‹ Histoire de Napoléon d'après lui-memeChapitre 22 sur 52 · IO · texte numérisé non relu

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ques pièces de canon. On fit alors usage des batteries contre celte tour ébranlée ; malheureusement , le général du génie CafFarelli - Dufalga fut tué deux jours après: c'était un officier du premier mérite, qu'il était impossible de remplacer : sa perte fut vivement sentie par toute l'armée. Napoléon le regretta beaucoup.

L'ennemi sentant qu'il était perdu s'il restait sur la défensive , fit plusieurs autres sorties dans lesquelles il éprouva toujours des pertes considérables ; mais il ne cessait de recevoir des renforts pour les réparer aussitôt.

Le moment de crise pour la place approchait ; les batteries françaises avaient rasé la plupart des fortifications , élevées par Phélippeaux , émigré français , qui servait dans les rangs des Turcs ; tous les crénaux de la muraille étaient détruits et les pièces démontées. Déjà les Français s'étaient emparés de la partie la plus saillante de la contre-attaque , et avaient fait sauter la contre-marque ; il ne fallait plus que quelques jours pour enlever la ville, lorsqu'on signala une flotte , portant douze mille hommes de renfort aux Turcs. Le général

en chef, calculant le temps qui ëlait nécessaire au débarquement de ce renfort , crut qu'il fallait donner l'assaut avant. A la nuit, on se jette sur tous les travaux de l'ennemi, on les comble , on égorge tout, on encloue les pièces, on monte à l'assaut, on se loge dans la tour, on entre dans la place, et l'on était maître de la ville lorsque les troupes débarquées y arrivent dans un nombre effrayant pour rétablir le combat. Rambaut est tué ; cent cinquante hommes périssent avec lui ou sont pris, et Lannes est blessé. Les assiégés sortent par toutes les portes et prennent la brèche à revers ; mais là finit leur succès : les Français marchent à eux , et, après les avoir rejelés dans la ville et en avoir coupé plusieurs colonnes, ils se rétablissent sur la brèche. La perte de l'ennemi fut énorme ; toutes les balteries tirèrent à mitraille sur lui. Les succès des Français parurent si grands que , le lo mai à deux heures du matin , Napoléon commanda un nouvel assaut. Il y avait vingt mille hommes dans la place, et toutes les maisons étaient tellement remplies de monde que les troupes françaises ne purent pas dépasser la brèche.

Le v.'e <iu sipYe L'arméc française commençait à avoir

tle Saint-Jean- l • ^ 1 • ' '1

assez de pièces de siège pour espérer de réduire la ville ; mais les renforts reçus ou à recevoir par l'ennemi , pouvaient rendre le succès du siège problématique. Eloignés comme ils l'étaient de la France et de lEgypte , les Français ne pouvaient plus faire de nouvelles pertes. La peste était à l'ambulance française, et l'on comptait plus de douze cents blessés. Dans de telles circonstances, quel parti devait prendre le général en chef? Il ordonna la levée du siège, et le 2o mai l'armée reprit la route de l'Egypte. Djezzar-pacha ayant eu toute sa maison militaire détruite, et voyant la peste faire de grands ravages dans Saint-Jean-d'Acre, ne sortit point de son pachalic , et l'armée française ne fut presque pas inquiétée dans SI retraite.

C'est à l'époque de cette retraite que quelques historiens passionnés ont placé l'épisode de l'empoisonnement des pestiférés de Jaffa, par ordre du général en chef. Cette absurde calomnie fut long temps propagée en Europe, et s'y était popularisée ; mais on sait aujourd'hui que tous les pestiférés ont été évacués tant par

Pestiférés de JaHa.

( 2.3 ) mer que par terre, et qu'il n'en restait à JafTa que sept, déclarés incurables , qui eurent le temps de mourir avant d'être égorge's par les Turcs. Jamais le général en chef n'a donné l'ordre barbare d'administrer de l'opium aux pestiférés, et Feût-il fait , il n'eût trouvé personne qui se serait chargé de l'exécuter : il n'y avait pas d'ailleurs un seul grain d'opium dans toute la pharmacie de l'armée de Syrie.

Cette armée, dont les pertes durant la campagne , ne s'élevaient en tout qu'à dixhuit cents hommes, puisqu'elle ramenait dix-huit cents blessés ou convalescens , fit son entrée triomphale au Caire, au moment où Ton faisait courir le bruit de sa destruction et de la mort du sultan Kébir(le père du feu ) , nom que les Arabes avaient donné à Napoléon.

