‹ Histoire de Napoléon d'après lui-memeChapitre 17 sur 52 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Campagne de Napoléon contre V archiduc Charles.

Depuis long -temps l'opinion s'indignait de ce que le Directoire imposait tout le fardeau de la guerre à une seule armée. Les soldats de cette armée, malgré toute leur gloire, se plaignaient aussi de Tespéce d'abandon dans lequel on les laissait. Le Directoire sentit enfin qu'il fallait secourir sérieusement l'armée d'Italie. Il ordonna à une division de l'armée de Sambre-et-Meuse, et à une autre division de celle du Rhin , de passer les Alpes, pour mettre l'armée victorieuse à même de poursuivre ses succès ; mais la marche de ces renforts éprouva des retards, et ce ne fut qu'au retour de Tolentino que Napoléon put passer en revue ces troupes. Bernadolte commandait la division de Sambre-et-Meuse; celle du Rhin était sous les ordres du général Delmas. Ces

troupes étaient belles, bien discipline'es ; mais elles avaient éprouvé des désertions dans leur marche, et, au lieu de trente mille hommes, ce renfort ne se composait réellement que de dix-neuf mille. Néanmoins, l'armée d'Italie se trouvait désormais en étal de tout entreprendre : elle pouvait forcer, seule, le cabinet de Vienne, à renoncer à Falliance de TAngleterrc.

Les échecs qu'avaient essuyés les deux armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin, dans la dernière campagne, et leur contenance timide, avaient entièrement rassuré le conseil antique de ce côté ; aussi crut-ii pouvoir détacher six divisions de ses meilleures troupes du Rhin, pour les envoyer contre l'armée d'Italie. Le prince Charles, tout resplendissant de la gloire qu'il venait d'acquérir en Allemagne, prit le commandennent des armées autrichiennes en Italie, et vint s'opposer au jeune général français. Son quartier-général fut établi à Inspruck.

Dès les premiers jours de mars , l'archiduc Charles avait cinquante mille hommes^ soit dans leTyrol, soit derrière la Piave : il attendait, en outre, quarante mille hommes détachés de l'armée autrichienne du Rhin,

re qui nll.iit lui donner niio immense supériorité numérique sur les forces françaises.

Napoléon brûlait d'impalience d'attaquer et de chasser f archiduc Charles de l'Italie : il comptait entrer en campagne avec soixante-dix mille hommes ; mais le Directoire ayant refusé de ratifier le traité de Bologne , l'armée française se trouva privée du contingent du roi de Sardaigne, et de celui de Venise, qui se refusa à toute proposition d'alliance. Il fallut même laisser dix mille hommes pour surveiller la malveillance de l'olygarchie vénitienne. Ainsi, Napoléon ne put entrer en Allemagne qu'avec cinquante mille hommes. Il espérait, du moins, que les armées de Sambre-et-Meuse et du lihin, s'avanceraient pour se réunir à l'armée d'Italie ; mais le Directoire, persistant dans ses faux principes de guerre, priva le général en chef de cette armée, d'une coopération si utile et si décisive.

Heureusement, l'archiduc Charles, pour se conformer au plan qui lui avait été prescrit par le conseil aulique , avait réuni ses principales forces dans le Frioul, ce qui permettait à l'armée française de fattaquer

avant l'arrivée des renforts du l\hin. Napoléon porta son quartier-général à Bassano. Cependant, il fallait passer la Piave et le

Tagliamento en présence de l'armée ennemie, afin de tourner sa droite. Masséna fut le premier à traverser la Piave ; il battit la division Lusignan, qui lui éîait opposée, lui fit beaucoup de prisonniers, parmi lesquels se trouvait le général. Serrurier passa aussi cette rivière, marcha sur Conegliano, où se trouvait le quartier-général autrichien , et tourna ainsi toutes les divisions qui défendaient la basse Piave : ce qui permit à la division Guieux d'exécuter son passage en avant de Trévise. Le quartier-général français fut établi à Conegliano, où la division Bernadotte arriva le lendemain. L'ennemi aA ait choisi les plaines de Tagliamento pour son champ de bataille : elles étaient favorables a sa nombreuse cavalerie.

1797. Le 16 mars, dès neuf heures du matin,

16 mars. j dcux armécs se trouvaient en présence.

