‹ Histoire de Napoléon d'après lui-memeChapitre 25 sur 52 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Consulat provisoire.

LiA ville (le Paris avait éprouvé les plus violentes angoisses durant les événemens de Saint-Cloud ; les bruits les plus sinistres avaient circulé partout, on disait Napoléon renversé, et l'on s'attendait au règne de la terreur. Mais bientôt la vérité fut connue par une proclamation de Napoléon , et la plus vive joie succéda aux plus cruelles alarmes.

Le lendemain (i i novembre) les Consuls ,7,^9.

•* «• il '^ ' 11 novembre.

provisou'es tmrent leur prennere séance. „ .,

I 1 Première séance

« Il est bien inutile cralieraux voix pour la tiesConsuis présidence, ditRoger-Ducos, en s'adressant à Napoléon, elle vous appartient de droit. » Napoléon prit donc le fauteuil. Depuis lors, Rogcr-Ducos, qui avait conslannnent voté avec Siéyes, vola toujours dans le sens de Napoléon, étant convaincu t|ue cet homme

{irovisoires.

( 248 ) seul pouvait tout rétablir et tout maintenir- Cette première séance d ura quelques heures . Siëyes avait espéré que Napoléon ne se mêlerait que des affaires militaires , et lui laisserait la conduite des affaires civiles ; mais il fut très-étonné , lorsqu'il reconnut que ce jeune général avait des opinions faites sur la politique , sur les finances , sur la justice , même sur la jurisprudence , et enfin sur toutes les branches de l'administration. Aussi, le soir, en rentrant chez lui , Siéyes dit en présence de Chazal , Talleyrand , Boulay , Rœdérer , Cabanis , etc. , f^ Vous avez un maître ; Napoléon veut tout « faire, sait tout faire, et peut tout faire. « Dans la position déplorable où nous <■< sommes , il vaut mieux nous soumettre « que d'exciter des divisions qui nous amè- « neraient à une perte certaine. »

Organisation J^e prcuiicr actc du Gouvernement fut

du ministère. -, •■• ■ ••■^ t-» !• r ±

1 organisation ou ministère. Berthier tut nommé ministre de la guerre, à la place de Dubois-Crancé; Gandin succéda à Piobert- Lindet au ministère des finances ; Cambacérès conserva celui de la justice ; Pieinhart fut maintenu provisoirement aux affaires étrangères ; Forfait remplaça Bourdon à la

( =^49 ) marine ; Laplacc eut le minislèrc de l'intérieur ; Fouclié, malgré Topinion unanime des consuls sur son immoralité, conserva le ministère de la police ; et Maret fut nommé secrélaire-d'Etal.

Tout était alors dans le désordre le plus effrayant : on ne connaissait pas au ministère même la situation de l'armée ; celle de l'intérieur était payée au moyen des violations de caisse , nourrie et habillée par des réquisitions ; celles du Rhin et de l'Hclvétie souffraient beaucoup , le désordre y étaient extrême ; l'armée d'Italie était sans subsistances , privée de tout , et dans une complète insubordination. Le trésor était vide, il ne s'y trouvait pas de quoi expédier un courrier; toutes les sources étaient taries , le crédit anéanti ; la rente était a six francs.

L'administration fut bientôt améliorée , et la discipline rétablie. Une caisse d'amortissement fut créée par le ministre Gandin, et le système des obligations des receveurs généraux assura la rentrée des contributions. L'école polyteclmique n'était qu'ébauchée; Monge fut chargé d'en rédiger l'orga-

inlérieure.

tiisation , qui depuis a été sanctionnée par Fexpérience.

siiuation Cependant , le nouveau gouvernement

était environné d'ennemis , qui s'agitaient publiquement. La Vendée , le Languedoc , la Belgique étaient déchirés par les troubles et les insurrections ; le parti de l'étranger voyait avec dépit un changement qui détruisait ses espérances ; les anarchistes n'écoutaient que leur animosité contre Siéyes. Un grand nombre de députés mécontens de rajournement des Chambres persistaient à restera Paris, et à s'y réunir. C'était la première fois depuis la révolution , que la tri bune était muette ; les bruits les plus sinistres agitaient l'opinion.

