CHAPITRE XYIll
Retour de Napoléon en Fi'nnce.
En quittant les côtes de TÉgyple, le soir même de son embarquement , le général en chef Bonaparte avait l'espoir d'être, au point du jour, hors de la vue des vaisseaux anglais mouillés à Aboukir : mais le calme qui régna une partie de la nuit fut cause que la petite escadre française , composée des frégates la Muiron et la CniTcre, et des chebecks la Revanche et la Fortune , était encore assez près de la terre nu lever du soleil pour pouvoir compter les vaisseaux ennemis du haut des mâts. L'amiral Gantheaume était dans une inquiétude mortelle , il proposa même de rentrer à Alexandrie ; mais Napoléon s'y opposa : les dés étaient jetés. Le vent fraîchit enfin , et Fou se trouva bientôt au lar2:e.
La traversée fut longue ; à lapparilion de chaque \oiîe on crovait toujours, être pour-
Suiii; mais on en fui (jiiitlc pour la peur. JNapolcon, dont personne ne connaissait les intentions, paraissait seul calme et tranffuille. ÏSféanmoins , son sentiment sur les desastres de la France était tel, qu'il ne doutait pas que l'ennemi n'eut franchi les Alpes , et n'occupât déjà plusieurs des départemens méridionaux : aussi, quand on approclia d'Europe, fit- il gouverner sur Collioure et Porl-Vendre : un coup de vent repoussa la petite escadre du golfe deLyon, et la jela sur la Corse. Napoléon ordonna d'enirer à Ajaccio pour s'y procurer des nouvelles. Les Corses reçurent leur illustre compatriote avec toutes les démonstrations fie la joie la plus vive; les difficultés que les lois sanitaires semblaient élever pour l'admeltrc à la pratique, furent surmontées par la volonté générale. Les vents contraires ibrcèrent l'escadre à séjourner neuf jours à Ajaccio, pendant lesquels toute l'île fut en mouAcnsent.
En rcnictiant à la voile, on prit, celte fois, la direction de Toulon ; mais, au moment d'aborder, l'amiral se crut encore perdu. En effel , au coucher du soleil , et précisément sur le flanc gauche, on compta
( 2^7 ) jusqu'à Ircnto voiles qui arrivaient ventarrière. Gantheaumc proposa au général d'armer le grand canot des meilleurs matelots de ia frégate et d'essayer, à la faveur de la nuit, de gagner la terre. « Fortune, s'écria Napoléon, m'abandonncrais-lu ? » Et aussitôt il donna Tordre de continuer la route en arrivant un peu. Dans la nuit , on entendit les coups de canon qui servaient de signaux à l'ennemi ; mais ils étaient tirés au loin et sur les derrières , ce qui fit croire à Ganîlieaumc qu'il n'avait pas été aperçu. Dans la matinée du 16 vendémiaire an viii (9 octobre 1799), et cinquante jours après leur départ d'Egypte , les frégates françaises, la Muiron et la Carrère mouillèrent dans le golfe de Fréjus.
On apprit bientôt dans celle ville que les frégales venaient d'Egypte, et qu'elles ramenaient en France le général Bonaparte.
Tous les citoyens accoururent sur le rivage; fentliousiasme fut tel que les soldats blessés sortirent des hôpitaux, malgré les gardes, pour se traîner jusqu'à la plage : en un moment toute la mer fut couverte de canots. Les officiers des batteries, les douaniers, les équipages des baiimcns mouillés dans la
( 2.8 ) rade assaillirent les frégates : le général Pereymont, qui commandait sur la côte, aborda le premier. Avant l'arrivée des préposés à la santé, la communication avait eu lieu sur toute la côte. Ces préposés , voyant que les circonstances n'étaient pas ordinaires, déclarèrent qu'il n'y avait pas lieu à la quarantaine, et nnotivèrent leur procèsverbal sur ce que la pratique, avait eu lieu à Ajaccio.
Sur les six heures du soir, Napoléon , accompagné de Berlbier, monta en voiture pour se rendre à Paris. Il est impossible de décrire l'impression que l'apparition soudaine de Napoléon produisait partout : le besoin d'avoir un chef à la tête des affaires était si impérieux , qu'on regardait déjà ce retour comme un bienfait de la Providence. Les habitans des villes et des villages accouraient en foule pour témoigner à Napoléon le bonheur qu'ils éprouvaient de le revoir. L'enthousiasme d'Aix, Avignon, ."iJonlélimart. Valence, Vienne, ne fut surpassé que par les élans de Lyon. Toutes, les imaginations étaient encore exaltées par la nouvelle qui circulait, depuis huit jours, de la bataille d'Aboukir iet des brillans succès
( '-^29 ) (les Français tn Egypte, qui conlrastaient avec les déiailes des armées d'Alleniagiie el d'Italie.
Cependant, la nouvelle du retour de Napoléon était parvenue à Paris; on l'annonça siu' tous les ihéàlres : elle produisit une sensation extrême , une ivresse générale. Les membres du Directoire durent la partager: quelques hommes de la société du Manège, ainsi que les partisans de l'étranger, en pâlirent, mais ils dissimulèrent. Napoléon était déjà dans sa maison, rue ài:^ la Victoire ( Chanîcreine) , qu'on le croyait encore bien loin de la capitale. Deux heures après , il se présenta au Directoire : reconnu par des soldats de la garde, des cris d'allégresse le saluèrent: il n'eut qu'à se louer de raccneil qu'il reçut des directeurs. De l'ancien Directoire , il ne restait plus que Barras; les autres membres étaient alors Roger- Ducos, Moulins, Gohier et Siéyes.