Bataille 1

de Tagliamento. La canonuadc s'cugagca d'uuc rivc à l'autre. L'armée française , voyant l'ennemi trop bien préparé , cessa son feu , et établit son bivouac : l'archiduc crut qu'elle prenait position : il fit un mouvement en arrière , et

rcnlra dans son camp. Mais, deux heures après , quand tout fut tranquille , l'arme'e française reprit subitement les armes et se précipita dans la rivière. L'ennemi accourut pour s'opposer au passage des Français ; il n'en était plus temps : la première ligne avait traversé le Tagliamento dans le plus bel ordre, et se trouvait rangée en bataille sur la rive gauche. La seconde ligne passa la rivière , protégée par les troupes qui l'avaient précédée. Après plusieurs heures de combat, et différentes charges de cavalerie et d'infanterie , l'ennemi, se voyant tourné , battit en retraite, abandonnant au vainqueur huit pièces de canon et des prisonniers.

Aux premiers coups de canon , la division Masséna avait exécuté son passage à Saint- Daniel , et s'était emparée de la chaussée de la Ponteba. L'archiduc, ne pouvant plus se retirer par la Garinthîe, puisque Masséna était à Osopo, se résolut de gagner la chaussée de la Ponleba , par Tarwis. Masséna n'était qu'à deux journées de Tarwis ; aussi , l'archiduc courut de sa personne à Klagenfurt, se mettre à la tête de la division de grenadiers qui s'y trouvait, et prit position

pour arrêler Masséna.Ce général, ayant reçu l'ordre de marcher tête baissée sur Tarwis, s'y porta en toute hâte. Le combat fut opiniâtre ; de part et d'autre on sentait l'importance d'être vainqueur. Le prince autrichien se prodigua de sa personne, et fut sur le point d'être pris. Le général Brune déploya la plus grande valeur. Les Autrichiens furent rompus, et ne purent opérer aucune retraite : les débris de ces divisions coururent se rallier à Willach , derrière la Drave. Masséna , maître de Tarwis , s'y établit.

Du champ de bataille du Tagliamento, le général Guieux s'était dirigé sur Udins , par la chaussée de l'Isonzo ; il avait eu tous les jours de forts cngagemens avec l'arrièregarde de Bagalitsch , et l'avait obligé à précipiter sa marche. Arrivés à la Chiusa di Pletz, les Autrichiens se crurent sauvés; ils ignoraient que Masséna occupait Tarwis. Ils furent bientôt attaqués en front par ce général, et en queue par Guieux. Il ne resta plus d'autre ressource au général autrichien que de poser les armes. Bagages, canons, drapeaux, tout fut pris : on ne fit cependant que cinq mille prisonniers, parce

qu'un grand nombre d'hommes avaient été lues, blessés, ou pris depuis leTagliaraenlo, et que tous les soldats natifs de la Carniole ou de la Croatie s'étaient débandés pour gagner leurs villages isolément.

L'armée française passa la Drave sur le Mars 1797. pont de \Villarch , que l'ennemi n'avait pas , ^.^"eînuaHe eu le temps de brûler; elle se trouvait «» Allemagne ainsi en Allemagne. La langue , les mœurs , le climat, la culture, tout contrastait avec l'Italie. Les Français n'eurent qu'à se louer des paysans. Le général en clief publia une proclamation qui produisit le meilleur effet.

Depuis dix jours que la campagne était ouverte sur le bord de la Piave , du Tagliamenlo et dans le Frioul , les deux armées du Tyrol étaient restées inactives. Le général Kerpen , qui commandait le corps autrichien, attendait les renforts du Rhin, et le général Joubert n'avait d'autre ordre que celui de contenir l'ennemi. Mais dès que Napoléon se fut décidé à pénétrer en Allemagne par la Carinthie , il expédia l'ordre au général Joubert de battre l'ennemi, de le rejeter au-delà du Brenner, et de rejoindre l'armée à Spitaî.

JO

30 mars.

de Sl.-Michel.

Joubert commença son mouvement, et atcombir taqua le camp du général Kerpen. Le combat ne fut pas douteux; Kerpen perdit la moitié de ses troupes à St.-Michel, et cette bataille ouvrit le Tirol. Joubert entra à Neumarck , avec des canons , des drapeaux et des prisonniers.

