler inutilement une bougie , il surveillait néanmoins avec un soin extrême l'emploi des fonds destinés à faire face à son entretien personnel et à celui de sa mai-
sou. Un jour qu'on lui faisait admirer un nouvel ameublement des Tuileries et qu'il s'en montrait satisfait en apparence, on le vit s'approcher d'une magniCque tenture et couper un gland d'or, sans qu'on pût s'imaginer le motif d'une action pareille. Peu après, on apprit qu'il s'était rendu dans plusieurs magasins et y avait comparé les prix des objets de cette nature. Aussi l'intendant chargé de son ameublement u'obtint-il de lui que cette phrase : • Tenez, mon cher, Dieu me garde de penser « que vous me volez, mais on vous vole; vous avez payé
• ceci un tiers au-dessus de sa valeur. » Il lui arrivait souvent, dans ses promenades du matin, d'entrer dans les boutiques et de s'informer de la valeur des marchandises exposées en vente. En dépit de ses immenses occupations , il révisait lui-même ses propres comptes; mais il avait sa méthode , on les lui présentait toujours par spécialité; il s'arrêtait sur le premier article venu, le sucre , par exemple , et trouvant des milliers de livres , il prenait une plume et demandait au comptable : * Combien de personnes dans ma maison , Monsieur? (et il fatlait pouvoir lui répondre sur-le champ.) — Sire, tant. — A combien de livres de sucre les portez- vous Tune dans l'autre? — Sire, à tant. > Il faisait aussitôt son calcul , et se montrait satisfait , ou s'écriait en lui rejetant son papier : « Monsieur, je double votre propre estima- « tion, et vous dépassez encore énormément; votre
• compte est donc faux? Recommencez tout cela et mon- « trez-moi plus d'exactitude. » Et il suffisait de ce seul calcul , faisait-il observer, pour tenir chacun dans la plus stricte régularité (l).
(1) Mémorial de Sainte-Hélène,
D'autres fois, et le plus souvent même, c'était pour interroger l'opinion et veiller au service général qu'il se promenait en habit de ville et fréquentait les magasins ou les lieux publics; son secrétaire était d'ordinaire chargé de l'accompagner dans ces excursions. Un jour qu'affublé du ridicule costume des merveilleux de ce temps, il était entré dans une boutique de la rue Saint- Honoré, il lui prit fantaisie de parler contre le gouvernement. « Votre Bonaparte, dit-il, ne fait rien de bon, etc." Hais le marchand ne lui répondit qu'en lui adressant des injures et des menaces , et le prétendu acheteur fut très heureux de s'esquiver. Plus d'une fois il lui arrivait de sortir avec Marie- Louise et de se confondre bourgeoisement dans la foule ; c'est de cette façon qu'il aimait à prendre sa part des fêtes publiques et qu'il entendait les propos du peuple. Un jour, le couple se donna le plaisir, moyennant une légère rétribution , de contempler dans les lanternes magiques, Leurs Majestés l'empereur et l'impératrice des Français , toute leur cour, etc; Napoléon appelait cela la police du cadi.
Souvent il parlait beaucoup, quelquefois même un peu trop, mais il racontait d'une manière agréable et entraînante. Sa conversation roulait rarement sur des objets gais ou plaisants , jamais sur des choses futiles. Il aimait tant à discuter , que dans la chaleur de la discussion il était facile de lui faire dire les secrets qu'il cachait le plus soigneusement. Quelquefois il s'amusait dans un petit cercle à raconter des historiettes , et toutes ses narrations étaient pleines de charme et d'originalité. Il avait peu de mémoire pour les noms propres, les mots, les dates; mais il en avait une prodigieuse pour les faits et les localités. En général , il montrait beaucoup de repu
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gùance à revenir sur une décision arrêtée , alors même qu'elle était reconnue injuste ; mais plusieurs fois le cœur Tairait emporté chez lui sur l'amour-propre.
Il avait décrété qu'une pension de 60,000 francs serait régulièrement payée, sur les fonds du trésor, à M. le prince de Conti, à madame la duchesse de Bourbon et à madame la duchesse douairière d'Orléans. Il avait fait une autre pension à la nourrice de l'infortuné Louis XVII , ainsi qu'à celle de madame la duchesse d'Àngoulême. Un jour M. de la Bouillerie, directeur du domaine extraordinaire, reçut l'avis que deux navires, dont la cargaison pouvait être évaluée à 800,000 francs, venaient d'être saisis au Havre en exécution du décret de Berlin sur les provenances anglaises. M. de la Bouillerie , ayant cru reconnaître qu'en cette circonstance on avait donné une extension outrée au système continental, s'empressa d'en faire son rapport particulier à l'empereur. Bien qu'il fût tard , Napoléon ne voulut point ajourner l'examen de cette question , et, après avoir jeté un coup d'œil sur les pièces officielles, approuva l'ordre de restituer les deux navires saisis. Un courrier fut expédié dans la nuit pour porter ces instructions. Le lendemain , M. de la Bouillerie s' étant fait présenter, l'empereur lui dit : a J'ai lu votre rapport, et je vous remercie d'avoir « empêché que l'on me fit commettre cette odieuse injus- << tice ; c'est comme cela qu'il faut me servir. »
La promptitude de son jugement le servait quelquefois très- mal : il n'était encore que premier consul, lorsqu'en. 1801 le célèbre Fulton, alors iguoré, lui présenta un mémoire sur la possibilité de conduire des bateaux sans autre secours que la vapeur. « Bah ! s'écria Bonaparte , « tous ces faiseurs de projets sont des intrigants ou des
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« visionnaires ; qu'on ne m'en parie plus. » Et Fulton alla porter à l'Amérique la découverte qui immortalisa son nom à l'égal de celui des conquérants.