Dans cette situation des choses, le ministre de la police proposa des mesures qui devaient réprimer l'audace du parti anarchiste. Un décret condamna à la déportali on cinquante-neuf des principaux meneurs; ce décret fut généralement désapprouvé : Topinion répugnait à toute mesure violente. Néanmoins, les anarchistes, frappés de terreur à leur tour , se dispersèrent ; c'était tout ce qu'on voulait. Le décret de déportation fut converti en une simple mesure

de surveillance, qui cessa elle-même quelque temps après.

Bientôt l'esprit public changea dans toute la France : les citoyens s'étaient réunis , les actes d'adhésion des départemens arrivaient en foule , les nialveillans cessaient d'être dangereux ; la loi des otages , qui pesait sur deux cent mille citoyens, fut rapportée, ainsi que les lois intolérantes rendues contre les prêtres : on adopta pour principe que la conscience n'était pas du domaine de la loi. Les églises furent rendues au culte ; ou permit les cérémonies intérieures ; tous les cultes furent protégés. Chaque jour le gouvernement consulaire par des actes de justice et de générosité , s'efiToiçait de réparer les fautes et les injustices des gouvernemens précédens.

Cependant, la faction de l'étranger, c[ui Espérances voyait anéantir toutes les espérances , vou- ^es Bourbon. lut donner le change à l'opinion , en cherchant à persuader que Napoléon travaillait pour les Bourbons.

Et en effet , un des principaux agens du corps diplomatique demanda cl obtint une audience de Napoléon, dans laquelle il lui avoua qu'il connaissait le comité des agens

des Bourbons à Paris : il en présenta même deux au premier r onsul : c'e'taient Hyde-de- Neuville et Dandigné, qui furent reçus à dix heures du soir, dans un des petits appartemens du Luxembourg. « Vous êtes en position de rétablir le trône, et de le rendre à son maître légitime , dirent ces deux agens à Napoléon ; dites-nous ce que vous voulez faire, comment vous voulez marcher, et si vos intentions s'accordent avec les nôtres , nous et tous les chefs de la Vendée , avec lesquels nous agissons d'accord , nous serons tous à votre disposition. »

Après avoir écouté ces propositions , Napoléon répondit qu'il ne fallait pas songer à rétablir le trône des Bourbons en France ; qu'ils n'y pourraient arriver qu'en marchant sur cinq cent mille cadavres ; que son intention était d'oublier le passé, et de recevoir les soumissions de ceux qui voudraient marcher dans le sens de la nation ; qu'il traiterait volontiers avec les chefs des Vendéens, mais à condition que ces chefs seraient désormais fidèles au gouvernement national , et cesseraient toute intelligence avec les Bourbons et l'étranger.

Celte conférence dura une demi-heure, et l'on se convainquit de part et d'autre qu'il n'y avait pas moyen de s'entendre sur une pareille base.

Les nouveaux principes adoptés par les Pacificaiion

, 1 P . . de l'inlerieur

consuls, et les nouveaux tonchonnaires et de la Vendée. firent disparaître les troubles de Toulouse et de la Belgique. Des négociations furent ouverte avec des cbefs de la Vendée , en même temps que des forces considérables furent dirigées contre eux.

La renommée de Napoléon, qui était grande dans la Vendée , fit craindre aux chefs que l'opinion du pays ne les abandonnât. Chatillon, Suzannet, d'Autichamp, l'abbé Bernier , chefs de l'insurrection de la rive gauche de la Loire , se soumirent le 1 7 janvier i8oo. Sur la rive droite , Georges , la Prévalaye, Bourmontet Frotté commandaient les bandes de la Bretagne et du Maine. La Prévalaye et Bourmont se soumirent , et vinrent à Paris ; Frotté fut pris par les colonnes mobiles , et passé par les armes. Georges se soutenait dans le Morbihan , au moyen des secours que lui fournissaient les Anglais : attaqué , battu , cerné par le général Brune, il capitula, pro-

Discussion

«lelaconstiliilion

de l'an VJII.

( ^34 ) mil de vivre en bon et paisible sujet , et demanda l'honneur d'être présenté au premier consul. La guerre de l'Ouest se trouvant ainsi terminée plusieurs bons régimens devinrent disponibles.