Pendant que Kerpen était poursuivi par Joubert, la première division autrichienne du Rhin débouchait à Clausen. Kerpen rallia ses troupes derrière cette division , et prit position pour attendre son vainqueur. Les Français arrivèrent bientôt , enlevèrent la position , et obligèrent les Autrichiens à se retirer sur Mittenwald. Attaqués et battus une troisième fois par les troupes françaises, les débris de l'armée du générai Kerpen , se retirèrent sur le Brenner. Joubert, voyant que rien ne s'opposait plus à l'exécution des ordres du général en chef, commença son mouvement pour se joindre à la grande armée : il arriva au quartiergénéral ayant avec lui sept mille prisonniers dont il était embarrassé.

Ainsi, en moins de vingt jours, l'armée de l'archiduc avait été défaite en deux batailles rangées et en plusieurs combats.

( ^47 ) Elle était rejctéc au-tlelù du Rrenner, de risonzo et des Alpes-Juliennes. Le quartier-géne'ral français était en Allemagne, à soixante lieues de Vienne. Tout portait à penser que les armées françaises seraient bientôt sous les murs de retle capitale. La plus grande ronstcrnation régnait à la Cour d'Autriche; les meubles précieux et les papiers les plus importans furent embarqués sur le Danube, pour être transportés en Hongrie , ainsi que les jeunes archiducs et archiduchesses. Marie-Louise, qui, depuis, fut impératrice des Français, avait alors cinq ans et demi , et se trouvait au nombre des fugitifs.

Napoléon , qui comptait toujours sur la coopération de l'armée du Pthin , pour arriver jusqu'à Vienne, fut bien désappointé lorsqu'il reçut une lettre du Directoire qui lui mandait de ne pas compter sur cette coopération, attendu que l'armée de Moreau ne pouvait pas entrer en campagne faute de bateaux pour exécuter le passage du Rhin. Le général en chef ne pouvait donc plus se flatter d entrer à Vienne : il n'avait pas assez de cavalerie pour descendre dans la plaine du Danube ; tout ce qui! pouvait

faire était d'arriver jusqu'au sommet du Simering, et de tirer parti de sa position pour en conclure une paix avantageuse.

Quelcfues heures après avoir reçu la dépêche du Directoire, le général français écrivit à l'archiduc Charles pour lui faire des ouvertures ; l'archiduc répondit aussitôt qu'il allait prendre les ordres de sa Cour, n'ayant lui-même aucun pouvoir pour traiter.

Le général en chef des troupes de la république continua de marcher en avant, dans le but d'appuyer les négociations. Le surlendemain, un combat opiniâtre s'engagea près de Neumarckt, où les troupes françaises entrèrent dans la nuit pêle-mêle avec les Autrichiens- 1^'archiduc y éprouva de grandes pertes , et fit proposer une suspension d'armes, qu'on lui refusa. Deux jours après , un autre combat eut lieu dans les gorges d'Unzmarckt ; l'ennemi y fut culbuté.

7 avril. Enfm le quartier-général arriva le 7 avril

à Léoben, où se présentèrent les généraux Bellcgarde et Merfeld pour demander un armistice de dix jours , afin de pouvoir traiter de la paix définitive. L'armistice fut

Armistice

signe le soir même ; mais les Français n'accordèrent que cinq jours. Les plénipotentiaires autrichiens arrivèrent à Lëoben le i3 avril , et les préliminaires de paix furent signe's le i8.

Par une fatalité inconcevable , les armées françaises du Rhin, sur la coopération desquelles Napoléon ne devait plus compter, commencèrent leur mouvement le jour même de la signature des préliminaires. Le général Hoche, qui venait d'être nommé au commandement de l'armée de Sambre-et Meuse, passa le Rhin le i8 avril; l'armée, sous les ordres de Moreau , franchit aussi ce fleuve le 21. Partout les Autrichiens furent battus ; mais, des le lendemain, la nouvelle des préliminaires de Léoben arriva sur le Rhin, et les hostilités durent cesser.