Sévère à l'égard des agents et préposés auxquels il confiait l'administration de l'empire, Napoléon avait le tort grave de fermer les yeux sur les exactions odieuses que ses généraux et ses traitants commettaient dans les pays conquis ou alliés ; c'était même pour lui un moyen de grossir son propre trésor. Lorsqu'un financier ou uu fournisseur s'était beaucoup enrichi et qu'il y avait lieu de soupçonner que sa fortune avait été trop rapidement acquise , l'empereur le sommait de lui remettre un certain nombre de millions, et le prévenu, redoutant les conséquences d'un refus, s'exécutait d'assez mauvaise grâce. 11 en agissait ainsi avec ses maréchaux ou ses proconsuls dilapidateurs; mais les peuples spoliés n'en devenaient guère plus heureux , et la Sicile n'en était pas moins ruinée par Yerrès.
Autant, sous le consulat, il avait exploité au profit de son ambition les conspirations dirigées contre sa personne, autant, depuis son avènement à l'empire , il s'était attaché à les tenir secrètes. 11 s'en formait souvent, mais la police parvenait à les déjouer. Il existait , même dans le sein de l'armée, des sociétés secrètes qui avaient conservé, comme tradition, les principes de la liberté républicaine; les fauteurs de ces associations n'attendaient qu'une occasion favorable pour agir. Leur principal chef était le colonel Oudet, homme d'un caractère énergique et d'une admirable intelligence. Napoléon le faisait surveiller avec soin , et l'on apprit, dans les- jours qui suivirent la bataille d'ftssling, qu'Oudet et plusieurs de ses amis avaient péri dans une embuscade. Était-ce
un accident de la guerre, ou une précaution cruelle de l'empereur? Quoi qu'il en soit > les ennemis de Napoléon ne se décourageaient point. ïlarriva qu'un jeune homme de Dresde, échappé de l'université de Halle ou deLeipsick , ^vint à Paris avec Je projet de tuer l'empereur. Arrêté par ordre de Savary , duc de Bovigo , qui avait remplacé Fouché au ministère de la police générale , il fut interrogé, et confessa volontairement son crime. Il avoua que son intention, en venant à Paris , avait été de tuer l'empereur pour attacher son nom au sien. Il ajouta que Henri IV avait été manqué vingt-deux fois, et n'avait succombé qu'à la vingt-troisième tentative; que Napoléon , il est vrai, n'avait été encore manqué que trois ou quatre fois, mais que cela n'arrêterait pas un homme de courage qui ne comptait sa vie pour quelque chose qu'autant qu'elle était utile, et qu'il trouverait la sienne suffisamment bien employée puisqu'elle avancerait d'une chance les probabilités de succès pour ceux qui voudraient l'imiter. Le duc de Bovigo fit part à l'empereur de cette tentative d'assassinat et lui demanda ses ordres ; Napoléon fit répondre : • Il ne faut point ébruiter cette « affaire , afin de n'être point obligé de la finir avec « éclat. L'âge du jeune homme est son excuse ; on n'est « pas criminel d'aussi bonne heure , lorsqu'on n'est pas
• né dans le crime ; dans quelques années il pensera au-
* t remeut, et l'on serait aux regrets d'avoir immolé un « étourdi et plongé une famille estimable dans le deuil. « Mettez-le à Vincennes, faites-lui donner les soins dont « il parait que sa tête a besoin , donnez-lui des livres , « faites écrire à sa famille et laissez faire le temps. » En conséquence de ces ordres, ce jeune homme, qui se
nommait Won der Sulhn , fat mis à Yincennes et n'en sortit qu'après les événements de 1 8 1 4.
La récolte de 1811 s'annonçait mal, et en effet elle fut très-mauvaise ; l'empereur travailla avec une prodigieuse activité à assurer les subsistances dn peuple. Comme le ministre de l'intérieur, M. Montalivet, croyait calmer ses inquiétudes en lui annonçant que le pain ne tnan quêtait pas , bien qu'il dût être cher, Napoléon se récria avec sa violence accoutumée contre cette consolation : « Qu'est-ce à dire, répondit-il au ministre, qu'entendez- « vous par ces paroles, le pain sera cher, mais il ne • manquera pas ? Eh ! de qui croyez- vous, Monsieur, « que nous nous occupions depuis deux mois? Des ri- « ches ?. . . je m'en occupe bien , vraiment ! . . . je sais que « ceux qui ontde l'or trouveront toujours du pain comme « ils trouvent tout en ce monde ! ... Ce que je veux, Mon- « sieur, c'est que le peuple ait du pain... c'est qu'il en « ait beaucoup , et de bon , et à bon marché... c'est que « l'ouvrier , enfin , puisse nourrir sa famille avec le prix « de sa'journée ! » Ces paroles réveillèrent une ardeur nouvelle , et la population pauvre eut moins à souffrir qu'on aurait pu le craindre. Toutefois, sur plusieurs points de l'empire , la cherté des grains souleva de graves désordres , mais ils furent comprimés avec une rigueur inouïe. C'est ainsi que la ville de Caen , qui avait été le théâtre d'une émeute causée par la faim , se vit envahie par des troupes expédiées en poste de Paris, et plusieurs habitants, parmi lesquels se trouvaient des femmes, furent traduits devant une commission militaire , condamnés à mort et fusillés.