La nature des événenieus passés instruisait Napoléon de la situation de la Fiance, et les renseignemens qu'il s'était procurés sur la route l'avaient mis au fait de tout. Sa résolution était prise. Ce qu'il n'avait pas vcuilsi frnler à son relour d'Italie, il était
( ^3o ) délcrminé à le faire aujourd'hui. Son me'pris pour le gouvernement du Directoire et pour les meneurs des conseils était extrême. Résolu de s'emparer de l'autorité , de rendre à la France ses jours de gloire, en donnant une direction forte aux affaires publiques , c'était pour l'exéculion de ce projet qu'il était parti d'Egypte; et tout ce qu'il venait de voir dans l'intérieur de la France avait accru ses sentiniens cl fortifié sa résolution.
Constant dans son système , Napoléon goûta peu les fêtes publiques qui lid furent données , et adopta le même plan de conduite qu'il avait suivi à son retour d'ilaîie. Toujours vêtu de l'uniforme de membre de rinslilut, il ne se montrait en public qu'avec cette société : il n'admettait chez lui que quelques savans , les généraux de sa suite, cl quelques amis. Lucien Bonaparte était alors un des orateui's les plus influens du conseil des Cinq-Cents ; il avait soustrait la république au régime révolutionnaire , en s'opposant à la déclaration de la patrie en danger. Joseph Bonaparte était aussi fort accrédité, et tenait ime grande maison.
En peu (le jours, toute l'Europe relenlil de l'arrivc'e de Napoléon ; loules les Iroupes, les amis de la république, l'Italie même se livraient aux plus hautes espérances: l'Angleterre etTAutnelie frémirent. La rage des Anglais se tourna contre Sidney-Smiili et Nelson , qui commandaient les forces navales anglaises dans la Méditerranée.
Toutes les classes de citoyens, toutes les contrées de la France , attendaient avec une grande impatience ce que ferait Napoléon. De toutes parts on lui offrait des bras et une soumission entière à ses volontés. Tous les partis voulaient un changement, et tous voulaient le faire avec lui, même les coryphées du Manège. Siéyes lui proposait de le placer à la tête du gouvernement , en changeant la constitution de l'an III, qu'il jugeait mauvaise, pour adopter les institutions et la constitution qu'il avait méditées et qui étaient encore dans son portefeuille.
Mais les directeurs Barras, Moulins et Goiiier lui insinuaient de reprendre le commandement de l'armée d'Italie , de rétablir la république cisalpine et la gloire des ai'mées françaises. Moulins et Gohier
étaient de bonne foi, ils croyaient que tout irait bien dès l'instant que Napole'on aurait donné de nouveaux su(xès aux armées.
Barras était loin de partager cette sécurité : il savait que tout allait mal , que la république périssait ; mais soit qu'il eût contracté des engagemens avec le prétendant , soit qu'il s'abusât sur sa situation personnelle, il crut pouvoir se maintenir à la tête des affaires. Une conversation qui eut lieu entre Barras et Napoléon , après un dîner que ce dernier avait accepté chez le Directeur, décida et hâta le renversement du gouvernement directorial.
Cependant, toutes les factions étaient en mouvement ; les officiers de la garnison , les quarante adjudans de la garde nationale de Paris, n'avaient pu être encore présentés au général. Les divers corps de la garnison avaient vainement sollicité d'être passés en revue par lai ; les citoyens de Paris se plaignaient de l'incognito que s'obstinail à garder l'homme sur lequel se fondaient les espérances de la France ; personne ne pouvait concevoir cette conduite; l'impatience gagnait tout le monde, on murmurait contre Napoléon: «Voilà quinze
jours qu'il est arrivé, disait-on , et il n'a encore rien fait. Prétend-il agir comme à son retour d'Italie, et laisser périr la république dans l'agonie des factions qui la déchirent? »
Le i5 brumaire, Siéyes et Napoléon eurent une enlrevuc dans la([uelle ils arrêtèrent toutes les dispositions pour la journée du i8. Il fut convenu que le conseil des Anciens, que Siéyes dirigeait, profilant de l'article 102 de la constitution, décréterait la translation du Corps-Législatif à Saint- Cloud, et nommerait Napoléon commandant en chef de la garde du Corps-Législatif, des troupes de la division militaire de Paris et de la garde nationale. Napoléon devait ensuite se rendre aux Tuileries, et* prendre le commandement de la capitale.
Le 17, Napoléon, prétextant un voyage, fit dire à tous les officiers qu'il les recevrait le lendemain à six heures , et aux régimens qu'il les passerait en revue le même jour à sept heures du malin aux Champs-Elysées. Il prévint en même temps tous les généraux qui étaient revenus d'Egypte et tous ceux dont il connaissait les sentimens , qu'il serait bien aise de les voir de bonne heure.
( 234 ) Moreau, ayant appris par le bruit public qu'il se préparait un changement , fit dire à Napole'on qu'il se mettait à sa disposition. JNi Augereau , ni Bernadotte ne furent prévenus ; ce fut Joseph Bonaparte qui amena le dernier. Enfin , Napoléon fit dire au général Lefevre, qui commandait la division militaire, et qui était tout dévoué au Directoire, de venir chez lui à six heures du matin.
La crise allait éclater.
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