Pendant l'expédition de Syrie , les habitans de l'Egypte se comportèrent comme auraient pu le faire ceux d'une province française. Désaix, dans la Haute-Egypte, avait contenu Mourad-Bey; le général Dugua , dans la Basse-Egypte, n'eut à réprimer que quelques révoltes partielles , et le général Lanusse, dans le Delta, n'eut pas

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de Na|>olè<iii

.'lu Caire.

( 2i4 ) beaucoup de peine à disperser quelques rassemblemens faits par un imposteur, l'ange Elmody, qui fut tué lui-même à Damanhour.

Cependant la plupart des beys , sachant qu'une armée turque ne tarderait pas à débarquer à Aboukir, cherchèrent à se rapprocher de cette rade; mais leur mouvement fut intempestif. Livrés à eux-mêmes, ils furent cernés et battus par les divisions françaises, qui les rejetèrent dans le désert.

j g,i Le 12 juillet, l'escadre anglaise comman-

12 juillet (Jée par Sydney-Smith, et l'armée turque ,

Ucbarquemenl i i i il •

leiar.nee SOUS Ics ordres dc Mustapha-Pacha , arrivèrent à Aboukir. Le débarquement s'opéra, les redoutes furent prises d'assaut, et le fort capitula.

Le général en chef de l'armée française apprit cet événement le 14. En un instant , des ordres lurent transmis à tous les généraux de la Haute et de la Basse-Egypte, pour qu'ils eussent à se réunir le plus promptement possible à Ramanieh, avec toutes les troupes disponibles , de sorte que toute Farmée , qui comptait vingt -cinq mille hommes , dont ti'ois] mille | cavaliers , et

lurque.

(2tS)

soixante pièces ée campagne", "^ût aussiMl en mouvement pour se rendre devant Aboukir. Napoléon avait l'espoir de délruire l'armée turque d'Aboukir, avant que celle de Syrie , s'il s'en était formé une nouvelle depuis deux mois, pût arriver devant le Caire. Comme il ne fallait- rien négliger pour assurer la tranquillité, les sclieiks de Gemil-Azar firent des proclamations pour éclairer les peuples sur les mouvemens qui s'opéraient, et empêcher qu'on ne crût que les Français évacuaient l'Egyple. Ilj? firent connaître que le sultan Kébir marchait âVec son activité ordinaire pour s'opposer au débarquement desTurcs, et évitera l'Egypte les calamités qui pèsent toujours sur un pays rendu le théâtre de la guerre.

Le 20 juillet. Napoléon apprit que l'ennemi n'avait pas encore avancé, et qu'il travaillait à des retranchemens ; on supposait que l'inactivité des Turcs depuis cinq jours était calculée , et qu'ils attendaient l'arrivée d'une armée anglaise venant de Mahon.

Les forces turques s'élevaient de vingt à vingt-cinq mille hommes , n'ayant que trois cents chevaux et une trentaine de }x>uches à feu. Mustapha-Pacha semblait compter

2^ Juillet.

Bataille

<1 Abuukir.

.;beaucoup sur l'arrivée de Mourad-Bey; mais il fut déconcerte en apprenant sa défaite.

Pendant que toutes les colonnes françaises se réunissaient à Ramanieli , le général en chef alla visiter Alexandrie, dont rétat de défense lui parut très-satisfaisant. Le 24, il quitta cette ville pour camper au Puits. Les Turcs, n'ayant point de cavalerie, ne pouvaient s'éclairer, aussi nourrissait-on l'espoir de les surprendre, lorsqu'une compagnie de sapeurs, partie fort tard d'Alexandrie, dépassa les feux de l'armée française, et tomba dans ceux de l'armée turque ; quelques-uns furent pris , et ce fut par ces prisonniers que Mustapha apprit que l'armée française était vis-à-vis. Les Turcs passèrent la nuit à faire leurs dernières dispositions , et le lendemain on les trouva préparés au combat.