Soldat monté* sur le pavois aux acclamations d un
peuple révolutionnaire, Napoléon avait compris que l'éclat du vice , en reportant la nation aux funestes souvenirs de l'Œil- de-Bœuf, devait compromettre sa jeune dynastie en la dégradant dès son origine. On ne vit pas, sous son règne , des favorites disputant insolemment aux épouses légitimes les hommages du prince et de la cour. Mais si ce scandale fut épargné à la France, le foyer domestique de l'empereur ne fut pas moins affligé souvent par de coupables passions : tout ce qu'on peut dire, pour atténuer ces torts si graves de Napoléon, c'est qu'aucune femme ne le maîtrisa au point d'influer sur les affaires de son règne. On lui a reproché des liaisons incestueuses , et peut-être à cet égard sa mémoire n'estelle point suffisamment justifiée des accusations de ses ennemis ; un mystère pénible plane sur ces fautes, vraies ou imaginaires , mais qu'il a toujours niées avec indignation. Les sœurs de Napoléon et particulièrement Pauline , princesse de Borghèse, l'une des plus belles femmes de l'empire, étaient décriées pour leur inconduite notoire. Madame, mère de l'empereur, était une personne d'un grand sens et d'un grand cœur, que la prospérité ne parvint jamais à éblouir, et qui, au milieu des pompes de la cour impériale, garda une aine simple et une raison droite. Comme elle avait connu la misère, elle amassait des richesses pour l'avenir, et répondait à ceux qui s'en étonnaient : « Qui sait? dans quelques années j'aurai peut- « être une demi douzaine de rois qui me demanderont du •« pain. » Oq voit qu'elle ne se faisait point d'illusions ; il est juste de reconnaître qu elle répandait autour d'elle de nombreux bienfaits. Elle vivait un peu froidement avec l'empereur, et ce dernier ne lui témoignait pas toujours une déférence assez marquée : c'est que Letizia
Ramolino était non- seulement la mère de l'empereur, mais encore celle de plusieurs autres enfants , dont l'un, Lucien Bonaparte, vivait dans la disgrâce et dans l'exil. Ce frère de Napoléon , qui par son courage avait assuré la révolution du 18 brumaire, s'était vu contraint de quitter la France, pour avoir noblement refusé de rompre un mariage contracté à l'étranger et que l'empereur jugeait indigne de sa haute fortune. Jérôme, moins généreux , avait eu cette lâche complaisance pour Napoléon , et en avait été récompensé par la main de la princesse fille du roi de Wurtemberg : c'était un jeune débauché qui s'était rendu odieux et méprisable aux peuples de Westphalie. Pour Joseph , quoique doux et bon, il payait tribut à l'immoralité de l'époque ; sa femme , la reine Julie, embellissait la splendeur du trône par ses vertus. J'ai raconté les persécutions que Napoléon avait fait subir au chef de cette Église dont il avait relevé les autels sur la terre de France. Pour ceux qui auront suivi les phases de cette lutte impie , il aura paru évident que si Napoléon foulait aux pieds la religion chaque fois qu'elle contrariait l'emportement de ses passions ou de ses volontés , il n'était pas moins animé intérieurement d'un sentiment de foi assez sincère. On voit seulement que cette foi , isolée de la pratique des devoirs du chrétien et paralysée par la révolte contre la loi de Dieu, avait été comme étouffée par l'ivraie de l'orgueil et de l'indifférence. Pour donner une idée aussi exacte que possible de l'état de son âme et de ses croyances , nous regardons comme indispensable de citer les paroles qu'il prononça lui-même à ce sujet : « D'où viens-je? qui « suis-je? où vais-je? ce sont autant de questions mjs- » térieuses qui nous précipitent vers la religion. Nous
« courons au-devant d'elle ; notre penchant naturel nous « y porte ; mais arrive l'instruction qui nous arrête (I ). ..
• Alors la raison se replie douloureusement, .. on croit ■ à Dieu parce que tout le proclame autour de nous, et
• que les plus grands esprits y ont cru... Et voyez un « peu la gaucherie de ceux qui nous forment ; ils de-
• vraient éloigner de nous l'idée du paganisme et de
• l'idolâtrie, parce que leur absurdité provoque nos - premiers raisonnements et nous prépare à résister à « la croyance passive ; et pourtant ils nous élèvent au « milieu des Grecs et des Romains , avec leurs myriades « de divinités ; telle a été pour mon compte et à la lettre « la marche de mon esprit. J'ai eu besoin de croire, j'ai « cru, mais ma croyance s'est trouvée heurtée , incer- « taine, dès que j'ai su, dès que j'ai raisonné, et cela « m'est arrivé d'aussi bonne heure que treize ans (2).
• Peut-être croirai-je de nouveau aveuglément; Dieu le
• veuille! (Dieu Ta voulu, nous l'espérons.) Je n'y résiste « assurément pas , je ne demande pas mieux ; je conçois « que ce doit être un grand et vrai bonheur.