Le gouvernement des consuls provisoires s'occupa peu de politique extérieure, toutes ses démarches se bornèrent à la Prusse : le roi avait une armée sur pied lorsque le duc d'Yorck débarqua en Hollande ; cette armée donnait de l'inquiétude. L'aide-de-camp Duroc fut envoyé à Berlin pour sonder les dispositions de ce cabinet ; il fut accueilli avec distinction. On eut tout lieu d'être content des dispositions de la Prusse, qui, peu après , mit son armée sur le pied de paix.

Cependant , les deux conseils se réunissaient de droit le 19 février 1800; le seui moyen de les prévenir était de promulguer une nouvelle constitution , et de la présenter à la sanction du peuple avant cette époque. Les trois consuls et les deux commissions législatives intermédiaires se réunirent à cet effet en comité. La coniiance de l'assemblée reposai! entièrement sur Siéyes, qui s'était fait connaître par plusieurs

écrits profondément pensés, et dont la réputation était portée au plus haut point : on savait qu'il avait depuis long-temps une constitution en portefeuille ; mais cette constitution n'était autre chose que des matériaux sans classement et sans coordonnation. Néanmoins , dès que Siéyes eut développé ses premières idées , elles parurent une analyse de tout ce qui avait existé dans tous les siècles , et obtinrent un succès populaire. Il fit connaître ensuite la théorie de son jury constitutionnel , qu'il consentit à nommer Sénat-Coiiseivateitr , et celle de la représentation nationale , consistant en un corps-législatif de deux cent cinquante députés ne discutant pas , et en un tribunal de cent députés discutant , et dénonçant au sénat les actes inconstitutionnels du Gouvernement ; mais lorsque Siéyes vint à faire connaître l'organisation de son gouvernement , et qu'il proposa un grand électeur à vie , dont toute riiifluence devait se borner à nommer deux consuls , un de la paix , un de la guerre , Napoléon qui avait peu parlé dans les séances précédentes , s'éleva alors contre des idées aussi extraordinaires, parce qu'elles ne faisaient du chef du gou-

vernement que Tombre décharnée d'un roi fainéant. Siéyes défendit mal son fantôme, et cette idée fut trouvée insensée. L'adoption des formes purement républicaines fut proposée ; mais les circonslances étaient encore telles qu'on n'osa pas créer un président à l'instar des États-Unis ; il fallait déguiser la magistrature unique, en composant un gouvernement de trois consuls dont l'un serait le chef du Gouvernement , et les deux autres ses conseillers nécessaires. On avait ainsi l'unité de la direction , et l'on ménageait l'esprit républicain. Napoléon était convaincu que la France ne pouvait être que monarchique ; mais le peuple français tenait plus à l'égalité qu'à la liberté, et le principe de la révolution était fondé sur fégalité de toutes les classes ; il y avait absence absolue d'aristocratie. Si une république était difficile à constituer fortement sans aristocratie , la difficulté était bien plus grande pour une monarchie. i3 décembre. La coustitution de l'an YIII, si vivement Publication attendue de tous les citoyens, fut pubHée,

delaconstilulion .

de l'an VIII- et soumise à la sanction du peuple, le i3 de™stis" décembre 1 799, et proclaméele 24 du même mois.

Siéyes eut pu, s'il eût voulu, obtenir la place de deuxième consul, mais il désira se retirer; il lut nommé sénateur, contribua à organiser ce corps , et en fut le premier président. Napoléon choisit pour deuxième consul Cambacérès, et pour troisième Lebrun. C'étaient deux hommes de mérite , deux personnages distingués ; tous deux sages , modérés , capables , mais d'une nuance tout-à-fait opposée: Cambacérès était l'avocat des abus , des préjugés , des anciennes institutions , du retour des honneurs , des distinctions ; Lebrun était froid , sévère , insensible aux honneurs , combattant tous ces objets , et y cédant sans illusion. Cambacérès jouissait, à juste titre, de la réputation d'un des premiers jurisconsultes de la république; Lebrun s'était fait remarquer par la pureté et l'élégance de son style.

Les idées de Napoléon étaient fixes , mais il lui fallait , pour les réaliser, le secours du temps et des événemens. L'organisation du consulat n'avait rien de contradictoire avec elles: il accoutumait à l'unité, et c'était un premier pas. Ce pas fait, Napoléon allait marcher à la journée , sans s'écarter d'un

point fixe , étoile polaire sur laquelle il allait prendre sa direction, pour conduire la révolution au port où il voulait la faire ibordei".

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