Le général en chef changea alors ses premiers projets, et résolut d'attaquer à l'heure même. Le général Lannes , avec dix - huit cents hommes, se dirigea contre la droite de l'ennemi, et le général Destaing contre la gauche. Murât, avec toule la cavalerie et une batterie légère, se partagea en trois

corps. Les Turcs maintinrent le combat avec succès jusqu'au moment où Murât, ayant pénétré par leur centre , se dirigea sur les derrières, coupant ainsi la communication de la première ligne avec la deuxième. Les troupes turques perdirent alors contenance, et se portèrent en tumulte sur leur seconde ligne; mais l'infanterie turque, rencontrée dans la plaine par la cavalerie française, ne put rejoindre la deuxième ligne. Les colonnes de Lannes et Destaing, qui s'étaient portées sur les hauteurs que l'ennemi venait de quitter, en descendirent au pas de charge et le poursuivirent l'épée dans les reins. On vit alors un spectacle unique ; dix mille Turcs pour échapper aux Français, se précipitèrent dans la mer et s'y noyèrent presque tous : une vingtaine d'hommes seulement parvinrent à se sauver sur des chaloupes.

Un si grand succès, qui avait coûté si peu , donnait l'espérance de forcer la deuxième ligne. Le général en chef alla la reconnaître et régla aussitôt les dispositions d'attaque : elles furent toutes couronnées par le plus heureux succès. Lannes força d'abord les relranchemcns dans lesquels &e

trouvait Mustapha. Ce chef des Turcs fit alors une sortie à la tête de quatre à cinq mille honnnes , et sépara la gauche de la droite des Français ; mais le ge'néral en chef, qui se trouvait au centre, contint Tattaque de Mustapha et lui fit perdre du terrain. I^a cavalerie française , ayant alors débouché , se trouva sur les derrières de la redoute. Les Turcs, se voyant coupés, se mirent aussitôt dans la plus affreuse déroule ; trois à quatre mille furent jetés dans la mer, et il ne se fût pas sauvé un seul Turc sans l'existence du village. Mustapha, tout son étatmajor, et douze à quinze cents hommes furent cernés et pris. Mustapha ne s'était rendu qu'après avoir combattu vaillamment , il avait été blessé à la main. Sidney- Smith , qui faisait les fonctions de major du pacha, eut beaucoup de peine à rejoindre sa chaloupe.

Avant quatre heures de l'après-midi, les Français étaient maîtres de tout le camp des Turcs, qui avaient déjà perdu quatorze à quinze mille hommes , et de la moitié du village. Les trois à quatre mille Turcs qui restaient, occupaient le fort, ou s'étaient barricadés dans une partie du village. La

fusillade continua toute la journée. Il ne fut pas jugé possible , sans s'exposer à une perle énorme, de forcer l'ennemi dans les maisons qu'il occupait, protège par le fort: on prit position. Cette journée, si fatale aux Turcs , ne coûta à l'armée française qu'environ trois cents hommes. La cavalerie eut la plus grande part à la victoire. Murât fut blessé à la tête, d'un coup de tromblon. Le brave Duvivier fut tué d'un coup de kandjiar. Le colonel Crétin tomba percé d'une balle, et l'aide-de-camp du général en chef, Guibert , fut emporté par un boulet.

Après la bataille d'Aboukir, il fut facile de réduire les trois à quatre mille Turcs qui restaient de l'armée de Mustapha : ils ne tardèrent pas à capituler. Ainsi, de cette armée que la Porte avait rassemblée à grands frais , et sur laquelle les ennemis des Français fondaient les plus grandes espérances, il ne s'échappa que quelques hommes, assez heureux pour avoir pu regagner à la nage la flotte qui les avait apportés.

Les troupes françaises reprirent alors leurs cantonnemens , tant dans la Haute que dans la Basse-Egypte, où régnait la plus grande tranquillité.

Motifs Cependant, depuis le départ des Fran-

qu. deiermine- j^ pouF la Svrie , On ignorait tout-à-fait en

renl Napoléon , •*■ ^ ' o

à partir. Egypte cc qui s'était passé en Europe. Napoléon , avide d'apprendre quelques nouvelles , envoya un parlementaire à bord de l'amiral turc , sous prétexte de traiter des prisonniers qu'il venait de faire à Aboukir, se doutant bien que ce parlementaire serait arrêté par Sidney - Smith , qui mettait le plus grand soin à empêcher les communications entre les Français et les Turcs. En effet , le parlementaire français reçut de Sidney- Smith l'invitation de monter à son bord, et tout en le comblant de bons traitemens, l'amiral anglais, acquérant la certitude que les désastres d'Italie étaient inconnus au général en chef, se fit un malin plaisir de lui envoyer une suite de journaux. Napoléon passa la nuit dans sa tente à dévorer ces papiers, et résolut à l'instant de passer en Europe, pour remédier, s'il en était temps , aux maux de la patrie , et la sauver. En conséquence , il fit aussitôt appeler Ganlheaume , et lui donna Tordre d'aller en toute hâte à Alexandrie , d'y armer iivec mystère et avec toute la célérité possible , une des frégates vénitiennes qui

s'y Irouvaient, et de le prévenir aussitôt qu'elle serait prête.