« Toutefois , dans les grandes tempêtes , dans les sug- « gestions accidentelles de l'immoralité même, l'absence « de cette foi religieuse, je l'affirme, ne m'a jamais iu-
• fluencé en aucune manière , et je n'ai jamais douté de « Dieu ; car, si ma raison n'eût pas suffi pour le com- « prendre, mon intérieur ne l'adoptait pas moins : mes
• nerfs étaient en sympathie avec ce sentiment.
(1) Nous croyons superflu de relever cette erreur grossière : la véritable science conduit à Dieu ; il n'y a que la fausse, la demi-science qui tn éloigne.
(2) Ainsi, c'est dès cet âge où il a commencé de douter, que l'orgueil a fait invasion dans son âme et y a substitué la croyance en son étoile à la croyance en Dieu. infirmité des grands de ce monde, et que le pauvre qui croit, adore w prie, s'élève plus haut que ces superbes !
• Lorsque je saisis le limon des affaires, j'avais déjà
• des idées arrêtées sur tous les grands éléments qui « cohésionnent la société ; j 'avais pesé toute l'importance « de la religion ; j'étais persuadé , et j'avais résolu de la « rétablir. Mais on croirait difficilement les résistances « que j'eus à vaincre pour ramener au catholicisme. On « m'eût suivi bien plus volontiers (il parle des hommes
■ d'État de la république ) si j'eusse arboré la bannière « protestante; c'est au point qu'au conseil d'État, où « j'eus grand'peine à faire adopter le concordai, plu- « sieurs ne se rendirent qu'en complotant d'y échapper. « Eh bien! se disaient- ils l'un à l'autre, faisons-nous « protestants, et cela ne nous regardera pas.... Nais, « outre que je tenais réellement à ma religion natale , « j'avais les plus hauts motifs pour me décider. En pro- « clamant le protestantisme, qu'eussé-je obtenu? J'au- « rais créé en France deux grands partis à peu près « égaux, lorsque je voulais qu'il n'y en eût plus du tout;
• j'aurais ramené la fureur des querelles de religion , « lorsque les lumières du siècle et ma volonté avaient « pour but de les faire disparaître tout à fait. Ces deux « partis, en se déchirant, eussent annihilé la France et
• l'eussent rendue l'esclave de l'Europe, lorsque j'avais
■ l'ambition de l'en rendre la maîtresse ; avec le catbo- « licisme j'arrivais bien plus sûrement à tous mes grands « résultats... Au dehors, le catholicisme me conservait « le pape ; et, avec mon influence et nos forces en Italie, « je ne désespérais pas , tôt ou tard , par un moyen ou
• par un autre , de finir par avoir à moi la direction de
• ce pape; et dès lors quelle influence! quel levier
■ d'opinion sur le reste du monde ! » Il ajoutait encore : « .... Dans mes querelles avec le pape, j'avais pour pre-
« mier soiu de ne pas toucher au dogme ; si bien que ,
• dès que le bon et vénérable évéque de Nantes me disait : « Prenez garde! vous voilà en face du dogme, » sans « m 'amuser à disserter avec lui , sans chercher même à < comprendre , je déviais aussitôt de ma route pour y
• revenir par d'autres voies ( I ) . • »
Napoléon disait ensuite , en parlant du pape : • Dans « sa charité chrétienne , car c'est véritablement un boa , « doux et brave homme , il n'a jamais désespéré de me - tenir pénitent à son tribunal ; il en a laissé souvent
• échapper l'espoir et la pensée. Nous en causions quel*
■ quefois gaiement et de bonne amitié : « Vous y viendrez « tôt ou tard , me disait-il avec une innocente douceur,
■ je vous y tiendrai, ou d'autres si ce n'est moi, et vous « verrez alors quel contentement , quelle satisfaction « pour vous-même... » Insistant ensuite sur ses démêlés avec le souverain pontife, Napoléon révélait son arriérer pensée tout eutière, en disant que son intention était, après avoir dépouillé le pape de ses États, de lui assigner Paris pour résidence , et de tenir en quelque sorte f dans sa main impériale, le timon des affaires religieuses. « J'en aurais fait une idole (du pape); il fût
■ demeuré près de moi : Paris fût devenu la capitale du
* monde chrétien , et j'aurais dirigé le monde religieux
* aussi bien que le monde politique. C'était un moyen
■ de plus de resserrer toutes les parties fédératives de
* l'empire , et de contenir en paix tout ce qui demeurait « en dehors. J'aurais eu mes sessions religieuses comme
(1) On voit par là, en dépit de ses restrictions dédaigneuses, que la foi n'a jamais été effacée de son cœur. S'il en eût élé autrement, pourquoi se serait-il arrêté devant les barrières du dogme , se bornant a attaquer la discipline ou le temporel?
c mes session» législatives. Mes conciles eussent été la • représentation de la chrétienté ; les papes n'en eusseut « été que les présidents. J'eusse ouvert et clos ces asseni « blées, approuvé et publié leurs décisions (I)... » U appelait eela ne point toucher au dogme. Qu'est-ce donc que l'autorité de l'Église? Nais ces aberrations de l'orgueil devaient être déjouées par Celui qui se rit des desseins de l'homme.
