CHAPITRE XIV
/)/.T - huil fructidor.
Pendant que les armées françaises s'immortalisaient , et rendaient la république formidable au-deliors , l'intérieur était divisé et semblait présai^er une crise funeste à la liberté.
L'opinion publique tut séduite d'abord par les avantages qui semblaient atlacliés à la forme de Gouvernement prescrite par la constitution de 179^1 ; mais on ne tarda pas à senîîr tous les incoiivéniens qu'entraîne l'amalgamede c!iu[ iutérèls, de cinq passions, de cinq caractères différens. Les cinq directeurs mécontentèrent beaucoup de gens, soit par le ton qu'ils avaient pris , soit par les petites persécutions qu'ils exerçaient au nom de la liberté et des droits de Tbomme. Les parlis se formèrent au sein de la république : les ims avaient confiance dans la constitution de 179^ ; mais ils n'en avaient
( "55 ) aucune dans des directeurs qui ne montraient plus cette simplicilé de manières, propre à flatter les passions; d'autres auraient voulu un président à la tête du Gouvernement : un troisième parti regrettait la constitution de 1793. Enfin, les émigrés et les restes des privilégiés appelaient de leuis vœux la contre -révolution. Le Directoire voulut se faire des partisans dans les classes privilégiés ; il ne réussit pas : elles ne montrèrent aucune considération pour des hommes sans naissance.
Deux partis extrêmes se formèrent de nouveau : les hommes de 90, parce qu'on les persécutait ; les classes privilégiées, parce qu'on les caressait.
Le Directoire adopta alors la politique funeste connue sous le nom de bascule. La fausseté et Tim moralité de ce système porta au plus haut degré l'exaspération des esprits.
Dans ces circonstances , les élections au Corps-Législatif amenèrent aux affaires des hommes d'une opinion contraire au Directoire, effet naturel de sa fausse politique et de sa mauvaise administration. Le général Pichegru, député du Jura aux Cinq-Cents ,
parmi les direcleii
( '56 ) fut nomme, par acclamation , président de ce conseil.
Division Le Directoire lui-même se divisa en deux
partis. Rewbel , Barras et La Réveillère , formèrent la majorité ; Carnot et Barthélémy , la minorité. Le ministère fut changé.
hes républicains prononcés marchaient avec la majorité du Directoire. Les partisans des Princes et de l'étranger, à la tête desquels se trouvaient Pichegru , Willot , Imbert , Colomés , Rovère , formaient un comité royaliste , et étaient seuls dans les secrets de ce parti ; les clubistes de Clichy, qui comptaient dans leurs rangs des hommes de mérite , voulaient le bien , mais ils ne savaient pas le faire. Ennemis des directeurs et des conventionnels, ils se donnaient pour sages , pour bons Français , et ne savaient pas eux-mêmes ce qu'ils étaient. Leurs discours secondaient la politique de Pitt et des Princes, et pourtant rien n'était plus loin de leur pensée , que de tramer contre la république : enfin, les journalistes étaient contraires au Directoire, qui ne savait pas même leur opposer d'autres journaux. Ces écrivains ne cessaient de remplir
( '37 ) leurs feuilles de critiques , de calomnies et de déclamations contre le général de Tarmée d'Italie. Bientôt les journaux de Paris devinrent Tobjet de l'entretien des camps. Les soldats étaient exaspérés.
Napoléon, en passant la revue du i4 juillet, avait adressé un ordre du jour à l'armée, qui fir.'^sait par ces mots : « Ju- M rons sur nos drr|)eaux , guerre aux en- « nemis de la république et de la conslitu- « lion de l'an 3 ». Ce lut l'étincelle qui alluma l'incendie. Chaque division, chaque brigade, chaque corps rédigea son adresse ; elles se ressentaient de la violente agitation des âmes. Berlhier les envoya au Directoire et aux conseils. Le peuple se rallia ; les armées de Sambre et Meuse et du Rhin, partageaient les mêmes sentimens. Il se fit sur-le-champ un changement total dans l'esprit public; mais la république n'en était pas moins en danger.
Un parti puissant engageait Napoléon à renverser le Directoire et à s'emparer des '«oirectoir* rênes du Gouvernement. La chose eut été facile ; le dévouement de l'armée qu'il venait de couvrir de tant de lauriers , aurait applani tous les obstacles ; mais alors ,
Napoléon soutient
Journée <lii I 8 IVurlidfir.
( '58 ) romnie toujours , rindépendance , la puissance et le bonheur de la France , étaient sa première pense'e. Il se décida à soutenir le Directoire , et , à cet effet , il envoya le ge'néral Augereau à Paris ; mais si , contre son attente, les conjurés l'eussent emporté, tout était disposé pour qu'il fît aussitôt son entrée dans Lyon, à la tête de quinze mille hommes , et pour rallier tous les républicains, en marchant sur Paris.
Dès son arrivée , Augereau avait été nommé au commandement de la 17^ division militaire. Le 18 fructidor (4 septembre 1797), à la pointe du jour, le Directoire fit arrêter l'un de ses membres, Barthélémy: Carnot, prévenu à temps, se réfugia à Genève. Au même moment , Pichegru , "Willot , cinquante députés au conseil des Anciens ou des Cinq-Cents , et cent cinquante autres individus, la plupart journalistes, furent également arrêtés. Le Directoire lit connaître la conspiration qui se tramait contre ia répubhque , et mit sous les yeux de la nation les papiers trouvés dans le porfefeuille d'Entraigues. Le peuple se montra d'abord incrédule; mais toutes les incertihides cessèrent dès qu'on eut
connaissance de la proclamation de Moreau à son armée.
La loi du 19 fructidor condamna à la de- Loi
du 1 1 i'rucliJor.
portation , deux directeurs , cinquante depute's, el cent cinquante-huit individus. Les élections de plusieurs départemens furent cassées ; plusieurs tnesures de salut public furent décrétées ; Merlin et François de Neufchâteau remplacèrent Garnot et Barthélémy : les projets des ennemis de la France se trouvèrent ainsi déjoués. Les déportés furent embarqués à Rochefort , et transportés à la Guiane.
Napoléon , profondément affligé de la loi du 19 fructidor, témoigna hautement son mécontentement. Il reprocha aux trois directeurs de n'avoir pas su vaincre avec modération. Il approuvait que Garnot, Bar thélemy et les cinquante députés, fussent destitués de leurs fonctions, par mesure de salut public, et mis en surveillance dans une des villes de l'intérieur de la république ; il désirait que Pichegru, Willot, Imbert , Golomès et deux ou trois autres seulement , fussent mis en accusation , et expiassent le crime dont ils s'étaient rendus coupables; mais il voulait qu'on en lut
( iGo )
resté là. Il gémissait de voir des personnes d'un grand talent, de bons patriotes, condamnés, sans acte d'accusation, sans jugement, à périr dans les déserts de Sinamari. C'était renouveler les proscriptions des triumvirs de Rome.
Les trois directeurs , enivrés de leur victoire , ne virent que leur triomphe dans celui de la république. Les conseils ne convoquèrent pas les assemblées électorales pour se compléter ; ils restèrent ainsi mutilés , sans considération et sans indépendance.