Ce moment arrivé , le général en chef, qui faisait une tournée d'inspection , se rendit sur une plage non fréquentée, avec un escadron de ses guides ; des canots s'y trouvèrent pour les recevoir, et les conduisirent sur la frégate, qu'ils gagnèrent, en évitant de passer par Alexandrie. On appareilla le soir même , afin d'avoir disparu au jour devant les croiseurs anglais et leur flotte mouillée à Aboukir.

Quand le générai en chef prit le parti d'accourir en Europe au secours de la république , il pensa d'abord, à laisser le commandement à Desaix ; ensuite à amener avec lui en France Desaix et Kléber : et enfin, il résolut d'amener le premier et d'investir le second du commandement.

Les instructions détaillées que Napoléon fit remettre au général Kléber, et la lettre datée d' Aboukir qu'il lui écrivait au moment de son départ , font assez connaître ses projets sur l'Egypte, ses espérances de retour pour les compléter, et la sécurité parfaite où il était que Kléber consoliderait sa colonie. Le général Menou fut le dernier

auquel Napoléon parla sur le rivage : « Tenez-vous bien ici, vous autres, lui dit-il, si j'ai le bonheur de mettre le pied en France , le règne du bavardage est fini. » Son départ pour la France fut le résultat du plan le plus grand et le plus magnanime : il obéissait au cri de la France , qui le rappelait. En partant , il avait reçu carte blanche du Directoire ; il pouvait revenir quand il voudrait et nommer son successeur.

Napoléon, que les habitans de l'Egypte n'appelaient que le sultan Kébir, s'était rendu très-populaire dans ce pays. Il avait inspiré un respect spécial pour sa personne; partout où il paraissait, on se levait en sa présence, déférence qu'on n'avait que pour lui seul. Les égards constans qu'il eut pour les scheiks , l'adresse avec laquelle il sut les gagner, en avaient fait un véritable souverain d'Egypte ; ils lui sauvèrent plus d'une fois la vie : sans leurs révélations , il eût été victime du combat sacré comme Kléber.

La décision de la grande mosquée du Caire en faveur de l'armée française , fut un chef-d'œuvre d'habileté de la part du général en chef : il amena le synode des grands

( 223 ) schciks a déclarer, par un acte public, que les musulmans pouvaient obéir et payer le tribut au général français. C'est le premier et seul exemple de ce genre, depuis rétablissement du Koran , qui défend de se soumettre aux Infidèles.

En résumé, l'expédition d'Egypte avait parfaitement réussi. En moins de six mois. Napoléon s'était rendu maître de toute l'Egypte et avait détruit les mameluks. Six mois après , il avait anéanti l'armée turque de Syrie , et quelque tems avant son embarquement, il avait détruit félite de l'armée de la Porte , à Aboukir. Les pertes de l'armée française en Egypte, pendant vingthuit mois, ne furent que d'environ neuf mille hommes tués , ou morts dans les hôpitaux. Cette armée était encore de vingtcinq mille hommes au départ du général en chef: avec de pareilles forces, Kléber devait se perpétuer dans cette contrée ; mais il se laissa d'abord circonvenir par des faiseurs , et traita de l'évacuation de l'Egypte par l'inconcevable capitulation de El-Arisch. Quand le refus des Anglais l'eut contraint de s'acquérir une gloire nouvelle , et de mieux connaître ses forces et sa posi-y

tion, il changea tout-à-fait de pense'e, et devint lui-même partisan de l'occupation de TEgypte ; c'était même devenu le sentiment général de l'armée. Kléber ne s'occupa donc plus que de s'y maintenir ; il éloigna de lui les meneurs qui avaient dirigé ses premiers actes , et ne s'entoura plus que d'hommes d'une opinion contraire.

S'il eût vécu , l'Egypte n'eût jamais couru de dangers : sa mort seule amena la perte de ce beau pays. Alors l'armée se partagea entre Menou et Régnier; cène fut plus qu'un champ d'intrigues : la force et le courage des troupes restèrent les mêmes, mais l'emploi qu'en fit le général eut les plus graves résultats. Menou était tout- à -fait incapable; l'Egypte serait demeurée à la France si elle eût été défendue par Kléber ou Desaix ; les fautes seules de Menou en ont amené l'évacuation, deux ans après le départ de Napoléon.

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