Napoléon avait rétabli l'étiquette de cour, et les nsages de son palais avaient été calqués , en quelque sorte , sur ceux de la maison de Louis XIV. Il aimait à s'entourer des illustrations de toutes les époques, à rassembler autour de lui les Montmorency et les Montebello , les Larochefoucauld etlesTrévise, noms rehaussés par des exploits récents ou par d'illustres ancêtres. Les princes delà Confédération du Rhin se pressaient à sa cour, mêlés aux lieutenants de la république et aux régicides de la Convention. L'empereur avait remis en coutume les levers et les couchers de nos rois ; mais , au lieu qu'ils étaient réels autrefois, ils ne furent plus, de son temps, que de simples réceptions du matin et du soir. On ne pouvait arriver près de sa personne ou de celle de l'impératrice avant d'avoir été présenté selon toutes les formes prescrites par le cérémonial des monarchies. La cour impériale étalait une grandeur et uue magnificence extraordinaires; mais, en dépit des soins de M. de Ségur, grand maître des cérémonies, il manquait à cette société fastueuse ce ton, ce goût, ce sentiment de la dignité et des convenances , qui ne se transmettent pas du maître au sujet en vertu d'une charte de duc ou d'un diplôme de
(1) Voir pour ces diverses citations le Mémorial de Sainte-Hélène.
comte. D'une part, beaucoup de seigneurs de la vieille cour, quoique assez empressés de recueillir les faveurs impériales , se trouvaient gênés et dépaysés dans ces Tuileries où tout leur rappelait encore la simplicité de Louis XVI et la grâce de Marie-Antoinette. Ces souvenirs douloureux pesaient à leur mémoire , et ils croiraient rêver en se voyant enchaînés au chat' d'un soldat couronné. Les autres , particulièrement les avocats devenus barons , les procureurs transformés en dignitaires , et qui d'ailleurs devaient leur fortune à une science réelle de l'administration ou du droit, se trouvaient embarrassés et gauches sous leurs broderies et sous leurs panaches. Quant aux hommes de guerre, ils n'avaient pu dépouiller entièrement leurs allures soldatesques et la franche brutalité des camps ; leur langage était parfois cynique et déplacé. Parmi les duchesses admises à la cour, et qui devaient leurs titres aux faits d'armes de leurs maris, plusieurs se ressentaient d'une origine toute populaire. La maréchale Lefebvre, duchesse de Dantzick, ancienne blanchisseuse, et que le duc avait épousée n'étant que soldat aux gardes, divertissait particulièrement la cour par ses naïvetés, demeurées historiques. Comme c'était d'ailleurs une femme d'un cœur généreux et honnête, et qui avait eu douze fils tous morts pour la France, l'empereur se plaisait à lui témoigner un respect dénué d'affectation , et son exemple faisait taire les moqueurs. Étrange époque, où Ton vit un jour sept rois . perdus dans la foule des courtisans, attendre dans un salon le moment de saluer l'empereur; où le manteau de l'impératrice , au moment de son mariage , était porté par quatre reines!
L'empereur résumait en sa personne les manières
de 8a cour , parce qu'il était à la fois un composé de grandeur et de petitesse, de dignité et d'inconvenance: il procédait toujours par questions, interrogeant les hommes spéciaux sur les branches des connaissances qui leur étaient familières. Bien différent de Louis XIY, qui ne parlait jamais à nne femme , quelle que fût sa condition, autrement que la tète découverte, il affectait envers les dames de la cour une brusquerie et une impolitesse très -décevantes; souvent même il déconcertait la ruse de celles qui espéraient obtenir de lui quelques marques d'attention. À une dame qui lui avait demandé quelle femme il aimait le mieux , il répondit avec à -propos : « Celle qui a le plus d'enfants. » Envers une autre d'une très-haute distinction , il fut moins heureux , et se hasarda à lui dire : « Vous avez des cheveux roux ! — C'est la première fois qu'un homme me le fait remarquer, * répondit madame de Chevreuse , car c'était elle. Il n'aimait pas qu'une femme se hasardât à sortir des occupations de son sexe et à se mêler des causeries politiques. Un jour qu'il rencontra madame de Staël dans un salon, il ne lui fit d'autre question que celle-ci : « Savez- vous coudre? »
Napoléon aimait la chasse, comme une image de la guerre. Sa chasse, à quelques particularités près inutiles ou ridicules, était aussi splendide, aussi nombreuse, aussi bruyante que celle de Louis XVI, et ne lui coûtait annuellement, assurait- il , que quatre cent mille francs, tandis qu'elle revenait au roi à sept millions. Il en était de même de la table. L'ordre et la sévérité de Duroc. grand-maréchal du palais, qu'il avait fait duc de Frioul, avaient amené sur ce point de nombreuses améliorations. Les châteaux de l'empereur renfermaient près de qua
rail te raillions de mobilier et quatre millions de vaisselle ; les écuries coûtaient trois millions , et le service des pages entraînait de fortes dépenses. Napoléon s'entoura de grands officiers de la couronne; il se composa une nombreuse maison d'honneur en chambellans, écuyers et pages ; il les prit, selon sa coutume, et parmi les personnes nouvelles que la révolution avait élevées, et dans les familles anciennes qu'elle avait dépouillées. Les premiers se considéraient sur un terrain qu'ils croyaient conquis , les autres sur un terrain qu'ils croyaient recouvré.