Pendant que Napoléon pénétrait en Aile- ,7 avni. magne, et menaçait la capitale de l'Empire, ^"^"'e"'," le général autrichien Laudon était parvenu vénitiens à réorganiser dix mille hommes de milices tyroliennes. Ce renfort lui donna une grande supériorité numérique sur le petit corps d'observation français , qui fut obligé de se retirer. Aussitôt, la nouvelle de la défaite

( i5o ) totale des troupes républicaines lut répandue dans les Etats vénitiens. L'olygarchie de ce pays ne garda plus de mesures : une levée en masse , organisée de longue main, eut lieu dans le Véronais ; plus de trente mille paysans furent armés. Le 1 7 avril , le tocsin sonna partout : on voulait faire de nouvelles vêpres siciliennes , et un grand nombre de Français furent égorgés.

Mais le général Kilmaine , commandant supérieur de la Lombardie , réunit ses troupes , délivra une partie des détachemens compromis , et investit Vérone. Le lendemain , la nouvelle des préliminaires de Léoben fut connue des insurgés : leur abattement fut égal à ce qu'avait été leur fureur ; ils demandèrent à capituler , livrèrent des olages , et tout rentra dans l'ordre.

Dès que Napoléon fut instruit de la situation des choses sur les derrières de son armée , il envoya son aide-de-camp Junot au sénat de Venise , pour lui exprimer toute son indignation. Les amis de la liberté levèrent la tête. Le sénat s'humilia, chercha à s'excuser, et mit tous les moyens de corruption en usage pour conjurer forage qui

( <5. ) grondait sur la letc de Tolygarchie vénitienne.

Napoléon ayant intercepte une correspondance qui lui dévoila toutes les basses intrigues du sénat, publia sa déclaration de guerre contre la république de Venise , la fondant sur le principe de repousser la force par la force. Le manifeste du général en chef contenait l'énumération des griefs des Français contre les Vénitiens.

Lorsque ce manifeste arriva à Venise, les armes tombèrent des mains des olygarques. Le grand conseil de laristocratie se démit et rendit la souveraineté au peuple. C'est en vain que ces familles si fières sollicitèrent, de la Cour de Vienne , d'être comprises dans la suspension d'armes ; cette Cour fut sourde à toutes leurs instances: elle avait ses vues.

Le i6 mai 1797, le général français Baraguay-d'Hilliers entra dansVenise, appelé par les habitans, que les Esclavons menaçaient. Le drapeau tricolore flotta sur la place St.- Marc. Le parti de la liberté se réunit aussitôt en assemblée populaire. L'aristocratie fut détruite, et la consliUition des Douze Cents fut proclamée.

DécUratian

Ae guerre

aux Vénitiens.

1 b mai.

Oifupalion de Venitfr.

?Jégociations de MonleLello.

Malgré l'extrême a igilance de Napoléon pour empêcher les dilapidations, il y en eut en ce moment plus qu'à aucune autre époque de cette guerre. Quelques personnes furent arrêtées et punies.

Lorsque l'ordre fut rétabli dans tous les Etats vénitiens, le général en chef fit partir pour Paris le général Bernadotle avec les drapeaux enlevés sur les Vénitiens, et une partie de ceux pris à l'armée du prince Charles.

Napoléon porta alors son quartier-général à Montebello, près Milan, oii il séjourna plusieurs mois. C'est à Montebello que furent négociés et signés les traités avec la république de Gênes, le roi de Sardaigne, le pape , le duc de Parme et la Toscane ; c est là que fut opérée la réunion des républiques Cispadane etTranspadane, en république Cisalpine ; c'est à Montebello que Napoléon , choisi pour arbitre entre les Grisons et les habitans de la Valteline , rendit cette fameuse sentence : « qu'aucun peuple ne peut être sujet d'un autre peuple sans violer les principes du droit public et naturel. »

Une convention entre la république

française et rAutriche fut signée à Monlebello ; mais la Cour de Vienne refusa de la ratifier. Il fallut alors commencer de nouvelles négociations, qui furent débattues au village de Campo-Formio.

Dans tous les traités qu'il venait de conclure en vainqueur , Napoléon avait su , néanmoins , se concilier l'eslime de tous les princes, par sa franchise et sa droiture. Chacun voulait le voir et lui donner des fêtes ; mais il se déroba à leur empressement, et se tint constamment à son quartier-général. Tant de sagesse et de modération dans un général si jeune en- ore , étonnait tout le monde : aussi Napoléon était-il devenu Fidole de l'armée française et des peuples de Fltalie.

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