L'empereur aimait les représentations théâtrales. Le célèbre tragédien Talma avait le privilège d'être admis dans son intimité. On assure que Napoléon prenait de cet acteur des leçons de pose et de débit; ce bruit, que la malveillance a propagé, n'est peut-être pas fondé. Sous le consulat on donnait des fêtes à la Mal maison , et Ton y jouait la comédie. Les acteurs ordinaires étaient Hortense , depuis reine de Hollande , Caroline Bonaparte, depuis reine deNaples, Eugène de Beauharnais, Bourrienne et Didelot. Napoléon, qui aimait les tragédies grecques , avait eu la pensée de faire représenter sur le théâtre de Saint -Cloud Y Œdipe de Sophocle, traduit avec une fidélité scrupuleuse et en conservant avec le même soin les chœurs et les costumes. On ne sait pourquoi cette idée ne fut point mise à exécution.
Son éducation littéraire avait été fort négligée , et le tumulte des camps n'avait point suppléé, sous ce rapport, au vide de l'instruction. Néanmoins il jugeait d'instinct et souvent avec une intention vraie des œuvres de génie. Gomme Alexandre , il affectionnait Homère : son admiration pour Corneille était sincère. « S'il eût
« vécu de mon temps, disait -il, j'en aurais fait un • prince. » Il ne comprenait de Racine que Mithridale et Athalie ; pour Voltaire, il le dédaignait et ue pouvait souffrir qu'on eu fil l'éloge ; il éprouvait le même sentiraeut de répulsion pour Rousseau, et généralement pour toute l'école philosophique du xvm e siècle. Gomme il avait lu , dans sa jeunesse, les poèmes d'Ossian traduits par Macpherson , il avait gardé de cette étude un impression très-favorable à ce genre de poésie : dans sa pensée il élevait le fils de Fingal , l'aveugle barde du m e siècle , au niveau du chantre d'Achille. Au nombre des pièces de théâtre jouées de son temps et qui avaient le don de lui plaire , on citait en première ligne la tragédie d'Hector, de Luce de Lancival; on a dit qu'il eu avait lui-même donné le plan et composé plusieurs scènes. Avant les événements de 1792 , Napoléon avait essayé d'écrire quelques ouvrages , mais ces tentatives Savaient point été heureuses. On a conservé de lui un manuscrit de l'histoire de la Corse , œuvre d'un adolescent, et dont aucun homme de goût ne supporterait la lecture.
Pendant que l'illustre Cuvier, et avec lui , dans diverses sphères, Carnot, Monge, Lagrange, Laplacc, Delambre, Lalande, Ghaptal, Biot, Berthollet, Vauqueliu, Haûy , Gay-Lussac, Thénard, Portai, Bichat, de Sacy, de Justieu, Lamarck , Lacépède, Geoffroy St-Hilaire , Milliu, Gail , Malte-Brun, et d'autres dout l'énumération serait trop longue , reculaient par leurs investigations et leurs travaux la limite des connaissances scientifiques; pendant que David, Gros, Girodet, Gérard, Hou don, Chaudet, Lemot, Visconti, ajoutaient aux titres de la peinture et de la statuaire françaises ; que Chéru-
bini , Grélry, Mébul , Gossec , Dalayrac et d'autres artistes multipliaient en quelque sorte la puissance de 1" harmonie musicale , la littérature contribuait, pour sa part , mais faiblement , à étendre au dehors le nom et la popularité de la France.
Parmi les hommes qui se firent à cette époque une renommée dans les lettres, un petit nombre, sans doute, surnagera sur l'abîme où vont s'engloutir l'une après l'autre les réputations que la mode ou l'engouement d'un jour parvient à élever; on peut surprendre la religion des masses, l'admiration de ses contemporains, mais cette usurpation n'aura qu'une courte durée, et les générations suivantes réviseront des brevets de gloire trop facilement décernés au bruit des applaudissements de la foule. H n'entre pas dans notre cadre d'esquisser ici le tableau du mouvement littéraire de l'époque napoléonienne; à peine s'il nous sera permis d'en indiquer quelques traits. Le moment n'est pas venu de proclamer des jugements prématurés sur des bommes dont plusieurs ont survécu et ont assisté aux funérailles de leur gloire.
Le bruit des armes couvrait, au temps de l'empire, les chants des poètes, et, à dire vrai, on y gagnait. Non qu'il n'y eût aucun homme de mérite qui attachât son nom aux œuvres de cette littérature; le xvm e siècle lui avait légué Delille et Ducis, et ces deux noms doivent être sauvés de l'oubli; près d'eux, quoique dans un ordre inférieur , nous inscrirons ceux de Legouvé, d'Esménard, de Parseval Grandmaison, de Berchoux , de Chenedollé , de Baour- Lormian , de Campenon et de Laya : alors venait de s'éteindre le poète Lebrun, lyrique à enthousiasme factice, et qui laisse
le cœur froid et l'àme vide; Chéuier, l'ancien conventionnel, lui avait survécu de trois ans ; c'était un homme d'un talent correct et quelquefois vigoureux ; Napoléon le haïssait parce qu'il était demeuré fidèle à la république ; Fontanes écrivait avec uuc élégance remarquable de doucereuses élégies et des poèmes didactiques; Andrieux contait avec une bonhomie pleine de charme; Millevoye , encore adolescent , révélait dans quelques pièces éparses le sentiment de la véritable poésie; Michaud chantait le Printemps d'un proscrit; Luce de Lancival, Raynouard, Alexandre Duval, Etienne, Picard, ajoutaient quelques fleurons à la couronne dramatique de la France ; Népomucène Lemercier jetait son drame de Pinto comme un défi à la vieille école aristotélique , et cette tentative, pour avoir devancé l'heure, demeurait vainc et inféconde : Lemercier était d'ailleurs un de ces génies libres et fiers qui n'avaient point fléchi sous l'ascendant de Napoléon et qui se réfugiaient, comme Chénier, Ducis et Delille, dans une indépendance dédaigneuse des grâces du maître et des honteuses pensions de Fouché. Pourquoi faut- il que nous soyons forcé d'ajouter à ces noms celui de Parny , qui prostitua son talent à l'œuvre infâme de démoraliser le peuple par la poésie , et de jeter la boue de l'impiété à tout ce qui est saint, à tout ce qui est grand, à tout ce qui a droit au respect, à la reconnaissance et aux adorations du monde? Cet odieux poète jouissait alors d'une certaine popularité, tant les générations élevées à l'ombre des clubs et au pied des échafauds avaient perdu le souvenir de leur propre dignité. C'est une justice à rendre à Napoléon qu'il n'aimait pas cet homme.
Les prosateurs formeraient une cohorte trop nom-
breuse pour qu'il nous fût possible de la passer en revue; citons à la bâte Fauteur de Paul et Virginie, Bernardin de Saint-Pierre, émule décoloré de J.-J. Rousseau, mais moins dangereux et moins obéi; les deux Lacretelle , unis par l'amitié et rivaux en politique ; le cardinal Maury, dont l'histoire avait commencé par l'éloquence et la fidélité , et se terminait , sur le siège archiépiscopal de Paris, par l'obscurité et la félonie; Suard , publiciste distingué; £. de Jouy, observateur sans portée et imitateur stérile d'Addison ; Ginguené , littérateur formé à l'image de Voltaire ; Nodier , qui s'essayait encore ; Dureau de la Malle , savant , modeste et laborieux ; madame Gottin , dépourvue de style , mais non de grâce et d'intérêt; madame de Genlis, dont la pédanterie surannée et vaniteuse abordait tous les genres pour les effleurer tous ; Rœderer , Sièyes , Merlin , Mazet, Bigot de Préameneu , Cambacérès , Portalis , Lanjuinais , Régnault de Saint- Jeau-d'Angely, dont les titres à l'Académie prenaient leur origine dans les travaux du publiciste ou de l'homme d'État ; Naigeon , qui professait ouvertement l'athéisme; François de Neufchàteau et Daru , le premier, littérateur fade et prétentieux, l'autre, historien érudit et traducteur élégant d'Horace : Volney et Dupuis , qui , dignes héritiers de l'école encyclopédique, mettaient en œuvre tout ce qu'ils avaient de logique et de fausse science pour battre en brèche la pierre angulaire de l'Église ; l'abbé de Frayssinous , qui vengeait la cause de Dieu de ces attaques, et rassemblait à ses conférences l'élite de la capitale et de l'empire.
Nous mettrons au-dessus de cette foule de célébrités , dont plusieurs sont déjà déshéritées de l'avenir , trois
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noms justement illustres et dont la grandeur survivra à l'époque impériale. (Nous eussions dit quatre noms si le célèbre comte de Maistre , quoique contemporain de Napoléon , n'eût pas dû être placé en dehors de ce qu'on appelle la littérature de l'empire : ses œuvres n'appartinrent à la France que par la langue ; elles furent étrangères au mouvement des esprits de ce temps autant par les idées que par le choix des matières , et par l'exclusion dont elles demeurèrent frappées tant que dura la puissance de l'empereur.)
Penseur profond et faisant sortir du sein des nuages de sa métaphysique des vérités que les révolutions se fatiguaient à combattre sans pouvoir les abolir , M. de Bonald recherchait alors, au milieu des principes en ruines , les bases immuables du pouvoir , de la société et du droit. Ses écrits n'allaient point à un peuple incapable de les comprendre , mais ils recelaient un germe qui plus tard pourra peut-être fructifier et croître lorsque le sol sera mieux préparé à le recevoir. La vie de cet illustre philosophe fut une protestation perpétuelle contre les faits , qui ne s'en accomplirent pas moins, sans doute, mais qui eurent à subir la condamnation de cet homme au cœur inflexible , à la raison absolue.
Fille de Necker selon la nature , et de J.-J. Rousseau dans Tordre des idées , la baronne de Staël ne se borna pas à se tenir h l'écart de Napoléon, elle osa lutter contre lui , et , dans cet étrange duel de la pensée et de l'intelligence contre la brutalité du pouvoir matériel, l'avantage et l'honneur demeuraient à la femme. Bien que madame de Staël ait mis son remarquable talent au service d'idées souvent fausses et souvent contraires à notre foi , puisque l'auteur professait le culte de Cal-
vin , on ne peut s'empêcher de convenir que ses livres renferment de temps à autre des vérités fortes , exprimées en un style remarquablement beau. Madame de Staël fut douée d'un véritable génie : son âme, comme un fen ex pan s if , pénétra la foule et lui communiqua quelques dernières étincelles de patriotisme et de poésie.
Mais l'écrivain dont la gloire balancera surtout celle de Napoléon ; le poëte , car ce nom lui appartient , le poète dont la couroune le disputera en splendeur à celle du conquérant , ce sera l'homme que la même année vit naître (1), et dont la vieillesse chargée de respect se prolonge à ce point , que , bien qu'il vive encore , Chateaubriand est déjà pour nous l'homme d'une époque passée.
Ce fut lui qui , au sortir des orages de la révolution , jeta le premier dans l'arène des lettres un cri de défi aux démolisseurs et aux athées. L'empire , en écoutant son génie , sentit comme la révélation inattendue du Dieu inconnu ; le peuple comprit , et Napoléon plus que d'autres , qu'il existait une autre grandeur que celle des armes. C'était d'ailleurs , dès le berceau du xix e siècle, l'annonce d'une littérature neuve, et qui n'avait rien de commun avec les littératures précédentes , sinon cette langue trop longtemps déshonorée par le jargon démagogique, et dont le bon goût et le génie reprenaient enGn légitime possession. Le talent de M. de Chateaubriand fut d'autant plus populaire, qu'il eut à rencontrer en chemin les répugnances de Napoléon. Ces deux hommes étaient assez grands pour s'admirer et se compléter l'un par l'autre : ils s'admirèrent pour
(1) Napoléon , Chateaubriand, Walter Scott et Canning sont nés en 1769.
se haïr. M. de Chateaubriand , ministre de la république en Suisse , donna sa démission le jour même où fut connu le meurtre du duc d'Enghien ; exemple de courage civil qui ne trouva point d'imitateurs. Napoléon devina dès lors qu'entre lui et le grand écrivain le fossé de Vincennes s'était placé comme un abîme infranchissable : toutefois il eut la prudence de ne point éclater , il dissimula et ne trouva aucune occasion de manifester son aversion par des actes significatifs. En 1810, M. de Chateaubriand, que ses sympathies rattachaient à la dynastie de Louis XVI , fut élu par la deuxième classe de l'Institut pour occuper à l'Académie la place devenue vacante par la mort du régicide Chénier. Dans son discours de réception , Fauteur des Martyrs eut la noble indépendance de flétrir le crime du 21 janvier ; cet acte de courage irrita le parti révolutionnaire et faillit attirer sur son auteur des persécutions imméritées. Plus lard , lorsque tomba l'empire sous les efforts redoublés de l'Europe , M. de Chateaubriand , se laissant égarer par les impétuosités d'une àme ardente , publia contre Napoléon déchu un manifeste dont le souvenir n'est point encore perdu. Ce fut une œuvre de haine et de colère que M. de Chateaubriand dut se reprocher d'autant plus que , du haut de sa propre élévation , il avait pu mesurer mieux que personne celle de son ennemi. D'autres années passèrent , et les deux intelligences , libres enfin de préventions , commencèrent à se comprendre et à se rendre la justice tardive qu'elles s'étaient refusée.
En résumé, l'empire fut une ère de force matérielle et non d'intelligence. La sève du siècle était détournée vers la guerre , et , en dépit de cette immense surexcitation
MOUVEMENT INTELLECTUEL. Ml
causée à la France par vingt ans de triomphes ou de catastrophes, l'art languit dans ces ornières battues ; la littérature , du moins dans son ensemble , demeura froide et dépourvue d'invention. La période napoléonienne fut donc plus semblable à celle d'Alexandre qu'à colle d'Auguste, de Charlemagne et de Louis XIV, qui toutes resplendirent autant par le mouvement intellectuel que par la gloire des armes. Napoléou , comme Alexandre, mais avec plus de ressources matérielles que le héros macédonien , auquel nous ne prétendons pas l'égaler, se borna à composer parla conquête un vaste empire , qui fut partagé de son vivant eatre les Parménions et les Antipaters de notre siècle : après avoir commencé par imiter Cyrus , nous l'avons vu finir comme Cambyse.
Mais les poètes manquèrent à sa gloire , non , comme on Ta dit , que les événements fussent trop merveilleux pour être chantés sur la lyre, cette hyperbole ne doit point être prise au sérieux ; mais parce que l'empereur, uniquement préoccupé de sa propre grandeur, ne voulut faire de l'art , comme de la religion , qu'un piédestal à sa vanité ou un moyen de police. Fouché commandait aux versificateurs de cette époque des odes et des poëmes en l'honneur de Sa Majesté l'empereur et roi , et ces inspirations , enregistrées par le Moniteur , portaient l'empreinte de l'asservissement. Gomme il avait été de mode de s'habiller à la grecque et de singer non-seulement l'organisation politique, mais encore la chlamydeet la toge romaines , la peinture et la sculpture ne cessèrent de se consacrer à une imitation décolorée et monotone de Fart et du costume païen ; la littérature se traîna dans les mêmes voies, et ne fit jamais un plus étrange abus des dieux et des traditions mythologiques. Qui se sentirait
aujourd'hui le courage de fouiller dans cet amas de productions médiocres et de 'vers nauséabonds? C'est pourtant là ce que nous a légué ce règne homérique ! Instrument choisi pour châtier les peuples , Napoléon n'eut point la mission de les éclairer par l'impulsion donnée à la pensée , à l'iutelligence et aux arts. Les fléaux de Dieu sont déshérités de ce privilège , et si, du limon sanglant qu'ils ont répandu à pleines mains sur le monde , jaillissent plus tard des moissons plus épaisses et des rejetons plus vigoureux , c'est que Dieu tempère ses vengeances par sa miséricorde et ne souffre jamais que le mal s'accomplisse sans qu'à une heure marquée , et dont le secret n'appartient qu'à lui, la fureur des armées et la folie des conquérants se changent , pour les nations humiliées , en fruits de grâce et en récoltes de paix.